Dialogues des morts (Lucien)

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1. Diogène et Pollux[modifier]

Diogène

Pollux, je te recommande, aussitôt que tu seras retourné là-haut, car c’est à toi, je pense, à ressusciter demain, si tu aperçois quelque part Ménippe le chien, et tu le trouveras à Corinthe près du Cranium, ou bien au Lycée, riant des disputes des philosophes, de lui dire : « Ménippe, Diogène t’engage, si tu as assez ri de ce qui se passe sur la terre, à venir dessous rire encore davantage. En haut, tu n’es pas toujours certain d’avoir à rire ; car, comme on dit, qui sait au juste ce qu’il advient après la vie ? Mais en bas tu riras sans fin, ainsi que moi, quand tu verras les riches, les satrapes, les tyrans rabaissés, perdus dans l’ombre, sans autre distinction que des gémissements, arrachés à leur mollesse et à leur lâcheté par le souvenir des choses de là-haut ». Dis-lui cela ; et ajoute qu’il ait soin de venir la besace pleine de lupins, ou bien d’un souper d’Hécate trouvé dans quelque carrefour, d’un œuf lustral[1], ou enfin de quelque chose de pareil.

[2] Pollux. Je lui dirai tout cela, Diogène ; mais pour que je le reconnaisse mieux, fais-moi son portrait.

Diogène. C’est un vieillard chauve, ayant un manteau plein de trous, ouvert à tous les vents, et rapiécé de morceaux de toutes couleurs : il rit toujours, et se moque, la plupart du temps, de ces hâbleurs de philosophes.

Pollux. Il ne sera pas difficile à trouver avec ce signalement.

Diogène. Veux-tu bien aussi te charger d’une commission pour ces philosophes eux-mêmes ?

Pollux. Parle : cela ne sera pas non plus lourd à porter.

Diogène. Dis-leur en général de faire trêve à leurs extravagances, à leurs disputes sur les universaux[2], à leurs plantations de cornes réciproques, à leurs fabriques de crocodiles, à toutes ces questions saugrenues qu’ils enseignent à la jeunesse[3].

Pollux. Mais ils diront que je suis un ignorant, un malappris, qui calomnie leur sagesse.

Diogène. Eh bien ! dis-leur de ma part d’aller se… lamenter.

Pollux. Je le leur dirai, Diogène.

[3] Diogène. Quant aux riches, mon cher petit Pollux, dis-leur aussi de ma part : « Pourquoi donc, insensés, gardez-vous cet or ? Pourquoi vous torturer à calculer les intérêts, à entasser talents sur talents, vous qui devrez bientôt descendre là-bas avec une seule obole ? »

Pollux. Tout cela leur sera dit.

Diogène. Dis à ces gaillards beaux et solides, Mégille de Corinthe et Damoxène le lutteur, qu’il n’y a plus chez nous ni chevelure blonde, ni tendres regards d’un œil noir, ni vif incarnat des joues, ni muscles fermes, ni épaules vigoureuses : mais tout n’est ici que poussière[4], comme l’on dit, un amas de crânes sans beauté[5].

Pollux. Ce n’est pas difficile d’aller dire cela à tes gaillards beaux et solides.

[4] Diogène. Mais aux pauvres, dont le nombre est grand, et qui, mécontents de leur sort, déplorent leur indigence, dis-leur, Laconien, de ne plus pleurer, de ne plus gémir ; apprends-leur qu’ici règne l’égalité, qu’ils y verront les riches de la terre réduits à leur propre condition ; et, si tu veux bien, reproche de ma part à tes Lacédémoniens de s’être bien relâchés.

Pollux. Ne dis rien, Diogène, des Lacédémoniens : je ne le souffrirais pas ; mais ce que tu mandes aux autres, je le leur ferai savoir.

Diogène. Eh bien ! laissons en paix les Lacédémoniens, puisque tu le veux ; mais porte mes avis à ceux dont je t’ai parlé.

Crésus

Nous ne pouvons supporter, Pluton, que ce chien de Ménippe demeure avec nous : envoie-le s’établir ailleurs, ou bien nous émigrerons dans un autre endroit.

Pluton

Hé ! quel mal vous a-t-il donc fait ? Il est mort comme vous !

Crésus

Dès que nous gémissons et que nous nous rappelons avec regret les choses de là-haut, Midas son or, Sardanapale ses plaisirs, et moi mes trésors, il se met à rire, il nous insulte, il nous appelle esclaves, coquins ; d’autres fois, il chante pour troubler nos lamentations ; enfin, il est insupportable.

Pluton

Que disent-ils, Ménippe ?

Ménippe

La vérité, Pluton : je déteste ces lâches, ces misérables, qui, non contents d’avoir mal vécu, se rappellent, tout morts qu’ils sont, et regrettent les choses de là-haut ; je suis charmé de les vexer.

Pluton

C’est mal : ils sont assez punis par l’étendue de leur perte.

Ménippe

Toi aussi tu es fou, Pluton, d’approuver leurs regrets.

Pluton

Je ne les approuve pas ; mais je ne puis souffrir qu’il y ait sédition parmi vous.

Ménippe

Cela ne fait rien : vous, les plus méchants des Lydiens, des Phrygiens et des Assyriens, sachez bien que je ne vous lâcherai pas ; partout où vous irez, je vous suivrai pour vous molester, pour vous chanter aux oreilles et me moquer de vous.

Crésus

Quoi ! ce n’est pas là un outrage ?

Ménippe

Non ! l’outrage, c’était votre conduite, quand vous vouliez qu’on vous adorât, quand vous faisiez les insolents avec des hommes libres, quand vous oubliiez complètement qu’il faut mourir ! Pleurez donc, aujourd’hui que vous avez perdu tout cela !

Crésus

Où sont, grands dieux, mes immenses richesses ?

Midas

Où est mon or ?

Sardanapale

Où sont mes plaisirs ?

Ménippe

À la bonne heure ! Pleurez donc, pendant que je vous cornerai à la tête le fameux : Connais-loi toi-même ; c’est, en effet, ce qu’on peut chanter de mieux, pour répondre à de pareils gémissements.

3. Ménippe, Amphiloque et Trophonius[modifier]

Ménippe

Aujourd’hui, Amphiloque et Trophonius, que vous voilà morts, je me demande comment on a pu vous dédier des temples et vous regarder comme des devins ; comment les hommes sont assez fous pour vous croire des dieux.

Amphiloque Eh quoi ! Est-ce notre faute, s’ils ont l’extravagance de penser ainsi au sujet des morts ?

Ménippe

Mais ils ne penseraient pas ainsi si, de votre vivant, vous n’eussiez fait croire par quelques prestiges que vous connaissiez l’avenir, et que vous pouviez répondre à ceux qui vous interrogeaient.

Trophonius

Ménippe, Amphiloque, ici présent, sait ce qu’il doit répondre pour se justifier ; moi, je suis un héros, et je donne des oracles à quiconque descend auprès de moi. Mais tu me parais n’avoir jamais voyagé à Lébadie ; autrement, tu ne serais pas si incrédule.

Ménippe

Que dis-tu ? Il faut avoir été à Lébadie, s’être affublé d’une toile ridicule, avoir pris un gâteau entre les mains et s’être glissé dans ton antre par son étroite ouverture, pour savoir que tu es mort, comme nous, sans autre distinction que ton charlatanisme ? Mais, au nom de la divination, qu’est-ce qu’un héros ? Je l’ignore.

Trophonius

C’est un composé d’homme et de dieu.

Ménippe

C’est, dis-tu, un être qui n’est ni homme, ni dieu, mais les deux ensemble. Où donc est alors ta moitié divine ?

Trophonius

Elle rend des oracles en Béotie, Ménippe !

Ménippe

Je ne comprends pas, Trophonius, ce que tu dis ; je vois clairement que tu es tout à fait mort.

4. Mercure et Charon[modifier]

Mercure

Faisons nos comptes, nocher, si tu veux bien ; voyons combien tu me dois, afin que nous n’ayons pas de nouvelles discussions à ce propos.

Charon

Faisons nos comptes, Mercure ; il vaut mieux que nous soyons fixés à cet égard et que nous n’ayons pas d’affaire.

Mercure

Je t’ai apporté, d’après ta commission, une ancre de cinq drachmes.

Charon

C’est cher !

Mercure

Par Pluton, je l’ai achetée cinq bonnes drachmes ; et une courroie à lier les rames, deux oboles.

Charon

Mets cinq drachmes et deux oboles.

Mercure

Plus une aiguille pour raccommoder la voile, cinq oboles.

Charon

Ajoute-les.

Mercure

Plus de la cire pour boucher les trous de ta barque, des clous, un câble dont tu as fait une hypère, le tout deux drachmes.

Charon

Fort bien ! tu as acheté cela à bon marché.

Mercure

Voilà ; à moins que nous n’ayons oublié quelque chose dans le calcul. Quand donc dis-tu que tu me payeras cela ?

Charon

Aujourd’hui, cela m’est impossible, Mercure ; mais si une peste, une guerre, nous envoie ici nombreuse compagnie, on trouvera quelque chose à gagner sur la quantité, en fraudant sur le péage.

Mercure

Et moi, je serai réduit à souhaiter que ces fléaux arrivent, pour y trouver à rentrer dans mes fonds.

Charon

Il n’y a pas d’autre moyen, Mercure. Il nous vient bien peu de monde, comme tu vois ; on est en paix.

Mercure

Cela vaut encore mieux, dût ton remboursement se faire attendre ! Cependant tu te rappelles, Charon, quels morts nous arrivaient autrefois, tous braves, couverts de sang, presque tous blessés. Maintenant, c’est un homme empoisonné par son fils ou par sa femme, un débauché qui s’est fait enter le ventre ou les jambes ; ils sont tous pâles, sans vigueur, sans ressemblance avec nos guerriers, et le plus grand nombre nous arrivent, à ce qu’il paraît, par suite de pièges qu’ils se sont tendus pour avoir leurs richesses respectives.

Charon

C’est que l’argent n’est pas chose à dédaigner.

Mercure

Tu ne trouveras donc pas mauvais que je te redemande avec un peu d’âpreté ce que tu me dois.

5. Pluton et Mercure[modifier]

Pluton

Connais-tu ce vieillard, tout à fait vieux et cassé, le riche Eucrate, qui n’a pas d’enfants, et dont l’héritage est pourchassé par des gens qui sont bien cinquante mille ?

Mercure

Oui ; il est de Sicyone, n’est-ce pas ? Qu’en veux-tu dire ?

Pluton

Laisse-le vivre, Mercure, au delà des quatre-vingt-dix ans qu’il a déjà vécu ; ajoutes-en même, s’il se peut, autant et plus encore ; mais tous ses flatteurs, et le jeune Charinus, et Damon, et tous les autres, détache-les-moi ici à la suite les uns des autres.

Mercure

Cela paraîtra tout à fait étrange.

Pluton

Non pas ; mais tout à fait juste. Et qui donc peut leur faire souhaiter la mort de ce vieillard ? Pourquoi, sans être ses parents, veulent-ils s’approprier ses biens ? Mais, ce qu’il y a de plus infâme, c’est qu’en dépit de ces souhaits, ils lui font la cour aux yeux de tous. Tombe-t-il malade, leurs desseins secrets se révèlent à tout le monde, malgré la promesse qu’ils font d’offrir des sacrifices, s’il recouvre la santé ; enfin la flatterie de ces hommes sait prendre mille formes ; voilà pourquoi je désire qu’il soit immortel, et que les autres s’en aillent avant lui, après avoir tenu pour rien la bouche ouverte.

Mercure

Il y aura de quoi rire à voir ces rusés compères. Mais Eucrate ne les attrape déjà pas mal, en les nourrissant d’espérances ; on croit toujours qu’il va mourir, il se porte mieux qu’un jeune homme, et c’est en vain que ses flatteurs se repaissent déjà de sa succession, qu’ils se partagent, et rêvent pour eux une vie toute de bonheur.

Pluton

Eh bien ! qu’il dépouille sa vieillesse, et que, semblable à Iolas, il redevienne jeune, tandis que ceux-ci, déçus dans leur espoir, abandonneront une richesse qu’ils n’auront vue qu’en songe. Que ces misérables viennent ici, emportés par une mort misérable !

Mercure

Laisse-moi faire, Pluton ; avant peu je te les enverrai tous, à la file ; ils sont sept, je crois.

Pluton

Détache-les-moi ! Eucrate, de vieillard devenu jeune, conduira chacun d’eux au tombeau.

6. Terpsion et Pluton[modifier]

Terpsion

Est-il juste, Pluton, que je meure à trente ans, et que Thucrite, qui en a plus de quatre-vingt-dix, vive encore ?

Pluton

C’est on ne peut plus juste, Terpsion, puisque Thucrite, en vivant, ne souhaite pas la mort de ses amis ; au lieu que toi, tu ne cessais de lui tendre des pièges, dans l’attente de son héritage.

Terpsion

Mais ne fallait-il pas qu’un vieillard, qui ne peut plus user de sa richesse, sortît de la vie, et cédât la place aux jeunes gens ?

Pluton

Voilà de nouvelles lois, Terpsion ! Quand un homme ne peut plus user de la richesse pour le plaisir, il faut qu’il meure ? Mais le destin et la nature en ont décidé autrement.

Terpsion

Mais c’est de cette décision même que je me plains. Il faudrait que les choses se fissent avec ordre ; que le plus vieux partît le premier, puis l’homme dont l’âge suit immédiatement, et qu’on ne vît pas, par un renversement étrange, vivre un vieillard tout cassé, n’ayant plus que trois dents, presque aveugle, appuyé sur quatre esclaves, la roupie au nez, l’œil tout plein de chassie, insensible à tous les plaisirs, sépulcre vivant, risée de la jeunesse, tandis que meurent de jeunes hommes florissants de vigueur et de beauté. C’est faire remonter un fleuve vers sa source. Du moins faudrait-il savoir, en définitive, quand mourra chacun de ces vieillards, afin de ne pas leur faire une cour inutile. Mais c’est ici le cas d’appliquer le proverbe : La charrue traîne les bœufs.

Pluton

Tout cela se fait, Terpsion, avec plus de sagesse que tu ne penses. Pourquoi désirez-vous avec tant d’ardeur le bien d’autrui ? Pourquoi toutes vos intrigues auprès de vieillards sans enfants, afin de vous faire adopter par eux ? Vous méritez bien qu’on se moque de vous ; quand ce sont eux qui vous enterrent, tout le monde trouve la chose amusante ; et plus vous avez fait de vœux pour les voir mourir, plus on rit de vous voir mourir les premiers. C’est un art nouveau de votre imagination, que cet amour pour les vieilles femmes et les vieillards, surtout quand ils n’ont pas d’enfants ; car ceux qui en ont ne vous semblent guère aimables. Il y a cependant bon nombre de ceux que vous aimez, qui devinent la perfidie de votre tendresse, et qui, ayant des enfants, font semblant de les haïr pour s’attirer vos hommages ; mais dans la suite, on voit exclus de leurs testaments ces anciens satellites de leur fortune ; l’enfant et la nature l’emportent, comme de juste, sur ces flagorneurs, qui s’en vont grinçant des dents, avec un pied de nez.

Terpsion

C’est la vérité ! Ah ! que de bons morceaux m’a avalés ce Thucrite, que je croyais toujours voir mourir, et qui, lorsque j’entrais, faisait entendre un gémissement sourd, un soupir exhalé du fond de sa poitrine, comme le cri plaintif du poussin qui sort de l’œuf ! Si bien que, persuadé qu’il allait bientôt descendre au cercueil, je lui faisais mille présents, afin que mes rivaux demeurassent au-dessous de ma munificence. Souvent je passais la nuit sans dormir, rongé de soucis, faisant mes calculs, mes dispositions. Ce sont probablement ces inquiétudes et ces insomnies qui ont causé ma mort. Et lui, après avoir avalé mon appât, riait, avant-hier, pendant qu’on m’enterrait !

Pluton

À merveille, Thucrite, vis le plus longtemps possible, toujours riche, toujours riant de ces flatteurs, et ne meurs qu’après nous les avoir envoyés tous !

Terpsion

À présent, Pluton, mon plus grand plaisir serait de voir mourir Chariadès avant Thucrite.

Pluton

Sois tranquille, Terpsion ; et Phidon, et Mélanthe, et tous les autres enfin, viendront ici conduits par les mêmes chagrins.

Terpsion

Approuvé ; et longue vie à Thucrite !

7. Zénophante et Callidémide[modifier]

Zénophante

Et toi, comment es-tu mort, Callidémide ? Moi, qui étais parasite de Dinias, j’ai été étouffé pour avoir trop mangé ; tu te le rappelles, tu étais présent à ma mort.

Callidémide Oui, Zénophante ; mais ce qui m’est arrivé est incroyable. Tu connais, je crois, le vieux Ptéodore.

Zénophante

Ce vieillard sans enfants, riche, et avec qui je te voyais souvent ?

Callidémide Lui-même ! Je lui faisais une cour assidue, et il me promettait que je ne perdrais rien à sa mort. Mais comme la chose traînait en longueur, et que le bonhomme vivait plus que Tithon, j’imaginai un chemin plus court pour arriver à l’héritage. J’achète du poison, j’engage l’échanson de Ptéodore à le mêler dans sa coupe, et, quand le vieillard, qui boit volontiers, demanderait à boire, à la tenir prête et à la lui présenter : je lui jure que, s’il le fait ainsi, je lui donnerai sa liberté.

Zénophante

Eh bien ! qu’est-il arrivé ? Il me semble qu’il va se passer quelque chose d’extraordinaire.

Callidémide Quand nous fûmes revenus du bain, le jeune homme, qui déjà tenait les deux coupes toutes prêtes, l’une où était le poison pour Ptéodore, l’autre pour moi, me présenta, je ne sais par quelle erreur, la coupe empoisonnée, et à Ptéodore celle qui ne l’était pas. Il boit, et moi je tombe aussitôt à la renverse et j’expire à la place du vieillard. Eh quoi ! tu ris, Zénophante ? Tu ne devrais pas te moquer d’un ami !

Zénophante

C’est que l’aventure est plaisante, cher Callidémide ! Et le vieillard ?

Callidémide D’abord cette mort soudaine le troubla ; mais comprenant, je crois, ce qu’il en était, il se mit à rire du tour que m’avait joué l’échanson.

Zénophante

Tu as eu tort de prendre le chemin le plus court ; la grande route était plus sûre, quoique un peu plus longue.

8. Cnémon et Damnipper[modifier]

Cnémon

Le proverbe est bien vrai : Le faon a dévoré le lion.

Damnippe

D’où vient cette colère, Cnémon ?

Cnémon

Tu me demandes pourquoi je suis en colère ? J’ai laissé sans le vouloir, malheureuse dupe que je suis, mon héritage à qui je ne voulais pas, et je n’ai rien laissé à qui je le voulais le plus.

Damnippe

Comment cela s’est-il fait ?

Cnémon

Je faisais la cour, dans l’espérance de le voir mourir, à Hermolaüs, homme très riche et sans enfants, et lui paraissait content de mes soins. Je crus faire un beau coup d’adresse, en produisant en public mon testament, dans lequel je lui léguais toute ma fortune, afin que, piqué d’émulation, il en fît autant.

Damnippe

Qu’a-t-il donc fait ?

Cnémon

Je ne sais ce qu’il a écrit dans le sien, car je suis mort subitement de la chute d’un toit. Hermolaüs a maintenant toute ma fortune ; comme un vrai loup marin, il a avalé l’amorce et l’hameçon.

Damnippe

Et par-dessus le marché, le pêcheur, qui s’est pris dans ses propres filets.

Cnémon

Je le vois bien ; et c’est pour cela que je pleure !

9. Simylus et Polystrate[modifier]

Simylus

Te voilà donc arrivé aussi chez nous, Polystrate, après avoir vécu, je crois, à peu près une centaine d’années ?

Polystrate

Quatre-vingt-dix-huit ans, Simylus.

Simylus

Et comment as-tu passé les trente ans que tu as vécu après moi ? Tu avais, en effet, quelque soixante-dix ans, quand je suis mort.

Polystrate

Très agréablement : on dirait que cela te paraît étrange.

Simylus

Fort étrange : comment vieux, malade et sans enfants, pouvais-tu encore mener joyeuse vie ?

Polystrate

D’abord, j’avais un pouvoir sans limites ; puis autour de moi une foule de jolis garçons, de femmes charmantes, des parfums, des vins d’une odeur exquise, une table comme on n’en voit pas en Sicile.

Simylus

Voilà du nouveau : je t’avais toujours cru fort économe.

Polystrate

Oui ; mais, mon cher, tous ces biens m’arrivaient par les autres ; dès le matin une foule de complaisants assiégeaient mes portes ; puis il me venait les plus magnifiques présents de tous les points de la terre.

Simylus

Tu as donc été roi après ma mort, Polystrate ?

Polystrate

Non ; mais j’avais des millions d’adorateurs.

Simylus

Tu veux rire ? Des adorateurs, un homme de ton âge, avec tes quatre dents ?

Polystrate

Par Jupiter ! c’étaient les premiers de la ville : vieux, chauve, comme tu vois, l’œil chassieux, la roupie au nez, j’étais pourtant l’objet de leur culte empressé, et celui-là s’estimait heureux qui obtenait un seul de mes regards.

Simylus

Aurais-tu donc, nouveau Phaon, passé Vénus de Chio à l’autre rive ? Et cette déesse aurait-elle accordé à tes vœux de redevenir un jeune homme, beau comme autrefois et tout aimable ?

Polystrate

Non ; mais tel que j’étais, j’étais l’objet de tous les vœux.

Simylus

Tu me proposes des énigmes.

Polystrate

Rien cependant n’est plus commun que cette vive tendresse pour des vieillards riches et sans enfants.

Simylus

Ah ! je comprends à présent : ta beauté, homme étonnant, venait d’une Vénus d’or.

Polystrate

Quoi qu’il en soit, Simylus, je me suis bien amusé de tous ces adorateurs pour lesquels j’étais comme un dieu ; souvent je les malmenais, j’en faisais mettre à la porte ; tous alors se disputaient à qui se surpasserait en égards pour moi.

Simylus

Mais à la fin quel parti as-tu pris au sujet de tes biens ?

Polystrate

Je disais publiquement à chacun d’eux que je lui laissais mon héritage ; il le croyait, et se montrait encore plus flatteur ; mais j’ai laissé un autre testament, un vrai que je gardais, et qui ne les a pas fait rire.

Simylus

Et quel est celui que tes dernières dispositions font ton héritier ? Est-ce quelqu’un de ta famille ?

Polystrate

Non, par Jupiter ! c’est un jeune esclave phrygien, d’une beauté parfaite, et que j’avais acheté depuis peu.

Simylus

Quel âge a-t-il à peu près, Polystrate ?

Polystrate

Environ vingt ans.

Simylus

Je comprends maintenant comment il se rendait agréable.

Polystrate

Il méritait mieux que les autres d’être mon héritier, quoique étranger et perdu de débauche ; et voici déjà que les premiers citoyens lui font la cour. Ainsi, il m’a succédé en tout ; on le compte parmi les meilleures familles, malgré son menton rasé et son jargon barbare ; enfin, on le dit plus noble que Godrus, plus beau que Nirée et plus prudent qu’Ulysse.

Simylus

Peu m’importe : qu’on en fasse, si l’on veut, le généralissime de la Grèce, pourvu que les autres n’héritent pas !

10. Charon, Mercure, plusieurs morts, Ménippe, Charmoléus, Lampichus, Damasias, un philosophe, un orateur[modifier]

Charon

Sachez où nous en sommes ! Notre barque, vous le voyez, est petite, pourrie de toutes parts ; pour peu qu’elle penche d’un côté, elle va chavirer et sombrer. C’est qu’aussi vous arrivez tous ensemble, en si grand nombre et avec tant de bagages ! Oui, si vous montez avec tous ces paquets, je crains que vous ne vous en repentiez bientôt, surtout ceux d’entre vous qui ne savent pas nager.

Les Morts

Que faut-il donc faire pour traverser sans accident ?

Charon

Je vais vous le dire : il faut monter nus, et laisser tous ces fardeaux inutiles sur le rivage : à peine la barque pourra-t-elle vous recevoir en cet état. Veille donc, toi, Mercure, à n’admettre ici personne qui ne soit entièrement nu, et qui n’ait laissé, comme je l’ai dit, même son plus léger bagage. Debout auprès de l’échelle, examine-les, retiens-les, et ne laisse monter que ceux qui se seront dépouillés.

Mercure

Tu as raison, et je vais le faire. Quel est celui qui se présente le premier ?

Ménippe

Je suis Ménippe. Tiens, Mercure, voici ma besace et mon bâton ; jette-les dans le lac ! Pour mon manteau, je ne l’ai point apporté, et j’ai bien fait.

Mercure

Monte, Ménippe, le meilleur des hommes, et prends la première place, en haut, à côté du pilote, pour avoir l’œil sur les autres. Quel est ce beau garçon ?

Charmoléus

L’aimable Charmoléus de Mégare, dont le baiser valait deux talents.

Mercure

Eh bien ! laisse là ta beauté, tes lèvres et leurs baisers, ta chevelure touffue, l’incarnat de tes joues, et toute ta peau. Très bien ! te voilà leste ! monte à présent. Et celui-ci avec sa robe de pourpre, son diadème, cet air farouche ? Qui es-tu ?

Lampichus

Lampichus, tyran de Gela.

Mercure

Et pourquoi, Lampichus, tout cet attirail ?

Lampichus

Comment ! fallait-il donc, Mercure, qu’un tyran vînt ici tout nu ?

Mercure

Un tyran, non, mais un mort ! Dépose-moi tout cela.

Lampichus

Hé bien ! voilà ma richesse par terre.

Mercure

Jette aussi par terre ton orgueil, Lampichus, et ton air dédaigneux : ils chargeraient trop la barque, s’ils y montaient avec toi.

Lampichus

Mais laisse-moi au moins mon diadème et mon manteau.

Mercure

Non pas ; il faut les quitter aussi.

Lampichus

Et maintenant ? tu le vois, j’ai tout quitté.

Mercure

Et ta cruauté, et ta folie, et ton insolence, et ta colère, défais-toi encore de tout cela.

Lampichus

Hé bien ! me voilà nu !

Mercure

Monte à présent. Et toi, l’homme épais et charnu, qui es-tu donc ?

Damasias

Damasias l’athlète.

Mercure

C’est vrai ; il me semble te reconnaître : je t’ai vu souvent dans les palestres.

Damasias

Oui, Mercure : laisse-moi passer, je suis nu.

Mercure

Comment nu, mon cher ami ? Et ces chairs grasses ? Quitte-les vite, tu ferais couler la barque, en y mettant seulement le pied ; laisse aussi là ces couronnes et ces éloges lus par le héraut.

Damasias

Je suis maintenant tout à fait nu, tu le vois, et je ne pèse pas plus que les autres morts.

Mercure

Voilà comme il faut être, très léger ; monte donc. Et toi, Craton, quitte tes trésors, ta mollesse, ton goût pour les voluptés ; n’apporte ici ni tes vêtements funèbres, ni les dignités de tes aïeux ; laisse là ta noblesse, ta gloire, les titres pompeux que t’ont décernés tes concitoyens, les inscriptions gravées sur tes statues ; ne parle pas du grand monument qu’ils ont érigé en ton honneur ; tous ces souvenirs sont trop pesants.

Craton

C’est malgré moi ; mais je le jette par terre : le moyen de faire autrement !

Mercure

Ah ! ah ! Que veux-tu, toi, qui viens tout en armes ? Pourquoi portes-tu ce trophée ?

Le Soldat

J’ai été vainqueur, Mercure, je me suis distingué par mon courage, et mes concitoyens m’ont donné cette récompense.

Mercure

Laisse-moi là ton trophée : la paix règne aux enfers, et les armes y sont inutiles. Mais qu’est cet autre au maintien grave, à la mine arrogante, aux sourcils froncés, à l’air méditatif et à la longue barbe ?

Ménippe

C’est un philosophe, Mercure, ou plutôt un imposteur, un charlatan : mets-le à nu, et tu verras cachées sous son habit bien des choses risibles.

Mercure

Allons, quitte-nous d’abord ce maintien-là, et puis après, tout le reste. Par Jupiter ! qu’il a donc sur lui de forfanterie ! que d’ignorance, d’esprit de chicane, de suffisance, de questions captieuses, de discours épineux, de pensées entortillées, et avec cela de travaux stériles, de frivolités, de balivernes, de sottes minuties ! Mais, par Jupiter, voilà aussi de l’or, du goût pour les jouissances, de l’impudence, de la colère, du luxe, de la mollesse ! Rien de cela ne m’a échappé, malgré le soin avec lequel tu le cachais. Laisse là aussi tes mensonges, ton orgueil, et cette opinion de valoir mieux que les autres ! Si tu montais dans la barque avec tout ce bagage, quel vaisseau de cinquante rameurs pourrait te recevoir ?

Le Philosophe

Je vais donc m’en défaire, puisque tu le veux.

Ménippe

Fais-lui donc ôter aussi, Mercure, cette énorme barbe, si velue, comme tu vois : chaque poil pèse au moins cinq mines.

Mercure

C’est juste : ôte-moi cela !

le Philosophe

Et qui la coupera ?

Mercure

Ménippe que voici : il va prendre la hache du batelier, et l’échelle lui servira de billot.

Ménippe

Non, Mercure ; donne-moi une scie ; ce sera plus risible.

Mercure

Il suffit de la hache... Fort bien ! tu as repris un air plus humain, en quittant cette odorante parure des boucs.

Ménippe

Veux-tu aussi que je lui rogne un peu les sourcils ?

Mercure

Oui, il les relève trop sur son front, et je ne sais pourquoi il se redresse ainsi. Eh bien ! tu pleures, coquin ; tu trembles à l’aspect de la mort ! allons, monte !

Ménippe

Il porte encore sous l’aisselle quelque chose de fort lourd.

Mercure

Qu’est-ce donc, Ménippe ?

Ménippe

La flatterie, Mercure, qui lui a été très utile durant sa vie.

Le Philosophe

Et toi, Ménippe, laisse là ta liberté, ton franc parler, ton caractère sans souci, ton sans-gêne et ton rire : tu es ici le seul qui ne pleure point.

Mercure

Non pas ; garde-les, Ménippe ; c’est léger, facile à porter, et très utile pour ce trajet. Mais toi, l’orateur, quitte-nous cet immense fleuve de paroles, antithèses, comparaisons, périodes, barbarismes, et tout ce qui donne du poids aux discours.

L’Orateur

Tiens, je ne les ai plus.

Mercure

Fort bien ! Lâche les amarres, tirons l’échelle et levons l’ancre ! Déploie la voile, nocher, prends le gouvernail, et bon voyage ! Pourquoi pleurez-vous, fous que vous êtes, toi surtout, philosophe, à qui l’on vient de couper la barbe ?

Le Philosophe

Parce que, Mercure, je croyais l’âme immortelle.

Ménippe

Il en a menti : c’est autre chose qui le chagrine.

Mercure

Quoi donc ?

Ménippe

Il ne fera plus de splendides soupers ; il ne sortira plus la nuit, en cachette, la tête fourrée dans son manteau, pour courir à la ronde les lieux de débauche ; et le matin, il n’en imposera plus aux jeunes gens, dont il touchait l’argent pour ses leçons de sagesse : voilà ce qui le chagrine.

Le Philosophe

Et toi, Ménippe ; n’es-tu pas fâché d’être mort ?

Ménippe

Comment cela ? j’ai couru au-devant de la mort, sans y être appelé par personne. Mais pendant que nous parlons, n’entendez-vous pas des cris, comme de gens qui font grand bruit sur la terre ?

Mercure

C’est vrai, Ménippe, et ces cris ne viennent pas d’un seul pays : ici, des gens courent en riant à la place publique, tout joyeux de la mort de Lampichus ; sa femme est arrêtée par lès autres femmes ; ses enfants, tout petits encore, sont lapidés par les autres enfants ; là, on applaudit l’orateur Diophante, qui vient de prononcer dans Sicyone l’oraison funèbre de ce Caton. Par Jupiter ! voici la mère de Damasias, tout éplorée et menant avec d’autres femmes le deuil de son fils. Pour toi, Ménippe, personne ne te pleure ; tu es couché tout seul, bien tranquille.

Ménippe

Eh ! non pas ! tu entendras bientôt, à cause de moi, les hurlements lugubres des chiens, et le battement de l’aile des corbeaux, quand ils se rassembleront pour me donner la sépulture.

Mercure

Tu es un brave, Ménippe. Mais le trajet est fait : allons, rendez-vous au tribunal, par cette route qui y mène tout droit : moi et le batelier, nous allons passer d’autres morts.

Ménippe

Bon voyage, Mercure ! Avançons, nous autres. Eh bien ! que tardez-vous ? Il faut absolument que nous soyons jugés : on dit que les punitions sont dures ; ce sont des roues, des vautours, des rochers, et la vie de chacun va paraître au grand jour.

11. Cratès et Diogène[modifier]

Cratès

Connaissais-tu, Diogène, le riche Mérichus, cet opulent Corinthien, qui possédait un grand nombre de vaisseaux, et auquel son cousin Aristéas, non moins riche que lui, avait coutume de dire le mot d’Homère :

Ou tu m’enlèveras ou je t’enlèverai.

Diogène

Pourquoi cela, Cratès ?

Cratès

Ils se courtisaient mutuellement dans l’espérance d’hériter l’un de l’autre, ayant tous deux le même âge : tous deux avaient fait connaître leur testament. Mérichus, s’il mourait le premier, instituait Aristéas son légataire universel, et Aristéas, s’il partait avant lui. Voilà ce qui était écrit : ils se courtisaient donc et faisaient assaut de flatterie. Et non seulement les devins, qui prédisent l’avenir d’après les astres, ou bien d’après les songes, comme les disciples des Chaldéens, mais le dieu pythien lui-même donnait l’avantage tantôt à Aristéas, tantôt à Mérichus : la balance penchait un jour pour celui-ci, un autre jour pour celui-là.

Diogène

Quelle a été la fin de la lutte, Cratès ? cela est curieux à savoir.

Cratès

Tous les deux sont morts le même jour, et leur succession a passé à Eunomius et à Thrasiclès, leurs parents auxquels on n’avait jamais prédit qu’il en adviendrait ainsi. Nos deux cousins, naviguant de Sicyone à Cirrha, ont été pris en travers par l’Iapyx et ont fait naufrage.

Diogène

Ils ont bien fait. Mais nous, lorsque nous étions en vie, nous n’avons jamais songé à rien de pareil entre nous. Jamais je n’ai souhaité la mort d’Antisthène pour hériter de son bâton ; cependant il en possédait un solide, qu’il avait taillé dans un olivier franc, et je ne pense pas, Cratès, que tu aies jamais désiré, moi mort, hériter de mes biens, je veux dire mon tonneau et ma besace, qui tenait deux chénices de lupins.

Cratès

Je n’avais pas besoin de cela, ni toi non plus, Diogène. Ce qu’il nous fallait, nous l’avions hérité, toi d’Antisthène, et moi de toi ; héritage plus grand et plus précieux que la royauté des Perses.

Diogène

Que veux-tu dire ?

Cratès

La sagesse, la modération, la vérité, la franchise, la liberté.

Diogène

Par Jupiter ! je me souviens que c’est là la richesse que je reçus d’Antisthène, et je te la laissai augmentée encore.

Cratès

Mais les autres négligeaient ces biens, et personne ne nous faisait la cour dans l’espoir de devenir notre héritier. Tous n’avaient d’yeux que pour l’or.

Diogène

Cela n’est pas étonnant. Ils n’étaient pas en état de recevoir de nous ces richesses, tellement le plaisir les avait épuisés et rendus comme des bourses sans fond. Ces gens-là, quand on voulait verser en eux de la sagesse, de la franchise, de la vérité, ils coulaient, ils fuyaient ainsi qu’un vase qui ne peut rien garder. C’est l’histoire des Danaïdes versant aussi de l’eau dans un tonneau percé ; mais l’or, ils le serraient avec les dents, avec les ongles, avec tout ce qu’ils pouvaient.

Cratès

Aussi avons-nous, même ici, toute notre richesse ; eux, ils ne viendront qu’avec une obole, et encore restera-t-elle au batelier.

12. Alexandre, Annibal, Minos et Scipion[modifier]

Alexandre

Il est juste que j’aie la préférence sur toi, Africain ; tu ne me vaux pas.

Annibal

Pas du tout ; c’est à moi qu’elle est due.

Alexandre

Eh bien ! prenons Minos pour juge.

Minos

Qui êtes-vous ?

Alexandre

Celui-ci est Annibal le Carthaginois ; moi je suis Alexandre, fils de Philippe.

Minos

Par Jupiter, vous êtes illustres tous deux ! Mais quel est le sujet de votre dispute ?

Alexandre

La prééminence ! Celui-ci prétend avoir été meilleur général que moi ; et moi, comme chacun sait, je soutiens que je l’ai emporté en talents militaires non seulement sur lui, mais sur presque tous ceux qui m’ont précédé.

Minos

Eh bien, parlez chacun à votre tour. Toi, Africain, commence.

Annibal

J’ai retiré de mon séjour ici, Minos, l’avantage d’avoir appris la langue grecque, en sorte que mon rival n’aura, sur ce point, aucun avantage sur moi. Maintenant je dis que ceux-là sont par-dessus tout dignes d’éloges qui, n’étant rien dans le principe, se sont élevés par eux-mêmes au premier rang, ont conquis de la puissance et ont été revêtus de l’autorité suprême. Moi, par exemple, débarqué en Espagne avec quelques soldats, comme lieutenant de mon beau-frère, je fus bientôt jugé capable des plus grands emplois et nommé général en chef. Je réduisis alors les Celtibériens, je triomphai des Gaulois occidentaux, et, franchissant de hautes montagnes, je parcourus en vainqueur toute la contrée qu’arrose l’Eridan, renversant un grand nombre de villes, soumettant tout le pays plat de l’Italie, et arrivant jusqu’aux faubourgs de la capitale ; je tuai tant de soldats en un seul jour, que je mesurai leurs anneaux au boisseau, et que je jetai sur les fleuves des ponts de cadavres. Et j’ai fait tout cela, sans me faire appeler fils d’Ammon, sans me donner pour un dieu, sans raconter les rêves de ma mère, mais en avouant que j’étais homme, ayant affaire aux généraux les plus consommés, luttant, dans la mêlée, contre les plus braves soldats, et non pas avec des Mèdes, des Arméniens, gens qui fuient avant qu’on les poursuive, et qui cèdent la victoire à l’audace. Alexandre, il est vrai, a augmenté l’héritage qu’il avait reçu de son père ; il en a reculé les bornes, porté sur les ailes de la fortune ; mais à peine est-il vainqueur, à peine a-t-il triomphé du lâche Darius, près d’Issus et d’Arbèles, qu’il renonce aux institutions de sa patrie, se fait adorer comme un dieu, adopte les costumes des Mèdes, tue ses amis dans les festins, ou les fait condamner à mort. Moi, j’ai commandé à ma patrie avec équité et dès qu’elle m’eut rappelé contre la flotte nombreuse de nos ennemis faisant voile sur l’Afrique, j’obéis à l’instant, je redevins simple particulier, et la condamnation qui me frappa me trouva plein de calme. Voilà ce que j’ai fait, moi, barbare, qui n’étais point versé dans les sciences des Grecs, qui ne chantais pas, comme Alexandre, les vers d’Homère, qui n’avais pas été élevé par le philosophe Aristote, mais qui me laissais aller à mon bon naturel : voilà en quoi je prétends valoir mieux qu’Alexandre. S’il paraît plus beau que moi, parce que sa tête était couronnée du diadème, peut-être sera-ce un titre aux yeux des Macédoniens ; mais ce n’est pas une raison pour être mis au-dessus d’un homme brave, d’un général habile, qui doit plus à son conseil qu’à la fortune.

Minos

Il a plaidé sa cause avec assez de noblesse et mieux qu’on ne pouvait l’attendre d’un Africain. Et toi, Alexandre, que vas-tu lui répondre ?

Alexandre

Je devrais, Minos, ne rien dire à un homme aussi audacieux. La renommée seule suffit à t’apprendre quel monarque je fus et quel brigand il était. Voici toutefois de combien je l’emporte sur lui. Parvenu, jeune encore, au pouvoir, je relevai un trône mal affermi, je poursuivis les meurtriers de mon père, j’effrayai les Grecs par la ruine de Thèbes, et fus proclamé généralissime de la Grèce. Alors je ne me contentai plus de la Macédoine, ni des autres Etats que mon père m’avait laissés. Je formai le projet de conquérir toute la terre, ne pouvant supporter de ne pas être le souverain de l’univers. Je m’élance sur l’Asie avec quelques soldats, je suis vainqueur dans un grand combat près du Granique ; je prends la Lydie, l’Ionie et la Phrygie ; bientôt, subjuguant tout ce qui est sous mes pas, je marche vers Issus, où Darius m’attendait à la tête d’une armée innombrable. Vous savez ici, Minos, que de morts je vous ai envoyés ce jour-là ; le batelier dit que sa barque ne pouvait leur suffire, et qu’il fut obligé de construire des radeaux pour en passer un grand nombre. Et dans tous ces exploits, je faisais le premier face au danger et m’honorais de mes blessures. Ensuite, pour ne parler ni de Tyr ni d’Arbèles, j’ai pénétré jusque chez les Indiens, en faisant de l’Océan les bornes de mon empire ; j’ai pris leurs éléphants, j’ai soumis Porus, j’ai défait les Scythes, guerriers qui ne sont pas méprisables, j’ai traversé le Tanaïs, et remporté la victoire dans un grand combat de cavalerie. J’ai fait du bien à mes amis, du mal à mes ennemis. Si j’ai paru un dieu aux hommes, il faut leur pardonner une erreur qu’explique la grandeur de mes exploits. Enfin je suis mort sur le trône, tandis que celui-ci, chassé de sa patrie, est mort chez Prusias le Bithynien, comme il convenait à un homme fourbe et cruel. Car, comment a-t-il triomphé des Italiens, je ne veux pas le dire : ce n’est pas par la valeur, mais par la scélératesse, la perfidie et la ruse. Dans sa lutte, rien de juste, rien de franc. Il me reproche ma mollesse ; mais il a donc oublié ce qu’il faisait à Capoue, lorsqu’aux bras des courtisanes, ce bon général perdait dans les plaisirs un temps précieux pour la guerre ! Dédaignant la conquête de l’Occident, je me suis tourné contre les nations orientales. Mais qu’aurais-je fait de grand, si j’eusse soumis, sans coup férir, l’Italie, la Libye et les contrées qui s’étendent jusqu’à Gadès ? Ces pays ne me parurent pas dignes de mes armes, tout tremblants qu’ils étaient et prêts à reconnaître un maître. J’ai dit. A toi de décider, Minos. Je crois qu’il n’est pas besoin d’en ajouter davantage.

Scipion

Pas d’arrêt, avant qu’on m’ait aussi entendu !

Minos

Qui es-tu donc, l’ami ? quelle est ta patrie ?

Scipion

Je suis Italien ; Scipion, le général qui a détruit Carthage et soumis l’Afrique après de grands combats.

Minos

Eh bien, que veux-tu dire ?

Scipion

Que je le cède à Alexandre, mais que je suis bien au-dessus d’Annibal ; car je l’ai vaincu, poursuivi, et condamné à une fuite honteuse. Quelle est donc son impudence de disputer le pas à Alexandre, lorsque moi, Scipion, son vainqueur, je me place au-dessous de ce prince ?

Minos

Par Jupiter ! tu as raison, Scipion ! Que le premier rang soit à Alexandre et le second à toi ; Annibal, s’il lui plaît, aura le troisième, et sa part n’est pas encore à dédaigner.

13. Diogène et Alexandre[modifier]

Diogène

Qu’est-ce donc, Alexandre ? te voilà mort comme nous tous !

Alexandre

Tu le vois, Diogène ; il n’y a rien d’extraordinaire ; j’étais homme, je suis mort.

Diogène

Ainsi Ammon mentait, lorsqu’il disait que tu étais son fils ; car tu étais bien, n’est-ce pas, celui de Philippe ?

Alexandre

Oui, celui de Philippe. Je ne serais pas mort, si j’avais été le fils d’Ammon.

Diogène

Et c’étaient aussi des mensonges qu’on débitait sur Olympias, quand on disait qu’un serpent avait couché avec elle, qu’on l’avait vu dans son lit, que tu lui devais la naissance, et que Philippe était dans l’erreur en se croyant ton père ?

Alexandre

J’ai entendu dire cela comme toi ; maintenant, je vois que ni ma mère ni les oracles d’Ammon n’avaient le sens commun.

Diogène

Ce mensonge, toutefois, Alexandre, n’a pas nui à tes affaires. Nombre de gens tremblaient devant toi, convaincus que tu étais un dieu. Mais, dis-moi, à qui as-tu légué ton immense empire ?

Alexandre

Je n’en sais rien, Diogène ; je n’ai eu le temps de prendre aucune disposition à cet égard. Tout ce que j’ai pu faire, ç’a été, en mourant, de donner mon anneau à Perdiccas. Pourquoi ris-tu, Diogène ?

Diogène

Je ris en me rappelant toutes les flatteries que les Grecs t’ont prodiguées, lorsque, maître du pouvoir, tu as été nommé leur chef et leur généralissime contre les barbares ; on en a vu qui te mettaient au nombre des douze grands dieux, te bâtissant des temples, et t’offrant des sacrifices comme étant le fils du serpent. Mais, dis-moi, où les Macédoniens t’ont-ils enseveli ?

Alexandre

Voilà trois jours que je suis gisant à Babylone ; mais Ptolémée, l’un de mes gardes, a promis que, dès qu’il serait sorti des embarras de la situation, il me ferait porter en Egypte, afin d’y être enseveli et mis au rang des divinités égyptiennes.

Diogène

Et je ne rirais pas, Alexandre, quand je te vois, jusque dans les enfers, occupé de ces billevesées, espérant devenir un Anubis ou un Osiris ? Va, très divin personnage, quitte cet espoir ! Il n’y a plus de retour, quand une fois on a traversé le lac des enfers et franchi cet étroit passage. Éaque est vigilant, et il faut compter avec Cerbère. Cependant je voudrais bien savoir de toi comment tu supportes ton état actuel, lorsque tu songes à ce grand bonheur que tu as laissé sur la terre : gardes du corps, satellites, satrapes, or en abondance, peuple d’adorateurs, Babylone, Bactres, éléphants énormes, honneur, gloire, promenade triomphante sur un char, la tête ceinte d’une bandelette blanche, le corps couvert d’un manteau de pourpre. Tout cela ne te fait-il pas de peine, en te revenant à la pensée ? Pourquoi pleures-tu, insensé ? Le sage Aristote ne t’a-t-il pas appris qu’il n’y a rien de solide dans ce qui nous vient de la fortune ?

Alexandre

Ah ! ce philosophe a été le plus détestable de tous mes flatteurs ! Personne ne sait donc tout ce qu’il a fait, cet Aristote, quelles demandes il m’a adressées, quelles lettres il m’a écrites, combien il a abusé de mon amour pour les sciences, toujours prêt à me flatter, à louer ma beauté, comme si la beauté faisait partie du bonheur, ou bien mes exploits, ou bien mes richesses ; car il disait aussi que c’étaient là de vrais biens, afin de n’avoir point à rougir de recevoir mes riches présents. C’était un charlatan, Diogène, un vrai faiseur. Tout le fruit que j’ai retiré de sa sagesse a été de m’affliger de me voir enlever, comme de grands biens, tout ce dont tu viens de faire l’énumération.

Diogène

Sais-tu ce que tu as à faire ? car je veux t’indiquer un remède à ton chagrin. Comme il ne croît pas ici d’ellébore, va boire à longs traits l’eau du Léthé, puis retourne en boire encore et souvent ; c’est le seul moyen de ne plus regretter les biens d’Aristote. Aussi bien j’aperçois Clitus, Callisthène, et plusieurs autres qui viennent en hâte de ce côté, sans doute pour te mettre en pièces et se venger des maux que tu leur as faits. Prends donc cette autre route, et bois souvent, comme je te l’ai dit.

14. Alexandre et Philippe[modifier]

Philippe

Maintenant, Alexandre, tu ne peux plus dire que tu n’es pas mon fils ; car tu ne serais pas mort, si tu avais été celui d’Ammon.

Alexandre

Je savais bien, mon père, que j’étais le fils de Philippe, fils d’Amyntas, mais j’acceptais l’oracle, le croyant utile à mes desseins.

Philippe

Comment dis-tu ? Tu croyais utile de te laisser duper par les prophètes ?

Alexandre

Je ne dis pas cela. Mais les barbares avaient peur de moi ; aucun d’eux ne me résistait, croyant avoir affaire à un dieu et je n’eus pas de peine à les vaincre.

Philippe

Et quels hommes as-tu vaincus avec lesquels on peut se mesurer, toi qui n’as jamais lutté qu’avec des lâches, toujours prêts à jeter leurs arcs, leurs javelots et leurs boucliers d’osier ? C’était autre chose de soumettre les Grecs, les Béotiens, les Phocéens, les Athéniens ! Culbuter l’infanterie des Arcadiens, la cavalerie thessalienne, les Eléens habiles à lancer le javelot, les fantassins de Mantinée, les Thraces, les Illyriens, les Péoniens : voilà de grands exploits. Mais les Mèdes, les Perses, les Chaldéens, race brillante d’or et efféminée ; ne sais-tu pas qu’avant toi les dix mille conduits par Cléarque les ont battus, sans qu’ils aient même attendu les traits des Grecs pour prendre la fuite ?

Alexandre

Cependant les Scythes, mon père, et les éléphants indiens, ce ne sont pas ennemis à dédaigner ; et pourtant je les ai vaincus, sans semer entre eux la discorde, sans acheter la victoire par des trahisons. Jamais je n’ai fait de faux serments, trahi la foi jurée, commis la moindre perfidie pour être vainqueur. J’ai soumis une partie de la Grèce sans verser de sang ; mais pour Thèbes, vous savez, sans doute, comment je m’en suis vengé.

Philippe

Je sais tout cela ; Clitus me l’a appris, lui que tu as tué d’un coup de lance au milieu d’un festin, parce qu’il avait l’audace de louer mes exploits comparés aux tiens. Mais il paraît que tu as mis de côté la chlamyde macédonienne pour te revêtir de la robe persique, coiffé ta tête d’une tiare droite et voulu te faire adorer par les Macédoniens, qui sont des hommes libres ; qu’enfin, ce qui est le comble du ridicule, tu as adopté les mœurs des vaincus. Je ne parle pas ici de tes autres prouesses, comme de renfermer avec des lions des hommes distingués par leur sagesse, de contracter de singuliers mariages, et d’aimer Héphestion d’une tendresse excessive. Il n’y a qu’un trait que j’aie approuvé en l’apprenant, c’est que tu as respecté la femme de Darius, qui était belle, et que tu as pris soin de la mère et des filles de ton ennemi ; c’est agir en roi.

Alexandre

Et cette ardeur, mon père, qui me faisait braver ie danger, vous ne la louez pas, ni ce courage à franchir le premier le mur des Oxydraques, à sauter dans la ville, et à recevoir tant de blessures ?

Philippe

Non, je n’approuve pas cela, Alexandre. Ce n’est pas qu’il ne soit quelquefois glorieux à un roi d’être blessé et d’affronter le danger pour son armée ; mais ici une pareille conduite ne te rapportait rien. L’idée que tu étais un dieu, si une fois tu étais blessé et porté aux yeux de tous hors du combat, tout couvert de sang et gémissant de tes blessures, eût donné matière à rire aux spectateurs. Ammon était convaincu de charlatanisme et d’imposture, et ses prophètes d’adulation. Le moyen, en effet, de ne pas rire, en voyant le fils de Jupiter tombant en syncope et implorant le secours des médecins ? Car, aujourd’hui que tu es mort, crois-tu qu’une foule de gens ne raillent pas amèrement cette comédie, en voyant le fils d’un dieu étendu dans le cercueil, déjà livré à la pourriture et enflé comme tous les autres cadavres ? D’ailleurs, Alexandre, cette prétendue utilité de l’oracle, qui te facilitait, disais-tu, la victoire, t’a ravi en grande partie la gloire de tes exploits ; tous paraissaient moindres, venant d’un dieu.

Alexandre

Ce n’est pas là ce que les hommes pensent de moi ; au contraire, ils me mettent en parallèle avec Hercule et Bacchus ; et, malgré tout, je suis le seul qui ait pris la Roche Aornos, dont aucun des deux n’a pu s’emparer.

Philippe

Tu le vois, tu parles encore comme si tu étais le fils d’Ammon, tu te compares à Hercule et à Bacchus ! N’auras-tu donc jamais de honte, Alexandre ? ne te déferas-tu pas de cette vanité ? ne te connaîtras-tu jamais toi-même, et ne comprendras-tu pas enfin que tu es mort ?

15. Achille et Antiloque[modifier]

Antiloque

Quels propos, Achille, tu tenais avant-hier à Ulysse au sujet de la mort ! Qu’ils étaient bas et indignes de tes maîtres, Chiron et Phénix ! Je t’ai entendu dire que tu aimerais mieux travailler à la terre, comme un mercenaire, auprès de quelque colon indigent, que de régner sur tous les morts. Un lâche et vil Phrygien, attaché moins à la vertu qu’à la vie, pourrait tenir un semblable langage ; mais que le fils de Pelée, le plus intrépide de tous les héros, conçoive d’aussi basses pensées, c’est le comble de la honte ; c’est un démenti donné à ta vie tout entière, puisque pouvant régner sans gloire pendant de longs jours en Phthiotide, tu préféras un trépas glorieux.

Achille

Hélas ! fils de Nestor, je ne savais pas ce que sont les enfers ; et ne pouvant juger lequel des deux vaut le mieux, j’ai préféré une misérable gloriole à la vie. Aujourd’hui je sais ce qu’il en est, combien cette gloire est inutile ; et malgré ce que chantent là-haut tous ces rhapsodes, les morts sont tous égaux. Notre beauté, Antiloque, notre force ne nous suit pas ici ; nous sommes campés, tous semblables, dans les mêmes ténèbres, sans que rien nous distingue. Les ombres des Troyens ne me craignent plus, celles des Grecs ne s’inclinent plus devant moi ; l’égalité est complète, et un mort est semblable à un mort, qu’il ait été lâche ou brave. Voilà ce qui me chagrine, voilà ce qui me réduit au désespoir et me fait désirer de vivre mercenaire.

Antiloque

Et cependant qu’y faire, Achille ? Telle est la loi de la nature, tous les hommes meurent. Le plus simple est d’obéir à cette loi, et de ne point se chagriner des ordres du destin. D’ailleurs, tu nous vois ici, nous tous tes amis : Ulysse nécessairement y viendra bientôt. C’est une consolation de partager le même sort et de n’être pas seul à le subir. Tu vois Hercule et Méléagre et tous les autres héros ; je suis convaincu que nul d’entre eux ne consentirait à remonter là-haut, si on les y renvoyait mercenaires chez des gens misérables et sans avoir.

Achille

Le conseil est d’un ami : cependant je ne sais pourquoi le souvenir de la vie me chagrine, et je crois que chacun de vous éprouve le même chagrin. Si vous n’en convenez pas, c’est que vous êtes pires que moi, puisque vous souffrez sans vous plaindre.

Antiloque

Non ; mais nous valons mieux que toi, Achille. Nous voyons qu’il est inutile de rien dire, et alors nous prenons le parti de nous taire, de nous résigner et de souffrir afin de ne pas prêter à rire, comme toi, en formant de pareils vœux.

16. Diogène et Hercule[modifier]

Diogène

N’est-ce pas Hercule que je vois ? Par Hercule, c’est lui-même ; voici son arc, sa massue, sa peau de lion, sa stature : c’est Hercule tout entier ! Eh quoi ! il est mort, lui, le fils de Jupiter ? Dis-moi, beau vainqueur, tu es mort ? Et moi qui, sur la terre, t’offrais des sacrifices, comme à un dieu !

Hercule

Tu avais raison : le véritable Hercule est dans le ciel avec les dieux ; il est l’époux d’Hébé aux pieds charmants : moi, je suis son ombre.

Diogène

Que dis-tu ? L’ombre d’un dieu ? Est-il possible qu’on soit dieu par une moitié et mort par l’autre ?

Hercule

Oui, l’autre Hercule n’est pas mort, mais seulement moi, qui suis son image.

Diogène

J’entends : il l’a donné comme remplaçant à Pluton, et tu tiens ici sa place.

Hercule

C’est quelque chose comme cela.

Diogène

Mais comment se fait-il qu’Éaque, ce juge sévère, n’ait pas reconnu que tu n’étais pas le véritable Hercule, et qu’il ait reçu l’Hercule supposé qui se présentait ?

Hercule

C’est que je lui ressemble à s’y méprendre.

Diogène

C’est juste : on peut croire que c’est tout à fait lui. Prends garde toutefois que ce ne soit le contraire, et qu’étant, toi, le véritable Hercule, ton simulacre ne soit l’époux d’Hébé chez les dieux.

Hercule

Tu es un impertinent et un bavard, et si tu ne cesses tes brocards contre moi, tu sauras bientôt de quel dieu je suis l’ombre.

Diogène

Oui, je te vois l’arc en main, prêt à tirer ; mais qu’ai-je à craindre de toi, une fois mort ? Cependant, dis-moi, au nom de ton Hercule, quand ce héros vivait, étais-tu placé près de lui comme son image, ou ne faisiez-vous qu’un seul être dans la vie ? Puis, maintenant que vous êtes morts, vous êtes-vous séparés, l’un pour revoler vers les dieux, et toi, l’image, pour descendre naturellement chez les morts ?

Hercule

Je devrais ne pas répondre un mot à un homme qui ne s’ingénie qu’à se moquer de moi. Toutefois écoute bien ceci : tout ce qui dans Hercule était l’œuvre d’Amphitryon est mort, et c’est moi qui suis ce tout ; mais ce qui était de Jupiter vit dans le ciel avec les dieux.

Diogène

Je comprends à merveille. Alcmène, d’après ce que tu dis, est accouchée à la fois de deux Hercules, l’un fils d’Amphitryon, l’autre de Jupiter, et nous ne savions pas que vous étiez deux jumeaux, issus de la même mère.

Hercule

Mais non, imbécile ; nous étions tous les deux le même être.

Diogène

Il n’est pas facile de comprendre que deux Hercules n’en fissent qu’un ; à moins que vous ne fussiez, comme les Centaures, deux natures en une seule, homme et dieu.

Hercule

Tous les hommes ne te paraissent-ils pas composés de deux êtres, d’une âme et d’un corps ? Qui empêcherait que l’âme, émanée de Jupiter, ne fût dans le ciel, et que la partie mortelle ne fût chez les morts ?

Diogène

Oui, très excellent fils d’Amphitryon, tu aurais raison, si tu étais un corps ; mais tu n’es qu’une ombre, en sorte que tu cours le risque d’imaginer encore un triple Hercule.

Hercule

Pourquoi triple ?

Diogène

Voici pourquoi. S’il y a un Hercule dans le ciel et une ombre d’Hercule avec nous, puis sur le mont Oeta un corps qui n’est déjà plus que poussière, cela nous étonnerait : vois alors quel troisième père tu trouveras pour ce corps.

Hercule

Tu es un insolent et un sophiste. Comment t’appelles-tu ?

Diogène

L’ombre de Diogène de Sinope. Ma personne, j’en atteste Jupiter, n’est pas du tout chez les dieux immortels, mais parmi les meilleurs morts, où je ris d’Homère et de ses froides inventions.

17. Ménippe et Tantale[modifier]

Ménippe

Pourquoi pleurer ainsi, Tantale ? pourquoi gémir sur ton sort, debout près de ce lac ?

Tantale

Parce que je meurs de soif, Ménippe.

Ménippe

Es-tu donc si paresseux que tu ne te baisses pour boire, ou bien, par Jupiter, que tu ne puises de l’eau dans le creux de ta main ?

Tantale

C’est vainement que je me baisserais : l’eau fuit, dès qu’elle me sent approcher d’elle, et si, par hasard, j’en puise un peu dans ma main et la porte à ma bouche, je n’ai pas le temps de mouiller le bord de mes lèvres que déjà elle s’écoule, je ne sais comment, à travers mes doigts, et que ma main reste sèche.

Ménippe

Ce qui t’arrive est prodigieux, Tantale. Mais, dis-moi, pourquoi as-tu besoin de boire ? Tu n’as plus de corps ; le tien est enseveli quelque part en Lydie, et c’est lui qui pouvait jadis avoir soif ou faim. Aujourd’hui que tu n’es qu’une âme, comment peux-tu éprouver la faim ou la soif ?

Tantale

C’est cela même qui est mon supplice : mon âme éprouve la soif, comme si elle était mon corps.

Ménippe

Je veux bien le croire, puisque tu dis que cette soif est ta punition ; mais qu’est-ce que cela peut avoir d’affligeant pour toi ? Crains-tu de mourir, faute de boire ? Je ne vois pas qu’il y ait d’autre enfer que celui-ci, ni de mort qui nous fasse passer en d’autres lieux.

Tantale

Tu as raison ; et c’est une partie de ma peine de désirer de boire sans en avoir besoin.

Ménippe

Tu es fou, Tantale, et ce n’est pas d’eau que tu parais avoir besoin, mais, par Jupiter, d’ellébore pur. Tu éprouves le contraire des gens mordus par un chien enragé : ce n’est pas l’eau, c’est la soif que tu crains.

Tantale

Je ne refuserais pas, Ménippe, de boire même de l’ellébore ; puissé-je en avoir !

Ménippe

Sois tranquille, Tantale : ni toi, ni aucun mort ne boira jamais ; c’est impossible. Cependant, tous ne sont pas condamnés, comme toi, à une soif perpétuelle, tandis que l’eau s’échappe de leurs mains.

18. Ménippe et Mercure[modifier]

Ménippe

Où sont donc, Mercure, les beaux garçons et les belles femmes ? Sers-moi de conducteur : je ne fais que d’arriver.

Mercure

Je n’ai pas le temps, Ménippe ; seulement regarde de ce côté, à ta droite, par ici, est Hyacinthe, Narcisse, Nirée, Achille, Tyro, Hélène, Lédà, en un mot, toutes les beautés des temps antiques.

Ménippe

Je ne vois que des os, des crânes décharnés, qui se ressemblent tous.

Mercure

Eh ! ce sont là ces beautés tant admirées des poètes, les mêmes os que tu parais si fort dédaigner.

Ménippe

Alors montre-moi donc Hélène : je ne saurais la reconnaître.

Mercure

Tiens ! c’est ce crâne-là qui est Hélène.

Ménippe

Comment ! c’est pour cela que les mille vaisseaux ont été rassemblés de tous les points de la Grèce, que tant de Grecs et dé Barbares sont tombés, que tant de villes ont été renversées ?

Mercure

Oui, mais tu n’as pas vu cette beauté quand elle était vivante ; tu aurais dit aussi : « Il est bien naturel que pour une pareille femme nous endurions de si longs malheurs ». Ainsi, quand on voit des fleurs desséchées et privées de leur coloris, on les trouve sans grâce et sans charmes ; mais au moment où florissait leur éclat, elles semblaient ravissantes.

Ménippe

Et voilà justement, Mercure, ce qui m’étonne c’est que les Grecs n’aient pas compris qu’ils se donnaient tant de mal pour une beauté passagère et sitôt fanée.

Mercure

Je n’ai pas le temps, Ménippe, de philosopher avec toi : choisis la place où tu veux être, et t’y couche ; moi, je vais chercher d’autres morts.

19. Éaque, Protésilas et Paris[modifier]

Éaque

Pourquoi, Protésilas, te jeter ainsi sur Hélène et l’étrangler ?

Protésilas

Parce qu’elle est cause de ma mort, Éaque. Pour elle j’ai quitté mon palais avant qu’il fût achevé, et j’ai laissé veuve celle que je venais de prendre pour épouse.

Éaque

Accuse donc Ménélas, qui vous a conduits à Troie pour une pareille femme.

Protésilas

Ton conseil est bon ; c’est à lui que je dois m’en prendre.

Ménélas

Non pas à moi, mon cher ami, mais bien, plutôt à Paris, qui, au mépris de tous les droits de l’hospitalité, m’a enlevé ma femme et s’est enfui avec elle. Il ne mérite pas seulement d’être étranglé par toi, mais par tous les Grecs et par tous les Barbares dont il a causé la mort.

Protésilas

Oui, cela vaut mieux. Ainsi, détestable Paris, tu ne t’échapperas pas de mes mains.

Paris

Tu as tort, Protésilas, et surtout avec un homme de ton métier : je suis amoureux, comme toi, et soumis aux lois du même dieu. Tu sais qu’il triomphe de la volonté, qu’il mène où bon lui semble, et qu’il est impossible de lui résister.

Protésilas

C’est vrai : ah ! que ne m’est-il donné de tenir ici l’Amour !

Éaque

Moi, je vais plaider sa cause auprès de toi. Il te dira qu’il a causé peut-être la passion de Paris, mais nullement la mort de personne, Protésilas, ni la tienne. C’est toi qui, oubliant ta jeune épouse, quand vous abordiez à Troie, t’es élancé avant tous les autres sur le rivage avec une audace insensée, transporté du désir de la gloire ; et c’est ce désir qui t’a fait périr le premier à la descente des vaisseaux.

Protésilas

Eh bien, Ëaque, je te répondrai quelque chose de plus juste encore à mon égard. Ce n’est pas moi qui suis la cause de tout cela, c’est la Parque qui a filé ma vie depuis ma naissance.

Éaque

D’accord : aussi, que ne l’accuses-tu ?

20. Ménippe et Éaque[modifier]

Ménippe

Par Pluton, Éaque, fais-moi voir tout ce qu’il y a dans les enfers.

Éaque

Il n’est pas facile de te montrer tout, Ménippe ; mais les objets les plus importants, regarde-les. Voici Cerbère que tu connais, et le nocher qui t’a fait passer, puis le lac et le Pyriphlégéthon, que tu as vus en entrant.

Ménippe

Je connais tout cela ; je sais aussi que tu gardes la porte ; j’ai vu également le Roi et les Furies. Mais montre-moi les hommes d’autrefois, et surtout les plus célèbres d’entre eux.

Éaque

Voici Agamemnon, Achille ; puis à côté Idoménée ; ensuite Ulysse, Ajax, Diomède, les plus illustres des Grecs.

Ménippe

Hélas ! Homère, comme les premiers personnages de tes rhapsodies sont couchés là, par terre, méconnaissables, sans forme, simple poussière, restes dérisoires, crânes vraiment sans consistance ! Et celui-ci, quel est-il, Éaque ?

Éaque

C’est Cyrus : puis voici Crésus, et près de lui Sardanapale ; au-dessus d’eux Midas, et là-bas Xerxès.

Ménippe

C’est donc toi, misérable, qui faisais trembler la Grèce, enchaînant l’Hellespont, et voulant faire passer ta flotte à travers les montagnes. Et ce Crésus, comme le voilà ! Quant à Sardanapale, j’ai envie, Éaque, avee ta permission, de lui donner un soufflet.

Éaque

N’en fais rien ; tu briserais ce crâne de femme.

Ménippe

Eh bien ! je veux au moins cracher au visage de cet androgyne.

Éaque

Veux-tu que je te fasse voir les sages ?

Ménippe

Oui, par Jupiter !

Éaque

Le premier que tu vois est Pythagore.

Ménippe

Salut, Euphorbe, Apollon, ou qui tu voudras.

Pythagore

Salut, Ménippe.

Ménippe

Tu n’as plus ta cuisse d’or ?

Pythagore

Non : mais voyons un peu dans ta besace s’il y a quelque chose à manger.

Ménippe

Il y a des fèves, mon ami, mais tu n’en manges pas.

Pythagore

Donne toujours : on a d’autres principes chez les morts, et j’ai appris que les fèves n’ont rien de commun avec les têtes de nos pères.

Éaque

Voici Solon, fils d’Exécestide, puis Thalès, puis auprès d’eux Pittacus et les autres sages : ils sont là tous les sept, tu vois.

Ménippe

Oui, Éaque, et, seuls des autres, ils sont sans souci, l’air joyeux. Mais en voici un qui est poudreux comme un pain cuit sous la cendre ; son corps est tout fleuri de pustules : quel est-il ?

Éaque

C’est Empédocle, Ménippe, tombé à moitié rôti de l’Etna dans les enfers.

Ménippe

Brave homme aux sandales d’airain, quelle idée as-tu eue d’aller te jeter ainsi dans le cratère ?

Empédocle

C’est un accès d’humeur noire, Ménippe.

Ménippe

Non. par Jupiter, mais plutôt de vaine gloire, d’orgueil et de folie ! Voilà ce qui t’a réduit en charbon avec tes sandales, et c’était justice. Mais cette ruse t’a été inutile, et l’on a vu que tu étais mort. Et Socrate, dis-moi, Éaque, où donc est-il ?

Éaque

Près de Nestor et de Palamède, bavardant avec eux.

Ménippe

Cependant je voudrais bien le voir, s’il est là quelque part.

Éaque

Tu vois cette tête chauve ?

Ménippe

Tout le monde l’est ici ; c’est un signalement uniforme chez les morts.

Éaque

Hé bien ! ce nez camus ?

Ménippe

C’est encore la même chose : tout le monde est camus.

Socrate

Tu me cherches, Ménippe ?

Ménippe

Oui, Socrate.

Socrate

Que fait-on à Athènes ?

Ménippe

La plupart des jeunes gens s’y disent philosophes ; et si l’on en juge par les habits et la démarche, ce sont tous des philosophes parfaits. Du reste tu as pu voir comment sont arrivés ici Aristippe et Platon, l’un fleurant la myrrhe, l’autre appris à faire la cour aux tyrans de Sicile.

Socrate

Et que pense-t-on de moi ?

Ménippe

Tu es heureux, Socrate, sous ce rapport. Chacun t’estime un homme admirable, sachant tout, et pourtant, disons la vérité, ne sachant rien.

Socrate

C’est ce que je leur disais moi-même ; mais ils croyaient que c’était pure ironie.

Ménippe

Quels sont ceux que je vois autour de toi ?

Socrate

Charmide, Phèdre, et le fils de Clinias.

Ménippe

À merveille, Socrate : ici même tu ne négliges pas ton métier, et ne dédaignes point les jolis garçons.

Socrate

Que faire de plus agréable ? Mais rapproche-toi de nous, si bon te semble.

Ménippe

Non, par Jupiter, je vais m’établir auprès de Crésus et de Sardanapale : j’espère avoir beaucoup à rire, en les entendant pleurer.

Éaque

Et moi je m’en vais, de peur que quelque mort ne nous échappe : tu en verras plus long une autre fois, Ménippe.

Ménippe

Va-t’en, Éaque ; en voilà bien assez.

21. Ménippe et Cerbère[modifier]

Ménippe

Cerbère (car je suis ton parent, en ma qualité de chien), dis-moi, par le Styx, quelle mine faisait Socrate en descendant chez vous. Comme dieu, tu ne dois pas seulement savoir aboyer, tu dois parler, quand tu veux, la langue des hommes.

Cerbère

De loin, Ménippe, il parut à tous s’avancer d’un pas résolu, et sans craindre la mort ; il cherchait du moins à le faire croire à ceux qui étaient hors de la porte. Mais quand il eut mis la tête dans l’intérieur du gouffre et vu les ténèbres, il hésita ; et je fus obligé en même temps que la ciguë, de lui mordre les pieds pour le faire descendre ; il pleurait comme un enfant, il regrettait ses marmots, et il se tournait dans tous les sens.

Ménippe

Ce n’était donc qu’un sophiste : il ne méprisait pas réellement la mort.

Cerbère

Non : seulement, lorsqu’il vit qu’elle était inévitable, il se donna des airs courageux, afin de ne pas paraître subir malgré lui le sort qu’il ne pouvait empêcher, et de se faire admirer des spectateurs. En général, j’en pourrais dire autant de tons les gens de cette espèce : tant qu’ils ne sont qu’à l’entrée, on les voit résolus, décidés ; à peine entrés, l’expérience est faite.

Ménippe

Mais moi, quelle mine avais-je en descendant ici ?

Cerbère

Tu es le seul, Ménippe, avec Diogène, qui te sois montré digne de ta race. Tous les deux vous êtes entrés sans contrainte, sans violence, mais de bonne humeur, le rire sur les lèvres, et priant les autres d’aller pleurer.

22. Charon, Ménippe et Mercure[modifier]

Charon

Paye-moi, coquin, le prix du passage !

Ménippe

Crie, si cela t’agrée, Charon.

Charon

Paye-moi, te dis-je, pour t’avoir passé.

Ménippe

Tu ne peux rien recevoir, puisque je n’ai rien à donner.

Charon

Qui est-ce qui n’a pas une obole ?

Ménippe

Je ne sais pas si d’autres en ont, mais moi je n’en ai pas.

Charon

Par Pluton ! je t’étrangle, scélérat, si tu ne me payes.

Ménippe

Et moi je te casse la tête avec mon bâton.

Charon

Tu auras donc fait pour rien un si long trajet ?

Ménippe

Que Mercure paye pour moi, lui qui m’a mis dans ta barque.

Mercure

Par Jupiter ! le beau profit, s’il faut encore que je paye pour les morts !

Charon

Ah ! je ne te lâcherai pas.

Ménippe

Si tu attends que je te paye, attache ici ta barque ; tu attendras longtemps. Puisque je n’ai rien, que veux-tu que je te donne ?

Charon

Ne savais-tu pas qu’il fallait apporter de quoi solder ?

Ménippe

Je le savais, mais je n’avais rien. Comment ! fallait-il, pour cela, que je fusse exempté de mourir ?

Charon

Ainsi, tu seras le seul à te vanter d’avoir passé gratis ?

Ménippe

Gratis ! non pas, l’ami ; j’ai vidé la sentine, mis la main à la rame, et, seul de tous les passagers, je ne me suis pas mis à crier.

Charon

Cela ne s’appelle pas un péage ; il faut que tu donnes une obole ; c’est une loi absolue.

Ménippe

Alors, reconduis-moi à la vie.

Charon

Tu es charmant, pour que je sois battu par Éaque !

Ménippe

Laisse-moi donc tranquille.

Charon

Montre ce que tu as dans ta besace.

Mercure

Des lupins, si tu en veux, et le souper d’Hécate.

Charon

Mercure, d’où nous as-tu donc amené ce chien ? Les beaux propos qu’il tenait à tous les passagers, pendant la traversée ! Comme il les raillait ! Comme il s’en moquait, seul à chanter pendant que les autres gémissaient !

Mercure

Tu ne sais pas, Charon, quel homme tu as passé là ; un homme vraiment libre, et qui n’a souci de rien ; c’est Ménippe !

Charon

Ah ! si jamais je t’y rattrape...

Ménippe

Oui, l’ami, si tu m’y rattrapes ; mais, tu ne m’y prendras pas deux fois.

23. Protésilas, Pluton et Proserpine[modifier]

Protésilas

Mon maître, mon roi, notre Jupiter, et vous, fille de Cérès, ne rejetez pas la prière d’un amant.

Pluton

Que nous demandes-tu ? Qui es-tu ?

Protésilas

Je suis Protésilas, fils d’Iphiclès, roi des Phylaciens, allié des Grecs, et qui mourus le premier sous les murs de Troie. Je vous supplie de m’accorder quelques jours de congé pour aller revivre.

Pluton

Ce désir, Protésilas, tous les morts l’ont comme toi ; mais nul d’entre eux n’obtient ce qu’il souhaite.

Protésilas

Ce n’est pas la vie que j’aime, Pluton ; c’est ma femme, que j’ai laissée, nouvelle épouse, pour aller m’embarquer ; et puis, infortuné, en descendant des vaisseaux, je fus tué par Hector. C’est cet amour conjugal, ô mon maître ! qui me déchire l’âme ; je ne veux que paraître un moment aux yeux de ma femme, et je reviens aussitôt.

Pluton

N’as-tu pas bu, Protésilas, de l’eau du Léthé ?

Protésilas

Si, mon maître ; mais la passion est plus forte.

Pluton

Eh bien ! attends ; ta femme viendra quelque jour ici, et tu n’auras pas besoin de remonter sur la terre.

Protésilas

L’attente m’est insupportable, Pluton ; toi aussi, tu as aimé, et tu sais ce que c’est que l’amour.

Pluton

À quoi te servirait de revivre un seul jour, pour retomber bientôt après dans les mêmes regrets ?

Protésilas

J’espère lui persuader de me suivre chez vous, si bien qu’avant peu, vous aurez deux morts au lieu d’un.

Pluton

C’est impossible ; cela ne s’est jamais fait.

Protésilas

Rappelle tes souvenirs, Pluton ; vous avez rendu à Orphée son Eurydice pour un motif semblable et vous avez laissé descendre ici Alceste, ma parente, avec Hercule, à qui vous vouliez être agréable.

Pluton

Tu voudrais donc, crâne nu et difforme, paraître ainsi à ta belle et jeune épouse ? Comment pourrait-elle voler dans tes bras, incapable même de te reconnaître ? Elle aura peur, sache-le bien ; elle te fuira ; et c’est pour rien que tu auras fait un si long voyage.

Proserpine

Eh bien, mon mari, tu peux y remédier : ordonne à Mercure de toucher Protésilas de sa baguette, aussitôt qu’il aura revu la lumière, et d’en faire un beau jeune homme, tel qu’il était au sortir de la chambre nuptiale.

Pluton

Puisque Proserpine le veut, emmène-le sur la terre et fais-en un jeune époux. Toi, n’oublie pas que tu n’as qu’un jour.

24. Diogène et Mausole[modifier]

Diogène

Carien, qui te rend si fier, et pourquoi veux-tu qu’on t’honore plus que nous tous ?

Mausole'

Mais d’abord, citoyen de Sinope, à cause de ma royauté ; j’ai régné sur la Carie tout entière, commandé à bon nombre de Lydiens, soumis des îles, pénétré jusqu’à Milet, et assujetti une partie de l’Ionie. Ensuite, j’étais beau, grand, courageux dans les combats. Mais, ce qui est plus encore, j’ai dans Halicarnasse un tombeau immense, tel que jamais mort n’en a eu de plus splendide. Les chevaux et les hommes qu’on y a sculptés sont si admirablement faits et d’un si beau marbre, qu’on ne saurait aisément trouver même un temple aussi magnifique. Crois-tu maintenant que je n’ai pas raison d’être fier ?

Diogène

À cause de ta royauté, dis-tu, de ta beauté et de l’énormité de ce tombeau ?

Mausole'

Oui, par Jupiter !

Diogène

Mais, beau Mausole, tu n’as plus ni cette force, ni cette tête charmante. Si nous prenions un juge de notre beauté respective, je ne sais pas trop en quoi ton crâne serait préférable au mien : tous deux ils sont chauves et nus ; tous deux nous montrons les dents, nous avons les yeux creux et le nez camus. Ce tombeau, ces pierres précieuses, les habitants d’Halicarnasse en font montre, et s’en vantent auprès des étrangers comme possédant un superbe édifice. Mais toi, mon cher, je ne vois pas à quoi cela te sert, à moins que tu ne veuilles dire que tu portes un poids plus lourd que le nôtre, sous les grosses pierres qui t’écrasent.

Mausole'

Ainsi tout cela m’est inutile ? il y a égalité entre Mausole et Diogène ?

Diogène

Égalité ! non pas, mon ami, non pas. Mausole gémira sans cesse au souvenir de son bonheur chimérique sur la terre, et Diogène se rira de lui : Mausole vantera le tombeau que lui a fait élever, dans Halicarnasse, Artémise son épouse et sa sœur ; et Diogène ne sait pas même si son corps est dans une tombe. Jamais il ne s’en est inquiété ; mais il a laissé dans le cœur des gens de bien le souvenir d’un homme qui a bâti une vie plus haute que ton monument, ô le plus vil des Cariens, et posée sur des bases plus solides.

25. Nirée, Thersite et Ménippe[modifier]

Niréee'

Ah ! tiens, voici Ménippe ; il va juger qui de nous deux est le plus beau. Parle, Ménippe ; ne me crois-tu pas plus beau que lui ?

Ménippe

Qui êtes-vous ? avant tout, il faut que je le sache.

Niréee'

Nirée et Thersite.

Ménippe

Qui des deux est Nirée, qui des deux est Thersite ? Ce n’est pas facile à voir.

Thersite

J’ai déjà un avantage, celui de te ressembler ; nous ne sommes pas si différents que le prétendait, pour te flatter, cet aveugle d’Homère, quand il t’appelait le plus beau des hommes ; si bien qu’avec ma tête chauve et pointée, notre juge ne m’a pas trouvé inférieur à toi. Vois maintenant, Ménippe, lequel des deux tu trouves le plus beau.

Niréee'

C’est moi, sans doute, le fils d’Aglaïa et de Charops,

Le plus beau des guerriers qui sont venus à Troie.

Ménippe

Oui, mais non pas, je pense,

Le plus beau des mortels qui sont venus sous terre.

Tes os sont les mêmes, ton crâne ne diffère de celui de Thersite que parce qu’il est plus facile à briser, étant plus mou et n’ayant rien de viril.

Niréee'

Demande donc à Homère qui j’étais, quand je vins me joindre à l’armée des Grecs.

Ménippe

Visions ! je vois ce que je vois et ce que tu es : ce que tu étais, ceux de ton temps le savent.

Niréee'

Ainsi, je ne suis pas plus beau que lui ?

Ménippe

Vous n’êtes beaux ni l’un ni l’autre ; l’égalité règne aux enfers ; vous vous ressemblez tous !

Thersite

Cela me suffit.

26. Ménippe et Chiron[modifier]

Ménippe

J’ai ouï dire, Chiron, qu’étant dieu, tu avais souhaité de mourir.

Chiron

On t’a dit vrai, Ménippe, et je suis mort, comme tu vois, pouvant être immortel.

Ménippe

Quel désir de mourir t’a donc pris ? c’est une passion peu ordinaire aux hommes.

Chiron

Je vais te le dire ; car tu me parais avoir de l’intelligence : l’immortalité n’avait plus de charmes pour moi.

Ménippe

Tu ne trouvais plus de charmes à vivre, à voir la lumière ?

Chiron

Non, Ménippe : le plaisir, selon moi, consiste dans la variété, et non pas dans l’uniformité : en vivant toujours, je ne cessais de voir les mêmes objets, le soleil, la lumière, tout ce qui sert à la vie : les heures se succédaient pareilles, les événements se suivaient et s’enchaînaient toujours l’un à l’autre : j’en étais rassasié, car ce n’est pas dans ce qui est toujours, mais dans ce qui varie sans cesse, qu’est la vraie jouissance.

Ménippe

Tu dis vrai, Chiron : mais comment te trouves-tu dans l’enfer, où tu as préféré descendre ?

Chiron

Assez bien, Ménippe : j’y trouve une égalité qui tient du gouvernement démocratique ; peu importe qu’on y soit dans la lumière ou dans l’obscurité ; on n’y éprouve non plus ni faim ni soif ; on y est délivré de tous les besoins.

Ménippe

Prends garde, Chiron, d’être en contradiction avec toi-même et de rouler dans un cercle vicieux.

Chiron

Comment ?

Ménippe

Si la régularité et l’uniformité des choses de la vie t’ont donné du dégoût, il se peut faire que le dégoût te vienne aussi des choses de l’enfer, et il faudra que tu cherches quelque diversité dans une autre vie, ce qui me paraît impossible.

Chiron

Que faire à cela, Ménippe ?

Ménippe

Ce que l’on dit et ce que je crois vrai, c’est à savoir que le sage se contente et jouit du présent, sans y rien trouver qu’il ne puisse supporter.

27. Diogène, Antisthène, Cratès, un mendiant[modifier]

Diogène

Antisthène et Cratès, nous n’avons rien à faire ; allons donc nous promener vers l’entrée des enfers ! nous verrons ceux qui descendent, quels ils sont, et la mine de chacun d’eux.

Antisthène

Allons, Diogène : ce sera un amusan t spectacle de voir les uns pleurer, les autres supplier qu’on les lâche, quelques-uns descendre à grand’peine, quoique Mercure les pousse par le cou, puis se révolter, se coucher sur le dos, toutes résistances inutiles.

Cratès

Et moi, j’achèverai de vous raconter, en route, ce que j’ai vu quand je suis descendu.

Diogène

Raconte-nous cela, Cratès : il me semble que ton récit va nous donner à rire.

Cratès

Avec moi descendait une foule nombreuse d’hommes, parmi lesquels se trouvaient des gens de distinction : le riche Isménodore, notre concitoyen, Arsace, gouverneur de Médie, et Orœtès l’Arménien. Isménodore avait été assassiné par des brigands, auprès du Cithéron, lorsqu’il se rendait, je crois, à Eleusis : il gémissait, tenait les deux mains sur sa blessure, appelait ses enfants qu’il laissait en bas âge, se reprochait son imprudence d’avoir osé passer le Cithéron et les contrées voisines d’Eleuthère, lieux déserts, dévastés par la guerre, n’ayant emmené avec lui que deux esclaves, et cela, lorsqu’il portait cinq fioles d’or et quatre cymbes. Arsace, déjà vieux, et d’un air assez respectable, ma foi ! se plaignait en vrai barbare, il s’indignait d’aller à pied et demandait qu’on lui amenât son cheval : son cheval, en effet, avait péri avec lui : tous deux avaient été percés du même coup par un peltaste thrace, dans un combat livré près de l’Araxe contre un prince de Cappadoce. Arsace, comme il nous le raconta lui-même, s’avançait loin des siens à la rencontre de l’ennemi : ce Thrace, opposant son bouclier à l’attaque, se glisse, détourne la lance d’Arsace, et d’un coup de sarisse perce d’outre en outre le cavalier et le cheval.

Antisthène

Comment, Cratès ! d’un seul coup ? Cela n’est pas possible.

Cratès

Rien de plus facile, Antisthène. Arsace fondait sur son ennemi avec une lance de vingt coudées : le Thrace, parant le coup avec son bouclier, de manière que là pointe de la lance passe derrière lui, met un genou en terre, et, soutenant le choc avec sa sarisse, il blesse le cheval, qui s’enferre en plein poitrail, emporté par trop d’ardeur et de fougue ; puis, du même coup, il traverse l’aine d’Arsace, et plonge son fer jusqu’aux reins. Tu vois comment cela s’est fait : c’est plutôt la faute du cheval que de l’homme. Arsace, cependant, s’indignait d’être mis au rang des autres morts, et il prétendait descendre ici tout à cheval. Orœtès, qui n’est, lui, qu’un simple particulier, avait les pieds si délicats, qu’il ne pouvait se tenir debout, loin d’être capable de marcher : presque tous les Mèdes en sont là : dès qu’ils descendent de cheval, on dirait des gens qui marchent sur des épines, ils se posent à peine sur la pointe des pieds. Aussi notre homme s’était-il couché, et il n’y avait pas moyen de le faire lever : le bon Mercure le prit sur ses épaules et le porta jusqu’à la barque, ce qui me fit beaucoup rire.

Antisthène

Moi, quand je vins ici, je ne me mêlai point aux autres ; mais, les laissant pleurer, je courus m’asseoir dans la barque, à la première place, afin de traverser à mon aise. Durant le trajet, les uns pleuraient, les autres avaient des nausées, et moi je me divertissais beaucoup à leurs dépens.

Diogène

Voilà, Cratès et Antisthène, quels ont été vos compagnons de voyage : moi, je suis descendu avec l’usurier Blepsias, l’Acarnien Lampis, commandant des troupes mercenaires, et le riche Damis de Corinthe. Damis avait été empoisonné par son fils. Lampis, amoureux de la courtisane Myrtium, s’était coupé la gorge pour elle. Le malheureux Blepsias s’était laissé mourir de faim : on le voyait du reste à son excessive pâleur et à sa maigreur extrême. Je savais bien comment ils étaient morts ; cependant je leur en fis la demande ; et comme Damis accusait son fils : « Tu as bien mérité, lui dis-je, ce qu’il t’a fait : possesseur de plus de mille talents, menant joyeuse vie, malgré tes quatre-vingt-dix années, tu ne donnais que quatre oboles à un jeune homme de seize ans ; et toi, Acarnien (il gémissait et il maudissait Myrtium), pourquoi t’en prendre à l’amour et non pas à toi-même ? Jamais tu n’es tombé devant l’ennemi ; tu combattais intrépide à la tête des soldats, et je ne sais quelle courtisane, avec ses larmes feintes et ses soupirs, a vaincu ton courage ». Blepsias était le premier à s’accuser lui-même de l’excessive folie qui lui avait fait garder ses richesses pour des héritiers inconnus, s’imaginant, l’insensé, qu’il ne mourrait jamais ! Bref, je prenais un plaisir peu commun à les entendre gémir. Mais nous voici à l’entrée des enfers : il faut regarder et considérer de loin ceux qui arrivent. Bon ! quelle foule ! il y en a de toute espèce : ils pleurent tous, excepté les petits enfants et ceux qui viennent de naître : les plus âgés sont ceux qui crient le plus. Eh quoi ! y a-t-il donc un philtre qui leur fasse aimer la vie ? Je veux dire un mot à ce vieux décrépit. Pourquoi pleures-tu donc d’être mort à ton âge ? Pourquoi te fâches-tu, bonhomme, de venir ici, étant si vieux ? Est-ce que tu étais roi ?

Le mendiant

Non.

Diogène

Satrape ?

Le mendiant

Pas davantage.

Diogène

Riche alors ; et tu te désoles d’avoir perdu en mourant tout ton bien-être ?

Le mendiant

Ce n’est point encore cela. J’avais, en mourant, près de quatre-vingt-dix ans. Je vivais misérable, de ma canne à pêche et de ma ligne ; j’étais plus pauvre qu’on ne peut dire, sans enfants, boiteux et presque aveugle...

Diogène

Et, dans cet état, tu voulais vivre ?

Le mendiant

Oui. C’est une douce chose que la lumière, une chose terrible et odieuse que la mort.

Diogène

Vieillard, tu radotes, et tu résistes au sort comme un enfant, quoique tu sois aussi âgé que le batelier lui-même. Que dire alors des jeunes gens, puisque des hommes de cet âge tiennent tant à la vie, eux qui devraient courir après la mort, comme après un remède à leurs infirmités ? Mais allons-nous-en, de peur qu’on ne nous soupçonne de vouloir nous enfuir, en nous voyant rôder autour de la porte.

28. Ménippe et Tirésias[modifier]

Ménippe

Tirésias, es-tu bien aveugle ? Cela n’est pas chose facile à reconnaître : nous avons tous également les yeux vidés ; et il ne nous en reste que la cavité, si bien qu’on ne peut distinguer au juste qui fut autrefois Phinée ou Lyncée. Quant à toi, je sais, pour l’avoir lu dans les poètes, que tu étais devin, et que, seul parmi tous, tu fus tour à tour homme et femme. Dis-moi donc, je te prie, laquelle de ces deux conditions t’a paru la plus agréable : aimais-tu mieux être du sexe masculin ou du féminin ?

Tirésias

Je préférais être du féminin, Ménippe ! on y a moins d’embarras : les femmes sont les souveraines des hommes ; elles ne sont pas contraintes d’aller à la guerre, de faire sentinelle sur les remparts, de disputer dans les assemblées, de juger dans les tribunaux.

Ménippe

Tu n’as donc pas entendu, Tirésias, la Médée d’Euripide plaignant la malheureuse condition des femmes, condamnées aux douleurs insupportables de l’enfantement ? Mais dis-moi, car les iambes de Médée m’y font penser, lorsque tu étais femme, as-tu fait des enfants, ou bien es-tu demeurée bréhaigne et stérile ?

Tirésias

Pourquoi cette question, Ménippe ?

Ménippe

Je n’y vois rien d’embarrassant, Tirésias. Réponds donc, si tu veux bien.

Tirésias

Je n’étais pas stérile, et pourtant je n’ai pas fait d’enfant.

Ménippe

Fort bien ; mais avais-tu ce qu’il faut pour en faire ? Je suis curieux de le savoir.

Tirésias

J’avais ce qu’il faut.

Ménippe

Est-ce insensiblement que tout cela s’est défait, que les canaux sexuels se sont obstrués, que ta gorge a disparu, que ta virilité s’est produite, que ton menton s’est garni de barbe, ou bien as-tu passé tout à coup d’un sexe à l’autre ?

Tirésias

Je ne vois pas où tu veux en venir avec tes questions ; mais tu ne me sembles pas bien convaincu que cela se soit passé de la sorte.

Ménippe

Pourquoi donc, Tirésias ? On n’en doit pas douter, et il faut, comme un niais, accepter ces faits, possibles ou non.

Tirésias

Tu ne crois pas non plus aux autres métamorphoses, quand tu entends dire que des femmes sont devenues oiseaux, arbres, bêtes sauvages, par exemple, une Aédon, une Daphné et la fille de Lycaon ?

Ménippe

Si jamais je les rencontre, je saurai ce qu’elles en disent. Pour toi, mon cher, quand tu étais femme, connaissais-tu toujours l’avenir comme auparavant, ou bien n’étais-tu devin que quand tu étais homme ?

Tirésias

Tu le vois, tu ne sais pas toute mon histoire, comment je décidai le différend qui s’était élevé entre les dieux, comment Junon me rendit aveugle et Jupiter devin, pour me consoler de ce malheur.

Ménippe

Vraiment, Tirésias, tu tiens encore à ces mensonges ! Au surplus, tu suis en cela l’usage des devins : vous avez l’habitude de ne rien dire de sensé.

29. Ajax et Agamemnon[modifier]

Agamemnon

Si, dans un accès de fureur, Ajax, tu t’es donné la mort, en voulant nous la donner à nous tous, pourquoi en accuser Ulysse ? Dernièrement tu n’as pas même voulu le regarder, lorsqu’il venait consulter Tirésias ; tu n’as pas dit un mot à ton compagnon d’armes, à ton ami, et tu as passé fièrement, à grands pas, devant lui ?

Ajax

J’avais raison, Agamemnon. Lui seul fut cause de ma fureur, en me disputant les armes d’Achille.

Agamemnon

Prétendais-tu n’avoir point de concurrent et triompher de tous sans combattre ?

Ajax

Certainement : ces armes me revenaient de droit, puisqu’elles étaient à mon cousin : d’ailleurs vous autres, braves guerriers, vous ne me les disputiez pas, tous m’accordiez ce prix de ma valeur, tandis que le fils de Laërte, que j’ai mille fois sauvé du danger d’être taillé en pièces par les Phrygiens, osa prétendre qu’il valait mieux que moi et qu’il était plus digne d’avoir ces armes.

Agamemnon

Accuse plutôt Thétis, mon cher, qui, au lieu de t’accorder, en ta qualité de parent, l’héritage de cette armure, est venue l’apporter au milieu du camp.

Ajax

Non : je ne m’en prends qu’à Ulysse, qui seul la revendiqua contre moi.

Agamemnon

Il faut lui pardonner, Ajax, si, étant homme, il fut passionné pour la gloire, cette douce récompense, pour laquelle chacun de nous supporte les dangers. Et puis, il l’emporta sur toi, au jugement même des Troyens.

Ajax

Je sais qui m’a fait condamner ; mais il n’est pas permis de rien dire contre les dieux. Seulement, Agamemnon, je ne puis m’empêcher de détester Ulysse, quand Minerve elle-même me le défendrait.

30. Minos et Sostrate[modifier]

Minos

Que ce brigand de Sostrate soit plongé dans le Pyriphlégéthon ; que ce sacrilège soit mis en pièces par la Chimère ; que ce tyran, Mercure, soit étendu près de Tityus, et qu’il ait, comme lui, le foie dévoré par des vautours ! Pour vous, hommes de bien, allez au plus tôt dans les Champs-Elysées, devenez citoyens des îles Fortunées, pour prix de vos vertus durant la vie.

Sostrate

Ecoute-moi, Minos, s’il te semble que j’aie raison.

Minos

Que je t’écoute encore ? N’as-tu pas été convaincu, Sostrate, d’être un scélérat, un affreux tueur de gens ?

Sostrate

J’en ai été convaincu, mais examine s’il est juste que j’en sois puni.

Minos

Certainement, si l’on doit rendre à chacun selon ses œuvres.

Sostrate

Cependant, réponds-moi, Minos : je n’ai qu’un mot à te dire.

Minos

Parle ; mais sois bref : j’en ai d’autres encore à juger.

Sostrate

Tout ce que j’ai fait durant ma vie, l’ai-je fait de mon plein gré, ou la trame de mes actions n’était-elle pas filée par la Parque ?

Minos

C’est la Parque qui l’avait filée.

Sostrate

En ce cas, gens de bien ou scélérats seulement en apparence, nous ne sommes donc que ses serviteurs, lorsque nous agissons.

Minos

C’est juste : vous obéissez à Clotho, qui assigne à chacun, au moment de sa naissance, tout ce qu’il doit faire.

Sostrate

Si donc un homme est contraint d’en tuer un autre, sans pouvoir résister à celui qui l’y force, par exemple un bourreau, un doryphore, qui obéissent l’un au juge, l’autre au tyran, qui doit-on accuser de l’homicide ?

Minos

Il est évident que c’est le juge ou le tyran : on ne peut accuser l’épée, ministre et instrument de colère, pour celui qui est la cause première du meurtre.

Sostrate

À merveille, Minos : tu me fournis plus d’exemples qu’il ne m’en faut. Et maintenant, si un esclave va, par ordre de son maître, porter de l’or ou de l’argent à quelqu’un, à qui doit-on en savoir gré ? Qui doit-on inscrire au rang des bienfaiteurs ?

Minos

Celui qui envoie l’esclave, Sostrate : le porteur n’est que son ministre.

Sostrate

Tu vois alors quelle injustice tu commets en nous punissant, nous les ministres des ordres de Clotho, et en récompensant les dispensateurs d’un bien qui n’était point à eux. On ne saurait dire en effet, que nous ayons été les maîtres de résister aux ordres impérieux de la Nécessité.

Minos

Sostrate, tu verrais bien d’autres choses, qui ne te paraîtraient pas plus logiques, si tu regardais de bien près, aussi, tout le profit que te valent tes questions, c’est de paraître aussi bon sophiste qu’insigne brigand. Cependant, détache-le, Mercure, et qu’on ne le punisse plus. Et toi, ne t’avise pas d’apprendre aux autres morts à nous faire des questions semblables.

    offraient un repas à la déesse, en forme de sacrifice. Les mets, qui se composaient ordinairement d’œufs et de fromage, étaient abandonnés dans la rue, et les pauvres s’en saisissaient aussitôt. Hécate passait pour les avoir mangés. » M. Artaud, note sur le vers 595 du Plutus d’Aristophane.

  1. Juvénal, Sat. vi, v., 546.
  2. « Les idées universelles ou idées générales, étaient appelées par les Scolastiques Unipersaux (universalis) aussi bien que les termes qui les expriment. Ils avaient distribué ces idées, d’après leur nature, en un certain nombre de classes, qu’ils appelaient catégories. En outre, ils distinguaient, sous le rapport de leur office, cinq sortes d’universaux : le genre, l’espèce, la différence,le propre et l’accident. » Bouillet, Dict. des Sciences et des Arts. Col : 1687.
  3. Allusion à certains syllogismes des sophistes. Cf. Hermotimus, chap. lxxxi.
  4. Hemsterhuys propose ici une variante qui a été reçue dans le texte par quelques éditeurs. À ces mots πάντα μία ήμῖν κόνις « Tout n’est chez nous que poussière, » il demande à substituer la locution, selon lui proverbiale, de πάντα μία Μύκονος « Tout ici n’est qu’une Mycone, » leçon qu’il justifie par des citations empruntées à Plutarque, à Clément d’Alexandrie, à Thémistius, et par ce vers du poëte satirique Lucilius, que cite Donat, dans une remarque sur l’Hécyre de Térence : « Myconi calva omni’juventus. » En effet, dans la petite île de Mycone, une des Cyclades, la calvitie était générale, et Pline l’Ancien, Hist. nat., X, chap. xxxvii, en parle expressément. Lors donc que Lucien fait dire à Diogène que l’on ne trouve plus aux enfers qu’un amas de crânes sans beauté, il n’est point extraordinaire qu’il fasse allusion à la calvitie de ces têtes privées « de leurs chevelures blondes. » Nous ne pouvons disconvenir que cette explication, comme l’a dit un éditeur de Lucien, ne soit docte et ingénieuse ; mais n’est-elle pas quelque peu raffinée, et la leçon ordinaire est-elle si mauvaise qu’il faille absolument la modifier ? Lehmann n’adopte la variante d’Hemsterhuys qu’avec quelque hésitation : les éditions toutes récentes de Tauchnitz et de Teubner restent fidèles au texte πάντα μία ήμῖν κόνις nous le conservons également, en nous fondant sur ce vers de l’Anthologie, cité par Lehmann : πάντα γέλως, καί πάντα κόνις, καί πάντα τό μηοέν, « Tout est risée, tout est poussière, tout est néant ; » et sur ce vers d’Horace, Ode vii du livre IV) v. 16 : Pulvis et umbra sumus, « Nous ne sommes qu’ombre et poussière ! »
  5. Cf. avec Villon, Ballade des dames du temps jadis.