Dialogues tristes/Le Mal moderne

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                                LE MAL MODERNE

Un passant.

Un autre passant.

Les deux passants s’abordent et se mettent à causer.

PREMIER PASSANT.— Eh bien ?… Quelles nouvelles ?

DEUXIÈME PASSANT.— Excellentes aujourd’hui… Dieu merci, excellentes ! (Il se frotte les mains.)

PREMIER PASSANT.— Ah ! Ah ! J’en étais sûr… C’était encore pour nous effrayer.

DEUXIÈME PASSANT.— Qu’est-ce que vous dites ?

PREMIER PASSANT.— Je dis que toute cette campagne allemande, toutes ces menaces allemandes étaient pour nous effrayer… Et puisque les nouvelles sont excellentes… c’est que tout danger a disparu. (Il se frotte les mains.)

DEUXIÈME PASSANT.— Vous me faites pitié, tenez !… après Cronstadt , parlez ainsi !… (Il lui met la main sur la poitrine.)… Vous n’avez donc rien là ?… Il ne vous bat donc rien là ?… (Il le secoue) Qu’est-ce que vous avez là ?…

PREMIER PASSANT.— J’ai… J’ai… Pardon !… Mais d’abord qu’est-ce que cela signifie ?

DEUXIÈME PASSANT, avec de grands gestes.— Cela signifie… Ah ! oui, vous me faites bien pitié ! Non, vraiment, je vous plains ! Cela signifie que vous avez perdu jusqu’au sens des mots français… Vous êtes tellement germanisé, que vous ne comprenez même plus les délicatesses, les tropes ingénieux de la langue française… Cela signifie, quand je dis : « Les nouvelles sont excellents »... excellentes, entendez-vous, cela signifie que tout s’embrouille au contraire, que les événements sont proches, que la guerre… la-Guer-re-est là ! la sainte, la divine, la nécessaire guerre !… Comprenez-vous maintenant ?… Faut-il que Wagner vous ait obscurci l’esprit, pour ne pas sentir ce qu’en pareil cas « excellentes », veut dire… Ah ! oui, elles sont excellents, ne vous déplaise, les nouvelles… Au ministère, d’où je sors, retenez bien ceci, on croit à la guerre… Ce matin j’ai rencontré le général P…, il croit à la guerre… Les Russes que je connais (Avec défi.), et que j’aime, mon cher, croient à la guerre… (D’un ton plus bas et confidentiel.) Et si je vous disais que les grandes manœuvres ne sont peut-être pas des grandes manœuvres… qu’il peut arriver telles choses… (Le premier passant sourit sceptiquement.) Non, vous n’y croyez pas, vous, à ces choses ?… D’abord, vous ne croyez à rien, vous !… Et si je vous disais encore, que ma petite amie, Constance Rémy, qui est la maîtresse d’un conseiller d’ambassade, croit à la guerre !… Tout cela m’enthousiasme, moi, parce que je suis Français… parce que j’ai le sentiment de l’honneur français… parce qu’il y a assez longtemps que je pleure la défaite et la perte de nos chères provinces, si françaises !… Qu’est-ce que vous dites ?

PREMIER PASSANT.— Rien.

DEUXIÈME PASSANT, le fixant sévèrement.— Oui, il y a longtemps que je pleure !…

PREMIER PASSANT.— Je n’en doute pas… Mais permettez-moi de vous dire que vous avez une façon de les pleurer commode et joyeuse… Je vous vois toujours avec des femmes, et vous passez vos nuits au jeu !…

DEUXIÈME PASSANT.— Ah ! c’est bien cela, ces gens qui ne croient à rien !… Parce que je cherche à étourdir mes patriotiques douleurs !… Parce que je ne fais pas de grands gestes, ni ne pousse de grands cris… Et que savez-vous de ce qui bouillonne dans mon cœur. (Déclamant.) :

La douleur est pesante au cœur qui la recèle.

(Brusquement synthétique.) J’avais l’amitié de Gambetta, mon cher… Je suis resté de son école… Mais trêve de personnalités, si vous le voulez bien… Tâchez, si vous le pouvez, de demeurer un instant dans le domaine de la pure philosophie. Examinons la question au point de vue général, au point de vue social… Eh bien, je dis que la guerre est nécessaire… Je dis plus… Je dis qu’elle est… oui, qu’elle est nécessaire. (Le premier passant sourit.) Mais vous n’avez donc jamais regardé votre siècle, mon cher… Voyons, regardez-le une fois pour toutes, votre siècle… Et vous reconnaîtrez avec moi qu’il lui faut la guerre, qu’il lui faut un bain de sang .

PREMIER PASSANT.— Comme vous y allez !…

DEUXIÈME PASSANT.— Oui, mon cher, un bain de sang… Il est malade le siècle, il est très malade ; il n’y a que le sang, le bain de sang, qui puisse le régénérer… Si nous n’avons pas ce bain de sang… excusez la familiarité de cette expression… nous sommes foutus, foutus, foutus !… Cela saute aux yeux.

PREMIER PASSANT.— Vous croyez ?

DEUXIÈME PASSANT.— Comment, si je crois ?… Mais, c’est de la physiologie sociale, mon cher ami… Voyons, suivez-moi bien… tous les grands démographes vous le diront comme moi… Quand un enfant est malade, chétif, anémique, à moitié pourri, enfin, on le mène aux abattoirs, on lui donne des bains de sang… Eh bien, notre siècle est un enfant malade… ça, vous ne pouvez pas le nier… il est chétif, il est anémique, il est pourri… Il lui faut du sang, beaucoup de sang… du sang jusque-là…

PREMIER PASSANT.— Vous me faites frémir…

DEUXIÈME PASSANT.— Aux grands maux les grands remèdes… Il n’y a pas à hésiter.

PREMIER PASSANT.— Et vous êtes sûr que nous sommes aussi malades que vous le dites ?

DEUXIÈME PASSANT.— Cette question ?… Ah ! quel homme léger vous êtes, mon pauvre ami ?… Vous ne réfléchissez donc pas ?… Vous n’observez donc jamais ?… Vous êtes donc aveugle à tout ce qui se passe autour de vous ?… Vous ne lisez donc pas les journaux ?…Cet énorme et triste changement qui s’est, tout d’un coup, opéré dans le caractère de notre race, ce n’est donc rien pour vous ?… Vous n’avez donc pas senti l’odeur de décomposition qui se lève du cadavre que nous sommes ?… À quoi pensez-vous donc votre temps ?

PREMIER PASSANT.— Soit… J’admets que nous sommes malades… De quel mal ?

DEUXIÈME PASSANT.— Du mal moderne, parbleu !

PREMIER PASSANT.— J’entends bien… Mais qu’est-il ce mal moderne ?

DEUXIÈME PASSANT.— Le mal du siècle.

PREMIER PASSANT.— C’est parfait… Mais en quoi consiste-t-il ? Par quels phénomènes se manifeste-t-il ?

DEUXIÈME PASSANT.— Que vous êtes donc peu au courant, mon pauvre ami ! Mais voyez tous ces gens qui passent, ces physionomies moroses, ces regards inquiets, ces sourcils froncés, ces bouches muettes… et la hâte, et la fièvre morne de ces êtres, de tous ces êtres qui vont on ne sait où, et qui ne savent pas eux-mêmes où ils vont. Le mal moderne, mon ami, les hommes de bon sens vous l’ont dit et répété combien de fois ! – mais on n’écoute plus le bon sens – le mal du siècle, c’est l’ennui !… La France s’ennuie, voilà… elle crève de cette lente et abominable syphilis qui la ronge aux moelles, qui empeste son sang : l’ennui. Pourquoi, autrefois, étions-nous un grand peuple ? Parce que nous étions insouciants, gais, toujours prêts à rire, à danser comme à nous battre ; à nous jeter des vaisselles à la tête, dans les cabinets particuliers, et des obus, sur les champs de bataille… Oui, nous passions facilement, intrépidement d’un éclat de rire, à un éclat de bombe… Nous ne cherchions point midi à quatorze heures ; et sous notre air léger, sous les chansons de nos fêtes, nous avions ce qui est la sauvegarde d’un peuple – son palladium, si j’ose dire : la foi. Oui, la foi en la justice, en la patrie, en l’autorité ! Aujourd’hui, la jeunesse ne croit plus en rien, et elle nie tout. Morne et songeuse, elle se replie sur elle-même, et cherche à toutes choses des raisons qui n’existent pas… vous m’entendez bien…qui ne peuvent pas exister. Ah ! l’Allemagne savait ce qu’elle faisait, allez, quand, après 70, elle infiltrait chez nous le poison de son détestable esprit, et pourrissait nos écoles de ses désenchantantes philosophies et de ses barbares sciences… Alors, de bonne foi, vous croyez qu’un peuple qui possède des Barrés, des Gourmont, et même des Sully Prudhomme, est un peuple bien portant… et qu’il n’a pas besoin, ce peuple, d’un bain de sang, d’un bain complet !…

PREMIER PASSANT.— Je vous ai laissé parler, quoique je connusse à l’avance, tous vos arguments. Ils ne sont pas neufs, s’ils sont déplorables. C’est l’éternel rabâchage qui, tous les jours, s’étale dans une certaine presse bien parisienne, et qui ferait sourire de pitié, s’il n’était au fond triste à pleurer. Vous vous imaginez que l’état moral d’un peuple se mesure au nombre de chicards de vos carnavals et des recettes de vos bals de l’Opéra. La France s’ennuie ! Non, elle ne s’ennuie pas. Elle a une façon de s’amuser qui n’est pas la vôtre, voilà tout. Les joies, les plaisirs d’une jeunesse varient de caractère, et suivant son degré de culture intellectuelle. Pour n’être pas toujours aussi bruyants, pour répudier les rites sauvages et grossiers que vous aimez, ils n’en sont pas moins vifs, croyez-le bien. Ils changent d’objet et acquièrent de la noblesse, voilà tout. Les critiques, en jugeant une belle œuvre, par exemple, crient : « C’est beau, mais mon Dieu que c’est ennuyeux ! ». C’est ennuyeux, pour eux, qui ne savent pas s’amuser avec fortes joies de l’esprit, et cela les condamne. Oui la jeunesse d’aujourd’hui est songeuse et grave, et cela fait pitié à vos gaietés de vieux clown ; cela vient de ce qu’elle réfléchit, et qu’elle trouve son plaisir – un plaisir poignant et généreux – dans l’étude et dans le rêve. Elle n’est pas, non plus la négatrice que vous lui reprochez d’être ; elle cherche d’autres formes sociales, d’autres formes religieuses, d’autres formes artistiques, en rapport avec les conquêtes nouvelles de l’esprit humain, sur le nature éternelle. Vous dites encore qu’elle manque d’idéal, cette jeunesse, passionnée de la justice, et toute frémissante de sainte révolte. Oh ! non. Mais son idéal, Dieu merci ! n’est pas le vôtre : il resplendit, à des hauteurs que vous ne sauriez atteindre. S’il ne s’affuble pas du sanglant uniforme des tueurs d’hommes, s’il ne va pas danser des danses sauvages, autour des criminels canons, il s’exprime pas des œuvres de vie… les seules qui demeurent, au delà même de la mort… Non, voyez-vous, le mal – il n’est pas moderne, et il a toujours existé, plus ou moins intense, plus ou moins désolant, plus ou moins douloureux – c’est éternel conflit qui met aux prises la jeunesse qui marche, et les vieux, comme vous, qui se sont arrêtés sur la route, et qui, protégés par les juges, par les gendarmes, par toutes les forces sociales, gouvernementales, et religieuses, crient au progrès, à la justice, à la pitié, à l’amour, à l’avenir : « On ne passe pas ! »

DEUXIÈME PASSANT.— Puis-je entendre de pareilles sottises ?… (Exaspéré.)… Un bain de sang, un bain de sang !…

PREMIER PASSANT.— Alors, vous souhaitez toujours la guerre ?

DEUXIÈME PASSANT.— Si je la souhaite !… (Haletant de fureur.)… Tout de suite… tout de suite !…

PREMIER PASSANT.— Et vous partirez ?…

DEUXIÈME PASSANT, redevenant calme.— Je… Mais, pardon… j’ai cinquante ans…

PREMIER PASSANT.— Sans doute… Mais vous êtes vigoureux… vous êtes un solide gaillard… Vous avez des maîtresses, et les nuits blanches ne vous font pas peur…

DEUXIÈME PASSANT.— Oh ! pas tant que vous le croyez… Je suis bien démoli, allez !… Et puis, là, franchement, j’ai mes affaires, de grosses affaires !…

PREMIER PASSANT.— Voulez-vous que je vous dise ?… Eh bien, vous êtes un sinistre farceur…

Octave Mirbeau, L’Écho de Paris, 8 septembre 1891.