Dialogues tristes/Le Pauvre pêcheur

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                              Le Pauvre Pêcheur !

Il ne faut pas toujours dire d’un homme qui tient un poisson à la main : c’est un pêcheur.

Judith Gautier


L’intérieur misérable d’un bateau de pêcheur amarré sur le fleuve, contre la berge. Il fait sombre ; il fait froid. Une lueur très pâle, une lueur sourde de nuit sans lune entre par deux petites lucarnes, éclaire vaguement, çà et là, la pièce basse, remplie de pesantes ténèbres. Près d’un poêle sans feu, la mère est assise sur un escabeau et allaite un nouveau né. Une grande fille de quinze ans est couchée sur un matelas fait de guenilles entassées. Six enfants grouillent dans l’ombre. Les uns pleurent et se plaignent ; les autres dorment. Au-dehors, le vent siffle et secoue les plaques de zinc dont est recouvert le toit du bateau. Le fleuve clapote. De temps en temps les trains de bateaux passent, le long de l’autre berge ; leurs machines gémissent et hurlent dans la nuit.


LA MÈRE.— Quelle heure est-il ?

LA FILLE.— Je ne sais pas.

LA MÈRE.— Il doit être tard !...

LA FILLE.— Je ne sais pas.

LA MÈRE.— Voilà si longtemps déjà qu’il fait nuit ! Il me semble qu’il y a déjà plusieurs jours qu’il fait nuit… Il doit être tard… Est-ce qu’il pleut ?

LA FILLE.— Je ne sais pas… Je n’entends pas la pluie… Je n’entends que le vent.

LA MÈRE.— Mon Dieu ! comme le vent est brutal contre notre pauvre bateau… Comme il le secoue !... Est-ce qu’il va pleuvoir ?

LA FILLE.— Je ne sais pas.

LA MÈRE.— Parce qu’il y a des trous, là, et que le zinc ne tient plus… et que vous serez mouillés. Il fait si froid ! J’aimerais mieux être dans une maison de pierre.

LA FILLE.— Puisque personne ne voulait plus nous loger !...

LA MÈRE.— Sans doute !... Sans doute !... C’est bien triste d’être pauvre… On ne vous donne plus rien !... On fait peur au monde !... (Un silence)… Il doit être tard… Il ne passe plus personne sur le chemin… Je n’entends plus personne, nulle part… il doit être tard (Un silence)… Et puis quand on n’a pas mangé, il semble qu’il est plus tard encore !... Amélie.

LA FILLE.— Quoi ?

LA MÈRE.— Regarde S’il y a encore de la lumière aux fenêtres de M. Rateau.

LA FILLE.— Pourquoi faire ?

LA MÈRE.— Pour savoir s’il est tard.

LA FILLE.— Je suis fatiguée… Je suis couchée… Ça n’avancera à rien.

LA MÈRE.— Regarde tout de même.

LA FILLE (Elle se lève en geignant, ouvre la lucarne et regarde : Rafales du vent).— Quel vent !... Non, il n’y a plus de lumières aux fenêtres de M. Rateau.

LA MÈRE.— Il n’y a plus de lumières aux fenêtres de M. Rateau ?... Alors il est bien tard !... Amélie !

LA FILLE.— Eh bien ?

LA MÈRE.— Regarde si les réverbères du pont sont éteints ?

LA FILLE.— Oui, les réverbères du pont sont éteints.

LA MÈRE.— Les réverbères du pont sont éteints !... Alors il est très tard… Amélie !

LA FILLE.— Quoi ?

LA MÈRE.— Regarde si tu entends du bruit vers l’auberge du pont ?

LA FILLE.— Non, je n’entends pas de bruit vers l’auberge du pont !

LA MÈRE.— Tu n’entends pas de bruit ?... Alors il est très très tard… Regarde s’il pleut ?

LA FILLE.— Il y a de gros nuages noirs dans le ciel… Mais il ne pleut pas encore… Il y a trop de vent.

LA MÈRE.— Vois-tu l’eau de la rivière ?

LA FILLE.— Oui, je vois l’eau…

LA MÈRE.— Tu ne vois pas de barque sur l’eau ?

LA FILLE.— Non !

LA MÈRE.— Je crois qu’il est tard… Je crois qu’il est plus tard qu’hier…

LA FILLE (Elle referme la lucarne et se recouche en claquant des dents.).— Oui, je crois qu’il est plus tard.

Un silence)

LA MÈRE.— Où es-tu ?... Je ne te vois plus…

LA FILLE.— Je suis couchée… J’ai tant marché aujourd’hui !

LA MÈRE.— Le père ne rentre pas… Il tarde bien à rentrer…

LA FILLE.— Il doit être saoul, encore.

LA MÈRE.— Sais-tu si Hubert est rentré ?

LA FILLE.— Oui, Hubert est rentré.

LA MÈRE.— Sais-tu s’il a du poisson ?

LA FILLE.— Je ne sais pas… Mais il n’y a plus de poisson… personne ne prend plus de poisson !

(Rafales de vent plus violentes. Le bateau craque dans tous ses joints et oscille légèrement sur ses amarres.)

LA MÈRE.— Ah ! le père tarde trop… Il est peut-être arrivé un malheur !

LA FILLE.— Quel malheur ?... Tu dis ça tous les jours !... Ah oui, un malheur !... Il est saoul… Et il nous battra en rentrant.

LA MÈRE.— Dieu veuille qu’il vienne avec du poisson !... Parce qu’il ne nous battra pas…

LA FILLE.— Du poisson !... Il n’y a plus de poisson !... Voilà plus de quinze jours qu’il n’y a plus de poisson.

LA MÈRE.— J’ai peur qu’il ne soit arrivé un malheur !

LA FILLE.— Ça vaudrait peut-être mieux qu’il soit arrivé un malheur !

LA MÈRE (tremblant).— Ne dis pas ça ! Ne parle pas comme ça !... Et qui donc te nourrirait, mauvais enfant ?

LA FILLE.— Nous crevons de faim.

UN ENFANT (dans l’ombre).— J’ai faim.

UN AUTRE ENFANT (dans l’ombre).— J’ai froid !

(Onze heures sonnent à l’église proche du village.)

LA MÈRE.— Écoute… Onze heures !... C’est qu’il est saoul, alors !... Il se sera encore arrêté au barrage… Et il aura bu !... Mon Dieu !

(L’enfant crie et se débat dans ses bras. Elle le berce d’une chanson plaintive que le froid rend toute grelottante.)

LE PREMIER ENFANT (dans l’ombre).— J’ai faim.

LE SECOND ENFANT (dans l’ombre).— J’ai froid.

LA MÈRE.— Allons ! Dormez ! Jules, pourquoi ne dors-tu pas ?... Marie, veux-tu bien ne plus crier !... Dormez !... Do…o…ormez !... Dodo !... Faites dodo.

(Elle chantonne ainsi d’une voix tremblée jusqu’à ce que les petits soient apaisés. – Silence.)

LA FILLE.— Moi aussi, je vais dormir… Je n’en puis plus de fatigue.

LA MÈRE (Elle dépose le nouveau-né endormi sur un tas de chiffons, dans un coin de la pièce).— Je n’ai plus de lait… Mes seins sont vides… Amélie !

LA FILLE.— Laisse-moi, je vais dormir…

LA MÈRE.— Tu es sure que nous n’avons plus de pain ?

LA FILLE.— Non, il n’y a plus de pain…

LA MÈRE.— Il n’y a plus de chandelle, non plus ?

LA FILLE.— Non, il n’y a plus de chandelle… Laisse-moi, je vais dormir…

LA MÈRE.— Je n’aime pas beaucoup l’obscurité, quand ton père rentre… Il me semble que ça le rend encore plus colère… Amélie ! Alors il n’y a plus rien !

LA FILLE.— Non, il n’y a plus rien… Laisse-moi dormir.

LA MÈRE.— C’est de ta faute aussi… Pourquoi n’as-tu rien rapporté aujourd’hui ?

LA FILLE.— On ne m’a rien donné… Tu sais bien qu’on ne me donne plus rien… On me chasse de partout… on me dit que je suis une voleuse… Il y a trop de pauvres maintenant sur les routes…

LA MÈRE.— Et puis nous sommes trop pauvres !... Quand nous n’étions pas si pauvres, on nous donnait encore quelquefois… maintenant nous sommes trop pauvres… Écoute… Il me semble que j’ai entendu un bruit d’avirons près du bateau…

LA FILLE.— Mais non ! C’est le vent qui fait clapoter l’eau du fleuve. Ne me parle plus. Je voudrais dormir.

LA MÈRE.— Je te dis que j’ai entendu un bruit d’avirons près du bateau.

LA FILLE.— Mais non ! C’est l’eau qui pousse le chaland contre le bateau.

(Un train de bateau passe… Le remorqueur siffle longuement, lugubrement…)

LA MÈRE.— C’es le porteur 26… Je le reconnais à sa voix… Il remonte à Paris chargé de vin. Sais-tu si le père a emporté son tonneau !

LA FILLE.— Je ne sais pas.

LA MÈRE.— Oui, je crois qu’il l’a emporté… S’il avait pris du poisson, il pourrait l’échanger contre du barda… (Le remorqueur a cessé de siffler… On n’entend plus que le halètement sourd de sa machine qui va s’évanouissant peu à peu, dans la nuit)… On boirait du barda… ça réchauffe… Ça trompe la faim… Ça rend moins triste… On est moins pauvre !... Amélie !... (Silence !)… Amélie !... (Silence)… Elle dort !... Ils dorment tous… Je voudrais bien dormir moi aussi… Il me semble que le vent s’apaise… Le bateau craque moins fort… (Minuit sonne à l’église du village) Minuit !... Il ne rentre pas !... Où est-il ?... que fait-il ?... Mon Dieu, que j’ai mal à l’estomac !... Ça me brûle !... ça me dévore !... Et s’il n’a pas de poisson ?... Oui, le vent s’est apaisé… On ne l’entend plus… Je voudrais de la lumière… quand ils dorment tous… Ça me fait peur… Amélie !… (Silence.)… Amélie… (Elle se lève, ouvre une des lucarnes et regarde au dehors). Le ciel est tout noir… Il n’y a plus de vent… il pleut… mais il pleut ! (La pluie résonne d’abord lente, puis accélérée, sur le toit du bateau)… Oh ! comme il pleut !... (Elle se penche en dehors). Je ne vois rien sur l’eau… Il n’y a pas de barque… (La pluie redouble. Elle referme la lucarne)… Mon Dieu ! Il pleut dans la chambre. (Des gouttes de pluie tombent du plafond sur le plancher.) Il pleut sur les petits, il pleut sur Amélie, il pleut sur moi… Oh ! comme ils vont être mouillés… (Elle s’étend à côté de sa fille, sur le matelas de guenilles.)

UN ENFANT (se réveillant).— J’ai faim.

UN AUTRE ENFANT.— J’ai froid.

LA MÈRE.— Allons, dormez !... Dormez… Dormez !...

(La pluie continue de tomber dans la chambre).

Octave Mirbeau, L’Écho de Paris, 15 septembre 1890.