Dialogues tristes/Le Poitrinaire

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
◄  Le Pauvre pêcheur Le Poitrinaire Les Deux amants  ►




Le poitrinaire


Une terrasse fleurie de roses et parfumée par l’ombre odorante des mimosas. Devant la terrasse, des jardins, en pente, plantés de palmiers, d’oliviers, d’eucalyptus, descendent doucement, semés ça et là de villas claires, jusqu’à la mer. La mer est toute bleue, et sur sa surface immobile, criblée de paillettes étincelantes, au loin, passent de blancs vols de barques. Au-dessus, le ciel est pur, d’un bleu qui va se poudrant d’or et se lavant de rose à l’horizon. Sur la route qui longe le pied de la terrasse, des promeneurs, des voitures se croisent sans cesse. Une joie circule dans l’air ; le soleil met une gaîté charmante sur toute chose, alentour. Le poitrinaire est assis, presque couché, dans un grand fauteuil, parmi des coussins ; sa tête repose sur un oreiller où l’ombre des feuilles voisines dessine de mouvantes arabesques. Il est pâle, d’une pâleur cireuse, avec une roseur pourprée aux pommettes et, dans ses yeux humides, un presque surnaturel éclat. Il a les mains, des mains longues et décharnées, posées sur un plaid très chaud qui lui enveloppe les jambes. Près de lui, sa mère se livre, distraite et douloureuse, à un vain travail de crochet. Elle le regarde souvent, rajuste le plaid, cale les coussins, et se remet à faire aller ses aiguilles, machinalement. La brise apporte un bruit lointain de chansons.


LA MÈRE.

Comment es-tu, mon enfant ?


LE POITRINAIRE (d’une voix faible, haletante).

Mais je me trouve bien… Je me trouve vraiment bien… Oui, je crois que je suis vraiment bien.

Il tousse.


LA MÈRE.

Est-ce que cette brise ne te gêne pas ?


LE POITRINAIRE.

Oh ! non ! cette brise est bonne… Il fait si beau… Et puis, cette mer… Je me trouve bien…

Il tousse encore.


LA MÈRE.

Si nous rentrions, veux-tu ?… Je vais appeler.


LE POITRINAIRE.

Oh ! non… pas encore !… Mais je ne suis pas malade !… Je suis faible, un peu, voilà tout… je suis… je suis enrhumé… Mais, je ne suis pas malade.


LA MÈRE

Sans doute, sans doute, mon enfant !


LE POITRINAIRE

Ah ! je ne voudrais pas être malade !… C’est si triste d’être malade !… Comment va cette pauvre jeune fille d’à côté ? Je ne l’ai pas vue aujourd’hui.


LA MÈRE

Je pense qu’elle va mieux, aussi…


LE POITRINAIRE (répétant la phrase de la mère)

Je pense qu’elle va mieux, aussi !… Pourquoi dis-tu : aussi ?… Je ne suis pas malade, moi… Est-ce que je suis malade ? Est-ce que je suis malade ? Est-ce que tu me crois malade ?… Elle va mieux, aussi !


LA MÈRE

Mais non ! mon enfant… tu n’as pas compris… je n’ai pas dit : aussi !…


LE POITRINAIRE

C’est qu’elle est malade, elle, très malade !… Hier, elle avait l’air d’une morte… Pourquoi n’est-elle pas venue, aujourd’hui, sur sa terrasse ?


LA MÈRE

Je ne sais pas… Peut-être a-t-elle une visite ?… Ne pense pas à cela…


LE POITRINAIRE

Elle doit être morte… On a beaucoup sonné à la villa, aujourd’hui… Il me semble qu’il est venu beaucoup de monde à la villa… Il me semble que j’ai entendu quelqu’un pleurer, tout à l’heure… Elle doit être morte !


LA MÈRE

Quelle idée !… Personne n’a pleuré !…


LE POITRINAIRE

Si… je crois bien que quelqu’un a pleuré… Elle doit être morte !… Quel dommage !… Comment s’appelle-t-elle ?


LA MÈRE.

Je ne sais pas…


LE POITRINAIRE.

Je voudrais savoir comment elle s’appelle… D’où est-elle ?


LA MÈRE.

On dit qu’elle est Russe !…


LE POITRINAIRE.

Est-elle riche ?… C’est sans doute son fiancé, ce jeune homme qui est venu déjà plusieurs fois !… Il ne me plaît pas… Il n’a pas l’air triste… Mère !


LA MÈRE.

Mon enfant !…


LE POITRINAIRE.

Elle doit être morte !… Hier, je ne l’ai pas bien regardée… mais elle avait le sourire de la mort dans les yeux… Je voudrais savoir… Je voudrais que tu envoies demander…


LA MÈRE.

Mais, mon enfant, nous ne la connaissons pas…


LE POITRINAIRE.

Je voudrais savoir… Et puis, nous la connaissons, puisqu’elle est si malade !


LA MÈRE.

Voyons, ne parle pas comme ça… Tu t’agites… Cela te fait mal… Si nous rentrions ?…


LE POITRINAIRE.

Non !… Non !… Je n’aime pas être dans la chambre… Cela me fait peur… Cela sent des choses fortes, des odeurs qui me rendent malheureux… Ici, je suis content… Qu’est-ce qui sent si bon, ici ?… C’est de l’héliotrope, n’est-ce pas ?


LA MÈRE.

Oui, c’est de l’héliotrope… Tu t’en plaignais hier…


LE POITRINAIRE.

Je m’en plaignais hier ?… Tu crois ?… Je ne me souviens pas… Nous n’avons pas d’héliotropes, chez nous, là-bas ?


LA MÈRE.

Non.


LE POITRINAIRE.

Il faudra en planter, quand nous reviendrons… Pourquoi es-tu triste ?


LA MÈRE.

Mais, je ne suis pas triste, mon chéri… Je ne suis pas triste… Pourquoi veux-tu que je sois triste ?


LE POITRINAIRE.

Je ne sais pas… Il me semblait… Il ne faut pas être triste !… Est-ce que nos amis vont venir aujourd’hui ?


LA MÈRE.

Sans doute, ils vont venir… Ils viennent tous les jours.


LE POITRINAIRE.

Ah !


LA MÈRE.

Est-ce que cela te chagrine ?


LE POITRINAIRE.

Jenny me fatigue… Elle rit trop… Oui, je crois qu’elle m’a beaucoup fatigué, hier… Je n’aime pas son rire… Je n’aime pas qu’on soit si gai… Il me semble que ce n’est pas bien de rire et d’être gai… Quand je la vois si joyeuse, si bien portante, je ne sais pas pourquoi, j’ai souvent envie de pleurer… J’ai… j’ai… trop chaud !… Je suis tout en sueur… Cela me brûle, là, dans la poitrine… (Il est pris d’une quinte de toux. Sa poitrine râle, ses flancs halètent ; sa mère se lève, se penche près de lui, lui soutient doucement la tête, lui essuie doucement le front où roulent de grosses gouttes de sueur)… Oh ! le maudit rhume !… comme il me tient !… comme il me fait mal !… (La mère verse dans une tasse quelques gouttes d’une potion calmante)… mais je ne suis pas malade, n’est-ce pas !… Cela passera… je ne veux pas que Jenny vienne… je crois que c’est elle qui me fait tousser… Dis, mère, elle ne viendra pas ?…


LA MÈRE (lui tendant la tasse).

Non, mon chéri, elle ne viendra pas… Allons, bois un peu… bois doucement… Tu t’agites, tu t’agites… tu parles, tu parles !… Allons, bois.

Il boit, avec un effort douloureux des lèvres…
Le liquide coule par chaque côté de la bouche.


LE POITRINAIRE (après avoir bu).

Ah ! que c’est fatigant, de boire ! Je ne sais pas pourquoi tu m’obliges à boire tous ces remèdes !… Je ne suis pas malade, moi !… Et ces fioles rangées, dans ma chambre, sur la nappe blanche, cela m’attriste tant… Il me semble que ce sont des cierges et qu’il y a un mort, tout près, pour qui l’on prie…


LA MÈRE.

Ne parle pas, je t’en supplie. Repose-toi… Veux-tu que je te lise quelque chose ?


LE POITRINAIRE.

Oh ! non ! merci petite mère… Je n’aime plus les livres… il n’y a plus rien dans les livres… Parfois, quand je pense, j’entrevois des choses qui viennent de très loin, et c’est bien plus beau que ce qu’il y a dans les livres…


LA MÈRE.

Repose-toi mon enfant, je t’en supplie… Ne dis plus rien… Tu vas tousser encore…


LE POITRINAIRE.

Mais, non, c’est fini… Je suis bien, je me trouve très bien… Je ne suis pas malade… Je ne veux plus que le médecin vienne ici… Chaque fois qu’il vient ici, je ne sais pas pourquoi, cela te rend toute triste… Et puis ses questions me fatiguent, ses mains m’irritent… Quand il m’ausculte, je sens sa barbe sur moi, et cela m’est insupportable… Pourquoi fait-il tout cela ?… Puisque je ne suis pas malade… Je ne veux plus qu’il vienne… As-tu remarqué comme il est toujours habillé de noir ?… On dirait qu’il porte le deuil de tous les pauvres malades qui lui demandent de guérir… Non, je ne veux plus qu’il vienne.


LA MÈRE.

Voyons, mon cher enfant, sois calme… Reste, un peu, sans parler… Je t’assure que tu te fais mal…


LE POITRINAIRE.

Est-ce lui qui soignait cette pauvre petite jeune fille ?… la Russe… celle qui est morte ?


LA MÈRE.

Elle n’est pas morte, mon chéri… Pourquoi dis-tu qu’elle est morte ?


LE POITRINAIRE.

Elle est morte !… Hier, je ne l’ai pas bien vue, à cause du châle qui l’enveloppait toute… mais, j’ai vu la Mort, près d’elle…


LA MÈRE.

Mon enfant !… Mon enfant !…


LE POITRINAIRE.

Est-ce lui qui la soignait ?


LA MÈRE.

Tu sais bien que non… Tu sais bien que c’est un médecin allemand…


LE POITRINAIRE.

Pourquoi n’est-il pas venu, aujourd’hui ?…


LA MÈRE.

Il est venu, je t’assure…


LE POITRINAIRE.

Non ce n’est pas lui qui est venu !… Je voudrais la voir… Je l’aime mieux que Jenny… Elle est plus pâle qu’un dahlia blanc !… un tout petit dahlia blanc !… Mère, regarde cette petite voile, là-bas, très loin, dans le soleil… On dirait que c’est son âme qui s’en va.


LA MÈRE.

Allons, mon enfant, il est temps de rentrer… Tu vois bien, il n’y a plus de soleil sur la terrasse…


LE POITRINAIRE.

Oui, tout à l’heure… Quand la voile aura disparu… Comme elle est blanche !… Peut-être que toutes ces voiles sont les âmes des pauvres morts… Elles ne sont plus tristes… Elles sont heureuses, comme des oiseaux… Où vont-elles ?


LA MÈRE.

Je vais dire qu’on vienne… Attends que j’arrange tes oreillers… Tu n’as pas froid ?


LE POITRINAIRE.

Non, je n’ai pas froid… Est-ce que je suis pâle ?…


LA MÈRE.

Mais non, mais non, tu n’es pas pâle…


LE POITRINAIRE.

Si… Tu vois que je suis pâle… Donne-moi ton miroir…


LA MÈRE.

Je ne l’ai pas… Je l’ai laissé dans ta chambre.


LE POITRINAIRE.

Donne-moi ton miroir…


LA MÈRE.

Je te le donnerai dans ta chambre…


LE POITRINAIRE.

Ah ! tu vois bien !… Tu me crois pâle… Donne-moi ton miroir…


LA MÈRE (lui présentant un petit miroir).

Méchant enfant !… (avec un faux sourire). Tu es donc si coquet !…


LE POITRINAIRE (Il examine ses yeux caves, voilés d’ombres lointaines, ses pommettes saillantes, ses joues évidées, sa bouche entr’ouverte, qui n’est plus qu’une barre d’ombre violacée, et les deux roses funéraires que la mort a déjà mises sur son visage, au-dessous des paupières creuses).

Plus près !… plus haut !… mais je ne suis pas pâle… Mais je ne suis pas maigre… Mais je ne suis pas malade !… (La mère se détourne un peu et vivement, essuie une larme)… J’aurais cru que j’étais moins bien, vraiment !… Je suis content !… Mère, il faudra envoyer des fleurs pour la pauvre petite qui est morte…