Dialogues tristes/Les Deux amants

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                                Les Deux amants

Un coin de parc, le soir. Le soir est doux, silencieux, tout plein de parfums errants ; sur le ciel, moiré de lune, les feuillages se découpent comme de la dentelle noir sur de la soie claire. Entre les masses d’ombres, entre de molles et étranges silhouettes, voilées de brumes argentées, au loin, dans le vague, brille une nappe de lumière, l’immobile et rêveuse surface d’un lac endormi, d’un étang ou d’une rivière. Le mystère est partout ; l’amour circule au long des avenues, invisibles, et son souffle agite les branches, à peine. Dans une allée, sur un banc, l’amant est assis près de l’amante.

L’AMANT.– Ah ! qu’elle est délicieuse cette soirée !

L’AMANTE (distraite).– Délicieuse !

L’AMANT.– Chaque soir, nous venons ici. Ce sont les mêmes choses autour de nous, les mêmes clartés, le même rêve nocturne, et pourtant, chaque fois, il me semble que j’éprouve des joies nouvelles, et plus fortes et plus mystérieuses, et davantage inconnues… et si douces, si douces !... (Un merle réveillé dans l’arbre au-dessus d’eux, siffle et s’envole.) et si douces !... (Silence.)… tellement douces !... (Nouveau silence)… N’est-ce pas ?

L’AMANTE.– Quoi ?

L’AMANT.– Qu’elles sont tellement douces !

L’AMANTE (très vague).– Ah ! oui, tellement douces ! (Silence.).

L’AMANT.– Ma bien aimée !... (Silence.)… Ma bien aimée ! (Nouveau silence. Il se rapproche d’elle, un peu.)… Ma bien aimée !... Pourquoi ne dites-vous rien ?... À quoi pensez-vous ?

L’AMANTE.– Je ne pense à rien…

L’AMANT.– Vous ne pensez à rien ?... En un pareil moment !... Êtes-vous donc fâchée ?

L’AMANTE.– Je ne suis pas fâchée. Pourquoi voulez-vous que je sois fâchée ?... Ai-je des raisons pour être fâchée ?

L’AMANT.– Mais pourquoi ne dites-vous rien ?... Je vous appelle… et vous ne dites rien.

L’AMANTE.– Je ne suis pas fâchée.

L’AMANT.– Êtes-vous triste ?

L’AMANTE.– Pourquoi serais-je triste ? (Elle soupire.) Je ne suis pas triste…

L’AMANT.– Vous avez quelque chose… Vous me cachez quelque chose…

L’AMANTE.– Non, en vérité, je n’ai rien… je n’ai rien. (Elle pleure.) Je n’ai rien…

L’AMANT.– Vous pleurez ? (Il se rapproche encore plus près et cherche à lui prendre la main.) Vous pleurez ?

L’AMANTE.– Mais non, je ne pleure pas… je ne pleure pas…

L’AMANT.– Si, si, vous pleurez… Je vous entends pleurer… Pourquoi pleurez-vous ?

L’AMANTE.– Je ne pleure pas… Ce n’est rien… Je ne sais pas… Ça m’est venu, tout d’un coup, sans raison… je vous assure… Les nerfs, sans doute… mais je ne pleure pas. (Elle sanglote.)

L’AMANT.– Ma bien aimée !... Je ne veux pas que vous pleuriez… Je ne veux pas, vous entendez… Quand vous pleurez, cela me rend fou !... Ma bien aimée !... Voyons, répondez-moi !... Par grâce, par pitié, répondez-moi !... Oh ! il m’est tombé une larme sur la main, une chère larme… une larme de vos chers yeux !... Ma bien aimée… Vous ai-je fait de la peine ?

L’AMANTE.– Non…

L’AMANT.– Quelqu’un vous a-t-il fait de la peine ?

L’AMANTE.– Non… non… je vous en prie… laissez-moi… À qui bon vous dire ?... Vous ne comprendriez pas… Ce n’est pas votre faute… Il faut être une femme pour sentir cela… pour sentir… ce que je souffre.

L’AMANT.– Ah ! vous souffrez !... Vous voyez bien que vous souffrez !... Je le savais bien, moi, que vous souffriez !... Je vous en prie… je vous en supplie !... Parlez-moi… confiez-moi… dites-moi… Ne suis-je pas votre bien aimé !... votre… Je vous en prie !

L’AMANTE.– À quoi bon ?... Laissez-moi !... Cela ne changerait rien que je vous dise… J’ai eu tort de vous montrer ma peine… N’insistez pas… Il vaut mieux que je sois seule, toute seule à souffrir…

L’AMANT.– Toute seule à souffrir ?... C’est mal, cela ! ma bien aimée !... (Très grave.) Vos douleurs, vos chères douleurs, j’en veux ma part, toute ma part !

L’AMANTE.– Non… Je vous assure que cela vaut mieux.

L’AMANT (enthousiaste).– J’en veux toute ma part… Je les veux toutes pour moi… toutes, vous entendez ! Je veux que vous soyez heureuse.

L’AMANTE.– Ah ! Comment puis-je être heureuse !... puisque… puisque vous ne m’aimez plus !

L’AMANT (il se recule, interdit).– Je ne vous aime plus ?... moi ? Pourquoi me dites vous cela ?

L’AMANTE.– Je vous dis cela parce que vous ne m’aimez plus.

L’AMANT.– Je ne vous aime plus !... Mais d’où peut venir une pareille et si criminelle idée ?

L’AMANTE.– Elle me vient de tout… Vous n’êtes plus le même avec moi… Je sens que je vous ennuie… Vous vous êtes remis à fumer !

L’AMANT.– Mais j’ai toujours fumé !... Rappelez-vous… Soyez juste… N’ai-je pas toujours fumé ?

L’AMANTE.– Non, pas comme maintenant… Et puis, vous êtes moins soigné qu’autrefois…

L’AMANT (stupéfait).– Je suis moins soigné ?

L’AMANTE.– Oui, vous êtes moins soigné… vous vous laissez aller… vous vous négligez… Il y a des détails qui n’échappent pas à une femme délicate et qui aime… vous êtes moins soigné.

L’AMANT.– Oh ! je ne m’attendais pas à ce reproche… (Amer.). Alors, vous me trouvez sale ?

L’AMANTE.– Voilà bien vos exagérations !

L’AMANT.– Enfin qu’y a-t-il de changé dans moi ?... Je voudrais que vous précisiez…

L’AMANTE.– Je n’ai pas à préciser… Ce sont des choses, des nuances qui se devinent plutôt qu’elles ne s’expliquent… D’ailleurs, vous ne protestez pas…

L’AMANT.– Comment ! je ne proteste pas ?... Mais si, je proteste, je vous assure… Je proteste énergiquement.

L’AMANTE.– Non… Et voilà où je sens que vous ne m’aimez plus… C’est que vous ne protestez pas, comme autrefois… Maintenant tout vous est égal, vous auriez bondi autrefois, vous auriez… Et maintenant, tout vous est égal… Tenez, cet après-midi… j’ai souffert, cela m’a fait un mal !... j’ai cru que j’allais mourir !

L’AMANT.– Mourir ?... cet après-midi ?... Je vous ai vue si gaie, si charmante, si heureuse !... Et vous pensiez mourir ?... Et pourquoi, mon Dieu ?...

L’AMANTE.– Pourquoi ?... Vous demandez pourquoi ?... Vous le savez bien.

L’AMANT.– Je vous jure…

L’AMANTE.– Ne jurez pas… Ce n’est pas bien de jurer.

L’AMANT.– Mais je vous jure que je ne sais pas… que je ne sais rien… Que s’est-il passé, cet après-midi ?

L’AMANTE.– Mettons qu’il ne s’est rien passé.

L’AMANT.– Dites-moi ce qui s’est passé !

L’AMANTE.– Mettons qu’il ne s’est rien passé… Que vous disais-je ?... À quoi bon parler de tout cela ?... Vous ne comprenez rien… vous ne sentez rien… J’aurais dû me taire, j’aurais dû vous cacher les blessures de mon âme… Que vous importe mon âme ?

L’AMANT.– En vérité, ma chère amie, je ne comprends rien à ces reproches… Vous êtes étrange, ce soir.

L’AMANTE.– Que vous importe de heurter, à toutes les minutes, mes sentiments, mes délicatesses ?... Vous m’aimez !... Hé ! mon Dieu ! le beau trait de courage !... On dirait vraiment, à vous entendre, qu’il faut de l’héroïsme pour aimer une femme jeune, belle, riche, recherchée !... Et vous vous croyez quitte envers elle qui vous a tout sacrifié… Vous m’aimez ?... Soit… mais vous êtes-vous jamais préoccupé de me rendre heureuse ?... M’avez-vous, ne fût-ce qu’une minute, donné votre vie tout entière, à moi qui vous ai donné plus que ma vie, ma réputation, mon honneur ; avez-vous pris soin de m’éviter, en homme qui sait ce que c’est que la pudeur d’une femme et le respect d’un foyer, les froissements inséparables de notre situation ? J’ai flatté votre orgueil, et vous m’avez affichée…

L’AMANT.– Oh ! oh ! oh !

L’AMANTE.– Vous ne m’avez peut-être pas affichée ?

L’AMANT.– Soyez juste… Rappelez-vous… Combien de fois, au contraire, n’ai-je pas été obligé de calmer vos audaces, d’arrêter vos élans, de vous montrer les dangers de vos généreuses imprudences…

L’AMANTE (ironique).– Vous croyez !... Vraiment !... Alors vous vous imaginez que j’avais le besoin de dire à tout le monde : « Voilà mon amant ! » Comme c’est naturel, n’est-ce pas ?... (Avec irritation.) Et voilà comme vous m’estimez !... Pour qui me prenez-vous donc ?... Suis-je donc une fille perdue ?... Que c’est mal !... Que c’est mal !... (Elle sanglote.) Quelle honte !

L’AMANT (éperdu).– Ah ! vous pleurez encore… vous pleurez encore !... Ma bien aimée !... Mais qu’avez-vous ce soir ?... Qu’avez-vous ! mon Dieu, je ne sais que vous dire, que vous répondre… vous dénaturez toutes mes paroles…

L’AMANTE.– Ai-je mérité de me voir traitée ainsi, par vous… par vous ?... C’est trop cruel ! Et je suis bien punie !

L’AMANT.– Écoutez-moi… mais écoutez-moi… (Il la prend dans ses bras, la berce.) Ma bien-aimée… voyons, ne pleurez pas… Cela me torture.

L’AMANTE (d’une voix, toute voilée par les larmes).– Il vaudrait mieux que je meure…

L’AMANT.– Ne parle pas ainsi… Ne parle pas ainsi… Je te le défends !

L’AMANTE.– Si… si… il vaudrait mieux que je meure…

L’AMANT (il la couvre de baisers).– Je t’en prie… Ne dis pas cela… Chasse toutes ces vilaines idées… Pourquoi te faire mal avec ces fantômes ?

L’AMANTE.– Ce ne sont pas des fantômes… Vous ne m’aimez plus… Je ne suis rien pour toi… Un amour-propre, un plaisir, oui… mais je ne suis rien pour toi… Je le sens bien…

L’AMANT (la voix assourdie par un baiser).– Tu es tout pour moi… tu es toute ma vie, toute ma joie… tu es tout !

L’AMANTE.– Non !... Non !... Cela se sent, ces choses-là… Tu ne penses pas assez que je suis une femme… comprends… une femme, c’est un enfant quelquefois… qui a besoin qu’on la berce, qu’on la console, qu’on chante à son âme des choses douces et jolies… Toi, tu me dis toujours des choses profondes… tu me parles de philosophie, de littérature… C’est très beau… mais ça ne remplit pas mon cœur… Je ne suis plus une femme pour toi… Je suis comme un ami… Tu comprends ?... Est-ce que tu n’as pas le temps d’être avec tes amis ?... Et de vous raconter ces histoires qui plaisent aux hommes ?... Ce que je voudrais, moi, quand tu es avec moi, ce que je voudrais, c’est entendre ton âme, c’est me sentir caressée par des mots tendres et charmants, qui me réchauffent et m’endorment, comme on endort les babys, avec des airs d’autrefois… Comprends-tu !

L’AMANT (tendre et triste).– Ma bien aimée !... Oui ! tu as raison… (Baisers.)… Je t’aimerai, va !... je t’aimerai comme tu veux être aimée… Je…

L’AMANTE.– Bien souvent, quand tu parles d’un poète et que tes yeux s’allument… et ton enthousiasme ! alors je suis jalouse… jalouse de n’être pas tout pour toi… Comprends-tu ?

L’AMANT.– Ma bien aimée… oui… oui… je comprends… (Silence, baisers).

L’AMANTE.– Et puis, je suis sûre que tu me crois inintelligente, que tu me crois bête.

L’AMANT.– Oh ! Oh ! Comment peux-tu… toi !...

L’AMANTE.– Si… Si… tu me crois bête… Je le vois bien… Avec tes amis, tu parles, tu parles… Avec moi, tu ne dis jamais rien… Tu t’imagines que je ne suis pas capable de comprendre les grandes choses… C’est à peine si tu me réponds, lorsque je t’interroge sur des grandes choses… Cela m’humilie, comprends-tu ?

L’AMANT.– Ma bien aimée !...

L’AMANTE.– Est-ce que tu me crois bête ?

L’AMANT.– Tiens !... (Il l’embrasse longuement.)… Et puis ne pleure plus. Je t’en supplie !

L’AMANTE.– Oh ! laisse-moi pleurer encore… Cela me fait du bien… Mais tu ne me crois pas bête, dis ?

L’AMANT.– Chère… chère… chère aimée !... mais tu es mon soleil, tu es mon intelligence… tu es… tu es mon tout !...

L’AMANTE (elle sanglote).– Parce que si tu me croyais bête...

L’AMANT.– Tu es ma force, toute ma force… Je ne vis qu’en toi… je n’existe qu’en toi… Sans toi, que serais-je ?

L’AMANTE (elle sanglote toujours).– Dis encore ! Cela me fait du bien.

L’AMANT.– Il n’y a pas un jour, pas une heure, pas une seconde où tu ne me sois présente… Tu es mon dieu, mon cher dieu, mon unique dieu…

L’AMANTE.– C’est bien vrai, cela ?... Jure !

L’AMANT.– Je te le jure !... (À part.) Mais de quoi pleure-t-elle ?

Octave Mirbeau, L’Écho de Paris, 13 octobre 1890.