Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments/Halles (les)

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Halles (les).

Circonscrites par les rues Saint-Denis, de la Cordonnerie et de la Tonnellerie. — 4e arrondissement, quartier des Marchés.
1re partie.

À l’époque où l’île de la Cité était encore tout Paris, on voyait près de Saint-Germain-le-Viel un établissement nommé le marché Palu. Aussitôt que les Parisiens eurent franchi le fleuve, la ville se développa rapidement du côté septentrional et, bientôt, sur la place de Grève s’éleva un second marché qui subsista jusqu’au règne de Louis VI, dit le Gros. Cette halle d’approvisionnement ne suffisant plus alors à la population parisienne, Louis VI résolut de créer à côté du chemin qui conduisait à l’abbaye de Saint-Denis un établissement beaucoup plus vaste que celui qu’on était forcé d’abandonner. L’emplacement que choisit ce prince faisait partie du territoire nommé les Champeaux (les petits champs) ; ce territoire était la propriété du roi, de l’évêque de Paris, du chapitre Sainte-Opportune, du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, de Saint-Denis de la Chartre et de l’évêque de Thérouenne. Dès son avènement à la couronne, Philippe-Auguste s’occupa d’embellir Paris. « Les malades de la prieuré Saint-Ladre, dit Gilles Corrozet, avoient dans ce temps et d’ancienneté acquis le droict de marché et foire publique pour distribuer toutes marchandises, lequel marché se tenoit près de leur maison. Mais le roy ayant faict fermer sa ville de Paris, achepta le droict d’iceux et ordonna qu’il seroit tenu dedans la ville en une grande place vague nommée Champeaux, auquel lieu furent édifiées maisons, habitations, ouvroirs, boutiques et places publiques, pour y vendre toutes sortes de marchandises, et les tenir et serrer en seureté, et fut appelé ce marché les halles, ou alles de Paris, pour ce que chacun y allait. »

Un accord fut passé entre Philippe-Auguste et Guillaume, évêque de Paris, par lequel l’entière propriété des halles fut acquise par le roi, moyennant une redevance annuelle. Les halles reçurent de nouveaux accroissements sous le règne de Saint-Louis. On y compta trois marchés ; deux étaient affectés aux drapiers ; le troisième, placé au milieu, servait aux merciers et aux corroyeurs, qui étaient tenus d’acquitter un loyer de 75 livres. En 1263, le roi leur vendit ce marché pour le prix de 13 deniers parisis de rente et de 12 deniers d’investiture. Les acquéreurs s’obligèrent en même temps à faire toutes les réparations et laissèrent au roi et à ses successeurs la faculté de former à l’endroit qu’ils choisiraient un nouvel établissement pour les corroyeurs et les merciers. Saint-Louis traita aussi favorablement les marchands de friperies et leur reconnut le droit de s’établir aux halles. Dans cette concession respire un véritable esprit de charité. En 1302, la libéralité de Saint-Louis fut confirmée par une ordonnance du prévôt de Paris, qui règle ainsi la manière dont seraient établies aux halles les vendeuses de lingeries, de friperies, de petits souliers et autres menues marchandises. « Come jadiz il eust une place vuide à Paris, tenant aux murs du cimetière des Innocents, et en ycelle place povres fames lingières, vendeurs de petis sollers, et povres pitéables persones vendeurs de menuls ferperies, avons desclairci et desclaircissons que les dites persones vendront leurs denrées d’ores en avant souz la halle en la fourme qui s’ensuit ; c’est assavoir que il i aura iij estauz de petis sollers de la quantité des estauz des lingières et povres pitéables persones par devers champiaus, et non plus, et seront les estauz des baseniers et autres petis sollers par derrière, ateignant du devant dit mur, et les estauz des lingières et povres pitéables persones au devant des estauz des baseniers et des vendeurs de petis sollers. » Dès la fin du XIIIe siècle, les halles avaient pris un immense développement ; elles contenaient à cette époque un marché aux tisserands, deux étaux aux foulons, une halle du lin et des chanvres, une pour les toiles, une pour le blé, une des merciers, une halle des chaudronniers, des étaux aux gantiers, aux pelletiers, aux fripiers, aux chaussetiers, aux drapiers, aux tapissiers, aux cordonniers, aux tanneurs. C’était à cette époque un bazar d’une grande étendue et qui renfermait tout ce que la nature et l’industrie pouvaient alors produire. Non seulement il servait à la vente des marchandises de tous genres, mais encore il était fréquenté par les habitants de la banlieue. Des marchands venus même de très loin y formèrent des établissements fixes ; nous mentionnons les halles de Saint-Denis, de Lagny, de Pontoise, de Chaumont, de Corbie, d’Aumale, d’Amiens, de Douai, d’Avesnes, de Beauvais, de Bruxelles, de Malines et de Louvain. Enfin, le chiffre exact du produit du loyer des halles de Paris se montait à la fin du XIIIe siècle à 908 livres 10 sous 4 deniers parisis ; ce revenu annuel était considérable pour l’époque où il était perçu. Au milieu du XVIe siècle, cet établissement n’était plus en rapport avec la population parisienne, et l’industrie et le commerce y étouffaient faute d’air. « En 1551, dit Gilles Corrozet qui vivait à cette époque, les halles de Paris furent entièrement baillées et rebasties de neuf, et furent dressez, bastis et continuez excellens édifices, hostels et maisons somptueuses par les bourgeois preneurs des vieilles places et ruynes. » En 1553, on élargit les anciennes voies publiques qui se trouvaient aux abords de cet établissement, et l’on perça de nouvelles communications. Chaque corps de métiers eut, pour ainsi dire, sa rue spécialement affectée à son commerce. Telles furent les rues de la Cordonnerie, des Petite et Grande Friperies, de la Cossonnerie, des Fourreurs, de la Heaumerie, de la Lingerie, de la Chanverrie, de la Tonnellerie, des Potiers-d’Étain, etc. Les halles furent presqu’entièrement entourées d’une galerie couverte dont une partie subsiste encore aujourd’hui sous le nom de Piliers des Halles. Les sages règlements des prévôts de Paris contribuèrent aussi à la prospérité de cet établissement. On connaît deux ordonnances, la première de 1368, la seconde de 1371, suivant lesquelles les marchands étaient tenus de venir vendre aux halles, le mercredi, le vendredi et le samedi, sous peine de 40 sous d’amende, et de plus, de ne rien vendre ni étaler ailleurs, sous peine de payer 10 livres parisis. Ces ordonnances furent sévèrement exécutées ; en effet, nous voyons en 1410 un drapier condamné à 20 sous parisis d’amende pour avoir manqué de venir à la halle un samedi ; quelques années après, deux ballots de toiles qui avaient été vendus hors de la halle, furent confisqués et l’acheteur forcé de payer une amende de 40 sous parisis.

Avant 1789, les halles appartenaient généralement aux seigneurs qui jouissaient de ce qu’on appelait alors les droits de hallage.

Lors de l’abolition du régime féodal, la loi du 15-28 mars 1790 décida, art. 19 : « Les droits connus sous le nom de coutume, hallage… et généralement tous ceux qui étaient perçus en nature ou en argent, à raison de l’apport ou du dépôt des grains, viandes, bestiaux, poissons et autres denrées et marchandises dans les foires, marchés, places ou halles,… sont supprimés sans indemnité ; mais les bâtiments et halles continueront d’appartenir à leurs propriétaires, sauf à eux à s’arranger à l’amiable, soit pour le loyer, soit pour l’aliénation, avec les municipalités des lieux ; et les difficultés qui pourront s’élever à ce sujet seront mises à l’arbitrage des assemblées administratives. »

Un décret du 26 mars 1806, porte : « Article 1er. Les halles dont la régie des domaines est en possession seront abandonnées aux communes d’après estimation contradictoire, etc. »

En vertu des ces dispositions, tous les marchés de Paris, sauf quelques rares exceptions, sont la propriété de la ville au profit de laquelle se fait la perception des droits de place.

L’insuffisance de l’emplacement affecté aux halles avait depuis un demi-siècle, provoqué la sollicitude des gouvernements.

Napoléon voulut surtout porter remède à cet état de choses. Il rendit le 24 février 1811 le décret suivant : « Art. 36. Il sera construit une grande halle qui occupera tout le terrain de la halle actuelle depuis le marché des Innocents jusqu’à la halle aux farines. — Art. 37. Afin de ne pas gêner les ventes, les démolitions et les travaux commenceront par l’extrémité vers la halle aux farines. — Art. 38. Les plans et les devis de la grande halle, ainsi que l’estimation des terrains et maisons à acquérir, nous seront soumis avant le 1er juin 1811, et les constructions seront terminées à la fin de 1814. »

« Au palais de Rambouillet le 19 mai 1811. — Article 1er. Le projet de l’emplacement destiné à la grande halle de Paris est approuvé pour être exécuté conformément au plan ci-joint. — Art. 2. L’îlot des maisons situées entre les rues du Four et des Prouvaires, faisant partie du projet ci-dessus approuvé et comprenant les maisons, rue des Prouvaires, depuis le no 21 jusqu’au no 43 ; rue des Deux-Écus, depuis le no 2 jusqu’au no 10, et rue du Four, depuis le no 20 jusqu’au no 44, sera acquis dans la présente année par la ville de Paris. »

Cette 2e partie du décret a seule été exécutée, et sur l’emplacement de ces maisons on a construit le marché des Prouvaires.

Depuis quelques années surtout l’insuffisance des halles a fixé l’attention des administrateurs et le projet d’agrandir et d’améliorer ces établissements paraît devoir se réaliser prochainement. Aujourd’hui les approvisionnements occupent aux halles du centre une superficie de 36,225 m. ; encore convient-il d’en déduire 18,680 m. qui sont pris sur les voies publiques, au grand détriment du service d’approvisionnement, de la circulation et des propriétés riveraines ; ce qui réduit la superficie réellement affectée aux halles à 17,545 m. seulement. Un espace de 50,000 m. serait nécessaire pour procurer à cet utile établissement toutes les facilités désirables. Cette opération occasionnerait une dépense de 10,000,000 fr.

Les chiffres suivants donneront une idée de l’importance des ventes qui se font aux grands marchés de Paris.

La vente a produit :

En 1840. En 1841.
Marée 
5,098,872 5,205,254
Poisson d’eau douce 
621,039 592,874
Beurre 
11,307,598 12,285,131
Œufs 
5,316,398 5,705,219

Les légumes et fruits occupent environ 800 revendeuses au marché des Innocents. En 1841 ils ont produit 15,190,000 francs.

2me partie.

La ville de Paris comptait au moyen-âge un grand nombre de monuments patibulaires. L’abbé de Saint-Germain-des-Prés, l’abbé de Sainte-Geneviève, le prieur du Temple, avaient chacun leur pilori. Aux halles se trouvait celui du roi, c’était le plus célèbre ; ce pilori était situé sur la place où l’on voit aujourd’hui le marché à la marée. Il se composait d’une tour octogone, surmontée d’une construction en bois très-mobile et tournant sur un pivot ; cette machine était percée d’ouvertures circulaires, assez larges pour que le condamné y passât la tête et les mains ; il restait dans cette position pendant un temps plus ou moins long, selon la gravité du délit et, par intervalles on tournait le pivot afin que le peuple pût jouir de la vue du patient. Sous le règne de Louis XI, le 4 août 1477, Jacques d’Armagnac eut la tête tranchée aux halles. « Cet infortuné seigneur (dit Sauval) fut conduit de la Bastille aux halles, monté sur un cheval caparaçonné de noir. Étant arrivé, il fut mené aux chambres de la halle aux poissons, lesquelles on avait exprès tendues en noir ; on les avait aussi arrosées de vinaigre et parfumées avec deux sommes de cheval de bourrée de genièvre, pour ôter l’odeur de la marée, que les dites chambres et greniers sentaient. Ce fut là que le duc de Nemours se confessa, et pendant cet acte de religion, on servit une collation composée de douze pintes de vin, de pain blanc, et des poires, pour messieurs du parlement et officiers du roi. Pour cette collation on donna douze sous parisis à celui qui l’avait fournie. Le duc de Nemours, s’étant confessé, fut conduit à l’échafaud par une galerie de charpente qu’on avait pratiquée depuis les d. chambres et greniers jusqu’à l’échafaud du Pilori, où il fut exécuté. Cent cinquante cordeliers, tenant une torche à la main, recueillirent les restes sanglants du duc de Nemours et s’en retournèrent en chantant des De Profundis. » — Le 17 octobre 1409, Jean de Montaigu, grand-maître de la maison du roi et surintendant des finances, fut conduit du Petit-Châtelet aux halles « haut assis dans une charette, vêtu de sa livrée, à sçavoir, d’une houppelande mi-partie de rouge et de blanc, le chaperon de même, une chausse rouge et l’autre blanche, des éperons dorés, les mains liées, deux trompettes devant lui, et qu’après qu’on lui eût coupé la tête, son corps fut porté au gibet de Paris, et y fut pendu au plus haut, en chemise, avec ses chausses et ses éperons dorés. » — En 1515, un autre seigneur, condamné à la peine capitale, fut exécuté au pilori des halles ; mais la maladresse du bourreau le fit si longtemps souffrir que la populace, révoltée de ce spectacle, voulut mettre l’exécuteur en pièces. Ne pouvant briser la porte du pilori elle l’incendia, et le bourreau, qui s’était blotti dans le souterrain de l’édifice, périt étouffé. — Les corps des suppliciés exécutés en place de Grève étaient déposés au pilori des halles, avant d’être transportés aux fourches de Montfaucon. Les halles possédaient encore du temps de Sauvai plusieurs curiosités qui charmaient les connaisseurs. « On admire, dit Sauval, un bas-relief, que Pierre et François Lheureux ont fait aux piliers, sous l’appui de la croisée d’une maison, où ils ont représenté des petits enfants dansant au son de la flûte ; un bas-relief que Martin le Favre a sculpté dans la rue de la Poterie, où il a figuré cinq ou six hommes vigoureux déployant leurs forces à ébranler une large colonne, et qui semblent tirés du jugement dernier de Michel-Ange ; un escalier de charpente construit dans une petite maison de la rue de la Grande-Friperie, et de telle sorte que les deux personnes qui sont logées dans cette maison et qui se servent de ce seul escalier, le montent et le descendent sans jamais pouvoir se rencontrer, se voir, ni se parler ; enfin, sur une maison du marché aux Poirées, se trouve une petite sculpture en pierre, représentant une truie qui file, fameuse par les folies aux quelles les garçons de boutique des environs, les apprentis, les servantes et les porte-faix des halles se livrent devant elle le jour de la mi-carême, sans doute par un reste du paganisme. » — À côté du pilori des halles, on voyait une croix en pierre au pied de laquelle les débiteurs insolvables venaient faire publiquement leur cession de biens et recevoir le bonnet vert des mains du bourreau. Cet usage s’est conservé fort longtemps on le modifia à la fin du XVIIe siècle ; les pauvres seuls durent s’y rendre en personne. Le bourreau avait affermé sa charge pour cette prérogative à un porte-faix de la halle ; mais bientôt les insolvables de noble origine envoyaient demander un acte écrit de leur cession, dont souvent même ils préféraient se passer. Au XVIIe siècle, le pilori des halles n’était plus employé aux exécutions ; mais le bourreau tirait toujours un bon revenu des boutiques, dont le pilori était environné ; le pilori des halles et la croix des insolvables ont disparu en 1786. — Autrefois les halles, immense rendez-vous de marchands, d’artisans de toute espèce, prenaient quelquefois une formidable attitude politique ; en tous temps elles étaient envahies par des écoliers débauchés qui volaient tout ce qu’ils trouvaient à leur convenance. Ces pillards sortaient toujours armés et transformaient ce quartier en un champ de bataille ; ils faisaient souvent cause commune avec de jeunes nobles, et rançonnaient effrontément les pauvres marchands. Sous la fronde, les habitants des halles exercèrent toute l’influence d’un parti puissant ; ils étaient fiers d’avoir à leur tête un petit-fils de Henri IV. La popularité du duc de Beaufort lui avait valu le surnom de Roi des halles ; l’attachement qu’il s’était concilié parmi les gens du peuple était porté à un si haut point, qu’il avait l’habitude de dire à son adversaire avant de tirer l’épée : « Allons hors de Paris, car si j’étais tué vous seriez assommé par mes dames de la halle. » — Jamais les dames de la halle n’ont pu se soumettre à l’ordonnance du 22 août 1738, qui défend à tous particuliers, hommes ou femmes vendant, étalant dans les halles et marchés, d’injurier ni de maltraiter les personnes qui viendraient acheter leurs marchandises ni de causer aucun scandale, sous peine de cent livres d’amende et la prison. « Sous les piliers des halles (dit Mercier, l’auteur du Tableau de Paris) règne une longue file de boutiques de fripiers qui vendent de vieux habits dans des magasins mal éclairés, et où les taches et les couleurs disparaissent ; quand vous êtes au grand jour, vous croyez avoir acheté un habit noir, il est vert ou violet, et votre habillement est marqueté comme la peau d’un léopard, etc… Les environs des marchés sont impraticables, les emplacements sont petits, resserrés et les voitures menacent de vous écraser. Tandis que vous faites votre prix avec les paysans, les ruisseaux qui s’enflent, entraînent quelquefois les fruits qu’ils ont apportés de la campagne, et l’on voit les poissons de mer qui nagent dans une eau sale et bourbeuse. Le bruit, le tumulte est si considérable, qu’il faut une voix plus d’humaine pour se faire entendre. La tour de Babel n’offrait pas une plus étrange confusion. Les poissonneries infectent. Les républiques de Grèce, défendirent aux marchands de poissons de s’asseoir en vendant leurs marchandises. La Grèce avait le dessein de faire manger le poisson frais et à bon marché. Les poissonnières de Paris ne vendent le poisson que quand il va se gâter ; elles tiennent le marché tant qu’elles veulent, il n’y a que le Parisien au monde pour manger ce qui révolte l’odorat ; quand on lui en fait le reproche il dit : — Qu’on ne sait que manger, et qu’il faut qu’il soupe ; il soupe et avec ce poisson à moitié pourri, il se rend malade. » Les abus que signalait Mercier ont en partie disparu, mais il reste encore aujourd’hui aux marchandes des halles plusieurs défauts que le temps ne détruira peut-être jamais.