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Dictionnaire classique sanscrit-français/Préface

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PRÉFACE


Ce Dictionnaire a été conçu dans la pensée de faciliter les études orientales et les recherches qui s’y rapportent. Pour atteindre ce but, on a mis en usage plusieurs moyens que le public appréciera et dont voici les principaux.

L’état des études sanscrites et les besoins de la philologie exigeaient que l’ouvrage fût assez complet pour tenir lieu des grands Dictionnaires de Wilson et de Saint-Pétersbourg à ceux qui ne peuvent se les procurer. On verra qu’il contient en effet beaucoup plus de matières que la première édition de Wilson et, à plus forte raison, que les lexiques ou vocabulaires qui en sont des abrégés. On y trouvera beaucoup de termes védiques ou buddhiques, ainsi qu’un grand nombre de noms de plantes ou d’animaux et d’expressions usuelles qui manquent totalement dans ces derniers. Néanmoins, ce Dictionnaire, devant rester dans les conditions ordinaires des livres classiques, n’a pas la prétention d’être complet : on n’y trouvera pas ces composés de fantaisie qui abondent dans les auteurs indiens et dont le sens est connu quand on en possède les éléments : les simples étant donnés chacun à sa place, il sera toujours aisé de traduire un de ces composés ; mais nous donnons ceux qui ont une signification particulière et pour ainsi dire locale, que l’analyse seule ne ferait pas découvrir.

Pour être utile à tous les philologues, même à ceux qui, sans connaître la langue de l’Inde, ont besoin de recourir à des mots sanscrits, on a usé constamment des caractères transcriptifs adoptés par l’École de Nancy et qui sont acceptés de plus en plus dans le monde savant. Comme ils répondent lettre pour lettre aux caractères dêvanâgaris, on pourra toujours retourner aisément à ces derniers ; il suffira pour cela de savoir que tout mot doit être coupé de manière que les groupes de lettres se terminent toujours par la voyelle, et que, si le mot finit par une consonne celle-ci reste seule et se marque en sanscrit d’un virâma . Par exemple, brahmaćârin doit se diviser ainsi : bra hma ćâ ri n : en se reportant au tableau ci-après, on y trouvera les éléments ब्र ह्म चा रि न् qui réunis forment le mot dévanâgari ब्रह्मचारिन्.

L’ordre alphabétique est suivi dans cet ouvrage. Il y a en effet deux sortes de Dictionnaires : ceux que l’on pourrait appeler empiriques, qui ne supposent aucune connaissance préalable de la langue, et les dictionnaires scientifiques, s’adressant à des personnes qui la connaissent déjà. Ceux-ci présentent les mots classés par familles, et, s’ils étaient bien faits, ils mettraient sous chaque racine tous les termes qui en dérivent, sans exception ; la langue se trouverait ainsi divisée, suivant la méthode des naturalistes, en une suite de groupes naturels ou de tableaux synoptiques. Les autres suivent simplement l’ordre alphabétique ; seulement, pour obvier, du moins en partie, aux inconvénients de ce système, ils offrent la racine à côté du mot toutes les fois que cela est possible ou nécessaire.

Dans chaque article on peut présenter les significations selon leur ordre de succession chronologique, et faire de la sorte un dictionnaire historique de la langue. Dans l’état présent des études orientales, nous croyons qu’un travail de ce genre est à peu près impossible pour le sanscrit. Mais comme la plupart des mots sanscrits ont leur racine dans la langue même, on peut presque toujours, en partant de l’étymologie, classer les divers sens d’un mot dans leur ordre de dérivation logique. C’est ce que nous avons essayé de faire chaque fois que cela s’est trouvé possible.

Nous donnons le thème des mots déclinables, et nous supposons que le lecteur connaît les déclinaisons. Quant au féminin des adjectifs, il est spécialement indiqué, lorsqu’il n’est pas en â. De plus, beaucoup d’adjectifs sanscrits pouvant être pris substantivement soit au m., soit au f., soit au n., on a rangé dans un article commun ces divers emplois et significations d’un même mot. Tel n’est pas l’usage rigoureux des livres classiques : mais on sait que les grammaires sanscrites traitent simultanément de tous les mots déclinables sous le titre général de noms ; nous avons suivi cette marche, d’ailleurs très-rationnelle.

Les verbes composés sont à leur rang alphabétique, comme dans tous les dictionnaires usuels. Seulement, comme leur conjugaison ne diffère presque jamais en sanscrit de celle des simples, c’eût été grossir inutilement le volume que de répéter partout les temps des verbes ; pour les connaître, on devra se reporter au verbe simple, qui accompagne toujours sa propre racine. Par exemple, pour avoir les temps de upakarômi, on devra chercher la racine कृ , où se trouve conjugué le verbe simple karômi. Mais, toutes les fois que le préfixe fait subir une modification au radical, l’article spécial donne les formes, en apparence irrégulières, qui en résultent.

Dans toute étude philologique, il est nécessaire de pouvoir reconnaître les éléments des mots ; ils ne s’élèvent jamais à plus de cinq : le préfixe, la racine, le suffixe, la flexion grammaticale et les lettres euphoniques ou de liaison. Ainsi dans prâkŗtêņa on trouve les deux préfixes pra et â contractés, la racine , le suffixe ta et la flexion êņa où l’n est modifiée par l’influence de ŗ. Or les préfixes et les racines sont donnés à leur ordre alphabétique ; la grammaire traite des flexions et de l’euphonie. Restent les suffixes : on en trouvera à la fin de ce volume une liste complète.

Elle est suivie d’une liste des racines classées d’après leur lettre finale et leurs principales analogies. Les groupes qu’elles composent permettent de les suivre dans leurs diverses transformations. Ce travail peut être poussé plus loin que nous n’avons voulu le faire ; il réduirait de beaucoup le nombre des racines primordiales auxquelles on aboutirait en les étudiant dans les autres langues aryennes.

Pour complaire aux philologues, on a placé à la fin de beaucoup d’articles des mots d’autres langues analogues aux mots sanscrits. Mais on n’a pas voulu pousser ces rapprochements au delà de l’évidence ou de la plus grande probabilité ; les analogies suspectes ont été laissées à la sagacité et à la prudence de chacun.

Nous ne ferons point part au public des difficultés d’exécution qu’a rencontrées cet ouvrage, ni des sacrifices qu’il exige de nous. Nous dirons seulement que dans l’impression nous avons été secondé au delà de toute espérance par notre habile typographe, Mme Ve Raybois, dont l’Imprimerie orientale fut inaugurée en 1861 par la publication de notre Méthode sanscrite.

Mais le lecteur ne doit pas ignorer que la publication de ce Dictionnaire eût été impossible sans le généreux concours de LL. Exc. MM. Rouland et Duruy, Ministres de l’Instruction publique, qui apprécient comme il convient la haute portée des études orientales et l’avenir qui leur est réservé. Nous adresserions quelques mots d’hommage à M. James Ballantyne, pour la courtoisie qu’il a mise à solliciter spontanément pour nous de Sir Ch. Wood, Ministre des affaires indiennes, l’exemplaire de Wilson qui a été la base de ce travail ; mais la mort l’a ravi au monde savant durant le cours de notre impression. Je remercie sincèrement au nom des études sanscrites et en mon propre nom, M. L. Leupol, pour son active collaboration, M. le baron de Dumast, et tout spécialement M. Ed. Foucaux, professeur au collège de France, pour le soin désintéressé avec lequel ils nous ont aidé à corriger toutes les épreuves. Nous espérons que cette réunion d’efforts consciencieux n’aura laissé passer inaperçues qu’un bien petit nombre de fautes, et que, s’il en reste quelqu’une, elle sera excusée dans un livre qui est le premier Dictionnaire sanscrit conçu selon le plan des Dictionnaires classiques et le seul qui ait été publié en France et en français jusqu’à ce jour.

Nancy, 1 mai 1865.
Ém. Burnouf.