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Dictionnaire de Trévoux/3e édition, 1738/Tome 1/001-010

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Fascicules du tome 1

Dictionnaire de Trévoux, 1721
Tome 1, pages 001 à 010

pages 011 à 020


Trevoux - Dictionnaire, 1740, T01, Aa.png
DICTIONNAIRE
UNIVERSEL,
CONTENANT TOUS LES MOTS
DE LA
LANGUE FRANÇOISE ;
DES SCIENCES ET DES ARTS,
Avec les Termes Latins qui peuvent y convenir.

A. A.

Trevoux - Dictionnaire, 1740, T01, Ab.png
A est la première Lettre de l'Alphabet François. Elle répond entièrement à la Lettre A des Latins, qui est, comme Jules Scaliger l'a remarqué, le premier son articulé que la nature pousse, le premier cri des Enfans, & qui n'a point besoin d'autre mouvement que de celui d'ouvrir la bouche.

C'est inutilement que la plupart des Grammairiens comparent la Lettre a des Latins & des François, avec l' aleph des Hébreux & l' eliph des Arabes ; parceque ces deux Lettres n'ont aucun rapport avec notre a, si ce n'est qu'elles sont les premières dans l'Alphabet Hébreu & dans celui des Arabes ; mais elles ne sont pas des voyelles comme dans la Langue Françoise. Quelques Auteurs disent que la lettre aleph n'est ni une consonne, ni une voyelle ; mais qu'elle répond à ce que les Grammairiens appellent esprit. Et c'est ce qui a fait dire à Vossius que chez les Hébreux l' aleph, le he, le heth, le hain, ne sont point proprement des Lettres, mais des esprits ; ensorte que l'aleph est ce qu'on nomme communément spiritus lenis, un esprit doux. Ils ajoûtent que pour parler exactement, il faut dire que ce sont des Lettres qui servent d'aspiration, pneumaticae litterae, comme la Lettre H en notre Langue & dans la Latine ; que c'est de cette manière que S. Jérôme s'explique en parlant de ces quatre lettres, lorsqu'il est exact ; ce qu'il avoit sans doute appris des Juifs de Tibériade, qui avoient une connoissance parfaite de la Langue Hébraique ; mais ce sentiment, ou est faux, ou n'est qu'une question de nom. L'aleph Syriaque sont de vraies consonnes, aussi-bien que le he, le heth, le hain & toutes les Lettres aspirées. Voyez ce que nous dirons au mot Aspiration & au mot Esprit.

A se prononce du gozier, ce qui ne rend pas ce son désagréable, s'il n'y a de l'affectation. Covarruvias dit, que le premier son que l'homme fait entendre en naissant est le son de l'a ; ensuite il distingue & dit, que les garçons font entendre le son de l'a, & les filles le son de l'e, chaque sexe faisant entendre le son qu'à la première Lettre du nom des premières personnes de même sexe qu'il y a eu dans le monde.


Le son de l'a est ordinairement un son clair. Quelquefois il est obscur & long, & alors l'a pour l'ordinaire est marqué d'un accent circonflexe, comme âne ; l'a a encore le même son obscur, & est long devant un s qui ne se prononce pas, comme dans ces mots, blasme, asne, aspre : il est vrai qu'aujourd'hui on ôte cette s ; & pour en marquer le retranchement, on met un accent circonflexe sur l'a, blâme, âne, âpre..

Le son de l'a est un de ceux que les muets forment plus aisément, sur tout quand il est un peu nazal & obtus, comme an, parceque pour former ce son on n'a pas besoin des muscles & des autres organes de la bouche, qui manquent ordinairement aux muets ; mais de ceux de la gorge & du nez qu'ils ont.

A devant un e, avec lequel il fait une diphtongue, n'a point de son, & ne se fait point sentir, comme dans le mot Aeole, &c. Dans ces mots là on supprime l'a, & l'on écrit comme on prononce Eole, équateur, équinoxe, &c. Et non pas Aeole, aequinoxe, aequateur, &c.

A devant un i, ou devant un y, avec lequel il forme une diphtongue, a différens sons : quelquefois il se prononce comme un è ouvert, comme dans maison, &c. quelquefois comme un é fermé, comme dans pays, paysan ; lisez & prononcez péis, péisan, &c. quelquefois comme un e muet, comme dans ces mots faisois, & les autres personnes du même tems, faisant, &c. Prononcez fesois, fesant.

A devant o & ne faisant qu'une même syllabe avec l'o & la consonne qui suit, conserve le son qui lui est propre, & absorbe celui de l' o ; exemple, faon, Laon, paon ; lisez & prononcez fan, Lan, pan ; la même chose arrive à l' e comme dans le mot Caen, ville de basse Normandie, que l'on prononce comme s'il étoit écrit Can.

A devant u se prononce comme un o, comme dans les mots Auteur, autorisé, authentique. Dans la dernière syllabe d'un mot cet au se prononce quelquefois comme un o long, à cause de l' s, ou de l' x qui suivent, comme dans animaux, chevaux : les autres consonnes ont le même effet, & allongent la prononciation d' au. Exemple, badaut, saut.

A devant y a le même son que devant un i : il faut seulement remarquer que l'on met aujourd'hui i dans presque tous les mots où l'on mettoit autrefois un y, comme dans païer, païs, païsan, &c. Il y a quelques personnes qui se sont fait une règle de conserver l’y dans les mots où il est devant une voyelle, & où il se fait sentir, comme dans le mot payer.

A devant les consonnes a toujours le même son qui est clair, si ce n’est devant un s qu’on ne prononce point ; car alors le son de l’a est obscur & long, & devant une m ou une n, devant lesquelles il a un son obtus & nazal, comme dans amphibologie, anse, enfant, &c.

A après les autres lettres, à la fin d’un mot, a toujours un son clair ; mais s’il est au milieu d’un mot sa prononciation changera, & le son qu’on lui donnera sera clair, ou obscur, ou obtus, bref ou long, selon les différentes consonnes qui le suivront, comme on vient de l’expliquer.

A s. m. C’est le nom de cette lettre, ou du caractère que nous appellons a. Un grand a, un petit a, un a bien formé. Ce nom est du genre masculin, comme celui de toutes les voyelles Françoises. Cette lettre sert de corps à un Rebus en cette manière : On range plusieurs A de suite jusqu’à un tombeau, & ces paroles font l’ame du Rebus, Amis jusqu’au tombeau.

Cette lettre A étoit aussi chez les Anciens une lettre numérale qui signifioit 500. comme on le voit dans Valerius Probus. Voyez sur ces prétendues lettres numérales ce qu’on en a remarqué sur la lettre e. Il y a des vers anciens rapportés par Baronius, qui marquent les lettres significatives des nombres, dont le premier est :

Possidet A numeros quingentos ordine recto

Quand on mettoit un titre ou une ligne droite au-dessus de l’A, il signifioit cinq mille. Les Romains l’appelloient lettre salutaire, parce qu’on s’en servoit pour déclarer innocent celui qui étoit accusé. A vouloit dire absolvo, je l’absous.

Cette lettre a diverses significations. Cependant il en faut éviter la rencontre trop fréquente dans une même période. Quelquefois cette répétition rend le discours rude & moins agréable.

C’est quelquefois un substantif masculin. Cet A est mal formé. On dit par une façon de parler proverbiale : il n’a pas fait une panse d’a, pour dire, il n’a pas formé une seule lettre, & figurément, il n’a fait quoi que ce soit. On dit aussi dans la conversation familière : Il ne sait ni A ni B, pour exprimer un ignorant.

Ci-dessous gît Mr l’Abbé,
Qui ne savoit ni A ni B. Ménage.

C’est aussi la troisième personne du verbe auxiliaire avoir. Il a fait de l’éclat mal-à-propos. L’imagination du Poëte n’a pu vous peindre si belle que vous êtes. Voit. La vérité, qui a des bornes, a dit pour vous tout ce que le mensonge, qui n’en connoît point, a inventé pour les autres. S. Evr. Dans cette signification l’on n’y met point d’accent, ni quand il est précédé de la particule y ; car alors il a la force du verbe substantif être. Il y a un Dieu. On ne lui donne pas non plus d’accent quand il est nom ; mais seulement quand il est préposition ou particule ; car alors on le marque d’un accent grave, à. Au moins ceux qui se piquent d’exactitude dans leur écriture en usent ainsi ; mais cette exactitude n’est plus maintenant d’un grand usage ; & l’on remarque que les Etrangers qui apprennent notre Langue par principes & par l’étude, sont plus exacts là-dessus que ceux qui ne la savent que par l’usage. Les Italiens sont plus exacts dans leur Langue à marquer les accens, que nous ne le sommes dans la nôtre. Ils font bien, parce que les accens marquent dans leur Langue une différente prononciation, au lieu que dans le François la prononciation d’a, quand il fait seul une diction, étant toujours parfaitement la même, il semble que nous ayions plus de droit de négliger les accens.

Cette lettre exprime presque tous les mouvemens de l’ame ; & pour rendre l’expression plus forte, on y ajoûte un h après, comme dans l’admiration : Ah le beau tableau ! Dans la joie : Ah quel plaisir ! Dans l’indignation : Ah le scélérat ! Dans la douleur : Ah la tête ! Quand on se sent affoiblir : Ah je me meurs ! Dans la contestation : Ah ! Monsieur, pour ce vers je vous demande grace. Boil. Dans l’étonnement : Ah perfide.

A étant une préposition est formé du Latin ad, & on l’écrivoit autrefois ainsi, ardent desir ad ce mon cœur allume. Cretin. qui l’avoit meu ad ce. Continuateur de Monstrelet.

A sert souvent à décliner les noms propres & en marque le datif. Ce Livre est à Pierre ; cet évantail est à Agnès. Presque tous ceux qui ont composé des Grammaires Françoises ont mis la lettre A au nombre des articles, quand elle est employée devant les noms propres pour en marquer le datif. Mais ces Grammairiens ne parlent pas exactement ; car on ne met point d’articles devant les noms propres. Quand donc la lettre A jointe à un nom est la marque du datif, c’est une simple particule ou pré-


position ; & lorsqu’on y ajoûte le ou la, ou la simple lettre l avec une contraction, c’est alors un article joint à cette particule, & qui est la même chose que ille & illa des Latins. Il en est de même de au & de aux, ou comme l’on écrivoit autrefois aulx. Notre Langue a changé la lettre l en u.

On doit raisonner de la même manière sur la particule de, qu’on appelle mal à propos l’article du génitif, car c’est une simple particule, & quand on y joint l’article on dit du, qui est le del des Italiens & des Espagnols. L’Auteur judicieux de la Grammaire raisonnée a fait cette distinction de simple particule & d’article, lorsqu’il dit, p. 48. On se sert d’une particule dans toutes les Langues vulgaires pour exprimer le génitif, comme est de dans la nôtre. Il ajoûte p. 49. en parlant du datif : Les Langues vulgaires marquent ce cas par une particule, comme est a en la nôtre. Au chap. 7. de la même Grammaire il a très-bien remarqué, que presque dans toutes les Langues on a inventé de certaines particules nommées articles, qui déterminent la signification des noms. Il dit de plus, parlant de l’article le, que le génitif & le datif se fait toujours au pluriel & souvent au singulier par une contraction des particules de & à, qui sont les marques de ces deux cas, avec le pluriel les, & avec le singulier le ; au pluriel on dit toujours au génitif des par contraction, pour de les ; des Rois, pour de les Rois ; au datif aux pour à les ; aux Rois, pour à les Rois. On se sert de la même contraction & du même changement d’l en u au génitif & au datif singulier, aux noms masculins qui commencent par une consonne ; car on dit du, pour de le ; du Roi, pour de le Roi ; au, pour à le  ; au Roi, pour à le Roi. Dans tous les autres masculins qui commencent par une voyelle, & tous les féminins généralement, on laisse l’article comme il étoit au nominatif, & on ne fait qu’ajoûter de pour le génitif, & à pour le datif ; l’état, de l’état, a l’etat : la vertu, de la vertu, a la vertu, Gram. rais. pag. 53.

A quand il est préposition se met ou devant les noms, ou devant les verbes. Quand il est mis devant les noms, il sert à marquer 1°, La situation : à droit, à gauche, être bien à cheval. 2°, La posture & le geste : à genoux, à bras ouverts. 3°, La distance : à vingt lieues de là. 4°, La qualité : de l’or à tant de carats. 5°, Le prix : à dix écus. 6°, La quantité : l’eau est à la hauteur d’une toise. 7°, La manière : il est habillé à l’Espagnole. Il faut dire à coups de trait, à coups de canon ; & non pas à coups de traits, & à coups de canons. Menage. 8°, La fin : les fraudes à bonnes intentions ne manquent point d’approbateurs parmi les dévots. Port-R. 9°, Il se met après les noms qui signifient nécessité, utilité, difficulté, possibilité. Dans le Traité de l’Examen, votre but à été de prouver que l’examen de la Religion, tel que vos freres le veulent prendre sur eux, & tel qu’il seroit nécessaire par leurs principes, est impossible aux uns, difficile aux autres, inutile à tous, s’ils n’établissent une infaillibilité avec laquelle il ne sera plus besoin d’examen. Peliss.

A signifie, successivement : Pas à pas. Il se sent mourir peu à peu. Il signifie, avec : Je l’abandonne à regret. Les douleurs à grand bruit sont d’ordinaire suspectes d’affectation. M. Scud. Ce poste a été emporté à la pointe de l’épée. Peindre à l’huile.

A est plus élégant que par dans certaines phrases. Il ne faut point se laisser prendre a l’apparence, ni à l’éclat trompeur des grandeurs humaines. Flech. Ne vous laissez pas conduire à vos passions. A signifie, selon : à mon avis.

A, cette lettre s’emploie aussi fort souvent pour marquer ce que l’on possède. C’est un homme à carrosse, à équipage.

A, préposition, se met aussi devant l’infinitif des verbes ; en quoi la Langue Françoise diffère de la Latine, & ressemble à la Grecque, & aux Langues Orientales, ainsi que nous le montrerons au mot Preposition.

A se met quelquefois absolument devant l’infinitif de quelques verbes, sans être précédé d’aucun nom qui soit ou exprimé, ou sousentendu, & alors il se peut résoudre par le gérondif. A voir ses airs dédaigneux ; à dire le vrai, cependant, l’opinion de Calvin ainsi adoucie, ne renferme pas moins une contradiction formelle. Peliss. A tout prendre l’assemblage de ses traits, qui sont beaux en détail, ne fait point une belle personne. Fonten. C’est comme si l’on disoit, en prenant tous ses traits ensemble. Passer tranquillement la nuit à bien dormir, & le jour à rien faire. Boil. Il y a aussi des occasions où il se peut résoudre par quand, ou lorsque. A ne prévoir rien on est surpris, & à prévoir trop on est misérable. S. Evr. A raconter ses maux souvent on les soulage. Corn. Il se met aussi devant l’infinitif de quelques verbes sans être précédé d’aucun nom exprimé ; il y est seulement sousentendu : & en ce cas il se peut résoudre par le terme de quoi. Donnez-moi à manger. Servez-nous à dîner. A se met encore devant l’infinitif au lieu de pour. Je suis homme à ne contraindre personne. Mol. Il est d’humeur à se moquer de tout. A bien bien prendre la chose. A ne point mentir. Il a aussi la même signification de pour devant quelques substantifs, comme, Prendre Dieu à témoin, Prendre quelqu’un à partie.

A se met encore devant l’Infinitif des Verbes, avec un nom substantif, & signifie quelquefois ce que l’on doit observer. C’est une chose à taire : & quelquefois il désigne à quoi une chose est propre, ou à quoi elle est destinée : Bois à brûler : Cela est bon à manger.

A se met devant les noms, comme préposition, & signifie vers, ou du côté de. Je me tournai à trois ou quatre Chevaux-Legers. Bussy.

A est quelquefois préposition, mais rarement. Il est à la ville, aux champs. Cela est à la mode.

On dit aller à Rome, quand on fait le voyage de Rome. Mais quand on est à Rome, il faut dire aller dans Rome. Les Ambassadeurs vont dans Rome avec un grand équipage. Bouh. Quand il s’agit d’une simple demeure ou fixe, ou passagere, on dit à Paris : mais s’il s’agit d’autre chose, il vaut mieux dire dans Paris. Il s’est fait un meurtre dans Londres. On dit, aller à la Chine, aller au Japon, au Péloponèse, au Pérou, au Brésil, au Mexique, à la Caroline, & ainsi de la plupart des contrées de l’Amérique, contre la règle commune, qui veut qu’aux verbes de mouvement on mette en devant les noms de Province, ou de Royaume, qui sont le terme de mouvement, & à devant les noms de villes ou de petit lieu. Bouh. Cependant les François établis à la Chine & dans les Indes Orientales disent plus communément en Chine qu’à la Chine. Je n’ai pû trouver l’occasion de passer en Chine. Il y a quatre ans que je suis en Chine. Je ne prétends pas que cet usage doive prévaloir à celui qui est établi en France, de dire à la Chine, & non pas en Chine : j’avertis seulement d’un fait certain, sur lequel on fera telle réflexion qu’on jugera à propos. Quelques Grammairiens ont prétendu que A est le plus souvent adverbe, non seulement de temps & de lieu, comme, il vint à une heure imprévûe aborder à terre ; mais encore qu’il se joint à presque toutes les phrases adverbiales. Malheur à nous si nous consacrons ces victimes purifiées à la hâte, & sur le point de recevoir le coup mortel. Flech. Être à couvert, Vivre à discrétion, &c. Car si on y prend garde de près, disent ces Auteurs, la plupart des exemples qu’on donne de son usage pour marquer la préposition, se réduisent à l’article du datif. Mais ce sentiment est faux, & contraire à ce que l’on a établi ci-dessus touchant l’usage de l’a dans la déclinaison des noms. Dans tous les exemples qu’on vient de rapporter ici, il est vrai que la phrase entière est une phrase adverbiale, c’est-à-dire, une manière de parler, qui équivaut à un adverbe ; mais il n’est pas vrai que l’a qui en fait partie soit un adverbe : c’est une véritable préposition. La preuve en est claire, tout adverbe signifie quelque chose tout seul, par lui-même, & indépendamment de ce qui précède ou de ce qui suit, au lieu que dans ces phrases l’a ne signifie rien de lui-même, & s’il n’est joint à ce qui suit, comme toutes les autres prépositions.

A est souvent une particule indéclinable, ou préposition, qui sert à la composition de plusieurs mots, & qui augmente, diminue, ou change leur signification. Quand elle s’y joint, quelques Ecrivains redoublent la consonne ; comme Addonner, Affaire, Attrouper : d’autres retranchent cette seconde consonne comme étant inutile & superflue.

Il seroit difficile de déterminer tous les différens usages de la préposition ou de la particule à. On les remarquera dans la suite : il s’en présentera des exemples presqu’à toutes les pages.

A est la marque de la Monnoie de Paris. A est dans le Calendrier Romain la première des sept lettres qu’on nomme dominicales, comme elle étoit dans l’ancien Calendrier, avant l’établissement du Christianisme, la première des huit lettres nundinales. Un grand A au revers des Médailles est la marque de la Monnoie d’Argos.

L’A a servi à quelques devises. Un A avec ce mot Latin, Ordine potior ; c’est-à-dire, le premier en ordre pour marquer, dit l’Abbé Picinelli, que la Foi & le service de Dieu, qui s’est appellé Alpha & Omega, sont les choses du monde les plus précieuses, & qui doivent passer avant tout le reste. Un Italien, à la mort de sa femme, prit pour devise un A & un C, avec ces mots Neutra juvabitni l’un, ni l’autre ne servira ; peut-être, dit l’Abbé Ferro, dans son Théatre de Devises, pour marquer que la puissance humaine ne pouvoit rien là.

A A. C’est le nom de plusieurs petites rivières ; les unes dans les Pays-Bas, d’autres en Westphalie, d’autres en Suisse, en Allemagne, en Livonie. Ce nom a été donné à toutes ces rivières, à cause de sa signification. Originairement il est Grec ; Αα, dans Hésichius, signifie Amas d’eau. D’Αα s’est fait Ααα, en ajoûtant un α, de même que de σπέζ s’est formé specus. De Ααα est venu le nom Latin aqua, d’où s’est formé en François d’abord aque, &


ensuite Aigue, qui nous restent encore l’un & l’autre dans quelques noms propres de lieux, comme Aigues, nom de plusieurs villes de Gascogne ; Aigues-belles, Aigues-caudes, Aigues-mortes, Aigues-perses, &c. De-là enfin est descendu le nom eau en usage aujourd’hui ; en retranchant le α, comme il avoit été ajoûté d’abord.

A A A Les Chymistes se servent de ce signe pour signifier, Amalgamer, Amalgamation, & Amalgame. Voy. Amalgamer.

A subst. C’est le nom d’une petite rivière de France, qui a sa source proche de Fontaines en Sologne, & qu’on appelle A parce qu’assez près de sa source, elle forme une petite Isse qui a la figure d’un A. On l’appelle aussi Connon & Baignon.

A A. subst. C’est le nom de plusieurs rivières. Il y a apparence que c’est le nom général ou appellatif, qu’on a fait nom particulier & propre ; car, selon la remarque d’Icquez, ea en vieux Saxon veut dire eau  ; & aa en langue Islandoise veut dire rivière.

A A, ou A A S. subst. autrement fontaine des Arquebuzades. C’est une source d’eau vive dans le Bearn, laquelle est excellente pour la guérison des coups de feu. Davity.

AAHUS. Aahusum. Ville de l’Évêché de Munster. Ce nom vient d’Aa, petite rivière de Westphalie, sur laquelle cette ville est située, & de Haus, qui en Allemand signifie maison. Cette ville apparemment a commencé par quelques maisons bâties sur l’Aa.

AAR, ou AHR. s. Aara, Abrinca. Rivière d’Allemagne, qui a sa source dans l’Eiffel, traverse une partie du Diocèse de Cologne & du Duché de Juliers, & se décharge dans le Rhin, près de Lintz. Maty, 1712.

AAR, Arula ou Arola & non pas Arosa, comme on a imprimé dans Maty 1712. Grande rivière qui traverse toute la Suisse, depuis les confins du Valais jusqu’à la Suabe. Elle a sa source proche de celle du Rhin, au mont de la Fourche. Id.

Ce nom pourroit être un ancien nom Celtique, qui viendroit de l’Hébreu נהר, Near, qui signifie fleuve. C’étoit assez la coutume des anciens peuples d’appeller leurs rivières simplement du nom de fleuve. Ainsi Nilus, le Nil, vient de נהל ; & souvent le Nil & l’Euphrate, dans l’Ecriture sont désignés par le nom appellatif נהל, near, fleuve.

Il y a aussi une île de Dannemarck dépendante de celle de Funen, qui porte le nom d’Aar, Corn.

AARBRER. v. n. Terme ancien qui n’est pas aujourd’hui en usage. Ce mot se trouve dans le Roman de Perceval, & veut dire se cabrer. Efferre se, erigere se, pectus arrigere.

AaRON. s. m. Aaron. Nom propre qu’il faut prononcer comme s’il n’y avoit qu’un A. C’étoit le frere de Moyse ; Il signifie Montagne, à ce que l’on croit communément, ou plutôt Montagnard. D’autres l’interprétent Enseignant, ou Concevant. Conception seroit mieux. C’est l’étymologie la plus vraisemblable.

AB. ABA.

AB. s. m. Cinquième mois des Hébreux, qui répond à notre mois de Juillet.

Ab, en Langue Syriaque, le dernier mois de l’Été. C’est le même nom & le même mois que celui dont il est parlé dans l’article précédent. Il ne faut pas confondre ce mois avec un autre nommé Abib, qui répond à notre mois de Mars. Celui-ci étoit un mois des anciens Hébreux, & se trouve dans l’Écriture, au lieu que Ab ne se trouve que dans le Thalmud & dans les Rabbins.

ABA. Aba ou Abæ ? C’est le nom d’une ville de la Phocide que les Abantes y bâtirent, & qu’ils nommerent du nom d’Abas leur Chef, sous la conduite duquel ils étoient sortis de Thrace. Quelques-uns disent que c’est cette Aba, & non pas Abée, qui fut ruinée par Xerxès. Je ne sçai sur quoi fondé M. Corneille l’appelle Abée.

Étienne le Géographe met encore une autre Aba dans la Carie, & Ptolomée, une autre dans l’Arabie, au 86e degré 30 minutes de longitude, & au 30e de latitude.

Étienne place encore une ville de ce nom dans l’Italie. Ptolomée la nomme Ἤβα par un changement ordinaire dans le dialecte Ionien, qui met l’η à la place de l’a long.

C’est aussi le nom d’une montagne d’Arménie, d’où sortent l’Euphrate & l’Araxe, & qui fait partie du Mont Taurus. Les Géorgiens l’appellent Caicol.

ABA, ou Anba, Pere, titre que les Églises Syriaques, Cophtes & Éthiopiennes donnent à leurs Évêques. Au reste, il faut dire Abba, & non pas Aba, & la preuve en est le synonime Anba ; car ceux qui savent le Syriaque n’ignorent pas que le nun n’est mis là qu’à la place d’un dagesch, ou de l’un des deux beth, BB.

ABACHER. s. m. & nom propre d’homme. Abbacyrus. Ce nom est moitié Syriac & moitié Grec, composé d’Aba, Pere, Abbé, & du nom propre Grec, & signifie l’Abbé Cyrus. On n’en fait qu’un mot. Abbacyrus, dont les Cophtes ont fait S. Abacher, & les Italiens, S. Appassara. Chastel. 5. Janv.

ABACO. s. m. Abacus. Ce mot se trouve dans Rouillard, pour signifier l’Arithmétique. Les Italiens disent aussi Abaco, pour exprimer la même chose. C’étoit une petite table polie, sur laquelle les Anciens traçoient des figures, ou des nombres. Elle servoit à apprendre les principes de l’Arithmétique. Ils l’appelloient Table de Pythagore.

Abaco chez les Italiens, & Abacus chez les Anglois, signifie aussi l’A, B, C, Abécé.

ABACOT. s. m. Ornement de tête que portoient anciennement les Rois d’Angleterre. Il avoit la forme de deux couronnes par en haut. Harris.

ABADA. s. masc. Animal farouche du pays de Benguela, dans la basse Ethiopie. Il ressemble à un cheval par la tête & par le crin. Il est un peu moins grand. Sa queue est pareille à celle d'un boeuf, excepté qu'elle est moins longue. Ses pieds sont fendus comme ceux du cerf, & plus gros. Il a deux cornes, l'une sur le front, & l'autre sur la nuque. Les Nègres tuent ces animaux à coups de flèche, pour en prendre la corne, dont ils font un remède.

ABADDON. s. m. C’est dans l’Apocalypse, c. 9. v. 11. le nom du Roi des Sauterelles. S. Jean explique lui-même ce qu’il signifie. Elles avoient pour Roi l’Ange de l’Abyme, qui s’appelle en Hébreu Abbadon, en Grec Appollyon (ἀπολλύων) & en Latin Exterminans. Tous ces mots signifient la même chose, chacun dans sa langue ; & Abaddon vient de אבד, Abad, perdre, exterminer.

ABADIR, ou ABADDIR ; car Priscien, qui nous a conservé ce nom, dit l’un & l’autre, & même ABDIR, selon la remarque de Vossius, De Theol. Gent. L. VI. C. 39. terme de Mythologie. C’est le nom d’une pierre que Saturne dévora. Car, soit que son frere Titanus ne lui eût cédé l’empire du monde, qu’à condition qu’il n’éleveroit point d’enfant mâle, soit que les destinées portassent qu’il seroit un jour détrôné par un de ses enfans, il les faisoit tous périr dès qu’ils étoient nés. Enfin Cybele, ou Ops sa femme le trompa, & lui fit avaler cette pierre, au lieu de l’enfant dont elle étoit accouchée. Vossius prétend que ce mot vient de Βαιθὶλ, Béthel ; car il faut remarquer que les Grecs appellent Βαίσυλος la pierre que Saturne dévora, au lieu de l’enfant que Rhée avoit mis au monde. Or on sait d’où vient ce mot Béthel, & ce qu’en dit Moyse dans la Genèse, XXVIII. 10. & suiv. Jacob allant en Mésopotamie, s’arrêta un jour près de Luza, ville des Chananéens, pour y reposer & pour y passer la nuit. Pendant son sommeil, il vit en songe l’échelle mystérieuse, & le lendemain comprenant qu’il étoit dans un lieu saint, il prit la pierre qui lui avoit servi d’oreiller, & l’érigea en monument, en y répandant de l’huile, & appella la ville voisine Béthel, c’est-à-dire, Maison de Dieu. Vossius, après avoir dit que cette pierre avoit été en si grande vénération chez les Payens, que quelques-uns lui avoient rendu les honneurs divins : ce qui fit que ce lieu qui s’appelloit Béthel auparavant, fut nommé depuis Béthave, Maison de mensonge, par les vrais Israëlites, qui eurent ce culte idolâtrique en horreur : Vossius, dis-je, observe que la connoissance confuse que les Payens eurent de cette pierre & de l’histoire de Jacob, leur fit dire que c’étoit cette pierre, que Saturne avoit dévorée au lieu de Jupiter, & ils la nommerent Βαίτυλος, du mot Hébreu Béthel. Puis, ajoutant un A au commencement du mot, & changeant L en R, ils ont fait Abadir. Il falloit ajouter, & changeant encore le th en d.

Tout cela n’est pas fort évident, & paroît bien forcé : ce n’est rien cependant en comparaison de la seconde étymologie. Toute cette fable de Saturne renferme, dit-on, des mystères qui se découvrent par le moyen de la langue Phénicienne, qui étoit alors en usage. En Phénicien Aben, en mettant un Aleph devant ben, comme font les Arabes, signifie également un fils & une pierre. Le mot Achal, dans les langues orientales, signifie tuer & manger : de sorte que pour dire que Saturne tuoit les enfans que Rhée lui faisoit remettre entre les mains, on a dit qu’il mangeoit des pierres. On a appellé ces prétendues pierres Abaddir : ce qui est un mot formé de ces deux, Aben-dir, qui signifient l’enfant d’un autre ; car dir peut être la même chose que zar, c’est-à-dire, alienus, parce que le daleth & le zaïn se changent facilement, & que l’on n’a aucun égard aux voyelles dans les étymologies orientales. En vérité il faut avoir l'estomac aussi bon que Saturne pourb digérer toutes ces choses. Comment s'ensuit-il que parceque les Arabes disent Ibu pour fils, les Phéniciens ont dit Aben ? Dans quelle langue orientale Achal signifie-t-il tuer ? Comment prouve-t-on que ceux qui ont les premiers inventé cette fable, parloient Phénicien ? Est-ce Cadmus & ses compagnons, qui l’ont apportée en Gréce ? Mais quel est ce Saturne qui tuoit tous ses enfans, & dont ces Phéniciens raconterent les aventures en Gréce ? Comment s’ensuit-il enfin que, parce que le ד & le ז se changent quelquefois en Chaldéen, & dans des siècles bien postérieurs, ils se soient changez de même dès le commencement en Phénicien ? On ajoute, les Grecs nomment cette pierre Βαίτυλος : ce mot vient de batal, ou batil, comme écrivent les Arabes, qui veut dire faux & méprisé : ce qui convient fort-bien, dit-on, avec l’histoire que l’on vient de rapporter, puisque les enfans que Saturne faisoit mourir, n’étoient pas de Rhée, mais apparemment de quelque esclave. Tout cela convient très-mal avec l'hisoire qu'on vient de rap-


porter : car, selon cette histoire, c'étoit les enfans même de Rhée que Saturne mangeoit. Enfin batal, dans le sens qu’on lui donne, est purement Arabe, il n’est point Hébreu : grand préjugé qu’il n’étoit point non plus Phénicien. Quel mélange monstrueux de prétendu Phénicien, de Chaldéen, d’Arabe !

Bochart, dans son Chanaan, L. II. C. 2. nous fournit encore une autre étymologie. Il dit que Abaddir est formé du Phénicien aben, pierre, & dir, sphérique ou rond. Il tire cette dernière signification non-seulement de l’Arabe, mais encore de l’Hébreu, où דור, dur, ou plutôt dour, signifie pila, une balle, & דר, dor, margarita, une perle, & par conséquent un corps rond. Il montre que ce nom convient à la pierre Βαίτυλος, ou abaddir, parce que Damascius & Pline nous apprennent qu’elle étoit ronde. Il faut louer les efforts de tous ces Savans, pour nous éclaircir une antiquité si reculée, sans se livrer aveuglément à toutes leurs opinions. Je m'étonne que personne n'ait dit que Abaddir venoit de abad perdre, & dour habitation, demeure. Car cette pierre fut cause qu'il perdit le Ciel, son séjour & sa demeure.

Priscien rapporte qu’Abaddir étoit aussi le nom d’un Dieu. Isidore dans ses gloses, & Papias témoignent la même chose : Et S. Augustin, écrivant à Maxime de Madaure, dit que les Carthaginois avoient des Dieux nommés Abadirs. Il semble que ce nom n’étoit pas un nom propre, mais un nom appellatif qu’on donnoit aux Dieux plus grands & plus considérables ; car Ab-addir sont deux noms purement Hébreux & Phéniciens, signifiant Pere magnifique. C’est ainsi que les Grecs ont distingué les Dieux & les Démons, δαίμονες ; & les Romains, Dii majorum gentium, & Dii minorum gentium.

ABAEUZ. s. m. & adj. Terme de Coutume. Biens Abaeuz. Bona vacantia. Il en est parlé dans l’ancienne coutume du Poitou. Ce sont, dit Ragueau, des biens vacans, ou les biens de ceux qui vont de vie à trépassement, & ne délaissent aucuns parens ou lignagers qui leur doivent ou veuillent succéder ; auquel cas lesdits biens appartiennent au Bas-Justicier, en la Seigneurie duquel lesdits biens étoient au temps de son décès, si le défunt n’avoit testamenté, ou autrement ordonné de ses biens.

ABAJOUR, s. m. Terme d'Architecture, Spiraculum, espèce de fenêtre en forme de grand soupirail, dont l'embrasement de l'appui est en talus, pour recevoir le jour d'en haut. Il sert à éclairer les offices & les étages souterrains. Les Marchands ont d'ordinaire un abajour dans leurs magazins ; la lumière sombre qui entre par là efface moins le lustre de leurs étoffes. On appelle aussi abajour la fermeture en glacis d'un vitrail d'Eglise ou de dôme, qui se fait pour en raccorder ou réunir la décoration intérieure & extérieure.

Ce mot est composé du verbe abattre & du nom jour, & signifie une chose qui abat, c'est-à-dire, qui diminue, qui affoiblit le jour, ou la lumière, ou qui le fait descendre du haut en bas. On fait aussi des abajours en appliquant aux fenêtres ordinaires des planches de bois, qui joignant la fenêtre & la fermant par en bas & s'en éloignant par en haut, font que le jour n'entre que de ce côté là.

Abajour. s. m. Terme de Botanique. Spiraculum. Les Botanistes se servent de ce terme d'Architecture, pour exprimer certaines ouvertures qui sont placées sous le chapiteau du fruit de quelques espèces de pavots. Tournef. Elem. Bot.

ABAISER, v. a. Vieux mot qui signifie Appaiser. Sedare, componere.

 Mais ne pot souffrir tel desroi,
Pallas qui la noise abaisa.

ABAISSE. s. m. terme de Pâtissier. C’est la pâte qui fait le dessous d’une pièce de pâtisserie.

ABAISSEMENT. s. m. Diminution, retranchement de hauteur. Depressio. L’abaissement de ce mur, qui ôtoit la vûe à cette maison, l’a bien égayée.

Abaissement, se dit figurément en choses morales, pour humiliation, diminution de crédit & de grandeur ; diminution de mérite, ou de réputation ; état d’avilissement & de misère. Demissio, submissio. L’abaissement devant Dieu est le plus nécessaire des devoirs du Chrétien. Cette pieuse princesse travailloit à humilier sa grandeur par des abaissemens volontaires. Flech. On approuve tout ce que disent les Grands par un abaissement extérieur de l’esprit, qui plie sous le faix de leur grandeur. Port-R. Les ambitieux veulent exciter des mouvemens de terreur, de respect & d’abaissement sous leur grandeur. Port-R. Il déchiroit la réputation de ces grands hommes, comme si leur abaissement contribuoit à sa gloire. Ablanc. Jesus-Christ a paru sur la terre dans dans un profond abaissement. Ce triste abaissement convient à ma fortune. Racine.

ABAISSER. verb. actif. Faire descendre en bas. ou diminuer de la hauteur. Deprimere. Abaissezr les voiles, Abaisser les fumées du vin. Abaisser ce mur. Abaisser ce luth d'un ton, d'un demi-ton. Abaisser la voix. Nicod.

Abaisser, signifie aussi, Diminuer le prix. Minuere. Le bon ordre de la police a fait abaisser le prix du blé ; c’est-à-dire, qu’il est diminué. Ce mot en ce sens n’est pas du bel usage ; il faut dire rabaisser. Voyez Rabaisser.

On s’en sert figurément dans le même sens. L’envie abaisse par ses discours les vertus qu’elle ne peut imiter. S. Evr. Abaisser la majesté du Prince. L’usage, comme la fortune, chacun dans leur jurisdiction, éleve ou abaisse qui bon lui semble. Vaug. Les grands noms abaissent, au lieu d’élever ceux qui ne savent pas les soutenir. Rochef.

Abaisser, signifie aussi en morale, Ravaler l’orgueil de quelqu’un, le mortifier. Abjicere, reprimere, contundere. Les Romains se vantoient d’abaisser les superbes, & de pardonner aux humbles. S. Evr. C’est ce que Virgile fait dire par Anchise dans le 6e Livre de l’Enéide.

 
Tu regere imperio populos, Romane, memento…
Parcere subjectis, & debellare superbos.

Abaisser l’orgueil de Carthage. Vaug. Il faut abaisser les esprits hautains. S. Evr. La crainte trouble & abaisse l’esprit. M. Scud. c’est-à-dire, qu’elle le relache & l’avilit.

En termes de fauconnerie on dit, Abaisser l'oiseau, lors qu'ayant trop d'embonpoint, on lui ôte quelque chose de son pât ordinaire, pour le mettre en état de bien voler.

Abaisser, en termes de Jardinage, signifie couper une branche près du tronc.

Abaisser, se dit aussi avec le pronom personnel, & signifie alors s'humilier, se soumettre, se ravaler. Abjicere se. Il faut s' abaisser devant la Majesté divine. S' abaisser à des choses indignes. S’abaisser jusqu'aux plus lâches complaisances. L'humilité n'est souvent qu'un artifice de l'orgueil, qui ne s’abaisse que pour s'élever. Rochef. On le dit encore par respect d'une personne éminente en dignité, lorsqu'elle semble rabattre de sa grandeur, en descendant jusqu'à des personnes fort inférieures. Le Prince s'est abaissé jusqu'à moi, en prenant soin de ma fortune. P. de Cl. Les Grands ne s'élèvent jamais plus haut que lorsqu'ils s'abaissent, dit Costar, en écrivant à Madame Servien. Il avoit tiré ce passage du Panégyrique de Pline : Scilicet qui verè maximi sunt, hoc uno modo possunt crescere, si seipsi submittant, securi magnitudinis suae. De Roch. Il signifie aussi la complaisance, ou l'adresse par laquelle on se conforme, & on se proportionne à la compréhension foible & bornée de ceux à qui on parle. Un Prédicateur habile sait s’abaisser à la portée de ses auditeurs. C'est quelquefois un artifice de l'orgueil de s’abaisser avec excès, pour s'attirer des louanges. M. Scud. Pline dit en parlant de la bonté de Trajan, qu'il se familiarisoit avec ceux qui l'approchoient : Celui qui tient la première place n'a qu'une voie pour s'élever, c'est de s’abaisser lui-même ; parce que les Grands n'ont rien moins à craindre que de se ravaler en s’abaissant de la sorte. Bouh.

Abaisser, avec le pronom personnel, veut dire quelquefois s’affaisser Subsidere. La terre s'est affaissée : ou décroître. La riviére s’abaisse ; le vent s'est abaissé.

Abaissé, ée, participe passif. & adjectif. Depressus.

Abaissé, en termes de Blason, se dit du vol des aigles, & du vol en général des oiseaux, dont la représentation ordinaire est d'être ouvert & étendu, en sorte que le bout de leurs ailes tende vers les angles ou le chef de l'Ecu : mais lorsque ce bout est en bas, & vers la pointe de l'Ecu, ou que les ailes sont pliées, on l'appelle Vol abaissé.

On dit aussi, un chevron, un pal abaissé, une bande abaissée, quand la pointe finit au cœur de l'Ecu, ou au dessous, & ne monte pas plus haut. On dit aussi qu'une pièce est abaissée, lors qu'elle est au-dessous de sa situation ordinaire, comme le chef, la fasce, &c. Et ainsi les Commandeurs de Malte qui ont des chefs dans leurs Armoiries, sont obligés de les abaisser sous celui de la Religion.

ABAISSEUR. adj. m. est un épithète que les Médecins donnent au second muscle des yeux, qui les fait mouvoir en bas, & fait regarder la terre. On l’appelle aussi l’Humble, humilis. Dionis.

ABALOURDIR. v. a. Vieux mot, & hors d’usage, qui signifioit autrefois, Abrutir, rendre stupide. Hebetem reddere. Il se trouve dans plusieurs Coutumes.

ABANA, s. f. Abana. 4° Reg. v. 12. Riviere de Syrie, qui prend sa source dans le Liban, arrose les murs de Damas du côté du Midi & de l'occident, & va se jetter dans la mer de Syrie. A l'en-


droit de l'Ecriture que j'ai cité, elle est appellée Rivière de Damas, aussi-bien que le Pharphar. Au reste, quoique le texte Hébreu porte אגגת, Abana, aussi-bien que la Vulgate, cependant le Keri, ou Variante, Porte אסגת, Amana, & les Septante l'ont ainsi écrit, Άμαρά : ce que le P. Montfaucon n'a point remarqué.

ABANDON, s. m. Mépris, délaissement de quelque chose. Derelictio, destitutio. Neglectus rei alicujus. Il n'est point du bel usage. On ne le trouve guère que dans Moliere, lequel dit, en parlant des coquettes qui renoncent par nécessité au monde qui les quitte :

Dans un tel abandon leur sombre inquiétude.
Ne voit d'autre recours que le métier de Prude.

Il n'est supportable en ce sens qu'en termes de pratique. Le débiteur a fait l’abandon de tout son bien à ses créanciers. Abandonnement vaux mieux.

Les Mystiques ont nommé abandon, la sainte indifférence d'une ame désintéressée, qui s'abandonne totalement & sans réserve à Dieu. Cet abandon n'est que l'abnégation ou renoncement de soi-même Fenel. Les Quiétistes ont abusé de ce terme dans un sens impie & très justement condamné. Tout bon Mystique est toujours bon Chrétien, & par conséquent son abandon ne va jamais jusqu'à l'indifférence pour son salut, ni au mépris des bonnes œuvres, ni à la négligence dans le service de Dieu, &c. Les excès sont détestables, & bien éloignés du louable abandon que les saints Mystiques ont enseigné & pratiqué.

Abandon, se dit d'ordinaire adverbialement. Il a laissé sa maison à l’abandon, au pillage. Direptioni permittere, dare. On a dégarni la frontière, on l’a laissée à l’abandon. On s'en sert peu, excepté dans le discours familier : mais il n’est pas assez noble pour le style élevé. Du Cange dérive ce mot de abandum & abandonum, qui se trouvent en plusieurs endroits de la basse Latinité, disant que bandum se prenoit souvent pour arbitrium, pro re de relicta ad arbitrium primi occupantis. Pâquier le fait venir de ces trois mots à ban donner ; c'est-à-dire, exposer une chose à la discrétion du public, & la laisser à quiconque voudra s'en emparer.

ABANDONNEMENT, s. m. Délaissement, cession de biens, de terres, &c. Desertio, derelictio. L'héritier bénéficiaire est déchargé envers les créanciers par l’abandonnement des biens de la succession. G. G. L’abandonnement d'héritages n'est pas semblable au déguerpissement : car l’abandonnement d'héritages se fait par le tiers détenteur assigné en déclaration d'hypothèque, pour s'exempter de payer la dette à laquelle l'immeuble qu'il possède est hypothéqué. Le déguerpissement au contraire ne se doit faire par le détenteur que lorsqu'il ne veut point reconnoître le cens, ou passer titre nouveau d'une rente foncière, & d'autres charges réelles de pareille nature. Voyez Loyseau, de la Distinction des Rentes, Liv. I. L'abandonnement de biens rend un homme quitte envers ses créanciers, sans qu'ils puissent rien prétendre aux biens qu'il pourroit acquérir dans la suite. Il signifie encore l'état d'une personne dont le monde s'éloigne. Dans la désertion, & l’abandonnement général de ses amis, il se livre tout entier aux chagrins & aux réflexions de la solitude. S. Evr.

Il se met aussi pour résignation, vertu par laquelle nous nous remettons de tout entre les mains & à la conduite de Dieu. A moins d'un abandonnement entier dans la main de Dieu, la vie se passe dans le mécontentement & dans l'amertume, Ab. d. l. Tr.

Il signifie, Débauche, prostitution, quand il est mis sans régime. Le pécheur est dans un grand abandonnement, lors qu'il ne sent plus de remords.

Abandonnement est aussi un contrat maritime qui se fait lors qu'un Marchand, ou autre particulier, à qui appartiennent des marchandises chargées sur un vaisseau, les abandonne au profit de l'assureur.

ABANDONNER, verb. act. Laisser à l'abandon. Derelinquere, deserere. Dieu n'abandonne jamais les siens au besoin. On a abandonné cette ville au pillage. Il a abandonne le soin de son honneur. Dans les plaisirs on abandonne son cœur & son esprit, on se découvre tout entier. P. de Cl. c'est-à-dire, qu'on s'y montre avec moins de précaution, & c'est là qu'on connoît les mœurs & les inclinations des gens. Le mérite ne sert de rien quand il est abandonné de la fortune. [[sc|B. Rab.}} C'est le génie de l'erreur, qu'aussi-tôt qu'elle se sent pressée, elle reprend ce qu'elle avoit abandonné. Péliss.

Il signifie encore livrer en proie. La ville fut abandonnée à la fureur du Soldat. Elle n'ose abandonner son cœur à l'amour. M. Scud.

Abandonner au bras séculier, c'est Renvoyer un Ecclésiastique devant des Juges laiques, pour donner une Sentence de condamnation à peine afflictive sur un cas privilégié.

On le dit aussi de l'Inquisition. Lorsqu'elle a prononcé sur le crime d'hérésie, elle livre les coupables au bras séculier, parce que l'Eglise n'ayant point la puissance temporelle pour infliger la peine de mort, elle implore le secours du Juge temporel, qui ne manque point d'exécuter les Arrêts du saint Office. C'est ce qu'on appelle abandonner au bras séculier.

On l'employe avec le pronom personnel pour exprimer un homme qui est entraîné par ses passions, qui en est devenu l'esclave, qui s'y prostitue absolument. Tradere se, committere se. Quand les gens austères viennent à goûter les voluptés, alors la nature lasse des peines, s’abandonne aux premiers plaisirs qu'elle rencontre. S. Evr. Il s’abandonna à la tristesse & à son désespoir. Il s'est abandonné à la colère & à ses désirs. On dit aussi s’abandonner à la Providence, s’abandonner à la fortune, pour dire se confier à la Providence, à la fortune, & attendre tout de Dieu, ou du hazard & du bonheur. S’abandonner à la joie ; c'est-à-dire, en goûter tout le contentement, & en ressentir tous les plaisirs. S’abandonner à l'oisiveté ; c'est-à-dire, s'éloigner absolument de toutes les affaires, sans vouloir s'occuper d'aucun des exercices honnêtes de la vie. Il faut s’abandonner à son feu, & ne rien refuser de ce que l'imagination présente. Bouh. Il se trouvoit malheureux d'être abandonné à lui-même, & à ses propres pensées, sans avoir quelqu'un qui pût le plaindre, & lui donner de la force. P. de Cl. Il est plus sûr de s'arrêter à l'autorité de l'Église, que de s’abandonner aux foibles efforts de notre misérable raison. Nicol.

Abandonner, signifie encore, Quitter, jetter là. Abjicere. Il abandonna ses armes.

Abandonner, signifie encore, Quitter un lieu, en sortir. Deserere. Il a abandonné le Pays. On lui fit abandonner la Ville.

Abandonner, signifie encore, Laisser, donner. Dans une Traduction en Prose, où l'on abandonne tous les termes de la Langue au Traducteur, il demeure souvent au-dessous de l'Original. S. Evr. Je vous abandonne cette affaire, je vous en laisse le maître. Je vous abandonne à vous même & à votre propre conduite.

Abandonner, signifie encore, Exposer, commettre à. Abandonner quelqu'un à la haine publique. S’abandonner au danger de perdre la vie pour la Religion.

Abandonner, signifie aussi simplement, Quitter, laisser, renoncer à quelque profession ou à quelque personne. Abandonner une entreprise. Son crédit & sa réputation l'ont abandonné. Les plus sages ne sont pas toujours maîtres d'eux-mêmes, & il y a des momens où leur discrétion les abandonne, c'est-à-dire, qu'elle les quitte, ensorte qu'ils se laissent aller à l'impatience de parler. Ce Marchand a abandonné le commerce. Ce Magistrat a abandonné les affaires pour vivre dans la retraite. Les personnes vaines abandonnent aux ames communes le mérite d'une vie suivie & commune. La Bruy.

Mainte veuve souvent fait la déchevelée,
Qui n'abandonne pas le soin du demeurant. La Font.

Dans ce sens il se dit de la résignation que nous faisons à Dieu de nous-mêmes & de tout ce qui nous touche. Il faut s’abandonner la Providence, à la conduite, à la bonté de Dieu. Il abandonne tout à la Providence. Il a abandonné sa vie, son honneur, entre les mains de Dieu. On dit en termes de Fauconnerie, Abandonner l'oiseau ; pour dire, le mettre libre en campagne, ou le congédier tout-à fait, & s'en défaire entierement.

On dit proverbialement, N’abandonnez pas les étriers ; pour dire, servez-vous bien des avantages que vous avez, ne les quittez point. Utere fortuna.

Abandonné, ée. part. pass. & adject. Derelictus, destitutus, permissus. Le mérite ne sert de rien quand il est abandonné de la fortune. B. Rab. Biens abandonnés. L'amitié généreuse court aux personnes abandonnées, pour essuyer leurs larmes. M. Esp. Il faut que vous soyez les plus abandonnés calomniateurs qui furent jamais. Pasch. En ce sens, il signifie, des gens déterminés, & qui ne gardent aucunes mesures pour noircir la réputation d'autrui.

On dit absolument au subst. C'est un abandonné ; pour dire, un homme perdu & débauché, qui ne donne point d'espérance de conversion. Corruptus, depravatus. On dit aussi une abandonnée ; pour dire une fille prostituée. Je ne veux point brûler pour une fille abandonnée. Mol.

On dit aussi Abandonné des Médecins ; pour dire, que la guérison de quelqu'un est désespérée. Un homme abandonné, signifie un homme sans appui & sans secours. Abandonné à son sens réprouvé. C'est une expression de l'Ecriture, pour désigner un homme qu'on laisse à ses égaremens, & à la perversité de son cœur. On ne doit pas attendre des lumières bien pures, de ceux


que Dieu a abandonnés aux ténèbres inséparables des grands crimes. Nicol. On dit aussi, qu'une cause est abandonnée, pour dire, qu'elle est déplorable & insoutenable.

ABANTES. s. m. & plur. Abantes., peuples de Thrace, qui passerent en Gréce, & y bâtirent une ville qu’ils nommerent Abée, dont nous avons parlé. Xerxès l’ayant ruinée, ils se retirerent dans l’île de Négrepont, qu’ils nommerent Abantide. Ils ne laissoient croître leurs cheveux que par derrière, de peur que leurs ennemis ne pussent les prendre par devant, & les terrasser. Ils tenoient, dit-on, cette coutume des Curétes, qui s’étoient établis avant eux dans la même île. Boch. Chanaan, L. I. C. XIII. prétend qu’Abantes & Eubéen signifie la même chose ; l'un en Grec & l'autre en Phénicien. Eubéens en Grec, signifie celui qui nourrit & engraisse des bœufs, de נ βόζ & Abas, אכם, en Hébreu, signifie engraisser. Il ne faut point confondre les Abantes avec les Abéates. Voyez ce mot.

ABANTÉENS. Abantæi. Les peuples d’Argos sont ainsi appellés dans Ovide, Met. XV. v. 164. du nom de leur Roy Abas.

ABANTIDE. subst. fem. Abantis. C'est le Négrepont. Voyez Abantes. Il semble qu'en François il faut dire Abantide, & non Abantis, comme fait Maty. Car les noms Latins & Grecs en is, dont le génitif est en idis, nous les avons terminés en ide, les formant du génitif. Ainsi de Colchis, nous avons fait Colchide, de Propontis, Propontide, de Mareotis, Maréotide, &c. Aussi, si nous n'avions que l'autorité de Maty, nous douterions moins ; mais M. Corneille met Abantide, ou Abantis. Après tout, cela ne fait point encore l'usage, & lui-même, dans le même endroit, a dit Thesprotide de Thesprotis.

On appelle aussi Abantide un pays de l'Épire, ou les Abantes furent jettés, aussi-bien que les Locriens, après la prise de Troye, & où ils s'établirent. Voyez Pausanias.

ABAQUE s. m. Abacus. Terme d’Architecture. C’est la partie supérieure, ou le couronnement du chapiteau de la colonne. Il est quarré au Toscan, au Dorique, & à l’Ionique antique, & échancré sur ses faces aux chapiteaux Corinthien & Composite. Dans ces deux ordres, dit Harris, ses angles s’appellent cornes, le milieu s’appelle balai, & la courbure s’appelle arc, & elle a communément une rose en sculpture au milieu. Les ouvriers, dit Mauclerc, appellent aussi Abaque un ornement Gothique, qui a un filet ou chapelet, lequel est la moitié de la largeur de l’ornement, & que l’on nomme le filet ou chapelet de l’abaque. Harris. Dans l’ordre Corinthien l’abaque est la septième partie de tout le chapiteau. Id. Andrea Palladio appelle Abaque la plinthe qui est autour de l’ove, ou quart de rond appellé Echine. Il sert comme de couvercle à la corbeille ou panier de fleurs qu’elle représente. On l’appelle autrement Tailloir, parce qu’étant quarré, il ressemble aux assiettes de bois, qu’on nomme Tailloirs. Il se met en plusieurs sortes d’endroits. Ce mot vient du Grec ἄϐαξ, qui signifie Buffet, crédence ou table. Étienne Guichard remonte plus haut, & tire Abacus & ἄϐαξ de l’Hébreu אכך, extolli, elevari, être élevé : de sorte que abaque signifie proprement une chose élevée pour servir de siége, & répositoire de diverses choses : ou bien de אבף terre, poussière bien menue, parce que l’abaque étoit une table où l’on étendoit de la poussière bien menue, sur laquelle les Mathématiciens traçoient leurs figures.

ABARE. s. m. Abaricus. Nom de peuple. Voyez Avare. M. de Cordemoy & le P. Daniel écrivent Abares. C’étoient les restes de la nation des Huns. Sigebert ayant appris les courses du Roi des Abares, alla au-devant de lui dans la Thuringe. La seule figure de ces Huns avoit de quoi épouvanter des gens moins intrépides que les François. Ils étoient pour la plûpart d’une taille qui approchoit de la gigantesque, d’un regard farouche, & d’une laideur à faire peur. Ils avoient de grands cheveux rejettés sur les épaules, séparés avec des cordons & par tresses, qui rendoient leurs têtes assez semblables à celles de ces Furies qu’on nous dépeint toutes hérissées de serpens. P. Dan.

ABAREMO-TEMO. s. m. Arbre du Brésil. Il est d’une hauteur médiocre ; il croît sur les montagnes ; ses feuilles sont d’un vert triste & petites ; il jette des gousses d’un rouge noirâtre, courbées en différentes manières. Son écorce est couleur de cendre ; le bois au-dedans est d’un rouge foncé. On attribue à ses feuilles des qualités astringentes. Son écorce, qui est amère, quand on la réduit en poudre, ou qu’on la fait bouillir, sert à faire des fomentations, qui guérissent les ulcères invétérés, & même les cancers. Pisor.

ABARIM. s. m. Mons ou Montes Abarim. Vulg. Montagne de l’Arabie, à l’orient du Jourdain, vis-à-vis de Jéricho, dans le pays des Moabites. C’est l’avant dernière station des Israëlites dans le désert, & le lieu d’où Moyse vit la Terre-promise. {Nombres XXVII. & où il mourut. Deut. XXXII. Une de ces montagnes s’appelle Nébo, & l’autre Phasga, ou Phisga. Montez sur cette montagne d’Abarim, & considérez de-là la terre que je dois donner aux enfans d’Israël. Sacy. Nomb. XXVII. 12.

Ce nom est purement Hébreu, & vient du Verbe עבר, abhar, passer ; d’où se fait עבר, ebher, passage, & au plurier עברים, Abharim, les passages. A la manière dont les Septante ont traduit au Livre des Nomb. Ch. XXVII. v. 12. Ἁνάβηθι εἰς τὸ ὄρος τὸ ἐν τῷ πέραν το‍υ ὄρο‍υς ναβάν ; ou comme d’autres exemplaires portent : ἐν τῷ πέραν το‍ῦ Ἰορδάνο‍ῦ ; il semble que les Interprètes aient crû que ce nom avoit été donné à ces montagnes, ou parce qu’elles étoient au-delà de la montagne Nébo, ou parce qu’elles étoient au-delà du Jourdain. Ni l’un ni l’autre ne paroît vrai. Le premier sur-tout ne paroît pas soutenable, puisque Nébo, qu’ils appellent Nαβαν, ou Ναβάο‍υ, étoit une de ces montagnes. Maty prétend qu’elles ont eu ce nom de ce que les Israëlites allant prendre possession de la Terre-promise, passerent par ces montagnes ; mais il semble certain qu’elles ont eu ce nom avant le passage des Israëlites. La véritable raison de cette dénomination, si je puis parler ainsi, est que ces montagnes étoient vis-à-vis d’un gué du Jourdain, & que dans les cols de ces montagnes, étoit le grand chemin qui y aboutissoit, & par lequel on passoit de l’Orient dans la terre de Chanaan. Il est encore moins raisonnable de chercher dans le Syriac une étymologie à ce nom, & de dire que dans cette langue il signifie froment : car outre que c’est en Hébreu & non en Syriac, que ces montagnes sont nommées Abarim, c’est que froment en Syriac n’est point abhar ni abher, mais ועברא, abhourro, qui assurément n’auroit point au plurier Abarim.

ABARIME, ou ABARIMON. s. Abarimon. Grande vallée que forme le mont Imaüs dans la Scythie. Pline. L. II. C. 2.

ABARO. Abarum. Bourg, ou petite ville de Syrie, située dans l’anti-Liban, apparemment dans un col ou passage de cette montagne ; car c’est la signification de ce nom en Syriac & en Arabe. Voyez ce que nous avons dit sur Abarim.

ABASSE, ou ABASCE. s. m. & f. Abassus, Abascius. Habitant de l’Abassie. Les esclaves Abasses sont recherchés en Turquie, à cause de leur industrie & de leur beauté. Les Abasses enferment leurs morts dans un tronc d’arbre creusé, dont ils leur font une bière, qu’ils attachent ensuite aux plus hautes branches d’un grand Arbre.

ABASSI, ou ABASSIS. subst. m. C'est une monnoie d’argent qui est ronde, & qui a cours en Perse & en Orient, qui vaut un peu plus de dix-huit sous six deniers. Il faudroit écrire Abbassi, parce que ce mot vient d’Abbas, nom de deux Rois de Perse, au nom desquels cette monnoie a été frappée. En leur montrant un Abassi, qui est une monnoie d’argent de la valeur de deux réales de Castille, ils firent espérer une récompense à ceux qui leur voudroient servir de guide. Wicqefort.

ABASSIE, ABASSINIE, ABASSINS. Voyez Abissinie.

ABASSIE. s. f. Abassa. Pays de la Géorgie prise en général. Il a la Mingrélie au levant, la Circassie noire au nord & au couchant, la Mer-noire au midi. Quelques Géographes la confondent avec l’Avogasie ; d’autres les distinguent & mettent l’Abassie au levant, & l’Avogasie au couchant.

ABASTER, nom d'un des trois chevaux qui tirent le char de Pluton, selon Bocace : il signifie noir. Le second s'appelle Metheus, obscur, & le troisième Nonius, tiède.

ABATAGE. s. m. Cæsura, cæsuræ sumptus, impensæ, signifie entre les Marchands de bois, la peine & les frais pour abattre les bois qui sont sur pied. C’est à l’acheteur à payer l’abatage.

ABATANT. s. m. Terme de Marchand de draps : espèce de dessus de table qu’on éleve au fond d’une boutique & à chaque bout des magasins, & qui s’éleve ou s’abat, selon le jour que l’on veut donner au lieu où l’on vend la marchandise.

ABATARDIR, v. a. Depravare, corrumpere. Corrompre, gâter, altérer la nature de quelque chose, la faire déchoir de son premier état, la faire dégénérer. Il ne se dit qu’au figuré. La misère & l’esclavage ont abâtardi le courage des Grecs. La trop grande avidité des richesses a abâtardi les mœurs.

Il ne se dit guère qu'avec le pronom personnel, & il signifie, Dégénérer, s’avilir, se corrompre. Degenerare, depravari. Toutes les bonnes choses s’abâtardissent avec le temps. Les plantes d’Orient qu’on apporte en Europe s’abâtardissent, & perdent beaucoup de leur bonté. Cette maison s’est abâtardie dans l’oisiveté ; elle ne produit plus de grands hommes. La vertu Romaine s’abâtardit si fort, qu’elle ne put résister à la force des Barbares.

Abatardi, ie. part. pass. & adj. Corruptus, vitiatus.

ABATARDISSEMENT. s. m. diminution de valeur, de mérite, de bonnes qualités. Corruptio, depravatio. Les délices d’un pays causent l’abâtardissement du courage des peuples. Ils sont tombés dans un honteux abâtardissement. Nic.

ABATÉE. En termes de Marine se dit du mouvement d'un Vais-


seau en pane, qui arrive de lui-même jusqu'à un certain point, après quoi il revient au vent.

ABATEIS. Vieux mot qui signifioit autrefois Forêt, Sylva. Il est hors d’usage.

ABATEMENT. s. m. Foiblesse, manque de force. Defectio virium. Ce malade est dans un grand abatement ; les forces lui manquent. Il n'est guère en usage au propre.

Abatement, se dit figurément en Morale. Infractio animi. Cet homme est dans un grand abatement d'esprit depuis le renversement de sa fortune.

En termes de Blason on appelle en Angleterre abatement, ou abatement d’honneur, une marque accidentelle ajoutée à l’Ecu, pour faire connoître une diminution de dignité, ou une marque d’honneur supprimée dans l’Ecu, en punition de quelque faute ou de quelque action diffammante. Cela se fait, ou en ajoutant quelque marque de diminution, ou en renversant tout l’Ecu. Harris.

ABATEUR. s. m. Qui abat, qui fait tomber. Eversor. Ce Bucheron est un grand abatteur de bois. Acad. Fr. Ce qui se dit encore dans le figuré & populairement de celui qui vante ses prouesses, ou qui se glorifie de faire beaucoup de choses au-dessus de ses forces. Cet homme est un grand abatteur de bois, ou de quilles..

Les vents d'automne sont de grands abatteurs de fruits. La Quint.

ABATIS. s. m. Démolition, renversement, ruine. Eversio, demolitio. Il y a eu un grand abattis de maisons par le tremblement de terre. Il y a plusieurs abattis de pierres dans cette carrière. Les carriers appellent ainsi la pierre qu'ils ont détachée, soit celle qui est bonne pour bâtir, soit celle de rebut. Il fut fait un grand abattis de bois en cette forêt par la tempête. Dejectus arborum.

Abatis, signifie, en termes de Vénerie, le chemin que se font les jeunes loups, lorsqu’en allant souvent au lieu où ils ont été nourris, ils abattent l’herbe. Luporum trames, vestigia.

Abatis, se dit aussi d'une grande tuerie de bêtes. Cædes pecorum.. Ce Chasseur a fait un grand abattis de gibier. Ce Boucher fait un grand abattis de bestiaux tous les ans. On dit aussi en cuisine, faire des potages d’abattis d'agneau, d’abattis de poulets d'Inde, &c. pour dire qu'on les fait avec des bouts d'ailes, foies, & autres menues parties & issues de ces volailles. Les Bouchers appellent abattis, les cuirs, graisses, tripes, & autres menues choses des bêtes qu'ils ont tuées.

Les Réglemens de Police portent, que les Tueries, ou Abattis des Bouchers seront hors les villes. De la Marre. En cet endroit, il semble signifier le lieu où un Boucher tue ses bestiaux.

ABATOS. Abatos. Île de l’Égypte, dans le Palus de Memphis. On y conservoit le sépulchre d’Osiris ; & Lucain dit, L. X. qu’elle étoit vénérable par son antiquité ; le lin & le papyrus y croissent. Ce nom signifie inaccessible, & vient de l’α privatif, & de βαίνω, je vais.

Il y a eu encore au-delà de l’Egypte & de l’Éthiopie un lieu ou plutôt un rocher de ce nom, dont Sénéque parle, Nat. Quest. L. 4. c. 6.

ABATRE. v. act. Renverser, démolir, faire tomber, coucher par terre. Diruere, evertere. J'abats, tu abats, il abat, &c. Abattre une maison pour la rebâtir. Ce Lutteur a abattu son homme sous lui. Ce Chasseur abat bien du gibier. On abat les noix avec la gaule. On dit qu'il abattit avec sa baguette la tête des pavots. Ablan. Les Moissonneurs ont abattu trois arpens de blé aujourd'hui. Les Bouchers disent abattre le cuir d'un bœuf, pour l'écorcher. Les ennemis en se retirant ont abattu le Château & les fortifications de la Place. Il lui abattit l'épaule d'un coup de hache. Ablanc. Saint Pierre abattit l’oreille de Malchus. Un habile Oculiste a abattu la cataracte qui me couvroit l'œil. Il signifie quelquefois, affoiblir, débiliter. Son corps est atténué & abattu par la vieillesse. S. Evrem. On dit aussi que le café abat les fumées du vin, les vapeurs, pour dire, les rabaisse, les dissipe. On dit aussi que la chaleur, le vent, la poussière s' abattent, pour dire, cessent, tombent, diminuent. On dit qu'un cheval est sujet à s’abattre, pour dire à broncher, à tomber. On dit au jeu du Trictrac, abattre du bois, pour dire, abattre des Dames, afin de caser. Nicod dérive ce mot de à bas, adverbe local, composé de à & de bas. Il pourroit paroître plus ancien. On lit dans la Loi Salique, tit. 45. Si quis hominem de barco abattiderit ; c'est-à-dire, Si quelqu'un abat ou fait tomber un homme de dessus un arbre. On lit aussi dans les mêmes Loix, tit. 38. Battiderit. Ainsi les François avoient déja fait battere, ou battidere, & abbatere, du Latin batuere, dans le même sens que nous disons, battre, & abattre ; & c'est de là que ces deux noms nous sont venus, selon Chifflet, dans son Glossarium Salicum, p. 125. & 135.

Abatre, en termes de Marine, signifie Dériver, s’écarter de la vraie route. Declinare, deerrare. Ce qui se fait par la force des courans ou des marées, ou par les erreurs du pointage, ou par le mauvais gouvernement du timonier. On dit aussi qu’un Pilote abat son vaisseau d’un quart de rumb, & d’une autre aire de vent, quand il vire ou change sa course, & gouverne sur un autre rumb que celui de sa route. On dit, abattre un navire ; pour dire, le faire obéir au vent, lorsqu’il est sur les voiles, ou qu’il présente trop l’avant au lieu d’où vient le vent. On dit, le navire abat, lorsque l’ancre a quitté le fond, & que le vaisseau obéit au vent pour arriver. Aller à la dérive, s’appelle aussi abattre : c’est quand on va de côté au gré du vent & de la marée, au lieu d’aller en droiture. On dit aussi, Abattre un vaisseau sur le côté, lorsqu’on veut travailler à la carène, ou en quelqu’endroit des œuvres vives.

En termes de Fauconnerie on dit, Abattre l’oiseau ; pour dire, le tenir serré entre les mains, s’en rendre le maître pour le poivrer, ou lui donner quelque médicament. On dit encore, que l’oiseau de proie s’abat, lorsqu’il s’abaisse vers terre.

Abatre, se dit figurément en Morale, pour vaincre, dompter, renverser. Comprimere, reprimere, dejicere, sternere, prosternere. ; abattre l'orgueil de quelqu'un. Quand la mort abat la plus florissante jeunesse, alors on reconnoît la vanité des attraits du monde. Il signifie aussi accabler, & se dit des troubles & des afflictions de l'ame & du corps. Debilitare, frangere.. Ce changement de fortune lui a abattu l'esprit & le courage. Il s'est laissé vaincre & abattre à la douleur. Quand il se met avec le pronom personnel, il signifie perdre courage. Dimittere & contrahere animum. Contrahi

ac dimitti animo. Il ne s’abat point dans l'adversité. Ablanc. Se laisser abattre dans la moindre affliction. Id.

On dit dans la conversation, Abatre le caquet, pour dire, réprimer la fierté & la présomption de quelqu’un, le faire taire, l’obliger à baisser le ton. Loquacitatem, linguam comprimere, coërcere.

On dit proverbialement que petite pluie abat grand vent, ce qui signifie au propre, qu’une petite pluie fait cesser un grand vent ; & au figuré, que peu de chose calme une grande colère, fait cesser un grand emportement. On dit aussi figurément & familièrement d’un homme qui expédie beaucoup d’affaires, qu’il abat bien du bois.

Abatu, ue. part. pass. & adj. Dirutus, eversus. Maison abatue. Bois abattus.

Abatu, dans les ouvrages des anciens Praticiens, veut dire, rabatu, déduit. Remissus, deductus, detractus. En toutes choses qui sont comptées pour héritages, li coûts devoient être abatus. Baumanoir.

Figurément il signifie, Accablé, vaincu, terrassé. Debilitatus, fractus, victus. Jupiter ne pouvoit rien voir de plus beau que Caton, se soutenant dans un parti abattu, & demeurant ferme parmi les ruines de la République. Bouh. L’esprit abattu par les soins rongeurs de la pauvreté, n’est guère capable de mouvemens nobles & élevés. S. Evr. On voit l’orgueil à ses pieds abattu. Gomb. Il signifie encore, Être languissant & sans courage. Je me sens tout abattu. Languidus, debilis. Quelques-uns ont écrit abbattre, & abbatu par deux bb. Une Religion qui sans autres forces que celles de la persuasion, de l'humilité de la charité, de la patience, & des souffrances, a vaincu le monde, subjugué la raison humaine, dompté l'orgueil des Philosophes, abbatu l'audace des Princes, foulé aux pieds la chair & le sang qui lui résistoient, ne peut s'être établie que par une suite de miracles de votre main. {{sc[Peliss.}} L'origine de ce mot montre qu'il ne faut qu'un b ; mais quoiqu'il en soit, de la manière dont on l'écrira, il ne faut prononcer qu'un b.

ABATURE. s. f. Dejectio, dejectus, eversio. Vieux mot qui s’est dit pour Abattis, action d’abattre, & pour ce qui est abattu. Abatture de gland. Monet.

ABATURES. s. f. plur. Terme de Vénerie. Foulures, menu bois, broussailles, fougère, que le cerf abat du bas de son ventre en passant. Depressio virgultorum. On connoît le cerf par ses abattures.

ABAVENT. s. m. est la charpente qui se met dans les ouvertures des clochers, qui est ordinairement couverte d'ardoise, qui sert à abattre le vent, & qui n'empêche pas que le son de la cloche n'agite l'air de dehors, & ne se fasse entendre au loin : au contraire, il envoie en bas le son des cloches, qui autrement se dissiperoit en l'air. Ce mot est composé du verbe abat, & du mot vent. Pour le verbe abattre il est formé de abas, comme qui diroit à bas mettre. Et bas vient du Grec βαθὐς , qui signifie profond, bas.

ABAZÉE. Voyez Sabazie.

ABB.

ABBASSIDE. s. m. Abbassidus, Abbassida, ex Abbassi familiâ. C’est le nom d’une famille qui a donné plusieurs Califes aux Arabes. Elle est ainsi nommée d’Abbas, oncle de Mahomet, duquel ils descendoient. Ce fut la centième année de l’Hégire, que Mahomet, arrière-petit-fils d’Abbas, commença à publier ses prétentions sur le Califat. La Maison des Abbassides a donné trente-


sept Califes à l’Egypte, depuis l’an 132 de l’Hégire, jusqu’en l’an 656, pendant le cours de 523 années Arabiques, ou lunaires, deux mois & 23 jours. Voyez Herbelot.

AbBATIAL, ale. adj. Qui appartient à l'Abbé. Logis abbatial. Dignité abbatiale. Mense abbatiale. Messes Abbatiales : ce sont celles que les Abbés doivent célébrer. Abbatialis.

AbBAYE. se prend quelquefois pour un composé des Religieux & de l’Abbé. Voilà une Abbaye bien réglée, où l’Abbé vit comme un simple Moine.

Abbaye, s. f. Abbatia. Monastère érigé en Prélature, ou Maison de Religieux ou de Religieuses, régie par un Abbé ou par une Abbesse. Les Abbayes sont d’ancienne fondation, comme les Abbayes de Cluny, de saint Denis, de sainte Geneviève, &c. Il y a des Abbayes en Commende ; d’autres Abbayes régulières ou en regle ; d’autres qui sont sécularisées, possédées par des Chanoines séculiers. Les Abbayes sont des Bénéfices consistoriaux ; il n’y a que le Roi qui y nomme.

Abbaye, se prend quelquefois simplement pour la Maison & le Couvent. C’est par rapport à l’Architecture, un logement joint à un Couvent, & habité par un Abbé. Dans une Abbaye de fondation Royale, il s’appelle le Palais Abbatial. Vign. Voilà une Abbaye bien bâtie, une Abbaye qui tombe en ruines. Il se dit aussi dans ces phrases & autres semblables, non-seulement pour le Palais Abbatial, mais pour tous les bâtimens, tant de l’Abbé que des Moines.

Abbaye, se prend aussi pour un Bénéfice, & pour le revenu dont jouissent les Abbés. Il a obtenu pour son fils une Abbaye de dix mille livres de rente. Henri de Coilli ayant été élu Archevêque d’York en 1141, Innocent II ne voulut point qu’il fût Archevêque, s’il ne renonçoit à l’Abbaye. Fleury.

Quoiqu’il y ait eu autrefois des laïcs qui ont joui du revenu des Abbayes, on ne doit pas pour cela leur donner le nom d’Abbé ; car ç’a été dans des temps de désordre & de nécessité, que les Princes donnerent ces Abbayes à des Seigneurs de leur Cour, pour soutenir les dépenses de la guerre. Charles-Martel est le premier qui l’ait fait.

Toutes les Abbayes de France, à la réserve de celles qui sont Chefs d’Ordre, comme Cluny, Cîteaux, &c. sont à la nomination du Roi. On doit joindre à celles-là les quatre filles de Cîteaux, qui sont saint Edme de Pontigny, la Ferté, Clairvaux & Morimont, qui ont aussi conservé le droit d’élection. Il y a outre cela cinq Abbayes qu'on nomme de Chezal-Benoît, qui sont à l'élection de l'Ordre de saint Benoît, tous les trois ans, par une longue possession. Ces Abbayes sont Chezal-Benoît en Berry, saint Sulpice de Bourges, saint Alire de Clermont, saint Vincent du Mans, & saint Martin de Séez. On a souvent agité la question, si cette possession exclut le Roi de son droit de nomination à ces Abbayes, & cette question n'est pas encore aujourd'hui vuidée. Les Moines Bénédictins qui ont eu de puissans Patrons dans le Conseil du Roi, jouissent encore aujourd'hui paisiblement de leur droit d'élection.

Comme le Roi n’a son droit de nomination qu’en vertu du Concordat fait entre Léon X. & François I. il y a eu quelques difficultés sur les Abbayes de Filles, parce qu’elles ne sont point comprises dans le Concordat. Il y a même un Article de l’Ordonnance d’Orléans, qui porte que les Abbesses seront élues par les Religieuses des Monastères, & même qu’elles ne seront que triennales. Mais cette Ordonnance n’a point été exécutée. Le Roi nomme également aux Abbayes de filles & à celles d’hommes. Il a cependant toujours eu des disputes sur les Abbayes de l’Ordre de sainte Claire, qu’on prétend être à l’élection triennale des Religieuses. Et de fait, je ne sçai s'il y en a de cet Ordre auxquelles le Roi nomme ; mais il est sûr qu'il y en a auxquelles il ne nomme point, & où les Religieuses élisent leur Abbesse tous les trois ans.

On dit proverbialement, Pour un Moine l’Abbaye ne faut pas ; pour dire, que faute d’une personne qui ne se trouve pas dans une assemblée, on ne laisse pas de se réjouir, ou d’exécuter ce qui a été résolu.

AbBÉ. Ce nom, dans sa première origine, qui est Hébraïque, signifie Pere. Car les Hébreux appellent Pere en leur langue, Ab ; d’où les Chaldéens & les Syriens ont fait Abba, & de Abba, les Grecs ont formé ἀββας, que les Latins ont conservé ; & c’est de là qu’est venu le nom d’Abbé en notre langue. Saint Marc & saint Paul ont gardé le mot Syriac ou Chaldaïque Abba, pour dire Pere, parce qu’il étoit alors commun dans les Synagogues & dans les premières Assemblées des Chrétiens ; mais ils l’ont interprété en ajoutant le mot Pere. C’est pourquoi Abba Pater, au ch. 14. de saint Marc, v. 36. ne signifie pas Mon Pere, mon Pere, comme il y a dans la version de Mons, & dans celle des Jésuites de Paris. Il est mieux de traduire avec le Pere Amelotte, Abba, mon Pere ; ou plutôt avec M. Simon, Abba ; c’est-à-dire, mon Pere. Tel est le sentiment de M. Simon, & de quelques autres Interpretes avant lui, comme Emmanuel Sa, Béze & Lightfoot. Leur raison est qu’il y a dans le Grec Ἀββἆ ὀ πατερ, & non pas ὦ πάτερ. Mais d’autres Interpretes, non moins habiles, tels que sont Mariada, Luc de Bruges, Cornelius à Lapide, Grotius, Louis Capell, &c. prétendent que cette répétition marque l’affection & la ferveur avec laquelle Jesus-Christ prioit. L’Interprete Syriaque a été dans ce sentiment, quand il a traduit אבא אבי, Pere ! mon Pere ! lui qui n’avoit pas besoin d’interpréter, ou d’expliquer le mot Syriaque Abba. Très-vraisemblablement c’étoit aussi la pensée de l’Interprete Arabe, lorsqu’au lieu de יא, dont il s’est servi en S. Matthieu, Chapitre XXVI, vers. 39 ; & en S. Luc, Chap. XXII, vers. 42, où il n’y a que Pater, ou Pater mi ; en S. Marc, où il y a Abba Pater, il a employé איהא, interjection plus forte & plus propre à faire sentir avec combien d’ardeur & d’empressement J. C. prioit. La version Éthiopienne suppose aussi que J. C. dit ces mots ; car elle traduit Wajaba, Aba waabouy. Et il dit, Pere ! & Mon Pere ! D’ailleurs, dans les explications ou interprétations des mots, l’Ecriture met toujours ὁ ἐστί, ou bien ὁ ἐστί, μεσθερμηνευόμενον ; c’est-à dire, ou ce qui s’interpréte ; & non pas simplement comme ici. Voyez Math. I. 23. Marc, V. 41. XV. 22, 34. Jean, I. 39, 42, 43. IX. 7. Act. IV. 36. IX. 36. Après tout, dans une version je mettrois, Abba, mon Pere ! Déterminer si c’est là l’explication ou non, c’est le fait du Commentateur, & non du Traducteur. Quoique ces deux mots Abba, Pere, soient la même chose, tant dans saint Marc que dans saint Paul au Ch. VIII, de l’Epître aux Rom. vers. 15 ; & au Chap. IV, de l’Epître aux Galates, vers. 6 ; il n’y a cependant point de pléonasme dans cette expression. Les Evangélistes & les Apôtres ont conservé dans leurs Ecrits plusieurs mots Syriacs qui étoient en usage ; & comme ils écrivoient en Grec, ils ont en même temps ajouté l’interprétation de ces mots en langue Grecque. C’est sur ce pied-là qu’au Chap. XIII des Actes des Apôtres, vers. 8, où il y a dans notre Vulgate, conformément à l’original Grec, Elymas magus, Mess. de P. R. & le P. Amelotte ont fort bien traduit, Elymas, c’est-à-dire, le Magicien. Ces autres paroles qui suivent immédiatement après (car c’est ce que signifie Elymas) confirment ce qu’on vient de dire, touchant la signification de Abba Pater ; ce qui a été remarqué par S. Jérôme dans son Commentaire, sur le Chap. IV. de l’Epître aux Galates, où il explique fort bien ces mots Abba Pater. Le nom de Ab, ou Abba, qui dans les commencemens étoit un mot de tendresse & d’amour dans la langue Hébraïque ou Chaldaïque, devint ensuite un nom de dignité & un titre d’honneur ; les Docteurs Juifs affecterent ce titre, & un de leurs plus anciens Livres, qui contient diverses sentences ou apophthegmes de leurs Peres, est intitulé Pirke Abbot, ou Avoth ; c’est-à-dire, Chapitre des Peres. C’est par rapport à cette affectation, que J. C. dans S. Mathieu, Chap. XXIII. vers. 9, dit à ses disciples : N’appellez personne sur la terre votre Pere : car vous n’avez qu’un Pere qui est dans le Ciel. Saint Jérôme se sert de ces paroles de Jesus-Christ contre les Supérieurs des Monastères de son temps, qui prenoient le titre de Peres ou Abbés. Il dit, expliquant ces paroles de saint Paul, Abba Pater, dans son Commentaire sur l’Epître aux Galates, Chap. IV. Je ne sais par quelle licence le titre de Pere ou Abbé a été introduit dans les Monastères, Jesus-Christ ayant défendu expressément que qui que ce soit prît ce nom, parce qu’il n’y a que Dieu seul qui soit notre Pere. Mais comme Jesus-Christ a plutôt condamné la vaine gloire des Juifs, qui prenoient la qualité de Peres, que le nom de Pere, il n’est pas surprenant que les Chefs ou Supérieurs des Monastères l’aient pris dès les premiers établissemens des Moines.

Le nom d’Abbé est donc aussi ancien que l’institution des Moines. Ceux qui les gouvernerent, prirent le nom d’Abbés & d’Archimandrites. Ce nom s’est toujours conservé depuis dans l’Église : & comme ils étoient eux-mêmes Moines, ils étoient distingués du Clergé, avec lequel cependant on les mêloit quelquefois, parce qu’ils tenoient un rang au-dessus des laïcs. S. Jérôme écrivant à Héliodore, nie absolument que les Moines soient du Clergé : Alia, dit-il, Monachorum est causa, alia Clericorum. Il reconnoît néanmoins que les Moines n’étoient pas exclus par leur profession des emplois Écclésiastiques. Vivez, dit-il dans sa Lettre au Moine Rusticus, d’une manière que vous puissiez mériter d’être Clerc ; & si le peuple ou votre Evêque jette pour cela les yeux sur vous, faites ce qui est du devoir d’un Clerc.

Les Abbés ou Archimandrites, dans ces premiers temps étoient soumis aux Évêques & aux Pasteurs ordinaires ; & comme les Moines vivoient alors dans des solitudes éloignées des villes, ils n’avoient aucune part aux affaires Ecclésiastiques. Ils alloient à la Paroisse avec le reste du peuple ; & quand ils en étoient trop éloignez, on leur accordoit de faire venir chez eux un


Prêtre pour leur administrer les Sacremens. Enfin, ils eurent la liberté d’avoir des Prêtres qui fussent de leur Corps. Souvent l’Abbé ou l’Archimandrite étoit Prêtre ; mais ces Prêtres ne servoient qu’aux besoins spirituels de leurs Monastères. Quelque pouvoir que les Abbés eussent sur leurs Moines, ils étoient soumis aux Évêques, qui avoient beaucoup de considération pour eux, sur-tout après les services qu’ils rendirent aux Églises d’Orient. Comme il y avoit parmi eux des personnes savantes, ils s’opposerent fortement aux Hérésies naissantes ; ce qui fit que les Évêques jugerent à propos de les tirer de leurs solitudes. On les mit dans les fauxbourgs des villes, pour être plus utiles aux peuples. S. Chrysostôme jugea même à propos de les faire venir dans les villes ; ce qui fut cause que plusieurs s’appliquerent aux Lettres, & se firent promouvoir aux Ordres. Leurs Abbés en devinrent plus puissans, étant considérés comme de petits Prélats. Mais quelques Moines qui se crurent en quelque manière indépendans des Évêques, se rendirent insupportables à tout le monde, même aux Évêques, qui furent obligés de faire des Loix contre eux dans le Concile de Chalcédoine. Cela n’empêcha pas que les Abbés, ou Archimandrites, ne fussent fort considérés dans l’Église orientale, où ils ont toujours tenu un rang distingué, & ils y ont même été préférés aux Prêtres. Ils ont eu séance dans les Conciles après les Évêques.

La dignité d’Abbé n’est pas moins considérable aujourd’hui qu’elle l’a été autrefois. Selon le Droit commun, tout Abbé doit être régulier ou Religieux ; parce qu’il n’est établi que pour être le Chef & le Supérieur des Religieux : mais selon le Droit nouveau, on distingue deux sortes d’Abbés ; sçavoir, l’Abbé régulier, & l’Abbé commendataire. Le premier, qui doit être Religieux, & porter l’habit de son Ordre, est véritablement Titulaire. Le second est un séculier, qui est au moins tonsuré, & qui par ses Bulles, doit prendre l’ordre de la Prêtrise quand il aura atteint l’âge. Quoique le mot de Commendataire insinue qu’il n’a l’administration de l’Abbaye que pour un temps, il en possede néanmoins les fruits à perpétuité, étant entièrement substitué aux droits des Abbés réguliers ; ensorte que l’Abbé Commendataire est véritablement Titulaire par ses Bulles, où on lui donne tout pouvoir tàm in spiritualibus quàm in temporalibus, c’est-à-dire, tant au spirituel qu’au temporel ; & c’est pour cette raison qu’il est obligé par les mêmes Bulles, de se faire promouvoir dans le temps à l’ordre de Prêtrise. Cependant les Abbés Commendataires ne font aucunes fonctions pour le spirituel ; ils n’ont aucune juridiction sur les Moines. Et ainsi ce mot in spiritualibus, qu’on emploie dans les Bulles, est plutôt du style de Rome, qu’une réalité. Les plus savans Jurisconsultes de France, & entre autres du Moulin & Louet, mettent la Commende inter titulos Beneficiorum ; c’est— à-dire, entre les titres de Bénéfices. Ce sont des titres Canoniques qui donnent aux Commendataires tous les droits attachés à leurs Bénéfices. Mais comme ces provisions en commende sont contraires aux anciens Canons, il n’y a que le Pape seul qui puisse les accorder par une dispense de l’ancien Droit. Voyez le mot de Commende & Commendataire. Voyez aussi les Acta sanct. Benedict. fæc. III. p. I. præf. p. 89 & suiv.

Les Abbés Commendataires étant séculiers, n’ont aucune juridiction sur les Moines. Quelques-uns néanmoins prétendent que les Cardinaux, dans les Abbayes qu’ils ont en commende, ont le même pouvoir que les Abbés Réguliers. On donne pour exemple M. le Cardinal de Bouillon, qui, en qualité d’Abbé Commendataire de Cluny, avoit le gouvernement spirituel de tout l’Ordre de Cluny, comme s’il en eût été Abbé Régulier. On répond à cela, que M. le Cardinal de Bouillon ne jouissoit pas de cette juridiction spirituelle en qualité de Cardinal, Abbé Commendataire ; mais par un Bref particulier du Pape. M. le Cardinal d’Estrées, Abbé Commendataire d’Anchin en Artois, ayant voulu jouir de ce même droit à l’égard des Religieux de cette Abbaye, en fut exclus par un Arrêt du Grand Conseil, daté du 30 Mars 1694. L’obligation principale d’un Abbé Commendataire est de procurer par toutes les voies possibles la gloire & le service de Dieu dans la Communauté dont il se trouve chargé. Ab. de la Tr.

Il n’y a que les Abbés Réguliers que l’on bénisse ; les Commendataires ne l’ont jamais été. Cette bénédiction, qui s’appelle aussi consécration, se faisoit autrefois, en les revêtant de l’habit appellé cuculla, coulle, en leur mettant en main la crosse ou bâton pastoral, & aux pieds la chaussure appellée pedales, ou pedules, qui étoient des bandelettes propres à entourer le pied. C’est de l’Ordo Romanus de Théodore Archevêque de Cantorbery, dans sa Collection des Canons, & de la Vie de saint Anselme, que nous apprenons ces particularités. Le pouvoir que quelques Abbez ont de donner la tonsure, n’appartient aussi qu’aux Abbez Réguliers ; mais ils ne la peuvent donner qu’aux Religieux. Le P. Hay, Moine Bénédictin, dans son Livre intitulé Astrum inextinctum, assure que les Abbez de son Ordre ont une jurisdiction comme Episcopale, & même comme Papale, potestatem quasi Episcopalem, imò quasi Papalem, sur tous les Religieux, & que c’est par cette raison qu’ils conférent à leurs Moines la tonsure & les Ordres mineurs. Il se peut faire qu’en Allemagne les Abbez de l’Ordre de saint Benoît joüissent de ce privilége ; mais ils n’en joüissent point aujourd’hui en France, quoique quelques Abbayes prétendent avoir ce droit en vèrtu de leur exemption. On dit même qu’Innocent VIII a accordé à l’Abbé de Cisteaux le pouvoir d’ordonner des Diacres & des sous-Diacres. A l’égard de la tonsure, Innocent III répondant à Robert Pullus Archevêque de Roüen, qui l’avoit consulté, pour savoir si les Abbez pouvoient donner la tonsure à leurs Moines, il lui dit qu’il n’y a pas de difficulté, puisque le septiéme Concile l’a ainsi réglé. Il paroît par les actes de la vie de S. Convoion Abbé, qu’autrefois les Abbez pouvoient tonsurer des Laïques qui n’étoient pas Moines. Le second Concile de Nicée pèrmet aux Abbez de faire des Lecteurs ; & plusieurs Abbez, par des concessions particulières, ont eû du S. Siége le privilége de donner les quatre moindres Ordres. P. Martene.

ABBÉ, s’est dit quelquefois même des simples Moines, qui n’avoient aucune autôrité ou jurisdiction. Abbé est pris dans ce sens dans la régle de saint Colomban, C. 7, où il est dit qu’il y avoit mille Abbez sous la conduite d’un Archimandrite.

ABBÉ DES ABBEZ. Abbas Abbatum. C’est le titre que Ponce Abbé de Cluny prit à Rome, au Concile l’an 1116. sur quoi Jean Cajétan Chancelier du Pape, lui ayant demandé si les Religieux de Cluny avoient reçû une régle de ceux du Mont-Cassin, ou s’ils leur en avoient donné une : il répondit que non-seulement les Moines de Cluny, mais aussi tous les autres qui sont en Occident, ont reçû leur régle des Moines du Mont-Cassin. Le titre d’Abbé des Abbez doit donc être donné à l’Abbé du Mont-Cassin, repartit le Chancelier. Voyez le Liv. IV, C. 62. de la Chronique du Mont-Cassin, par Pierre Diacre.

Abbé Mitré, Abbas mitratus. C’est un Abbé qui a droit de porter la mitre, & les autres ornemens qui distinguent les Evêques de ceux qui leur sont inférieurs.

Abbé en second, Abbas secundarius. C’est le Prieur du Monastère, celui qui gouverne le Monastère sous l’Abbé, & en l’absence de l’Abbé.

Il y a des Abbez mitrez ; c’est-à-dire, qui ont droit de porter la mitre. Harris dit qu’en Angleterre les Abbez mitrez étoient exemts de la jurisdiction de l’Ordinaire ; qu’ils avoient une autorité Episcopale dans leur district, & qu’ils étoient membres ou Lords du Parlement ; quelquefois on les a appellez Abbez souverains, ou Abbez généraux ; que les autres Abbez étoient soumis à l’Evêque diocésain pour le spirituel ; qu’il y a eu aussi des Lords-Prieurs, qui avoient une jurisdiction libre, & étoient Lords du Parlement. Edouard Cok dit qu’il y a eu vingt-sept de ces Abbez & deux Prieurs qui ont eu séance au Parlement ; mais le nombre n’a pas toujours été le même, & dans le Parlement qui fut tenu la vingtième année de Richard II. ils n’étoient que vingt-sept en tout ; c’est-à-dire, vingt-cinq Abbez & deux Prieurs. Harris. Il y a aussi des Abbez crossez ; c’est-à-dire, qui ont droit de porter la Crosse. L’Abbé Régulier des Bénédictins de Bourges est crossé, & non pas mitré. On dit qu’il y en a qui sont mitrez & crossez ; c’est-à-dire, qui ont pèrmission de porter la Mitre & la Crosse.

Il y a eu chez les Grecs des Abbez qui ont pris la qualité d’Abbez Œcuméniques, ou Universels, à l’imitation du Patriarche de Constantinople. Abbas Œcumenicus. La régle de St. Benoît parle de quelques Moines qui vouloient s’arroger la qualité de seconds Abbés.

Quelques Abbez ont été appellez Abbez Cardinaux. C’étoient les Abbez en chef, lorsque des Abbayes qui avoient été unies, venoient à être séparées. On a aussi donné quelquefois ce titre d’Abbé Cardinal à quelques Abbez, purement par honneur, comme le Pape Calixte le donna à l’Abbé de Cluny. Ponce, Abbé de Cluny, dans un Concile tenu à Rome en 1116. prit la qualité d’Abbé des Abbez ; mais il ne fut pas approuvé, & l’on jugea qu’elle convenoit plutôt à l’Abbé du Mont-Cassin, le premier de l’Ordre de S. Benoît.

On trouve dans le vie, VIIe, & VIIIe siècle des Abbez qui n’étoient pas Prêtres, mais seulement Diacres ou Sousdiacres. Et Saint Benoît, dans sa régle, ordonne qu’ils aient néanmoins le pas devant les Prêtres. Vèrs le commencement du neuvieme siècle, Eugène I. ordonna dans un Concile de Rome, que les Abbez fussent Prêtres. Cependant on en trouve encore après ce Réglement qui n’ont point été Prêtres, & jusqu’au 16e


siécle ; car Christophe, Abbé d’Otmars, mort en 1576, ne fut jamais que Diacre. On a quelquefois donné la qualité d’Abbé aux Curez primitifs. Selon M. du Cange, les Paroisses avoient ordinairement trois principaux Officiers ; l’Abbé ou le Gardien, qui est présentement le Curé ; les Prêtres ou Chapelains, & le Sacristain. Les Prêtres étoient chargez du soin des ames & de l’administration de la Cure, & l’Abbé avoit l’œil sur les besoins de sa Paroisse, & sur la conduite des Prêtres. Il y a eu des Evêques qui ont été appellez Abbez, parce que leurs Evêchez étoient originairement des Abbayes, & qu’ils étoient même élus quelquefois par les Moines, comme ceux de Catanes & de Montréal en Sicile. Enfin, quoiqu’il n’y ait proprement que les Moines dont le Supérieur soit appellé Abbé, les Chanoines Réguliers ont aussi donné le nom d’Abbé à celui qui est à leur tête, & comme leur Général. L’Abbé de Ste. Geneviève de Paris qui est Régulier depuis le Cardinal de la Rochefoucault.

Abbé de Cour. On entend par-là un jeune Ecclésiastique poli, & dans les manières & dans les habits : cela marque du déréglement & quelque chose de profane. Bouh. On y joint une idée de délicatesse, de volupté & de galanterie. On suppose d’ordinaire plus de science du monde dans un Abbé de Cour, que d’étude de la Théologie.

Abbé, se dit aujourd’hui, sur tout parmi le peuple, de quiconque porte l’habit Ecclésiastique. On fait aujourd’hui très-bon marché de la qualité d’Abbé. Les moindres Ecclésiastiques se l’attribuent, & même ceux qui n’ont aucun Bénéfice, ni espérance d’en avoir. C’est un fantôme de vanité insupportable. de Roch. On peut dire que l’usage a prévalu, & que ce n’est qu’un tèrme de civilité de la part de ceux qui le donnent, & nullement une preuve ou un effet de la vanité de ceux à qui on le donne.

Abbé, se dit aussi de quelques Magistrats ou pèrsonnes laïques & séculières. Chez les Génois il y avoit un principal Magistrat qu’on appelloit Abbé du peuple. En France il y a eu plusieurs Seigneurs, sur tout du temps de Charlemagne, à qui on donnoit le soin & la garde des Abbayes, qu’on appelloit Abbacomites. Autrefois on appelloit aussi Abbé le Grand-Maître de la Chapelle Royale.

Dans les anciens titres on trouve que les Ducs & Comtes ont été appellez Abbez, & les Duchez & Comtez, Abbayes ; & plusieurs Seigneurs & Gentilshommes, qui n’étoient point Religieux, ont aussi pris ce nom, comme remarque Ménage après Fauchet & autres. Les Rois même n’ont pas dédaigné de porter le titre d’Abbé, qui n’étoit pas moins honorable que celui de Duc & de Comte. Philippe I. & Loüis VI. & ensuite les Ducs d’Orléans, sont appellez Abbez du Monastère de S. Agnan d’Orléans par Hubèrt Historien de cette Abbaye. Les Ducs d’Aquitaine ont porté le titre d’Abbez de S. Hilaire de Poitiers. Les Comtes d’Anjou celui d’Abbez de S. Aubin, & les Comtes de Vèrmandois celui d’Abbez de S. Quentin. Loüis le Begue & ses enfans sont fort souvent nommez Abbez dans l’Histoire de ce tems-là.

On appelle aussi Abbé, celui qu’on élit en certaines Confrairies & Communautez, particulièrement entre les Ecoliers & les Garçons Chirurgiens, pour commander aux autres pendant un cèrtain temps. A Milan, dans toutes les Communautez de Marchands & d’Artisans, il y en a de préposez qu’on appelle Abbez. Et c’est de-là apparemment qu’est devenu le jeu de l’Abbé, dont la régle est, que quand le premier a fait quelque chose, il faut que tous ceux qui le suivent, fassent de même.

Abbé, se dit provèrbialement en ces phrases. On vous attendra comme les Moines font l’Abbé, c’est-à-dire, en mangeant toûjours ; en commençant à dîner : en un mot, on ne vous attendra pas. On dit encore, pour un Moine on ne laisse pas de faire un Abbé ; pour dire, que l’opposition d’un particulier n’empêche pas la délibération d’une Compagnie, ou la conclusion d’une affaire. On dit en provèrbe Espagnol, Como canta el Abad responde el Monazillo ; & en François, le Moine répond comme l’Abbé chante ; pour dire, que les inférieurs tiennent le même langage, ou sont de même avis que leurs supérieurs. On appelle par raillerie, Abbez de sainte Espérance, ceux qui prennent la qualité d’Abbez sans avoir d’Abbaye, & quelquefois même de Bénéfice ; ou Abbez de Sainte-Elpide, qui veut dire la même chose, car ἒλπίς signifie espérance en Grèc.

AbBECHER, v. act. Donner la béchée à un oiseau qui n’a pas encore l’adresse de la prendre de lui-même. Escam ingerere. Ce mot vient de à & de bec ; c’est-à-dire, mettre au bec. Nicod.

En Fauconnerie on dit, Abbecher l’oiseau ; pour dire, lui donner une partie du pât ordinaire pour le tenir ou pour le mettre en appétit, dans le dessein de le faire voler un peu après.

AbBÉE, s. f. Ouverture par où on laisse couler l’eau d’un ruisseau ou d’une rivière, pour faire moudre un moulin, qui se


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