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Dictionnaire de Trévoux/6e édition, 1771/DISSONANCE

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Jésuites et imprimeurs de Trévoux
(3p. 384-385).
DISSONANT  ►

DISSONANCE. s. f. Terme de Musique. Faux accord opposé à consonance. Tonus dissonus, dissonum, dissonans quiddam. Il est produit par le mélange ou rencontre de deux sons qui sont désagréables à l’oreille, tels que sont les ditons, les tritons, les fausses quintes, les quartes superflues, les septièmes & leurs répliques. La seconde dissonance est le demi-ton majeur, qui est la différence de la tierce majeure à la quarte. Les dissonances servent à la Musique, encore qu’elles n’y entrent que par accident. Voyez M. Brossard sur les disproportions des dissonances.

☞ Deux sons harmoniques, successifs ou simultanés, peuvent produire dans l’oreille trois impressions différentes ; l’unisson, la consonance & la dissonance. L’unisson, quand ils sont tous deux si égaux & si consonans, qu’ils semblent ne faire qu’un seul & même son. La consonance, quand l’aigu & le grave se mêlent sans se confondre ; en sorte qu’on en voit, sans peine, la différence & la conformité, la distinction & l’union : ce qui donne à l’ame un plaisir facile, & par-là très-agréable. La dissonance, quand ces deux sons se trouvent, au contraire, si différens ou si disproportionnés, que leur rapport paroît à l’oreille, ou indéterminable, ou trop difficile à déterminer ; difficulté que l’ame ne peut sentir sans quelque désagrément.

☞ C’est un principe incontestable, en Musique, que, dans un instrument de Musique à cordes, le son est au son, comme la corde est à la corde : ainsi deux sons sont à l’unisson parfait, quand les deux cordes sont parfaitement égales. Voyez Unisson.

☞ Si l’on divise une corde sonore en 2, en 3, en 4, en 5, ou en 6 parties égales, le son de la corde entière, & celui de l’une ou d’un certain nombre de ses parties aliquotes, produiront dans l’oreille cette impression agréable, qu’on appelle consonance.

☞ Mais, si l’on pousse plus avant la division de la corde, par exemple, en 7 ou en 8 parties égales, on éprouvera que la corde entière & ses parties ne rendront plus des sons amis & consonans, mais des sons ennemis, discordans, rudes, & d’autant plus désagréables, que leurs rapports seront plus difficiles à déterminer.

☞ Le nombre des consonances est très-borné ; mais il y a, au contraire, une infinité de dissonances, mais qui ne sont pas toutes également désagréables : il y en a même qui ne laissent pas de plaire, sinon par leur nature, du moins par le mérite emprunté de quelques belles consonances voisines, ou par l’usage que les Maîtres de l’art en savent faire par le moyen du tempérament.

☞ Par la raison que les consonances sont en petit nombre, il seroit à craindre, que, malgré la douceur qui les accompagne, elles ne vinssent à causer du dégoût par le retour trop fréquent des mêmes tons. Il falloit donc trouver le secret, ou d’en augmenter le nombre, ou d’en relever quelquefois le goût par quelque assaisonnement. Les bornes que la nature a prescrites à l’oreille, ne permettoient pas d’en augmenter le nombre. Il a donc fallu se contenter d’en assaisonner la douceur par une espèce de sel harmonique, si nécessaire, surtout dans les grandes compositions, pour en varier les accords, pour les lier ensemble, pour en rendre l’expression plus sensible par une modulation plus piquante. La Musique va prendre ce sel jusque dans le sein de ses plus cruelles ennemies, dans le sein même des dissonances. Elle a trouvé des tempéramens pour se les concilier, c’est-à-dire, l’art d’en adoucir la rudesse, de leur prêter même une partie de l’agrément des consonances, pour les empêcher d’en troubler l’harmonie ; de les employer comme les ombres dans la peinture, ou comme les liaisons dans le discours, pour servir de passage d’un accord à l’autre, de les préparer avant qu’elles arrivent, en les faisant précéder par des sons vifs & doux, qui en étouffent le désagrément dès sa naissance, ou, quand cette préparation est impossible, ou trop difficile, de les sauver avec adresse, en les faisant succéder par des sons brillans, pour en couvrir le défaut. En un mot, on a trouvé l’art de placer tellement les dissonances dans une composition, que, si elles blessent encore un peu l’oreille, elles ne la blessent que pour nous plaire davantage. Voici l’application que l’Auteur du Traité sur le Beau, donne de cette espèce de paradoxe.

☞ Les consonances étant obligées, par leur petit nombre, à se répéter trop souvent, elles auroient, à la longue, endormi les auditeurs par une harmonie trop uniforme. La Musique, pour nous réveiller, pour nous tenir toujours en haleine, emploie les dissonances dans ses compositions, pour éguiser, s’il est permis de parler ainsi, l’appétit de l’oreille, comme un autre art, qui est d’un usage plus ordinaire, emploie, dans les siennes, le sel, le poivre & les autres épiceries, pour piquer le goût des convives. Et les auditeurs, dédommagés par la surprise agréable de voir naître des accords, du sein même de la discordance, pardonnent, sans peine, aux Musiciens ces petites âpretés passagères, comme la plupart des convives pardonnent volontiers à leur hôte, ces ragoûts piquans qui leur mettent le palais en feu, pourvu qu’il ait soin en même-temps de leur servir de quoi l’éteindre.

☞ Il y a encore une autre raison pour admettre les dissonances dans la Musique. On a remarqué ds tout temps, que, si elles blessent l’oreille par quelque rudesse, elles sont, par cela même, d’autant plus propres pour exprimer certains objets ; les transports irréguliers de l’amour, les fureurs de la colère, les troubles de la discorde, les horreurs d’une bataille, le fracas d’une tempête. Et, pour se borner à la voix humaine, on sait que, dans certaines émotions de l’ame, elle s’aigrit naturellement, qu’elle détonne tout-à-coup, qu’elle s’élève ou s’abaisse, non par degrés, mais comme par sauts & par bonds. Voilà donc évidemment la place où les dissonances peuvent avoir lieu : voilà même quelquefois où elles sont nécessaires. Et alors, dit M. Dodart, avec les plus savans Musiciens, on éprouvera, que, si elles déplaisent à l’oreille par la rudesse des sons, elles plairont à l’esprit & au cœur par la force de l’expression.

☞ Il est vrai que, pour faire entrer dans l’harmonie ces espèces de beauté, qui dépendent du choix & de l’art du Musicien, il a fallu bien consulter la nature, bien méditer, bien raisonner, quelquefois bien hasarder. Mais, à force d’expériences & de raisonnemens, on y est enfin parvenu.

☞ C’est ainsi qu’on a formé de la Musique une espèce de Rhétorique sonore, qui a, comme cella des paroles, ses grandes figures pour élever l’ame, ses grâces pour la toucher, son style badin, ses ris & ses jeux pour la divertir. La question est de placer à propos tous ces différens styles.