Dictionnaire de l’économie politique/Say (Jean-Baptiste)

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SAY (Jean-Baptiste). Professeur d’Économie politique au Collége de France, naquit à Lyon, le 6 janvier 1767, d’une famille protestante originaire de Nîmes, d’où elle s’était exilée vers la fin du dix-septième siècle, sous le coup de la révocation de redit de Nantes, pour s’établir à Genève.

L’intolérance contre les protestants s’étant considérablement affaiblie vers le milieu du dix-huitième siècle, Jean-Étienne Say, père de Jean-Baptiste, put se rendre à Lyon pour s’y former à la carrière du commerce, chez M. Castanet, négociant honorable de cette ville, auquel il succéda après avoir épousé l’une de ses filles.

Jean-Baptiste Say reçut de bonne heure, par les soins de son père, qui était un homme sensé, des idées justes et positives, et les leçons de professeurs et de savants distingués ; mais quelques alternatives de fortune vinrent interrompre cette éducation ; le jeune Say dut suivre sa famille à Paris et quitter le pensionnat pour le comptoir. Il obtint plus tard d’aller, en compagnie de son frère Horace, achever ses études commerciales en Angleterre, où les deux jeunes gens vinrent se mettre en pension à quelques milles de Londres, dans le village de Croydon.

Après un second noviciat commercial à Londres, Jean-Baptiste Say, ayant vu mourir son nouveau patron, qu’il avait accompagné à Bordeaux, rentra dans sa famille, conservant une impression profonde de son séjour en Angleterre, et ayant déjà acquis, sur les hommes et sur les choses, une expérience que la solidité de son esprit devait rendre féconde. Le vœu de son père et les traditions de sa famille le poussaient vers le commerce ou l’industrie ; son propre goût l’entrainait du côté des lettres. Il hésita quelque temps, puis, cédant à l’influence paternelle, tout en faisant ses réserves, il devint employé dans une compagnie d’assurances sur la vie, dont Clavière, qui fut plus tard ministre, était alors l’administrateur-gérant. Clavière possédait un exemplaire de la Richesse des nations, d’Adam Smith, qu’aucune traduction n’avait encore fait connaître en France ; sur son conseil, Jean-Baptiste Say lut le livre qui lui révéla sa vocation : il était Économiste. Bientôt il en fit venir un exemplaire de Londres, l’étudia, l’annota, et dès lors ne s’en sépara plus. C’est ainsi qu’il s’identifia avec la science dont il devait être l’un des principaux fondateurs et le propagateur le plus illustre.

Employé ensuite dans les bureaux du Courrier de Provence, que publiait Mirabeau, il se lia avec quelques-uns des hommes de mérite de l’époque. Il fit, comme volontaire, la campagne de 1792, en Champagne, et, à peine de retour de l’armée, le 25 mai 1793, il épousa mademoiselle Deloche, fille d’un avocat aux conseils. Cette union, qui devait être pour lui une source constante de félicité, fut contractée au plus fort de la terreur, au moment même où la petite fortune des deux familles allait se trouver compromise et presque emportée par la dépréciation du papier-monnaie. Le jeune ménage se plaça à la campagne, et il projetait de fonder une maison d’éducation, lorsque quelques littérateurs vinrent proposer à Jean-Baptiste Say de prendre la rédaction en chef d’un recueil périodique destiné à relever en France le culte du bon goût et d’une saine philosophie. L’offre ainsi faite, par Ginguéné et par Andrieux, fut acceptée, et le premier numéro de la Décade philosophique, littéraire et politique, par une société de républicains, parut le 29 avril 1794. Le succès de cette revue, dont la collection forme quarante-deux volumes, fut principalement dû à l’activité persévérante du rédacteur en chef. Il savait obtenir la collaboration fréquente des hommes les plus éminents dans les diverses branches des sciences et de la littérature ; il se chargeait ensuite de compléter chaque numéro par ses propres articles sur l’Économie politique, et par une série d’études de mœurs.

Au nombre des rédacteurs de la Décade se trouvait aussi ce frère, compagnon du voyage en Angleterre. Horace Say avait suivi la carrière des sciences, et s’était fait admettre dans l’arme du génie ; il coopéra à l’organisation de l’école polytechnique, où il fut chargé de professer l’art des fortifications. Parti avec le grade de capitaine pour l’expédition d’Égypte, il fut promu par le général Bonaparte au grade de chef de bataillon du génie pour s’être couvert de gloire au siège d’Alexandrie. Membre de l’Institut d’Égypte, il lui fournissait des mémoires scientifiques en même temps qu’il présidait à des travaux de fortification. Horace Say eut le bras emporté au siège de Saint-Jean-d’Acre, et succomba aux suites de sa blessure.

Cette porte fut un coup cruel pour Jean-Baptiste Say ; il lui restait un frère plus jeune, M. Louis Say, qu’il avait attiré près de lui, mais qui devait le quitter bientôt pour suivre la carrière commerciale.

Au mois de novembre 1799, Jean-Baptiste Say fut nommé membre du tribunat, et abandonna dès lors la direction de la Décade philosophique. Il fut attaché au comité des finances. On peut se faire une idée des principes qu’il professait déjà en cette matière, par ces paroles, extraits de l’un de ses discours : « On doit à l’assemblée constituante d’avoir combattu le génie fiscal qui dominait en France avant elle, et dont la déplorable habileté consiste, non à réduire les dépenses au taux du strict nécessaire, mais à porter les charges aussi loin qu’elles peuvent aller[1]. » De semblables tendances ne pouvaient guère se concilier avec le régime administratif et financier que voulait alors établir l’homme puissant qui gouvernait le pays, et elles rangèrent bientôt Jean-Baptiste Say, d’ailleurs doué d’un caractère ferme et indépendant, dans cette opposition courageuse qui résista aussi longtemps qu’elle le put au rétablissement des anciens abus et aux atteintes portées à la liberté, opposition qu’il fut facile de supprimer en l’éliminant du tribunat, mais dont on regretta plus tard de n’avoir pas écouté les avis.

Un opuscule publié par J.-B. Say, en l’an VIII, sous le titre de Olbie ou Essai sur les moyens d’améliorer les mœurs d’une nation, et rédigé à l’occasion d’un concours ouvert par l’Académie des sciences morales et politiques, fut le précurseur du Traité d’Économie politique, qui parut pour la première fois en 1803 ; l’auteur était alors âgé de 36 ans. Ce bel ouvrage, avant même les perfectionnements qu’il devait recevoir de six éditions, était déjà une œuvre immense. Les vérités à peine entrevues par les Économistes du dixhuitième siècle, celles auxquelles Adam Smith avait donné la force de ses démonstrations, se trouvaient enfin complétées et coordonnées dans un ordre logique.

Dès son apparition, le Traité d’Économie politique eut un véritable succès, et attira sur son auteur l’attention du chef de l’État. A la suite d’un dincr à la Malmaison, le premier consul entraîna Jeun-Baptiste Say dans les allées du parc, lui exposant vivement quelles étaient ses intentions pour relever les llnanccs, et cherchant à lui persuader que le succès pratique était ce qu’on devait essentiellement se proposer ; que, dès lors, les livres étaient surtout utiles lorsqu’ils justifiaient aux yeux du public les meures devenues nécessaires. On devait donc faire une nouvelle édition du Traité, et en faire un livre de circonstance. Le maître insista beaucoup sur ses intentions, mais le disciple manquait de la souplesse d’esprit si générale pourtant à cette époque ; ses convictions étaient le résultat d’études sérieuses, et il ne voulut pas les sacrifier.

Il ne tarda pas à être éliminé du tribunat, et il put lire en même temps dans le Moniteur sa nomination aux fonctions de directeur des droits réunis. Père de quatre enfants, n’ayant point de fortune, il semblait que ce fut pour lui une nécessité d’accepter cette position : il refusa cependant, sa conscience lui interdisant de concourir à l’applicatiun d’un système qu’il jugeait devoir être funeste à la France.

La secoude édition du Traité était prête, et déjà il n’était plus possible de l’imprimer ; l’éditeur avait été mande a la direction de la librairie pour y recevoir l’injonction de s’abstenir d’une telle publication.

S étant volontairement interdit la carrière des fonctions publiques, et la force enchaînant la presse, il ne restait à Jean-Baptiste Say, pour faire vivre sa famille, que de se reporter vers le commerce ou l’industrie. 11 se décida pour la filature du coton. Des séries complètes de machines enlevées à l’Angleterre avaient été déposées au conservatoire ; c’est là que M. Say se lit ouvrier ; sjn fils Horace, alors âgé de 10 ans, lui servait de ratlachcur ; l’un et l’autre ne tardèrent pas à devenir experts dans leur partie. Pendant ce temps les machines nécessaires à un établissemenlétaicnl commandées ; bientôt elles furent prêtes, et il fallut chercher un local pour les mettre en activité. La filature fut définitivement établie dans les bâtiments d’un ancien couvent de bénédictins, à Auchy, prèsd’llesdin (Pas-de-Calais ;, où elle existe encore. La population du village n’était point industrieuse, et il y avait là une éducation longue et difficile à faire, un monde à transformer. L’activité du chef suffit à tout : pendant les premières années de son séjour en Artois, il se lit tour à tour mécanicien, ingénieur, architecte, et ue Sï laissa rebuter par aucun obstacle.

Sous une aussi bonne direction, l’établissement prospéra ; il fournissait du travail it des moyens

d’existence à quatre ou cinq cents personnes ; partout dans les environs, on vit l’aisance remplacer la misère, et lorsque, après huit ans, M. et madame Say voulurent revenir à Paris, ce fat as deuil général dans le pays ’.

Ce long séjour dans une retraite active n’était pas défavorable à l’étude. Placé en dehors dn mouvement de la politique, l’Économiste jugeait en spectateur impartial, mais non pas indiffèrent, les fautes de l’empire, le système continental, le commerce par licences, et ces nombreuses mesures que dictaient souvent la colère et l’ignorance des vérités économiques. Les droits de douane sur le coton avaient été élevés à un Uui absurde, et la difficulté des communications ajoutait au prix excessif de cette matière première. Jean-Baptiste Say prévoyait la chute très prochaine d’un système aussi contraire au véritable intérêt des peuples ; il craignait la perte qui devait, dans ce cas, résulter pour les manufacturiers d’un brusque changement dans le prix des marchandises, et, à la suite de quelques dissentiments à ce sujet avec son associé, il prit le parti de se retirer en réalisant un modeste capital. 11 revint à Paris avec sa famille en I8U, et 1rs événements ne justifièrent que trop tôt et trop sévèrement pour la France les prévisions du philosophe.

Le régime qui suivit ces événements permit I : réimpression du Traité d’Économie polttujut. M. Say reçut du gouvernement la mission de lisiter l’Angleterre pour en étudier l’état économique et en rapporter des informations d’une utilité pratique. Cette exploration lui fut rendue facile par la connaissance qu’il avait de la langue anglaise, par sa propre expérience comme manufacturier et par l’accueil que lui réservait sa réputation. Reçu avec empressement par les Économistes, particulièrement par Ricard», parBenlham, par les professeurs des universités d’Anuleterreei d’Écosse, il fit un voyage des plus instructifs et dont il devait conserver d’heureux souvenirs. A Glascow, on lui avait demandé de s’asseoir dans la chaire où professait Adam Smith, et ce n’est pas sans émotion qu’il racontait un jour à ses auditeurs du Conservatoire des arts et métiers al épisode de son voyage. C’est à la suite de celle mission qu’il publia l’écrit intitulé : t>> l’An- ; ’.-.terre et des Anglais, qui eut deux éditions.

En 1815, J.-B. Sav ouvrit à l’Athénée un cours d’Économie politique. On s’y porta eu foule, etle succès fut complet. Les leçons manuscrites de ce cours ont été conservées ; l’exposition des principes de la science y est rendue attrayante par des applications familières et bien choisies, et il serait facile d’en faire un excellent traité élémentaire.

Le professeur, encouragé par l’accueil qui lui était lait, redoubla d’ell’orts pour propager des doctrines qu’il regardait comme si importante : pour l’avenir des peuples ; il lui parut uule de

> La résidence de Jean-Baptiste Say en Artoi* »’• point été oubliée dans la coulrée. L’Académie d’Arnu vient de meure son éloge nu concours pour 1S53, es recommandant par son programme d’indiqurr Influence (pie le sejuur du célèbre Ecutiuaii»te à Auto}, cl sa coopération uux travaux manufacturier», ont eu : sur les incuries qu’il u développée*. résumer en un petit nombre de pages, et sous la forme du dialogue, les principes généraux et leurs applications les plus immédiates ; tel Tut l’objet du Catéchisme d’Économie politique, publié pour la première fols en 1817. Cet ouvrage a eu de nombreuses éditions et a été traduit, ainsi que le Traité, dans presque toutes les langues de l’Europe

L’Economie politique n’absorbait cependant pas tous les instants de J.-B. Say ; il était d’ailleurs nécessaire de connaître les rapports qui liaient cette science à celles qui ont pour objet des phénomènes sociaux d’un autre ordre, et il lui fallut étendre ses études à l’ensemble des sciences morales et politiques. Il a laissé de nombreux fragments qui montrent que si le temps ne lui eût manqué, il se proposait d’écrire un Traité de morale, et un autre de politique pratique. Les observations qu’il avait jugé utile de mettre par écrit étaient classées avec méthode ; celles qui ne seraient point entrées dans les livres purement scientifiques, auraient trouvé place dans des écrits d’une forme plus familière. La Correspondance d’un docteur, et ses propres Mémoires, lui paraissaient fournir des cadres convenables. Mais pour répandre ainsi des vérités utiles, Il ne fallait négliger aucune partie de l’art de bien dire, auquel il n’avait jamais cessé de s’exercer. Ce qu’il avait préparé pour des Lettres à une dame sur le talent décrire fait regretter que cet ouvrage n’ait pas été terminé. Prévoyant toutefois que le temps lui manquerait pour conduire à fin tous ses projets, il recueillit quelques-unes de ses pensées, lit un choix de celles qui se présentaient avec un tour heureux et rapide, et les publia sous ce titre : Petit volume, contenant quelques aperçus des hommes et de la société.

Peu de temps après la publication du Petit volume, parut la brochure : De l’importance du fort de La Villette, qui bientôt après fut réimprimée avec de nouveaux développements et un nouveau titre : Des canaux de navigation dans l’état actuel de la France.

La troisième édition du Traité d’Économie politique avait été, comme la seconde, tirée à un grand nombre d’exemplaires ; cependant elle fut épuisée presque entièrement dans la même année. En 1819, il en parut une quatrième avec des corrections et des augmentations considérables. L’auteur donna de nouveaux développements aut chapitres relatifs à la balance du commerce, au commerce des blés, à l’usage des monnaies-, les crises monétaires et commerciales de l’Angleterre fournissaient d’utiles renseignements sur ces matières ; J.-B. Say se tenait au courant de toutes les publications qui s’y rapportaient, et entretenait une correspondance active avec tous ceux qui s’en occupaient et pouvaient faire autorité. La bonne foi réciproque avec laquelle ce commerce était suivi, le même amour de la vérité qui présidait à cette correspondance, resserraient les liens qui unissaient déjà les Economistes les plus distingués de l’époque. J.-B. Say se plaisait à reconnaître les services importants rendus à la science par les travaux de Ricardo sur les monnaies, et par ceux de Maltb.ua sur la population ; mais 11 ne craignait pas

de combattre leurs opinions sur les points où elles lui paraissaient s’écarter de la vérité. L’apparition des Nouveaux principes d’Économie politique de Mallhus devint l’occasion d’une polémique qui fut livrée à l’impression. Six Lettres à Malthus contiennent d’excellentes dissertations sur les causes des crises commerciales, sur la théorie des débouchés, sur celle des produits immatériels ; ces lettres à Malthus eurent un grand succès en Angleterre ; elles servaient aussi de réponse, en beaucoup de cas, à quelques-unes des plaintes de Sismondi sur les inconvénients de la liberté du travail et de la concurrence. Un article spécial sur la Balance des productions et des consommations vint compléter, sur ce point, la défense des principes, sans altérer en rien les excellents rapports qui unissaient deux hommes également amis du bien et de la vérité.

On s’étonnait avec raison qu’une science aussi importante pour l’humanité, aussi utile à consulter pour la bonne gestion des intérêts nationaux, fût encore laissée en dehors de tout enseignement public en France. Des tentatives furent faites pour obtenir la création de deux chaires d’Économie politique, l’une à l’École de droitt l’autre au Conservatoire des Arts et Métiers. Celle de l’École de droit fut décidée en principe sans qu’on donnât suite à cette décision, et la chaire du Conservatoire, confiée à J.-B. Say, ne fut ouverte qu’avec une modification dans le titre du cours. Le mot politique effrayait ; on dut se borner à enseigner l’Économie industrielle ; ces restrictions, aussi bien que le lieu choisi pour l’enseignement, citaient au cours une grande partie de sa portée, et ce n’est qu’après 1830, lorsqu’il était déjà affaibli par l’âge, que J.-B. Say devait être appelé à professer au Collège de France l’Économie politique proprement dite.

Partout où il a parlé, ses leçons ont été suivies avec un vif intérêt, et son enseignement a toujours été présenté avec lucidité, avec grâce, surtout avec une chaleur de conviction qui inspirait la confiance. Ses leçons étaient écrites, et ceux qui le connaissaient, qui avaient entendu sa conversation toujours nourrie de faits et variée d’expressions, ont vivement regretté que, dans la chaire du professorat, il ne se soit jamais livré aux chances de l’improvisation. On ne peut trouver l’explication de cette retenue de sa part que dans un excès de sévérité envers lui-même, dans la crainte d’abuser par des redites du temps qu’on lui accordait, et par un désir d’exposer toujours de la manière la plus claire et la plus rapide des vérités solidement établies. « Je n’ai presque jamais, écrivait-il un jour, été content de ma conversation. Ma seconde pensée est en général meilleure que la première, et malheureusement c’est toujours celle-ci qui se produit dans la conversation. Je serais tenté de dire comme madame Kiccoboni, à qui on reprochait de parler moins bien qu’elle n’écrivait, et qui répondit : C’est que je parle comme j’efface. • Quant à lui, en effet, il effaçait en écrivant, et si le hasard lui valait souvent une heureuse expression, on peut dire qu’il méritait les bienfaits du hasard.

Les leçons écrites et professées étaient généralement extraites d’un travail préparé de longue main pour l’impression, et publié ensuite en 1828 et 1829, en six volumes, sous le titre de Cours complet d’Économie politique pratique. Même après la publication de la cinquième édition du Traité, ce nouvel ouvrage devait obtenir un grand et légitime succès. On en a fait depuis deux autres éditions en deux volumes grand in-8.

Les publications importantes n’empêchaient pas l’auteur de se livrer à d’autres travaux ; la Revue encyclopédique insérait ses comptes rendus d’ouvrages, et l’Encyclopédie progressive donnait de lui, dans son premier numéro, l’article Économie politique. Il enrichissait aussi de notes et de commentaires les éditions françaises des Principes de Ricardo et du Cours de Henri Storch.

C’est ainsi que J.-B. Say identifiait sa vie au développement et à la diffusion d’une science à laquelle il s’était voué dès sa jeunesse, et qu’il avait cultivée avec cette persistance et cet amour du vrai qui conduisent à de grands résultats. L’Économie politique lui doit les plus importants progrès qu’elle ait accomplis depuis Adam Smith : d’abord, la mise en ordre de ses principes qui, dans la Richesse des nations, se trouvent exposés sans aucune méthode, sans indications des rapports qui les lient entre eux et qui seuls peuvent en faire un corps de doctrine ou de science ; ensuite, l’établissement de principes qui n’avaient pas encore été posés ou qui n’avaient été que confusément indiqués, notamment ceux relatifs à la production commerciale et à toute la série des phénomènes économiques qu’embrasse la distribution des richesses ; puis la célèbre théorie des débouchés, qui, en démontrant jusqu’à l’évidence que chaque nation est intéressée à la prospérité de toutes les autres, est destinée à exercer la plus heureuse influence sur le sort de l’humanité ; enfin, la théorie des produits immatériels, ou plutôt la démonstration que les produits de toute nature consistent dans une utilité nouvelle, ou dans une addition d’utilité, donnée par le travail, soit aux choses, soit aux hommes eux-mêmes ; qu’ainsi tous les travaux utiles sont productifs, et qu’à ce litre tous rentrent dans le domaine de l’Économie politique. J.-B. Say est aussi le premier qui ail nettement signalé cette vérité, que les progrès industriels consistent essentiellement dans l’accroissement du concours, dans l’œuvre productive des agents naturels, et surtout des forces naturelles qui sont à la disposition de tous ; ce concours, une fois acquis ou agrandi, augmente la fécondité de la production sans exiger plus de travail humain, et le surcroit d’utilité qui en résulte tombe dans le domaine commun. Mais l’un des principaux titres de J.-B. Say à la reconnaissance de la postérité consiste à avoir su présenter les vérités économiques avec assez d’art et de clarté pour que tout homme doué d’un sens droit puisse les saisir dans leur ensemble et dans leurs détails. C’est à ce précieux mérite que ses ouvrages doivent la popularité plus qu’européenne dont ils jouissent, et l’honneur de servir de base à l’enseignement de l’Économie politique partout où ce salutaire enseignement est sérieusement pratiqué.

Pendant que sa réputation grandissait au dehors, l’auteur se renfermait dans une vie modeste et se tenait à l’écart, entouré de sa famille et d’un petit cercle d’amis. C’est la qu’il recevait une fois par semaine quelques hommes distingués, et les Économistes étrangers, dont aucun ne manquait de venir lui rendre hommage. La haute portée de son esprit se révélait dans ces conversations intimes qu’il savait animer par des saillies originales et une variété de connaissances inépuisable.

Après la révolution de 1830, il fut aussi surpris qu’affligé de voir l’attention publique absorbée par l’apparition subite d’une foule de prétendus réformateurs qui, ressuscitant de vieilles erreurs ou puisant dans leur imagination malade des systèmes plus ou moins extravagants, n’aspiraient pas à moins qu’à refondre l’homme et les sociétés dans de nouveaux moules, sans tenir aucun compte de l’indestructible nature des couses et des vérités que son étude avait mises en lumière. Ces folles prétentions de l’ignorance vaniteuse devaient produire sur les Économistes instruits le même effet que produirait sur les astronomes ou les chimistes modernes la résurrection de l’astrologie ou de l’alchimie : J.-B. Say ne crut pas devoir se commettre avec des fous ; il garda le silence le plus absolu. Il ne se laissait point étourdir par le fracas, et ce vain bruit d’utopies expirait à sa porte. S’il travaillait plu efficacement qu’aucun autre à l’amélioration du sort des classes pauvres, c’était sans rechercher leur faveur ni craindre leur disgrâce. Il disait des vérités austères aux peuples comme aux gouvernements avec l’impartialité d’un philosophe uniquement occupé des intérêts de la science et de l’humanité.

Sa santé était, du reste, depuis longtemps ébranlée ; son tempérament fort et nerveux semblait souffrir du travail sédentaire du cabinet dont il s’était fait esclave, et il était devenu sujet, dans ses dernières années, à des attaques d’apoplexie nerveuse qui l’affaiblissaient de plus en plus et lui faisaient pressentir une fin prochaine. Une perte cruelle vint lui porter un coup fatal, qu’il supporta avec courage, mais auquel il ne pouvait longtemps survivre : madame Say mourut le 10 janvier 1830. Dès lors la santé de J.-B. Say alla toujours en déclinant. On avait cherche à le distraire par un voyage, et il était en visite chez son frère, à Nantes, lorsque la révolution de juillet éclata. Nommé peu de temps après membre du conseil général du département de la Seine, il se vit contraint par la fatigue de se démettre de ses fonctions, et il lui fallut de grands efforts et une grande énergie de volonté pour persister à faire son cours au Collège de France. Le la novembre 1832, il fut frappé d’une nouvelle attaque, qui devait être la dernière ; après une agonie de quatorze heures, il expira dans les bras de ses enfants. Il avait alors soixante-six ans, et laissait deux ûls et deux Ailes. L’aînée de ses filles avait épousé Charles Comte, auteur du Censeur européen, du Traité de législation, etc., et qu’une grande conformité de vues avait rapproché de notre célèbre Économiste, auquel il ne devait survivre que de bien peu d’années.

On a remarqué qu’en général les hommes qui se sont livrés à une étude approfondie et consciencieuse de l’Économie politique ont été d’excellents citoyens, des amis éclairés et sincères de la liberté ; soit que cette science montre mieux que les autres les effets des mauvaises mesures des gouvernements, soit qu’elle ne permette pas de se faire illusion sur la nature et la valeur des services rendus au public, soit qu’elle empêche de se méprendre sur la véritable source des richesses. J.-B. Say qui, dès 1789, se prononça pour la cause de la liberté[2] et qui la servit par tous les moyens en son pouvoir, est resté fidèle à ses principes jusqu’à la fin de sa carrière ; rien au monde ne l’aurait déterminé à associer son nom à une mesure qu’aurait désapprouvée sa conscience.

La plupart des académies de l’Europe le comptaient au nombre de leurs membres. La tardive réorganisation de la classe des sciences morales et politiques empêcha seule l’Institut de France de réparer à son égard une grande injustice. — (Extrait en grande partie de la notice biographique placée en tête du volume d’Œuvres diverses de J.-B. Say, édition Guillaumin.)

A. Clément.

Traité d’Économie politique, ou simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses, 6e édition, entièrement revue par l’auteur, et publiée sur les manuscrits qu’il a laissés par M. Horace Say, son fils. Paris, Guillaumin et comp., 1841, 1 vol. grand in-8. (Les 4e et 5e éditions étaient en 3 vol. in-8.)

« Cet ouvrage, a dit M. Blanqui, est le principal titre de gloire de notre plus célèbre Économiste. Il a eu cinq éditions successives du vivant de l’auteur, qui les a revues toutes avec un soin infini, il a été traduit dans toutes les langues de l’Europe… De ce livre date réellement la création d’une méthode simple, sévère et savante pour étudier l’Économie politique… Le caractère distinctif des écrits de l’auteur, la lucidité, brille surtout dans les questions qui avaient été embrouillées par les Économistes de tous les temps et de tous les pays, et principalement dans celle des monnaies… Mais ce qui assure une renommée immortelle à l’écrivain français, c’est sa Théorie des débouchés, qui a porté le dernier coup au système exclusif et prépare la chute du régime colonial. Cette belle théorie, toute fondée sur l’observation scrupuleuse des faits, a prouvé que les nations ne payaient les produits qu’avec des produits, et que toutes les lois qui leur défendent d’acheter les empêchent de vendre. Aucun malheur, dès lors, n’est sans contrecoup dans le monde ; quand la récolte manque sur un point, les manufactures souffrent sur un autre ; et quand la prospérité règne dans un pays, tous ses voisins y prennent part, soit à cause des demandes qui en viennent, soit à cause du bon marché qui résulte de l’abondance des produits. Les nations sont donc solidaires dans la bonne comme dans la mauvaise fortune ; les guerres sont des folies qui ruinent même le vainqueur, et l’intérêt général des hommes est de s’entr’aider, au lieu de se nuire comme une politique aveugle les y à poussés trop longtemps. »

(Histoire de l’Économie politique, tome II.)

Voici quelques parties de l’appréciation que faisait Charles Comte de la 2e édition du Traité, avant d’avoir connu personnellement J.-B. Say :

« L’étude de l’ouvrage de M. Say, en faisant voir comment les nations arrivent à la prospérité ou tombent dans la misère, apprendra aux peuples, et par suite aux gouvernements, à mieux diriger l’emploi de leurs moyens. Adam Smith avait développé avec beaucoup de sagacité un grand nombre de vérités sur cette matière ; mais ce n’est que dans les mains de M. Say que l’Économie politique est devenue une véritable science… Son ouvrage a un avantage qu’on ne trouverait peut-être dans aucun autre ; c’est de joindre l’étendue et la profondeur des vues à la clarté et à la méthode qui doivent distinguer tout bon Traité scientifique. »

(Censeur européen, 1817, t. I, pages 225 et 226.)

Cette 6e édition du Traité forme le tome IX de la Collect. des princip. Économistes.

Cours complet d’Économie politique pratique, outrage destint à mettre tous les yeux des hommes d’État, des propriétaires fonciers et des capitalisas, des savants, des agriculteurs, des manufacturiers, des négociants, et en général de tous les citoyens, l’Economie des sociétés, 3e édition, augmentée de notes par Horace Say, son fils, 2 vol. grand in-8. Paris, 1852, Guillaumin et comp. (La 1re édition formait 6 vol. in-8. — La 2e édition a été publiée en 1840. Paris, Guillaumin, 2 vol. grand in-8.)

Toutes les qualités qui distinguent le Traité se retrouvent dans le Cours complet ; mais ce dernier ouvrage donne beaucoup plus de place à l’exposition des conséquences que l’on peut tirer des principes de la science, et les nombreuses applications qui y sont présentées portent sur les sujets les plus intéressants et les plus propres à faire sentir combien les lumières de l’Économie politique sont indispensables pour apprécier sainement toute question d’intérêt public ou social. On peut d’ailleurs observer dans le Cours le même mérite de méthode que dans le Traité ; les faits y sont exposés dans l’ordre même où ils s’engendrent ; l’esprit du lecteur suit le professeur sans efforts, parce que ses idées se lient comme les phénomènes qui en sont le sujet ; seulement l’étude du Traité permet de saisir plus facilement l’ensemble des principes, parce que les applications y sont moins développées.

Le Cours complet forme les tomes X et XI de la Collect. des princip. Économistes.

Œuvres diverses, contenant le Catéchisme d’Économie politique, la Correspondance générale, Olbie, le Petit volume et Divers opuscules publiés ou inédits, précédées d’une notice sur la vie et les travaux de l’auteur, avec des notes par Ch. Comte, Eugène Daire et Horace Say. Paris, Guillaumin et comp., 1848, 1 vol. grand in-8 de 766 pages, avec le portrait de l’auteur gravé par Hopwood.

Les Œuvres diverses forment le tome XII de la Collect. des princip. Économistes.

C’est une heureuse idée que celle d’avoir réuni en un seul volume cette collection des travaux accessoires de l’illustre Économiste français ; car plusieurs morceaux qui n’auraient pas comporté une réimpression isolée, et qui se recommandent à différents titres, pourront ainsi être conservés.

Le Catéchisme, inséré en tête des œuvres diverses, forme la 5e édition de cet ouvrage. Il est suivi de quatre Discours d’ouverture des Cours, prononcés au Conservatoire des arts et métiers en 1820 et 1828, et au collège de France en 1831 et 1832 ; puis, d’un Discours et d’un Rapport au Tribunat.

L’écrit intitulé : De l’Angleterre et des Anglais, est l’un des plus intéressants et des plus remarquables de cette collection ; il est suivi de celui publié en 1818 sur les Canaux de navigation, de l’article sur la Balance des consommations avec les productions, de l’Examen critique d’un discours de M. Mac Culloch, du Commentaire sur le cours d’Économie politique d’Henri Storch, d’un piquant article sur les Erreurs où peuvent tomber les bons auteurs qui ne savent pas l’Économie politique, et d’un Fragment inédit sur la Théorie de M. Ferrier sur l’argent-monnaie, capital par excellence.

La seconde partie comprend les Lettres à Malthus, la Correspondance avec Dupont de Nemours, Étienne Dumont, Ricardo, Malthus. Tooke, Jefferson, etc. ; quelques études du mœurs extraites de la Décade philosophique, Olbie, le Petit volume, et elle se termine par un remarquable Essai sur le principe de l’utilité.

Catéchisme d’Économie politique, ou instruction familière qui montre de quelle façon la richesses sont produites, distribuées et consommées dans la société. 4e édition, revue et augmentée de notes et d’une préface par M. Charles Comte. Pans, Aimé André (Guillaumin), 1835, 1 vol. in-12.

Petit volume contenant quelques aperçus des hommes et de la société, 3e édition, refondue par l’auteur, et publiée sur les manuscrits laissés par l’auteur par Horace Say, son fils. Paris, Guillaumin, 1839, 1 vol. grand in-32.

Ce recueil de pensées détachées était le délassement de prédilection de J.-B. Say ; il y revenait souvent pour donner plus de force, d’originalité ou de couleur à l’expression. Ce livre fait mieux connaître l’auteur que ses autres écrits ; on y retrouve les préceptes qui servaient de règle à sa conduite, cette philosophie gracieuse qui lui faisait espérer un avenir meilleur que le présent, comme résultat du progrès des lumières ;

on y trouve aussi la vivacité de sentiments qui animait sa conversation, et parfois cette verve caustique qui la rendait piquante et variée. Le Censeur européen (tome VII) contient une appréciation de la 2e édition de cet écrit, par M. Dunoyer.
A. C.

  1. Voir volume d’Œuvres diverses, édition Guillaumin, page 199.
  2. Son premier essai littéraire fut une brochure, publiée en 1789, en faveur de la Liberté de la presse.