Dictionnaire de théologie catholique/Bardesanites

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Dictionnaire de théologie catholique
Letouzey et Ané (2p. 203-205).

BARDESANITES, hérétiques syriens du iiie siècle. — I. Histoire. II. Erreurs.

I. Histoire. — Nous avons dit que le Dialogue des lois des pays de Bardesane était une œuvre de transition entre le paganisme chaldéen et le christianisme. Il dut en être de même de toute sa philosophie. Il était en avance sur le milieu ambiant, quand il affirmait à Édesse, au iie, après sa conversion, le libre arbitre de l’homme, l’unité et la toute-puissance de Dieu ; mais il avait le tort de soumettre le corps à l’action des astres, et d’être ainsi amené à nier sa résurrection et à ne pouvoir faire de ce corps esclave le corps immortel du Sauveur. On ne tarda pas à le lui reprocher, et ses disciples, au lieu d’amender sa doctrine et de la rapprocher de la Bible, n’eurent souci, semble-t-il, que de l’en écarter. Son fils Harmonius apprit le grec à Athènes, Théodoret, H. E., iv, 26, P. G., t. lxxxii, col. 1189 ; Hær. fab., i, 22, P. G., t. lxxxiii, col. 372, et ajouta déjà aux erreurs paternelles celles des Grecs touchant l’âme, la naissance et la destruction des corps et la palingénésie, il composa aussi de nombreux cantiques. Sozomène, H. E., iii, 16, P. G., t. lxvii, col. 1089. Il est, d’ailleurs, inexact qu’Harmonius ait été le premier, comme l’ajoute Sozomène, à composer des poésies en langue syriaque, et qu’il l’ait fait à l’imitation des maîtres grecs. Saint Éphrem combattit les bardesanites, qui étaient alors tout-puissants à Édesse, mais il eut peu de succès, semble-t-il, car Rabboula, évêque d’Édesse (412-435), trouva tous les grands de la ville attachés à cette hérésie, et eut seul le mérite de l’extirper, dit son biographe. Bedjan, Acta martyrum et sanctorum, t. iv, p. 431-432. Il resta cependant encore des bardesanites en Mésopotamie ; Jacques d’Édesse et Georges des Arabes les mentionnent du viie au viiie siècle siècle, et Masoudi au xe. Il est à craindre cependant que ce nom n’ait pas tardé à désigner des valentiniens, et surtout des manichéens, heureux de se réclamer du nom longtemps respecté et toujours célèbre de Bardesane, car ces bardesanites professent les erreurs de Valentin et de Manès, ceux de Masoudi, en particulier, sont dualistes.

II. Erreurs. — 1° Ils prirent leur nom de Bardesane, et saint Éphrem le leur reproche souvent, Opera, t. ii, p. 485, 489, 490, 494, 559, car « les chrétiens n’ont qu’un nom, les païens et les hérétiques en ont un grand nombre ». Ils conservèrent aussi ses préoccupations astrologiques et scientifiques. « Ils observaient les mouvements des corps, supputaient les temps ; l’un étudiait un livre (traitant) du tonnerre, un autre un livre de mystères ; ils comparaient la décroissance de la lune au signe du zodiaque et, en place des études ecclésiastiques, pendant que la brebis (fidèle) parcourait les livres des saints, ils s’appliquaient à des livres de perdition. » S. Éphrem, Opera, t. ii, p. 439. « Il nous faut supporter, mes frères, l’énoncé de leurs paroles : les êtres (Itié)…, la doctrine des étoiles et des signes du zodiaque. » ibid., p. 553. Plus tard, Jacques d’Édesse mentionne une controverse entre l’un des docteurs de Haran et « Vologèse d’Édesse, homme éloquent, l’un de ceux du parti de Bardesane, qui attaquait le destin et voulait en montrer la fausseté à l’aide des choses que la nature produit dans la terre ». P. Martin, L’Hexaméron de Jacques d’Édesse, dans le Journal asiatique, 1888, 8e série, t. ix, p. 74-75 du tirage à part. Georges, évêque des Arabes, interrogé sur les ascensions (ἀναφοραί), c’est-à-dire sur le nombre des degrés de l’équateur qui montent au-dessus de l’horizon en même temps que les trente degrés de chacun des signes du zodiaque, répond que, d’après les disciples de Bardesane, les ascensions du Bélier et des Poissons sont de 20° ; celles du Taureau et du Verseau de 24° ; celles des Gémeaux et du Capricorne de 28° ; celles du Cancer et du Sagittaire de 32° ; celles du Lion et du Scorpion de 36° ; celles de la Vierge et de la Balance de 40°. Ces chiffres témoignent de connaissances positives en astronomie et en trigonométrie sphérique. Ryssel, Georgs des Araberbischofs Gedichte und Briefe, Leipzig, 1891, p. 120, et dans Zeitschrift fur Assyriologie, 1893, t. viii.

D’ailleurs, les noms que les bardesanites donnaient aux signes du zodiaque ont été conservés et publiés par Land, Anecdota syriaca, Leyde, 1862, t. i, p. 30, 32.

2° Le bardesanite Marinos, dans l’Adamantius, soutient trois thèses principales : 1. Le démon n’a pas été créé par Dieu ; 2. Le Christ n’est pas né d’une femme ; 3. Il n’y a pas de résurrection de la chair. W. H. de Sande Bakhuyzen, Der Dialog des Adamantius, Leipzig, 1901, dans Die Griechischen Schrifsteller der ersten drei Iahrhunderte, p. x, 116. (L’Adamantius se trouve aussi P. G., t. xi, col. 1711 sq.)

1. Nous ne reconnaissons pas dans l’Adamantius la théorie du mal de Bardesane, car Marinos ne se borne pas à dire que le mal n’a pas été créé par Dieu, puisque Dieu ne fait aucun mal, p. 116, mais il ajoute que le démon est de lui-même et par lui-même, et qu’il y a deux racines (principes), la mauvaise et la bonne, p. 118. Adamantius, par contre, parle comme Bardesane, en disant que le mal n’est qu’une privation du bien. Cf. Lois des pays, p. 34, 56. D’ailleurs, l’éditeur avertit, p. xvii, que « le rédacteur a eu plus de souci de fortifier la vérité orthodoxe que de distinguer historiquement ses adversaires ».

2. D’après Marinos, p. 170, le Christ prit un corps céleste, p. 168 ; il prit un corps en apparence (δοϰήσει) comme les anges qui apparurent à Abraham et mangèrent avec lui, p. 178. Ce bardesanite reproduit ensuite la doctrine et les expressions mêmes de Valentin, p. xvii.

3. Le corps change tous les jours, il se consume et reprend des forces ; autre est le corps de l’enfant et celui du même individu devenu vieux ; lequel donc de ces corps ressuscitera ? P. 204. D’ailleurs, le corps est formé de terre, d’eau, de feu et d’air ; après la mort, chaque partie retourne à son élément, comment la retrouver, si même elle n’a déjà servi à d’autres corps ; de sorte que les uns ressusciteraient pour les autres, p. 210.

3° Enfin les bardesanites semblent avoir rapproché les théories de Bardesane sur le paradis terrestre et le rôle du soleil et de la lune des fictions de Justin, cf. Philosophoumena, V, 26-27 ; X, 15, P. G., t. xvi, col. 3194-3203, 3431 3434, et de Valentin, ibid., VI, 50, col. 3278-3279, car ils semblent prôner un double paradis que des dieux délimitèrent, S. Éphrem, t. ii, p. 558, et admettre un père et une mère de la vie distincts du soleil et de la lune : « Priez, mes frères, pour les disciples de Bardesane, afin qu’ils n’aient plus la sottise de dire comme des enfants : quelque chose sortit et descendit du Père de la vie lui-même, et la Mère conçut et enfanta le Fils caché, et il fut appelé le Fils vivant. » P. 557. Peut-être n’y a-t-il là, d’ailleurs, qu’une figure poétique relative à l’incarnation, car il ne faut pas oublier que les cinquante-cinq discours de saint Éphrem contre les hérésies sont écrits en vers et visent uniquement, semble-t-il, les publications poétiques de ses adversaires, car les quelques citations qu’il fait (il cite en tout quatorze vers ou trente-sept mots) paraissent provenir d’ouvrages métriques. Il n’est donc pas facile, sous cette double couche de poésie, de découvrir la pensée exacte de Bardesane et des siens. Ajoutons que saint Ephrem écrit en tête de ces discours, nous pourrions presque dire en épigraphe : Quisquis ægrum sanare cupit, pœnam exagerat nec ideo minus amat, torquet, nec odit, nunquam minus iratus quant cum sævit. P. 437.

4° Pour les Arabes du xe au xiie siècle, les bardesanites sont des dualistes comme les manichéens : « Ils admettent deux principes, la lumière et les ténèbres ; la lumière opère le bien avec intention et libre choix, les ténèbres opèrent le mal naturellememt et nécessairement… » Schahrastâni, cité par Hilgenfeld, Bardesanes der letzte Gnostiker, Leipzig, 1864, p. 34. Le Fihrist rapporte que, d’après certains bardesanites, l’obscurité est même la racine de la lumière. ibid. Enfin, Masoudi écrit : « [Nous avons parlé] de la différence entre Manès et les dualistes qui l’ont précédé, comme Ibn Daisân (Bardesane), Marcion, etc. ; de la croyance commune de tous ces docteurs à deux principes, l’un bon, louable et désirable, l’autre mauvais, digne de réprobation et de crainte… Sous Marc, surnommé Aurèle César, Bar Desan, évêque de Boha (Édesse), en Mésopotamie, publia sa doctrine, et fonda la secte des dualistes bardesanites… Nous avons rapporté les disputes qui eurent lieu entre les dualistes manichéens, bardesanites, marcionites et d’autres philosophes, touchant les principes premiers et d’autres points… » Le livre de l’avertissement et de la révision, trad. Carra de Vaux, Paris, 1896, p. 145, 182, 188.

Les auteurs arabes nous prouvent ainsi que les disciples de Bardesane, ou peut-être leurs historiens, développèrent les doctrines du maître dans un sens manichéen, car, d’après Moïse Bar Cépha et, implicitement, d’après les Lois des pays, Bardesane prône, en effet, la lumière et les ténèbres comme deux éléments primitifs de la création, mais ces deux éléments n’avaient guère plus d’importance que les trois autres : le feu, le vent et l’eau, et étaient de nature analogue avec des propriétés différentes. Lois des pays, p. 19. Ajoutons que l’on prêta alors à Bardesane des ouvrages sur la lumière et les ténèbres, l’être immatériel de la vérité, le mouvement et l’immobilité, cf. Hilgenfeld, op. cit., p. 25, et un alphabet artificiel emprunté en réalité aux cabalistes juifs. Rubens Duval, Traité de grammaire syriaque, Paris, 1881, p. 12-13.

En somme, Bardesane et ses disciples dessinent au commencement de l’ère chrétienne un intéressant mouvement vers les sciences et la philosophie naturelle, qui manqua malheureusement d’une suite d’hommes de génie pour l’endiguer et le subordonner à la Bible et au dogme. Saint Éphrem arracha ses contemporains à l’étude de ce monde que Dieu avait livré à leurs controverses pour les occuper, Eccle., i, 13 ; iii, 11, et les ramena à l’unique méditation de la Bible et des mystères insondables du christianisme. Cent ans plus tard, l’Orient était partagé en deux nouvelles hérésies, qui se réclamaient de saint Éphrem, se mettaient sous le patronage de ses écrits et luttaient par la parole et même par la force contre l’Église romaine, pendant que végétaient les sciences et que duraient les misères qu’il était de la mission de celles-ci de soulager.

F. Nau.