Dictionnaire historique et critique/11e éd., 1820/Dissertation contenant le projet

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DISSERTATION
Qui fut imprimée au devant de quelques essais ou fragmens de cet ouvrage, l’an MDCXCII, sous le titre de, Projet d’un Dictionnaire critique, à M. du Rondel, professeur aux belles-lettres à Maastricht.


On l’a revue et corrigée, mais non pas augmentée, si ce n’est de quelques citations, et d’un petit nombre de remarques qui ont été mises au bas des pages. On a mis aussi en ce lieu-là quelques-unes des citations qui, dans la première édition, étaient à la marge. Elles auront ici la forme de commentaire.

Monsieur,


Vous serez sans doute surpris de la résolution que je viens de prendre. Je me suis mis en tête de compiler le plus gros recueil qu’il me sera possible des fautes qui se rencontrent dans les dictionnaires, et de ne me pas renfermer dans ces espaces, quelque vastes qu’ils soient, mais de faire aussi des courses sur toutes sortes d’auteurs, quand l’occasion s’en présentera. Quoi ! direz-vous, un tel dont on attendait tout autre chose, et beaucoup plutôt un ouvrage de raisonnement qu’un ouvrage de compilation, va s’engager à une entreprise où il faudra faire plus de dépense de corps que d’esprit ! c’est une très-fausse démarche. Il veut corriger les dictionnaires ; c’est tout ce que lui auraient pu prescrire ses plus malicieux ennemis, s’ils avaient eu sur sa destinée le même pouvoir qu’avait Eurysthée sur celle d’Hercule ; c’est pis qu’aller combattre les monstres ; c’est vouloir extirper les têtes de l’hydre ; c’est du moins vouloir nettoyer les étables d’Augias [a] ; c’est enfin la pénitence que l’on eût dû imposer à ces brouillons qui ont abusé de leur loisir et de la crédulité des peuples, pour annoncer, au nom et en l’autorité de l’Apocalypse, toutes sortes de chimères,

.... jussit quod spendida bilis [b].


Je le plains : que ne laissait-il cette occupation à ces robustes savans qui peuvent étudier seize heures par jour sans préjudice de leur santé, infatigables en citations et en toutes autres fonctions de copiste, bien plus propres à faire savoir au public les choses de fait que celles de droit ?

I. Raisons et but de cette entreprise,

Si vous le prenez ainsi, monsieur, craignez que votre amitié pour moi ne vous séduise, et corrigez votre erreur par l’aveu sincère que je vous fais, que je ne me sens capable que de très-peu de chose, de quelque côté que je me voulusse tourner. J’avoue qu’en travaillant à ceci j’applique mes petites forces par leur faible, au lieu de choisir l’endroit par où elles se pourraient produire avec le moins de désavantage. Mais en vérité ce n’est pas la peine de choisir, lorsque l’on est convaincu, comme je le suis, que la différence de son fort et de son faible est presque insensible. D’ailleurs je vous dirai franchement que si j’avais voulu tourner ma plume du côté que vous me croyez le plus avantageux, je me serais vu dans la nécessité, ou de déplaire à certaines gens que la prudence ne veut pas que l’on irrite [c], ou de me déplaire à moi-même. Or vous savez bien qu’en fait de compositions, il ne faut jamais forcer son génie [d], et vous n’ignorez pas qu’on peut s’appliquer en divers sens la réponse judicieuse d’un ancien Grec (A). Et puis, qu’est-ce que de ne se pas produire par son beau côté ? C’est affaire à ne recevoir pas les louanges que l’on aurait remportées peut-être. Je dis peut-être, car le caprice des hommes et le hasard dominent là d’une étrange sorte. Mais, ôtons le peut-être : que serait-ce, après tout, sinon une privation de louanges, c’est-à-dire un rien pour un homme qui ne s’est jamais réglé, et qui se règle à présent moins que jamais sur ce principe ? Je voudrais que cet ancien poëte qui avait si bien commencé à montrer le vide des choses humaines [e] eût poussé sa pensée jusques à dire cornea mihi fibra est : vous verriez ici l’application qu’on se ferait des trois vers qu’il nous eût laissés en ce cas-là. Que si d’une part je n’ignore pas que mon entreprise demande beaucoup de forces de corps, je fais réflexion, de l’autre, que la patience naturelle jointe à l’habitude de ne se mêler que de ses livres, de sortir peu de son cabinet, et de fuir comme la peste les manières de ces esprits brouillons dont j’ai parlé, qui cherchent à se fourrer partout, et jusque dans les affaires d’état, peut suppléer bien des choses.

Pour ces savans dont l’érudition dans les matières de fait est proportionnée à l’application infatigable que leur tempérament robuste leur a permise, je vous déclare, monsieur, que je ne prétends pas avoir empiété sur leurs droits, et qu’au contraire je ne me propose que de leur fournir un essai ou une ébauche qui puisse en déterminer quelques-uns à perfectionner ce plan, et à grossir de plusieurs volumes ce dictionnaire critique. Je consens de bon cœur qu’on dise de moi, à cet égard, ce qui fut dit à Varron sur les matières de philosophie, qu’il en avait dit assez pour en faire naître l’envie, mais non pas pour en donner la connaissance [f]. Je veux même acquiescer à ceux qui diront que le public me ferait plus de faveur que de justice, si l’on me traitait selon la règle qu’Aristote approuve dans quelqu’un de ses écrits [g] ; et je fais fort sincèrement la même déclaration que cet habile homme qui nous a donné l’histoire de la société royale. Pour réponse, dit-il [h], j’alléguerai à mon égard que ce que j’ai à dire, bien loin d’empêcher les labeurs d’autrui qui pourraient embellir un si digne sujet, n’est avancé en aucune autre façon que comme les édifices les plus superbes ont accoutumé du commencement d’être représentés par quelque peu d’ombres, et petits modèles, lesquels on n’a pas intention d’égaler à la principale structure, mais seulement pour montrer en raccourci, de quels matériaux, de combien de dépense, et par combien de mains, on la peut élever par après. Je travaille dans le même esprit ; je ne me propose que d’indiquer un dessein à ceux qui auront la capacité d’en fournir l’exécution : et afin qu’ils puissent mettre la main à l’œuvre d’autant plus tôt, je me hâterai le plus qu’il me sera possible de publier mon ébauche, qui ne contiendra qu’un in-folio.

II. Qu’il y a beaucoup de fautes dans les livres.

La matière pour des éditions plus amples ne leur manquera point ; car si ce sujet me peut fournir de quoi dresser un bon volume, malgré les autres occupations indispensables qui entrecoupent tout mon temps, et malgré la disette de livres où je suis réduit, que ne feront point des gens de beaucoup d’érudition et de grand loisir, et à portée d’une grande bibliothéque, lorsqu’ils voudront travailler à des recueils de cette nature ? Ce seront des courses d’où ils reviendront toujours chargés de butin ; et il n’y a point de prince, quelque soin qu’il prenne de faire tendre des toiles, et d’ordonner tout ce qu’il faut pour une fameuse partie de chasse, qui puisse être plus certain de la prise d’un très-grand nombre de bêtes, qu’un savant critique qui va à la chasse des erreurs doit être assuré qu’il en découvrira beaucoup. Ce serait quelque chose de curieux s’il arrivait à cet ouvrage ce qui est arrivé à celui qu’un docte Suisse [i] intitula Théâtre de la Vie humaine, et qu’on a tant de fois augmenté, qu’enfin il comprend huit gros volumes in-folio. Ne doutez point que les fautes des auteurs ne puissent former un entassement aussi massif que celui-là ; et à votre avis, monsieur, un théâtre de ces fautes, en autant de gros volumes, serait-il moins divertissant et moins instructif que celui de la vie humaine ? Vous m’apprendrez quand il vous plaira si le livre intitulé Les Chasseurs, qui contenait le catalogue des larcins de Théopompus, était fondé, quant au titre, sur la comparaison ou sur la métaphore de la chasse dont je viens de me servir ; vous me l’apprendrez, dis-je, quand il vous plaira, n’y ayant personne qui ait déterré comme vous les particularités les plus cachées de l’antiquité.

On conviendra facilement qu’il y a une infinité de fautes dans les livres, si l’on considère que les écrits des plus grands hommes n’en sont pas exempts, et que le moindre critique y en découvre beaucoup. Combien de fois rencontre-t-on dans les sommaires et dans les tables des livres les plus médiocres, Scaliger notatus, hallucinatio Scaligeri, et choses semblables ? M. Morus s’est imaginé qu’il y avait là une mauvaise affectation d’auteur glorieux, et cherchant à faire parler de lui [j]. Cela peut être ; mais aucun habile homme ne niera qu’on ne puisse justement reprendre Scaliger en une infinité de choses : il n’en faut point d’autre preuve que les ouvrages de M. de Saumaise, où l’on voit à tout moment Scaliger surpris en faute [k]. Il est vrai qu’on ne le nomme pas, et qu’on le désigne par l’éloge magnifique de vir magnus, vir summus ; mais toutes ces grandes honnêtetés n’affaiblissent point la réalité de la faute, lorsque la censure est bien fondée, M. de Saumaise, qui n’avait pas les mêmes raisons de ménager ainsi les autres savans, en irrita quelques-uns qui exercèrent sur ses écrits une impitoyable critique. Il se défendit, et les attaque à son tour. La partie fut principalement liée entre lui et le jésuite Denys Pétau, et tellement liée qu’ils n’ont guère cessé de se battre qu’en mourant. On peut assurer que c’étaient deux athlètes dignes l’un de l’autre, et que jamais gladiateurs ne furent mieux appariés que ces deux-là ; car il ne serait point juste de s’en rapporter à ce qu’en ont dit des gens qui étaient juges et parties [l]. C’étaient les deux plus savans hommes de France, et ils auraient pu non-seulement éclairer leur siècle, mais aussi lui faire beaucoup d’honneur par leurs longues contestations, si, à la honte de la littérature, ils ne les avaient infectées de l’aigreur excessive de leur bile, qui leur dictait presque autant d’injures que de paroles. Tous les autres antagonistes de M. de Saumaise n’ont pas été capables de lui rendre précisément coup pour coup, je veux dire de découvrir autant de fautes dans ses écrits qu’il en découvrait dans les leurs, mais ile ne laissaient pas de lui montrer qu’il se trompait assez souvent. Qui pourrait douter après cela que la moisson de cette sorte de fautes ne soit grande ? Où n’en trouvera-t-on pas, puisqu’on en trouve dans les productions des Scaliger et des Saumaise ? et qui ne se consolerait de ses erreurs par cette raison ?

Pénétrant comme vous êtes, vous n’avez pas besoin d’être averti que j’ai proposé l’exemple de ces deux grands hommes, non pas tant afin de raisonner du plus au moins, qu’afin de donner quelque sorte de consolation aux auteurs du second rang, et à ceux qui, comme moi, sont du plus petit. La consolation pourra être plus efficace que le raisonnement ne serait juste ; car il est certain que les auteurs du premier rang sont quelquefois ceux à qui il échappe le plus de fautes, soit à cause qu’ils sont hardis dans leurs décisions et qu’ils aiment trop les routes nouvelles, soit à cause qu’ils se laissent saisir tôt ou tard à la vanité de se distinguer par la multitude de leurs ouvrages, soit pour plusieurs autres raisons qu’il me serait facile d’étaler si je voulais qu’on y reconnût quelqu’un : mais il n’est pas moins certain que cela n’empêche pas que ces exemples ne soient consolans. On se laisse plus toucher, en fait de consolation, à des pensées populaires et spécieuses, qu’aux raisonnemens les plus conformes aux règles de la logique. Disons donc que les Scaliger et les Saumaise doivent faire à l’égard des autres auteurs ce que fit Carthage à l’égard des antres peuples. Post Carthaginem vinci neminem puduit [m], personne n’eut honte d’être vaincu après que Carthage eut été vaincue.

Je pourrais joindre Baronius à ces deux célèbres auteurs. C’est assurément un grand homme : ceux qui l’ont examiné, pour écrire contre lui, sont peut-être ceux qui l’admirent le plus. Cependant combien de fautes y a-t-il dans ses Annales ? On ne les compte point par centaines, mais par milliers [n] ; il s’est trompé non-seulement par intérêt de parti, par prévention ultramontaine, mais aussi en mille choses qui ne servent de rien aux prétentions de la cour de Rome. On l’a fait voir toutes les fois qu’on l’a attaqué, et tout fraîchement le public en a pu être convaincu d’une maniere solide [o]. Il semble que Baronius ait pris plaisir à se tromper, et qu’il ait répandu tout exprès les mensonges dans son ouvrage, tant ils y sont semés épais.

III. Qu’il faut néanmoins bien travailler pour en faire une bonne compilation.

Je n’ai pas peur que vous concluiez de là qu’il n’est rien de plus aisé que de compiler des fautes, et qu’on n’a pas même besoin de beaucoup de temps pour ces sortes de compilations, puisqu’on n’a qu’à copier les censures que les auteurs ont faites les uns des autres ; je n’ai pas peur, dis-je, qu’un homme aussi éclairé que vous me propose ce raisonnement. Vous savez trop bien, monsieur, qu’il n’y a point de procès où il soit plus nécessaire d’entendre les deux parties, que dans ceux qui s’élèvent entre les gens doctes. Fou qui se fie aux remarques des agresseurs : la prudence veut que l’on attende ce qui leur sera répondu, et ce qu’ils répliqueront. Je n’en demande pas davantage ; je sais que la patience des lecteurs ne va pas ordinairement si loin ; mais pour un dessein comme celui-ci, ce n’est pas trop à l’égard de bien des choses, que de comparer ensemble quatre écrits publiés successivement, deux par la personne attaquée, et deux par la personne attaquante, et j’ose même dire que, sur certains faits, cela n’est pas suffisant. On m’accordera qu’il y a bien des censeurs qui font plus de fautes qu’ils n’en corrigent [p] ; on m’avouera pour le moins que les plus savans donnent lieu d’être censurés à leur tour. C’est ce qu’on a reproché à Casaubon, par rapport à sa critique de Baronius. Les uns lui ont fait ce reproche assez doucement [q] : les autres d’une manière fort outrée, quoique l’on ne puisse disconvenir de je ne sais quelle fatalité qui fut cause que cette critique, très-bonne et très-savante d’ailleurs, fit plus de tort que de bien à la réputation de celui qui la composa. Mais enfin je ne voudrais que cet exemple pour montrer qu’après avoir lu la critique d’un ouvrage, il faut suspendre son jugement jusques à ce que l’on ait vu ce que l’auteur critiqué ou ses amis auront à dire. Ceux qui prennent pour faute tout ce qui est censuré par l’agresseur, et pour vrai tout ce qu’il ne combat pas, voient souvent par la suite qu’ils ont été la dupe de cet écrivain ; car on leur montre qu’il a condamné de bonnes choses, et qu’il n’a point condamné ce qui était condamnable, et que de son côté il a commis beaucoup de bévues. Un auteur, très-sensible d’ailleurs à la censure, prendra le parti de se critiquer lui-même, lorsqu’il croire faire dépit à ses censeurs en leur montrant qu’ils ont ignoré que telles et telles choses devaient être censurées. Je vous en alléguerais des exemples, si je ne savais qu’ils vous sont assez connus, avec la réflexion qui en résulte naturellement ; c’est que l’homme aime mieux se faire du mal pourvu qu’il en fasse à son ennemi, que se procurer un bien qui tournerait au profit de son ennemi. Or comme ce qui est arrivé au censeur est aussi quelquefois le sort de l’apologiste, c’est-à-dire qu’ils ne voient l’un et l’autre qu’une partie des manquemens de leur adversaire, et qu’ils font des fautes chacun à son tour, on voit la nécessité qu’il y a de les suivre dans tout le progrès de leur dispute, lorsqu’on veut faire le recueil que j’entreprends : car il ne doit être composé que de fautes avérées et certaines, comme sont par exemple celles sur quoi les auteurs qui ont été critiqués passent condamnation, ou formellement ou par leur silence, et celles sur quoi on les réduit enfin à ne se défendre que par des absurdités notoires ; sans que pour cela je doute qu’il n’y ait des fautes que l’on réduit à la conviction dès la première critique ; de sorte, monsieur, que si je voulais reprendre la métaphore de la chasse, dont je me suis déjà servi, je devrais dire qu’à la vérité ceux qui cherchent les fautes des auteurs trouvent bien quelquefois la bête toute tuée, ou aux abois, mais qu’ils la trouvent aussi quelquefois qui donne le change, ou qui esquive le coup, ou même qui se défend encore vigoureusement quoique percée de cent traits. Les chicanes que la vanité et la mauvaise honte inspirent aux écrivains critiqués, ne rendent que trop juste l’application de la métaphore. Cependant cela nous montre qu’il ne suffit pas de savoir copier, pour aller heureusement à cette chasse, et que l’abondance des matériaux n’empêche pas que la construction de l’édifice ne coûte beaucoup. Passons plus avant, et disons que de tous les dictionnaires il n’y en a point de plus difficile que celui-ci. Quand on travaille aux autres, on rencontre dans les précédens une infinité de choses toutes préparées, qui ne coûtent que le prendre : on y en rencontre aussi une infinité qu’il ne faut que changer un peu. Tout ce qu’on y trouve de bon est de bonne prise, mais tout cela est inutile pour moi. Ce que j’y trouve de mauvais est la seule chose qui me puisse servir, pourvu que je la sache rectifier.

IV. Utilité d’une telle compilation.

Vous avez vu une réflexion que m’a fournie la lecture de quelques-unes de ces disputes qui contiennent réponse, réplique, duplique, etc. : en voici une autre qui naît de la même source. Après avoir lu la critique d’un ouvrage, on se croit désabusé de plusieurs faits faux que l’on avait pris pour vrais en le lisant. On passe donc de l’affirmation à la négation ; mais si l’on vient à lire une bonne réponse à cette critique, on ne manque guères à l’égard de certaines choses, de revenir à sa première affirmation, pendant que d’autre côté on passe à la négation de certaines choses qu’on avait crues sur la foi de cette critique. On éprouve une semblable révolution quand on vient à lire une bonne réplique à la réponse. Or cela n’est-il pas capable de jeter la plus grande partie des lecteurs dans une défiance continuelle ? Qu’y a-t-il qui ne puisse devenir suspect de fausseté à ceux qui n’ont en main la clef des sources ? Si un auteur avance des choses sans citer d’où il les prend, on a lieu de croire qu’il n’en parle que par ouï-dire : s’il cite, on craint qu’il ne rapporte mal le passage, ou qu’il ne l’entende mal, puisqu’on ne manque guère d’apprendre par la lecture d’une critique, qu’il y a beaucoup de pareilles fautes dans le livre critiqué. Que faire donc, monsieur, pour ôter tous ces sujets de défiance, y ayant un si grand nombre de livres qui n’ont jamais été réfutés, et un si grand nombre de lecteurs qui n’ont pas les livres où est contenue la suite des disputes littéraires ? Ne serait-il pas à souhaiter qu’il y eût au monde un dictionnaire critique auquel on pût avoir recours pour être assuré si ce que l’on trouve dans les autres dictionnaires, et dans toute sorte d’autres livres, est véritable ? Ce serait la pierre de touche des autres livres, et vous connaissez un homme un peu précieux dans son langage, qui ne manquerait pas d’appeler l’ouvrage en question, la chambre des assurances de la république des lettres.

Vous voyez là en gros l’idée de mon projet. J’ai dessein de composer un dictionnaire qui, outre les omissions considérables des autres, contiendra un recueil des faussetés qui concernent chaque article. Et vous voyez bien, monsieur, que si par exemple j’étais venu à bout de recueillir, sous le mot Sénèque, tout ce qui s’est dit de faux de cet illustre philosophe, on n’aurait qu’à consulter cet article pour savoir ce que l’on devrait croire de ce qu’on lirait concernant Sénèque, dans quelque livre que ce fût : car si c’était une fausseté, elle serait marquée dans le recueil, et dès qu’on ne verrait pas dans ce recueil un fait sur le pied de fausseté, on le pourrait tenir pour véritable. Cela suffit pour montrer que si ce dessein était bien exécuté, il en résulterait un ouvrage très-utile et très-commode à toutes sortes de lecteurs. Je sens bien, ce me semble, ce qu’il faudrait faire pour exécuter parfaitement cette entreprise, mais je sens encore mieux que je ne suis point capable de l’exécuter. C’est pourquoi je me borne à ne produire qu’une ébauche, et je laisse aux personnes qui ont la capacité requise le soin de la continuation, en cas qu’on juge que ce projet, rectifié partout où il sera nécessaire, mérite d’occuper la plume des habiles gens.

V. Pourquoi on publie par avance ces fragmens, et quel est leur caractère.

Mais comme j’ai d’abord prévu que mon ébauche aurait assez d’étendue pour m’engager à un très-pénible travail, et que d’ailleurs je me défie beaucoup de la manière dont j’exécuterai ce projet, savez-vous, monsieur, la résolution que j’ai prise assez brusquement ? c’est de hasarder quelques morceaux de mon ébauche, et de les envoyer, comme des enfans perdus, battre l’estrade, sonder les gués, et prendre langue des ennemis. S’ils font une mauvaise rencontre, et s’ils ne me rapportent pas de bonnes nouvelles, je prendrai stoïquement le parti de me donner du repos ; si la chose tourne d’une autre manière, je poursuivrai mon dessein. Voilà ce qui m’engage à débuter par ce petit avant-coureur. Quelque destinée qu’il ait, il me fournira l’avantage de vous donner des marques publiques de l’estime et de l’amitié singulières que j’ai pour vous : et si quelque chose est capable de me faire trouver chagrinant le mauvais succès qu’il aura, peut-être ce sera de considérer qu’il n’aura pas été digne de vous être dédié.

Je vous ferai cependant une petite confidence ; c’est que bien loin d’avoir choisi, pour la construction de ce prélude, les fragmens les moins mauvais du dictionnaire critique, j’ai choisi ceux qui m’étaient le plus suspects. La raison de ma conduite n’est pas malaisée à deviner ; puisque le sens commun mène là, que pour jouer au plus sûr dans l’horoscope qu’on veut faire d’un livre à venir, en pressentant le goût du public, il vaut mieux que l’échantillon qu’on montre soit pris du mauvais endroit de la pièce que s’il était pris du bon. Outre cela, quand on souhaite de profiter des avis de ses lecteurs, pour se mieux conduire dans l’exécution d’un projet, il faut exposer principalement aux yeux du public les parties dont la bonté est la plus douteuse. J’ai donc choisi les morceaux dont je me défiais le plus, ou qui contenaient, chacun en son espèce, les irrégularités les plus sensibles, comme vous diriez une longue queue de remarques, une digression qui ressemble à une dissertation en forme, etc. Je loue la simplicité d’un plan ; j’en admire l’exécution uniforme et dégagée ; je fais consister en cela l’idée de la perfection ; mais si je veux passer de cette théorie à la pratique, j’avoue que j’ai de la peine à me régler sur cette idée de perfection : le mélange de plusieurs formes, un peu de bigarrure, pas tant d’uniformité, sont assez mon fait.

Je pense que ce faux goût est un effet de ma paresse : je voudrais que le même livre satisfît ma curiosité sur toutes les choses auxquelles il me fait penser, et je n’aime point à être obligé de passer de livre en livre pour la satisfaire. Comme il est assez naturel de juger des autres par soi-même, il me semble qu’on fait beaucoup de plaisir à un lecteur, lorsqu’on lui épargne la peine de sortir de sa place, et de chercher dans un autre livre certains petits éclaircissemens qu’il peut souhaiter. Vous allez craindre dès ce moment que je n’aille remplir de parenthèses tout cet ouvrage ; mais rassurez-vous ; car en faveur des personnes qui n’aiment pas les interruptions, je ferai en sorte que le texte soit dégagé des observations accessoires, et je renverrai en note, et à la fin de chaque article, ces observations-là, en faveur de ceux qui veulent savoir sur-le-champ les dépendances et les rapports qui lient les choses les unes aux autres. Pour délasser les lecteurs, on aura soin que de temps en temps ils trouvent des endroits un peu enjoués ; on aura, dis-je, ce soin, sans se trop servir du privilége que ces sortes d’ouvrages donnent de s’exprimer naturellement : rien n’est plus nécessaire que ces endroits dans un dictionnaire ; car c’est un ouvrage sec et ennuyant de sa nature. Plût à Dieu que ce fussent tous ses méchans côtés ; mais il s’y en trouve de plus rebutans, puisqu’il n’y a point d’ouvrage dont on juge sur d’aussi mauvais principes que de celui-là. Vous ne voyez que des lecteurs qui se plaignent d’y trouver des choses communes. Que voudraient-ils donc ? Que tout y fût d’un savoir exquis, et qu’on n’y mît rien que ce qu’ils ignorent ? Mais en ce cas-là ce ne serait point un livre tel qu’il doit être, c’est-à-dire à l’usage et à la portée de tout le monde,

Je m’en rapporte à vous, monsieur, qui pouvez juger en maître de tout ce qui regarde les livres : serait-il raisonnable d’éloigner de ce dictionnaire la censure d’une faute, sous prétexte que cette faute n’est pas capable de tromper les grands docteurs, quelque répandue qu’elle soit dans les ouvrages d’une infinité d’écrivains ? Sans doute vous ne serez pas de cet avis : toute fausseté qui est répandue dans plusieurs livres peut tromper beaucoup de gens ; et c’est une raison suffisante pour la marquer dans un dictionnaire critique. Sur ce pied-là, on y peut marquer les fautes des premières éditions, quoiqu’elles aient été corrigées dans les secondes ; car combien y a-t-il de gens qui se servent de la première édition toute leur vie, sans jamais consulter les autres ?

Ne devrais-je pas craindre, en vous marquant de cette façon le caractère de cet ouvrage, que vous ne me demandiez si c’est ainsi que je m’acquitte de mes obligations auprès de vous, et si je n’ai pas honte de vous dédier un livre chargé des péchés du pays latin, et un ramas des ordures de la république des lettres (B). Je suis autant convaincu qu’un homme du monde qu’il ne faudrait vous dédier qu’un recueil de pensées fines et de raretés d’érudition ; et qu’afin que le présent fût digne de vous, il devrait ressembler parfaitement aux écrits que vous avez publiés : ne suis-je donc pas bien coupable, puisque je m’éloigne si étrangement de ce modèle, et que, sans sujet, et même dans des circonstances tout-à-fait différentes, je recours à l’expédient de Catulle, j’effectue sa menace ?

.........Ad librariorum
Curram scrinia, Cæsios, Aquinos,
Suffenum, omnia colligam venena
Ac te his suppliciis remunerabor [r].

On en dira ce qu’on voudra, je suis sûr, quand j’y pense bien, que si mon recueil n’est pas digne de vous être dédié, ce n’est point par la raison que j’ai alléguée. Je le croirais un présent beaucoup plus passable s’il était composé d’un plus grand nombre de mensonges ; et je ne désespérerais pas de lui faire avoir un jour toute votre approbation, si j’avais, par rapport aux faussetés qui sont dans les livres, le bon nez dont un poëte de vos amis se glorifie à d’autres égards [s].

Il serait temps de finir cette longue épître ; mais j’ai quelques difficultés à éclaircir, qui m’arrêteront encore quelque temps.

VI. Réponse à quelques difficultés. La première, que cet ouvrage peut faire des ennemis.

Premièrement, monsieur, on pourra prendre pour une insigne témérité la licence que je me donne de mettre en morceaux les faussetés qui sont répandues dans divers livres : n’est-ce pas se vouloir faire de gaieté de cœur une infinité d’ennemis ? Quand on censure les anciens, on s’attire sur les bras le grand nombre de partisans qu’ils ont parmi les modernes ; et quand on censure ceux-ci, on s’expose ou à leur propre ressentiment, s’ils vivent encore, ou à celui de leur famille, s’ils sont décédés. Or ce n’est pas un petit ressentiment que celui de messieurs les auteurs : ils passent pour extrêmement sensibles, mal-endurans et vindicatifs ; et l’on dirait que leur parenté se croit obligée à perpétuer, après leur mort, l’amour aveugle qu’ils ont eu pour les productions de leur esprit. Quant à l’intérêt que plusieurs modernes prennent à la réputation des anciens, je ne saurais mieux le représenter que par le passage que je cite, où la Mothe-le-Vayer se fâche contre Balzac, qui avait critiqué une réponse de Pompée [t].

Pour répondre à cette difficulté, je dis, monsieur, que je n’envisage point mon entreprise comme périlleuse de ce côté-là. On pourrait donc avoir lieu de m’apostropher de cette façon,

Periculosæ plenum opus aleæ
Tractas, et incedis per ignes
Suppositos cineri doloso [u],


sans que, proprement parlant, on pût m’appeler téméraire. Je ne me représente pas les auteurs sous l’idée désavantageuse dont les médisans se servent pour les caractériser ; je me les figure trop raisonnables pour prendre en mauvaise part qu’en faveur du bien public on fasse savoir qu’ils n’ont pas toujours eu raison. Je déclare qu’en faisant cela je n’ai nul dessein de diminuer la gloire qu’ils ont acquise, et que je m’abstiendrai soigneusement, partout où l’honnêteté le demandera, de tous les termes désobligeans qui regarderaient leur personne ou le gros de leur ouvrage. Quelques petites fautes répandues par-ci par-là dans un livre n’en font pas la destinée, ne lui ôtent point son juste prix, ne font point perdre à auteur les louanges qui lui sont dues. L’injustice et la malignité du genre humain, quelque grandes qu’elles soient, ne sont pourtant pas encore montées jusques au point que la plupart des lecteurs ne donnent des louanges à un bon livre, nonobstant les petites fautes dont il peut être parsemé. Cette belle maxime d’un poëte de la cour d’Auguste subsistera toujours :

Ubi plura nitent in carmine, non ego paucis
Offendar maculis, quas aut incuria fudit
Aut humana parùm cavit natura [v].

Surtout on pardonne les fautes, même nombreuses, à ceux qui font de gros dictionnaires : c’est pour eux principalement qu’il faut alléguer la maxime,

Opere in longo fas est obrepere somnum [w],


et c’est dans cette confiance que je ferai moins de scrupule de les critiquer ; car je serais très-fâché de diminuer la considération que l’on doit avoir pour eux. Le public leur est infiniment obligé des instructions qu’ils lui ont données à la sueur de leur front, et avec la peine la plus assommante qui puisse être prise pour une production de plume. Je renvoie mon lecteur à la préface de M. Morus, que j’ai déjà citée, où il montre que les fautes de Scaliger, de Saumaise et de Baronius ne les doivent pas dépouiller de la gloire qu’ils se sont acquise. Vous voyez, monsieur, à quoi se réduisent mes excuses : je n’ai point dessein de faire tort au mérite des auteurs, ni de m’éloigner à leur égard des lois de l’honnêteté ; et j’ai si bonne opinion de leur modestie, et de leur zèle pour l’instruction du public, que je me crois pas qu’ils se fâchent de la liberté qu’on prendra de marquer en quoi ils se sont trompés. La plupart du temps ce ne sera point moi qui découvrirai leurs fautes : je ne ferai que rapporter ce que d’autres en auront dit. Je me fais une religion de ne m’approprier jamais ce que j’emprunte d’autrui ; de sorte qu’on pourra être très-assuré que quand je marque une faute sans citer quelqu’un qui l’ait remarquée, c’est que je ne sais pas qu’elle ait déjà été rendue publique. Après tout, je ne crois point qu’on doive exiger que j’aie plus d’indulgence pour mon prochain que pour moi-même, et l’on verra que je ne m’épargnerai pas. Enfin il faut que l’on considère que l’intérêt du public doit l’emporter sur celui des particuliers, et qu’un auteur ne mérite point de complaisance lorsqu’il est assez injuste pour aimer mieux que ses fautes demeurent cachées que de voir le public désabusé [x].

Je ne sais si c’est que je juge des autres par moi-même, mais il me semble que ceux dont je rapporte honnêtement quelques méprises ne s’en irriteront pas. Cela fait que j’en rapporte qui touchent des gens pour qui j’ai une estime extraordinaire, et qui me font l’honneur de m’aimer. Ceux que j’épargnerai auront quelque sujet de s’en plaindre, parce que ce sera un signe que je ne les crois pas capables d’entendre raison, ou en état de soutenir la moindre perte. Ce dernier motif n’est pas toujours entièrement à rejeter ; car s’il y a des auteurs dont il faille couvrir les fautes, ce sont principalement les pauvres auteurs qu’on aurait bientôt dépouillés jusqu’à la chemise, pour peu qu’on se jetât sur leur friperie : et s’il a des auteurs dont il faille découvrir les fautes, ce sont principalement les plus grands et les plus célèbres ; puisqu’outre que leurs erreurs sont infiniment plus contagieuses que celles d’un écrivain ordinaire, ils ont de grandes ressources de réputation, et des trésors de gloires si abondans que cent naufrages ne sauraient les incommoder [y]. C’est ce qui fait qu’il n’y a guère de gens qui se rétractent avec moins de peine [z], ou qui supportent de meilleure grâce la censure, que ceux qui ont le plus justement acquis le titre de grands auteurs [aa]. Préparez-vous, monsieur, à vous voir dans ce dictionnaire, s’il vous est échappé quelque méprise ; mais je n’espère pas de vous avoir donner cette marque de la bonne opinion que j’ai de vous. Vos lumières sont trop exactes et trop vives pour ne chasser pas de vos écrits toute sorte de fausseté ; et d’ailleurs vous avez tellement approfondi l’étude des antiquités grecques et romaines, que vous n’en avez tiré que des choses rares ; de sorte qu’il faudrait être je ne sais combien de fois plus habile que je ne suis, pour voir si vous êtes tombé dans quelque erreur. Si l’on n’est pas content de ces réponses, j’y ajoute d’un côté, que l’instruction du public mérite bien qu’on se sacrifie à la mauvaise humeur de quelques particuliers ; et de l’autre, que je ne donnerai que trop de lieu de se venger aux auteurs que je critique. Je consens de bon cœur que la pareille me soit rendue, ou par eux-mêmes, ou par leurs descendans. On me fera plaisir de me corriger et de me fournir des lumières ; j’en supplie tous mes lecteurs. Je tâcherai de ne point faire de fautes ; mais je suis bien sûr que je n’en ferai que trop. On ne pourra donc pas faire contre moi la plainte qu’on fait contre les censeurs qui ne font rien imprimer de crainte des représailles (C).

VII. La deuxième, qu’il censurera de légères fautes.

En second lieu, l’on trouvera fort étrange que je m’amuse à censurer de petites choses où le manque d’exactitude est comme insensible. J’ai mes raisons pour cela, monsieur ; j’ai bien prévu ce qu’on en dirait, et que le minutissimarum rerum minutissimus sciscitator ne me serait épargné : j’ai jugé néanmoins qu’il fallait mépriser ces railleries, et remarquer jusqu’aux moindres fautes ; car plus on critique de choses avec raison, plus on montre combien il est difficile d’être parfaitement exact. Or en portant si haut l’idée de la parfaite exactitude, on engage les auteurs à être plus sur leurs gardes, et à examiner tout avec un extrême soin. L’homme n’est que trop accoutumé à demeurer au-deça des règles [ab] ; il faut donc les reculer le plus qu’on peut, si l’on veut qu’il joigne de près le point de la perfection. Outre cela, cet ouvrage pouvant servir à ceux qui voudront composer un dictionnaire historique bien correct, à quoi il serait très-nécessaire qu’on travaillât, j’ai dû descendre dans le détail avec quelque sorte de précision, et, si l’on veut même, avec un peu de chicanerie. Ce n’est point par inclination que je vétille, c’est par choix ; et l’on m’en devrait tenir compte, puisque c’est en quelque manière se sacrifier à l’utilité de son prochain [ac]. On prend une route qui n’est pas celle de la louange, et on le fait pour ramener les autres à la véritable justesse : n’est-ce pas un grand sacrifice ? Il n’y a pas beaucoup de gens qui en veuillent faire de semblables ; je m’en rapporte à Quintilien [ad].

Je dirai quelque chose ci-dessous, qui pourra servir de supplément à l’examen de cette seconde difficulté.

VIII. La troisième, qu’il contiendra des discussions inutiles.

En troisième lieu, on pourra me reprocher que je me donne une peine bien inutile ; car qu’avons-nous à faire, dira-t-on, de savoir si un Cassius Longinus a été confondu avec un autre, s’il a été puni du dernier supplice, ou seulement exilé ? le public se soucie bien de cela ! Qu’importe que Scaliger se soit fâché ou ne se soit pas fâché contre Érasme, pour en avoir été traité de soldat ? et ainsi du reste. J’aurais cent choses à répondre, et je sens bien à la multitude de pensées qui se présente tout à l’heure à mon esprit, que je pourrais faire sur ce sujet une longue dissertation, qui peut-être serait supportable ; mais, comme il est temps de finir, je me réduis à peu de notes : le reste pourra venir une autre fois et plus à propos, ou n’est peut-être pas nécessaire, chacun le pouvant trouver aisément, ou par sa propre méditation, ou dans les livres.

Je dis donc, monsieur, que cette objection, qui serait peut-être fort solide absolument parlant, et sans nul rapport à temps et à lieux, ne vaut rien quand on la rapporte au siècle et à la partie du monde où nous vivons. Si l’homme était parfaitement raisonnable, il ne s’occuperait que du soin de son salut éternel ; une seule chose lui serait nécessaire, comme Notre-Seigneur le dit à Marthe : Porrò unum est necessarium [ae]. Qui ne sait aussi la bonne et sage maxime : De peu de biens nature se contente ? Qui peut douter que si nous nous contenions dans les bornes de la nécessité naturelle, il ne fallût abolir comme des choses superflues presque tous les arts ? Mais enfin on ne peut plus traiter avec l’homme sur ce pied-là ; il est de temps immémorial en possession de chercher les commodités de la vie, et toute sorte d’agrémens et de plaisirs. Entre autres choses non nécessaires dont il a plu aux Européens de s’occuper, ils ont voulu entendre la langue latine et la langue grecque, ou pour le moins ce qui est contenu dans les livres qui nous restent en ces deux langues ; et ils ne se sont pas contentés de savoir en gros ce qu’il y a dans ces livres, ils ont voulu examiner si tout y était certain, et si l’on ne pourrait pas éclaircir ce en quoi un ancien auteur contredit l’autre ; et quand ils ont pu développer ces difficultés, et celles de toutes sortes d’histoires, ils ont senti un plaisir fort doux, ils ont bien diverti leurs lecteurs et ils se sont attiré de grands éloges, quoiqu’au reste ces éclaircissemens ne fussent d’aucun usage pour diminuer la cherté des vivres, ni pour résister au froid et au chaud, à la pluie et à la grêle. On ne doit donc pas m’imputer la témérité impertinente de vouloir étaler comme une marchandise de grand prix une chose rejetée de tout le monde comme inutile ; car je ne fais que me régler sur le goût que je trouve tout établi depuis long-temps. Qu’on n’ait pas raison ou qu’on en ait de se plaire à n’être point dans l’erreur sur aucun point de géographie, de chronologie, d’histoire, cela ne m’importe ; je ne suis responsable de rien ; c’est assez pour moi que le public [af] veuille connaître exactement toutes les faussetés qui courent, et qu’il fasse cas de ces découvertes [ag].

Et qu’on ne me dise pas que notre siècle, revenu et guéri de l’esprit critique qui régnait dans le précédent, ne regarde que comme des pédanteries les écrits de ceux qui corrigent les faussetés de fait, concernant ou l’histoire particulière des grands hommes, ou le nom des villes, ou telles autres choses ; car il est certain, à tout prendre, qu’on n’a jamais eu plus d’attachement qu’aujourd’hui à ces sortes d’éclaircissemens. Pour un chercheur d’expériences physiques, pour un mathématicien, vous trouvez cent personnes qui étudient à fond l’histoire avec toutes ses dépendances ; et jamais la science de l’antiquariat, je veux dire l’étude des médailles, des inscriptions, des bas-reliefs, etc. n’avait été cultivée comme elle l’est présentement. À quoi aboutit-elle ? À mieux établir le temps où certains faits particuliers sont arrivés ; à empêcher qu’on ne prenne une ville ou une personne pour une autre ; à fortifier des conjectures sur certains rites des anciens : et à cent autres curiosités dont le public n’a que faire, selon les dédaigneuses maximes qui font le sujet de cette troisième difficulté : maximes qui n’ont pas empêché un grand homme[ah], aussi consommé dans les affaires d’état que dans l’étude des belles-lettres, de publier un gros livre sur l’excellence et sur l’utilité des médailles.

Vous êtes, monsieur, l’homme du monde le mieux persuadé de l’impertinence de ces maximes : elles ne vont pas à moins qu’à la ruine de tous les beaux-arts, et de presque toutes les sciences qui polissent et qui élèvent le plus l’esprit[ai]. Il ne nous resterait, selon ces beaux raisonnemens, que l’usage des arts mécaniques, et autant de géométrie qu’il en faut pour perfectionner la navigation, le charroi, l’agriculture, et la fortification des places. Pour tous professeurs on n’aurait presque que des ingénieurs qui ne feraient qu’inventer de nouveaux moyens de faire périr beaucoup de monde. Il faut avouer que le public a un très-grand intérêt à toutes ces choses, puisque c’est par-là qu’on peut faire régner commodément l’abondance dans les villes, et soutenir bien la guerre, soit défensivement soit offensivement. Il faut avouer, d’autre côté, n’en déplaise à Cicéron[aj], que toutes les beautés de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, ne servent qu’au plaisir des yeux, et à donner une agréable admiration aux connaisseurs. Les productions grossières de tous ces arts suffisent à remplir les besoins de l’homme : on peut être logé sûrement et commodément sans l’aide de l’ordre corinthien, ou de l’ordre composite, sans frises, sans corniches, sans architraves. Encore moins est-il nécessaire pour les commodités de la vie, de savoir tout ce qui se dit ou de l’incommensurabilité des asymptotes, ou des carrés magiques, ou de la duplication du cube, etc. Les Turcs, au milieu de l’ignorance crasse où ils vivent, ne sont pas moins robustes, et ne dépensent pas moins gaiement dix mille livres de rente quand ils les ont, que les chrétiens ; et ce gouverneur de Neuhausel, qui, après la levée du siége de Vienne, se plaignait de la mauvaise foi des Français qui avaient donné passage par leur pays au roi de Pologne [ak], ne jouissait pas moins doucement de l’autorité de sa charge que s’il avait été mieux versé dans l’histoire et dans la géographie. De sorte que si l’on était reçu à mépriser un ouvrage dès qu’il ne traite pas de pane lucrando, qu’il ne sert de rien πρὸς τὰ ἄλφιτα, comme disaient vos bons amis les anciens Grecs, ou enfin dès que le public s’en peut passer, il n’y a que peu de livres qui ne fussent méprisables, et qui ne méritassent la brusquerie que vous avez lue sans doute dans la Vie de Malherbe. M. de Méziriac, accompagné de deux ou trois de ses amis, lui avait apporté son Commentaire sur Diophante : ces amis louaient extraordinairement ce livre comme fort utile au public ; Malherbe leur demanda s’il ferait amender le pain. Une autre fois il approuva qu’il n’y eût des récompenses que pour ceux qui servaient le roi dans les armées et dans les affaires, et dit qu’un bon poëte n’était pas plus utile à l’état qu’un bon joueur de quilles.

Il faut donc, malgré qu’on en ait, que l’on m’accorde qu’il y a une infinité de productions de l’esprit humain qui sont estimées, non pas à cause de leur nécessité, mais à cause qu’elles nous divertissent ; et sur ce pied-là n’est-il pas juste de remarquer les faussetés des auteurs, puisqu’il y a tant de gens qui se plaisent à savoir la vérité, jusque dans les choses où leur fortune est la moins intéressée ?

N’est-il pas certain qu’un cordonnier, qu’un meunier, qu’on jardinier, sont infiniment plus nécessaires à un état que les plus habiles peintres ou sculpteurs, qu’un Michel Ange, ou qu’un cavalier Bernin ? N’est-il pas vrai que le plus chétif maçon est plus nécessaire, dans une ville, que le plus excellent chronologue ou astronome, qu’un Joseph Scaliger ou qu’un Copernic ? On fait néanmoins infiniment plus de cas du travail de ces grands hommes, dont on se pourrait fort bien passer, que du travail absolument nécessaire de ces artisans [al]. Tant il est vrai qu’il y a bien des choses dont on ne règle le prix que par rapport à un honnête divertissement, ou à un simple ornement de l’âme.

IX. Les mêmes raisons qui prouvent l’utilité des autres sciences prouvent l’utilité des recherches critiques.

En cet endroit, monsieur, vous ne manquerez pas de prévoir que les ennemis des belles. lettres inventeront cent exceptions. Ne pouvant nier que leurs maximes ne tendent à ressusciter le barbarie à tous égards, ils étaleront les nécessités qui naissent de certaines sciences : mais ils n’y gagneront rien ; car dès là qu’ils mettront au nombre des choses utiles celles dont il sort des utilités, soit par résultance, soit par émanation (permettez-moi de me servir de cette vieille rubrique de l’école, puisqu’elle embrasse si bien les deux sortes d’utilités accessoires qui peuvent venir ici en ligne de compte [am],) ils se verront obligés d’y comprendre les belles-lettres et la critique. Je me pourrai servir contre eux de toutes leurs observations. En voici un petit essai.

Si l’on me dit que les théorèmes les plus abstraits de l’algèbre sont très-utiles à la vie, parce qu’ils rendent l’esprit de l’homme plus propre à perfectionner certains arts, je dirai aussi que la recherche scrupuleuse de tous les faits historiques est capable de produire de très-grands biens. J’oserais assurer que le ridicule entêtement des premiers critiques qui s’acharnèrent sur des bagatelles, par exemple sur la question s’il faut dire Virgilius, ou Vergilius, a été par accident fort utile : ils inspirèrent par-là une extrême vénération pour l’antiquité ; ils disposèrent les esprits à examiner soigneusement la conduite de l’ancienne Grèce, et celle de l’ancienne Rome ; ils donnèrent ainsi lieu à profiter de ces grands exemples. Et que croyez-vous, monsieur, que puisse faire sur des auditeurs disposés de cette sorte une grave et majestueuse sentence tirée de Tite-Live ou de Tacite, et débitée comme ayant autrefois servi à porter d’un certain côté le sénat romain [an] ? Je ne feindrai point de dire qu’elle est capable de sauver un état, et que peut-être elle en a sauvé plus d’un. Le président d’une assemblée récite ces mots latins avec emphase ; il fait impression sur les esprits par le respect qu’on a pour le nom romain : chacun se retire converti, chacun inspire dans son quartier les sentimens d’obéissance ; et voilà une guerre civile étouffée dans son berceau. Malherbe n’y entendait rien quand il disait qu’un poëte n’est pas plus utile à l’état qu’un bon joueur de quilles ; car, sans étaler ici tout le bien qu’un poëte peut faire [ao], ne croyez-vous pas, monsieur, qu’il est souvent arrivé qu’un de ces hommes qu’on appelle coqs de paroisse, a ruiné par un quatrain de Pibrac, prononcé avec emphase, toutes les machines d’un déclamateur factieux ? Et dans le domestique, croyez-vous que ces sentences dorées dont Molière fait recommander la lecture [ap] soient toujours sans aucun effet ? Je veux croire qu’elles le sont très-souvent, mais non pas qu’elles le soient toujours, et qu’Horace, dans les vers que je mets en note, n’ait parlé que d’un profit en idée [aq].

On me dira peut-être que ce qui semble le plus abstrait et le plus infructueux dans les mathématiques apporte du moins cet avantage, qu’il nous conduit à des vérités dont on ne saurait douter ; au lieu que les discussions historiques et les recherches des faits humains nous laissent toujours dans les ténèbres, et toujours quelques semences de nouvelles contestations. Mais qu’il y a peu de prudence à toucher à cette corde ! Je soutiens que les vérités historiques peuvent être poussées à un degré de certitude plus indubitable que ne l’est le degré de certitude à quoi l’on fait parvenir les vérités géométriques ; bien entendu que l’on considèrera ces deux sortes de vérités selon le genre de certitude qui leur est propre. Je m’explique. Dans les disputes qui s’élèvent entre les historiens pour savoir si un certain prince a régné avant ou après un autre, on suppose de chaque côté qu’un fait a toute la réalité et toute l’existence dont il est capable hors de notre entendement, pourvu qu’il ne soit pas de la nature de ceux qui sont rapportés par l’Arioste, ou par les autres conteurs de fictions, et l’on n’a nul égard aux difficultés dont les pyrrhoniens se servent pour faire douter si les choses qui nous paraissent exister existent réellement hors de notre esprit. Ainsi un fait historique se trouve dans le plus haut degré de certitude qui lui doive convenir, dès qu’on a pu trouver son existence apparente : car on ne demande que cela pour cette sorte de vérités, et ce serait nier le principe commun des disputans, et passer d’un genre de choses à un autre, que de demander que l’on prouvât non-seulement qu’il a paru à toute l’Europe qu’il se donna une sanglante bataille à Senef, l’an 1674 ; mais aussi que les objets sont tels hors de notre esprit, qu’ils nous paraissent. On est donc délivré des importunes chicaneries que les pyrrhoniens appellent moyens de l’époque ; et quoiqu’on ne puisse rejeter le pyrrhonisme historique par rapport à une infinité de faits, il est sûr qu’il en a beaucoup d’autres que l’on peut prouver avec une pleine certitude : de sorte que les recherches historiques ne sont point sans fruit de ce côté-là. On montre certainement la fausseté de plusieurs choses, l’incertitude de plusieurs autres ; et la vérité de plusieurs autres, et voilà des démonstrations qui peuvent servir à un plus grand nombre de gens que celles des géomètres ; car peu de gens ont du goût pour celles-ci, ou trouvent lieu de les appliquer à la réformation des mœurs : mais on m’avouera, monsieur, qu’une infinité de personnes peuvent profiter, moralement parlant, de la lecture d’un gros recueil de faussetés historiques bien avérées ; quand ce ne serait que pour devenir plus circonspects à juger de leur prochain, et plus capables d’éviter les piéges que la satire et la flatterie tendent de toutes parts au pauvre lecteur. Or n’est-ce rien que de corriger la mauvaise inclination que nous avons à faire des jugemens téméraires ? n’est-ce rien que d’apprendre à ne pas croire légèrement ce qui s’imprime ? N’est-ce pas le nerf de la prudence que d’être difficile à croire [ar] ?

En vain chercherait-on ces utilités morales dans un recueil de quintessences d’algèbre. D’ailleurs, n’en déplaise à messieurs les mathématiciens, il ne leur est pas aussi aisé d’arriver à la certitude qu’il leur faut, qu’il est aisé aux historiens d’arriver à la certitude qui leur suffit. Jamais on n’objectera rien qui vaille contre cette vérité de fait, que César a battu Pompée ; et dans quelque sorte de principes qu’on veuille passer en disputant, on ne trouvera guère de choses plus inébranlables que cette proposition, César et Pompée ont existé et n’ont pas été une simple modification de l’âme de ceux qui ont écrit leur vie : mais pour ce qui est de l’objet des mathématiques, il est non-seulement très-malaisé de prouver qu’il existe hors de notre esprit, il est encore fort aisé de prouver qu’il ne peut être qu’une idée de notre âme [as]. En effet, l’existence d’un cercle carré hors de nous ne paraît guère plus impossible que l’existence hors de nous pareillement du cercle dont les géomètres nous donnent tant de belles démonstrations ; je veux dire d’un cercle de la circonférence duquel on puisse tirer au centre autant de lignes droites qu’il y a de points dans la circonférence. On sent manifestement que le centre, qui n’est qu’un point, ne peut pas être le sujet commun où se terminent autant de lignes différentes qu’il y a de points dans la circonférence. En un mot, l’objet des mathématiques étant des points absolument indivisibles, des lignes sans largeur ni profondeur, des superficies sans profondeur, il est assez évident qu’il ne saurait exister hors de notre imagination. Ainsi, il est métaphysiquement plus certain que Cicéron a existé hors de l’entendement de tout autre homme, qu’il n’est certain que l’objet des mathématiques existe hors de notre entendement. Je laisse à part ce que le savant M. Huet [at] a représenté à ces messieurs pour leur apprendre à ne pas tant mépriser les vérités historiques.

Les profondeurs abstraites des mathématiques, dira-t-on, donnent de grandes idées de l’infinité de Dieu. Soit : mais croit-on qu’il ne puisse pas résulter un grand bien moral d’un dictionnaire critique ? L’oracle qui ne peut mentir assure que la science enfle ; il n’y a donc rien sur quoi il soit plus important de mortifier l’orgueil de l’homme. Qui dit l’orgueil dit le défaut le plus éloigné de la véritable vertu, et le plus diamétralement opposé à l’esprit évangélique. Or que saurait-on imaginer de plus propre à bien faire comprendre à l’homme le néant et la vanité des sciences, et la faiblesse de son esprit, que de lui montrer à tas et à piles les faussetés de fait dont les livres sont remplis ? Une infinité de gens de lettres, les esprits les plus pénétrans et les plus sublimes, ont pris à tâche pendant plusieurs années d’éclaircir l’antiquité. Cette tâche de messieurs les critiques, ayant pour objet les actions de quelques hommes, devait être plus facile que celle des philosophes, qui a pour objet les actions de Dieu : cependant les critiques ont donné tant de preuves de l’infirmité humaine, qu’on peut composer de gros volumes de leurs faussetés. Ces volumes peuvent donc mortifier l’homme du côté de sa plus grande vanité, c’est-à-dire du côté de la science. Ce sont autant de trophées ou autant d’arcs de triomphe érigés à l’ignorance et à la faiblesse humaine.

Cela étant, vous voyez, monsieur, que les plus petites faussetés auront ici leur usage, puisque par cela même qu’on rassemblera un grand nombre de mensonges sur chaque sujet, on apprendra mieux à l’homme à connaître sa faiblesse, et on lui montrera mieux la variété prodigieuse dont ses erreurs sont susceptibles. On lui fera mieux sentir qu’il est le jouet de la malice et de l’ignorance ; que l’une le prend quand l’autre le quitte : que s’il est éclairé pour connaître le mensonge, il est assez méchant pour le débiter contre sa conscience ; ou que s’il n’est pas assez méchant pour débiter ainsi le mensonge, il est assez rempli de ténèbres pour ne pas voir la vérité. En mon particulier, quand je songe que peut-être je me ferai une occupation fort sérieuse toute ma vie, de ramasser des matériaux de cette sorte d’arcs de triomphe, je me sens tout pénétré de la conviction de mon néant. Ce me sera une leçon continuelle de mépris de moi-même. Il n’y a point de sermon, non pas même celui du prédicateur ou de l’ecclésiaste par excellence, qui me puisse plus fermement tenir collé à cette grande maxime [au], J’ai regardé tout ce qui se faisait sous le soleil, et voilà tout est vanité et rongement d’esprit [av]. Voilà comment je suis entêté de mon ouvrage. J’en dirai plus de mal en moi-même que personne, et j’en estime plus cette circonstance que tout le reste.

J’allais finir sur cette belle moralité, lorsque je me suis souvenu que je n’ai pas fait savoir, que j’userai de la même liberté et de la même honnêteté envers les auteurs, de quelque nation et de quelque religion qu’ils soient. Je le déclare donc ici. Il n’y a rien de plus ridicule qu’un dictionnaire où l’on fait le controversiste. C’est un des plus grands défauts de celui de M. Moréri ; on y trouve cent endroits qui semblent être détachés d’un vrai sermon de croisade. Pour moi, je ne dis point avec Annibal, hostem qui feriet mihi erit carthaginiensis, quisquis erit [aw], civis [ax] ; mais plutôt, que tous ceux qui s’écarteront de la vérité me seront également étrangers. Vous connaissez des gens qui en gronderont, et qui s’en réjouiront néanmoins dans le fond de l’âme, parce que cela leur fournira des prétextes de médire et de faire les zélés, deux choses qui vont toujours de compagnie chez eux. Mais encore que nous ne soyons pas en grand commerce de complaisance, j’irai toujours mon grand chemin quoi qu’ils puissent dire, et je ne leur envierai point les os qu’ils trouveront là à ronger. Voici la raison du procédé que je veux suivre.

Ce dictionnaire ne regardant point les erreurs de droit, la partialité y serait incomparablement plus inexcusable que dans les dictionnaires historiques ; car on est obligé dans ceux-ci de rapporter mille choses qui sont vraies au jugement de quelques-uns, et fausses au jugement de quelques autres : on doit donc supposer une grande différence de principes dans les lecteurs, et se figurer qu’entre les mains des uns on sera en pays ennemi, et qu’entre les mains des autres on sera en pays ami, il est donc juste de proportionner à cela son style et sa manière de décider. Mais quand on ne se propose que de recueillir les erreurs de fait, on suppose avec raison les mêmes principes dans tous ses lecteurs, et qu’il n’y aura point d’homme qui ne reçoive pour faux ce qu’on lui débitera comme tel ; car les preuves d’une fausseté de fait ne sont pas les préjugés d’une nation ou d’une religion particulière, ce sont des maximes communes à tous les hommes. Vous voyez par-là, monsieur, que les faussetés philosophiques ou théologiques n’entrent point dans le plan de mon ouvrage : il est pourtant vrai que les livres où l’on en dispute pourraient fournir une espèce de faussetés de fait, qui ne serait pas peut-être la moins utile au lecteur.

Il arrive presque toujours que les disputes par écrit sur quelque dogme dégénèrent en différens personnels, et ne roulent presque plus que sur la question si un passage de l’adversaire a été bien ou mal cité, bien ou mal interprété. Le public abandonne là les disputans, et, comme l’a dit depuis peu un bel esprit, c’est alors que les parties sont obligées de se quitter, faute de lecteurs et de libraires. Qui aurait la patience de faire l’analyse de ces différens personnels trouverait une grande moisson de fautes qui serait du ressort de ce dictionnaire ; beaucoup de fausses citations ou de fausses interprétations : or ce sont des erreurs de fait. Vous m’avouerez, monsieur, qu’il n’y aurait point de logique comparable à celle-là pour enseigner la justesse du raisonnement. Sans compter cette grande utilité morale, c’est qu’on découvrirait en même temps une infinité de filouteries, ou, en tout cas, l’imperfection de notre âme ; car ce qui ne viendrait pas de mauvaise foi viendrait d’éblouissement ou de petitesse d’esprit.

Il est fâcheux que ce genre de filouterie jouisse de l’impunité autant qu’il en jouit, par le peu de soin que se donnent les lecteurs de comparer ensemble les réponses et les répliques. Mais si quelqu’un prenait la peine de marquer en peu de mots le progrès d’une dispute, il serait cause que l’on connaîtrait toutes les obliquités du chicaneur, et qu’on les détesterait.

Pardonnez-moi, monsieur, une si longue épître dédicatoire, et hâtez-vous d’enrichir la république des lettres des savans ouvrages qu’on attend de vous. Votre modestie et notre amitié me défendent d’en faire l’éloge ; mais je voudrais bien que le public pût vous en donner bientôt les louanges que vous en recevrez quand ils paraîtront. Je suis avec toute sorte d’attachement,


Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
* * * * * *
Le 5 de mai 1692.

Notez que dans la composition de ce dictionnaire je n’ai pas suivi partout les idées de ce Projet.

La déférence que j’ai eue pour les avis de quelques lecteurs intelligens m’a fait suivre une autre route sur certains chefs.

  1. On a ouï dire que M. .... ayant prié un de ses amis de marquer sur quelque petit morceau de papier les fautes qu’il remarquerait dans son Dictionnaire, eut pour réponse, qu’il faudrait des mains et des rames de papier, et non de petits morceaux.
  2. Horat., sat. II libri II, v. 141.
  3. Voyez, dans les Adages d’Érasme, le Noli irritare crabrones.
  4. Tu nihil invitâ dices faciesve Minervâ.
    Horat., de Art. Poët., v. 385.

  5. Non ego cùm scribo, si forte quid aptius exit,
    Quando hæc rara avis est, si quid tamen aptius exit,
    Laudari metuam, neque enim mihi cornea fibra est.

    Persius, sat. I, v. 45.

  6. Philosophiam multis locis inchoâsti ad impellendum satis, ad edocendum parùm. Cicero, Acad. Quæst., lib. I.
  7. Οὐ μόνον δὲ χάριν ἔχειν δίκαιον τούτοις, ὧν ἄν τις κοινωνήσαι ταῖς δόξαις, ἀλλὰ καὶ τοῖς ἐπιπολαιότερον ἀποϕηναμένοις· καὶ γὰρ οὗτοι συμϐάλλονταί τιτὴν γὰρ ἕξιν προήσκησαν ἡμῶν εἰ μὲν γὰρ Τιμόθεος μὴ ἐγένετο, πολλὴν ἂν μελοποιίαν οὐκ εἴχομεν· εἰ δὲ μὴ Φρῦνις, Τιμόθεος οὐκ ἂν ἐγένετο. Verùm non solùm illis agendæ sunt gratiæ quorum opinionibus quis acquiescet, sed illis qui superficie tenùs dixerunt : conferunt enim aliquid etiam isti, habitum namque nostrum exercuerunt. Si enim Timotheus non fuisset, multum melodiæ nequaquàm habuissemus : si tamen Phrynis non extitisset, ne Timotheus quidem. Arist. Metaphysic., lib. II, cap. I, p. m. 645.
  8. Thomas Sprat (qui depuis a été évêque de Rochester), Histoire de la Société royale, pag. 2. Je cite selon la traduction française, qui n’est pas fort élégante.
  9. Théodore Zuinger, médecin, natif de Bâle, mort en 1588.
  10. Illos omitto, qui satis ad famam nominis adipiscendam putant si prescribere possunt illud : contra Scaligerum, vel Scaligeri error ostensus : nec eos præcipuè tango, etc. Alex. Morus, Præfat. edit. Scalig., in Eusebium, 1658.
  11. On n’a garde de parler du procès que Scioppius, le plus redoutable et le plus furieux des critiques, lui intenta (cela serait trop odieux), prétendant qu’il avait commis cinq cents faussetés dans un écrit de 120 pages sur l’antiquité de sa famille. Il est bien certain que parmi ces cinq cents mensonges imputés, il y en a beaucoup qui sont imputés avec raison ; il ne faut pour s’en convaincre que lire ce que Scaliger et ses amis répondirent, et ce qui leur fut répliqué.
  12. Comme le père Labbe dans son Chronologue français, tom. V, à l’an 1652. Le père Denys Pétau, dit-il, le plus savant homme qui fût au monde, mourut l’onzième de novembre, en sa 70e. année. Saumaise, qui avait voulu se mesurer avec lui en quelques points de grammaire,

    ....impar longè congressus Achilli

    en tout le reste, était décédé... le 3 septembre. Voyez ci-dessus, remarque (A) de l’article Pétau tom. XI, pag. 661.

  13. Florus, lib. II, cap. VII.
  14. Baronii Annales is quem dixi Blondellus mille castigavit notis, aliquando prodituris, quibus oram exemplaris sui prætexuit : quod exemplar ære suo redemptum benè proceres Amstelodamenses Bibliothecæ publicæ inferri curaverunt. Super hæc vero et ea quæ ab aliis animadversa sunt, quæ subnotavimus etiam nos justum ferè volumen implerent. Alexand. Morus, Pref. edit. Scaligeri in Eusebium, 1658. Holsténius pouvait montrer 8000 faussetés dans Baronius, et les prouver par les manuscrits du Vatican. Voyez Patin, lettre CLXIV, pag. 19 du IIe. tome, édit. de 1691.
  15. Par le Critica historico-chronologica du père Pagi, imprimé à Paris, in-folio, l’an 1689, et par les Exercitationes Sam. Basnagii Flottemanvillei, imprimées à Utrecht, in-4°., l’an 1692.
  16. Sæpè in judicando majus est peccatum judicii quàm peccati illius de quo fuerat judicatum. Ambrosius in Psalm. L.
  17. M. Godeau, par exemple, dans la Préface de son Histoire de l’Église : Casaubon, dit-il, qui était un habile homme, devait traiter Baronius avec plus de civilité, lui qui ne nomme jamais Scaliger que ce divin homme, et se contenter de le reprendre sur les choses où il croyait qu’il s’était trompé, sans le vouloir faire passer à tout moment pour un homme qui n’avait nulle belle littérature. S’il avait entrepris une carrière aussi longue que la sienne, nous verrions s’il n’y aurait point fait de faux pas. Ses Exercitations en ont fait naître d’autres : on a trouvé justement de quoi censurer dans ses censures, et par-là on voit qu’en ces matières il n’y a rien qui ne puisse être défendu et attaqué avec une probabilité presque égale, surtout pour les dates du temps.
  18. Catull., epigram. XIV.
  19. Namque sagaciùs unus odoror,
    Polypus an gravis hirsutis cubet hircus in alis,
    Quàm canis acer, ubi lateat sus.
    Horat., Epod., od. XII.

  20. En vérité je vous avoue qu’un traitement si injuste contre toute l’antiquité, excite tant d’indignation dans mon âme, que j’aime mieux que ce soit vous ou tout autre que moi qui donniez à cette sorte de témérité le nom qu’elle mérité. Exclamet Melicerta periisse frontem de rebus. Il faut avoir fait banqueroute à la pudeur et au jugement, lorsqu’on passe jusques à un tel défaut de respect, et jusques à une si présomptueuse extravagance, ut insolenter parentis artium antiquitatis reverentiam verberemus. (Macrobe I, Saturn.) Hexaméron rustique, p. 142, 143.
  21. Horat., od. I, lib. II.
  22. Horat., de Arte poëticâ, v. 351.
  23. Idem, ibid., v. 360.
  24. Nimis perversè se ipsum amat qui et alios vult errare ut error suus lateat : quantò enim melius et utilius, ut ubi ipse erravit, alii non errent quorum admonitu errore careat : quòd si noluerit, saltem comites erroris non habeat. Augustin, epist. VII, p. m. 28.
  25. On peut se servir à cet égard de cette consolation : Non

    Tam tenuis census tibi contigit ut mediocris
    Jacturæ te mergat onus.
    Juven., sat. XIII, v. 6.

  26. A suturis se deceptum esse Hippocrates memoriæ tradidit, more scilicet magnorum virorum et fiduciam magnarum rerum habentium. Nam levia ingenia quia nihil habent, nihil sibi detrahunt. Magno ingenio multaque nihilominùs habituro convenit etiam simplex veri errorts confessio. Celsus, de Medic., lib. VIII, cap. IV. Voyez aussi Quintilien, lib. II, cap. VI,
  27. Nulli patientiùs reprehenduntur quàm qui maximè laudari merentur. Plin., epist. XX, lib. VII.
  28. Conférez avec ceci ce qu’on a dit ci-dessus, remarque (F) de la Dissertation sur les Libelles diffamatoires.
  29. Voyez ci-dessus, remarque (B) de l’article Antesignan, tom. II, ce qu’Érasme a dit de la peine que coûtent les dictionnaires.
  30. Sive contemnentes tanquam parva quæ priùs discimus studia……. seu, quod proximum vero, nullam ingenii sperantes gratiam circa res etiamsi necessarias, procul tamen ab ostentatione positas, Quintil., lib. I, in Proæmio.
  31. Évangile de saint Luc, chap. X, vers. 42.
  32. Par ce mot on ne prétend pas dire que tout le monde se plaise aux mêmes réfutations ; mais seulement que les uns se plaisent à celles-ci, les autres à celles-là.
  33. S’il n’importe pas de les connaître, il n’importe pas aussi de les ignorer. Scaliger, au commencement de ses notes sur Catulle, a dit ceci : Etsi, candide lector, hoc epigrammate patienter carere poteras, habet tamen quod te scire melius fuit quàm ignorare. Voyez les Nouvelles de la République des Lettres, Avertiss. du mois d’août, 1684. Lipse voulait connaître la vérité jusque dans les plus petites choses : admirabilis Lipsius alicubi ait se cupere etiam in minimis vera scire. Epist. Hoffm. ad Reinesium, pag. 100.
  34. M. de Spanheim.
  35. Conférez les Nouvelles de la République des Lettres, 1684, mois de septembre, art. VI.
  36. Il tâche de prouver, dans le IIIe. livre de l’Orateur, cette thèse : In plerisque rebus incredibiliter hoc natura est ipsa fabricata, ut ea quæ maximam utilitatem in se continerent eadem haberent plurimum vel dignitatis vel sæpè etiam venustatis.
  37. Du Vignau, l’État présent de la Puissance ottomane, pag. 177, édit. de la Haye, 1688.
  38. Plùs interfuit reipub. castellum capi Ligurum quàm benè defendi causam M. Curii. Credo, sed Atheniensium quoque plus interfuit firma tecta in domiciliis habere quàm Minervæ signum ex ebore pulcherrimum : tamen ego me Phidiam esse mallem quàm vel optimum fabrum lignarium ; quare non quantùm quisque prosit, sed quanti quisque sit ponderandum est : præsertim cùm pauci pingere egregiè possint aut fingere, operarii autem aut bajuli deesse non possint. Cicero, in Bruto.
  39. On donne ici plus d’étendue à cette distinction que dans l’école.
  40. Conférez avec ceci l’épître XCIV de Sénèque : j’en ai cité quelque chose ci-dessus, rem. (B) de l’article Ariston, tome. II, pag. 346.
  41. Horace, epist. I libri II, en fait le dénombrement. Voyez ce qui en est cité ci-dessous, cit. (rr).
  42. Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes,
    Les quatrains de Pibrac, et les doctes tablettes
    Du conseiller Matthieu, ouvrage de valeur,
    Et plein de beaux dictons à réciter par cœur.
    Molière, comédie du Cocu imaginaire.

  43.  Os tenerum pueri, balbumque poëta figurat :
    Torquet ab obscenis jam nunc sermonibus aurem ;
    Mox etian pectus præceptis format amicis :
    Asperitatis, et invidiæ corrector et iræ.
    Horat., epist. I, libri II, v. 126.

  44. Νᾶϕε καὶ μέμνασ᾽ ἀπιςεῖν ἄρθρα ταῦτα τῶν ϕρενῶν. Sobrius esto atque illud teneto nervos atque artus esse sapientiæ non temerè credere. Epicharmus, apud Ciceronem, Polybium, Lucianum, etc.
  45. Voyez ci-dessus l’article de Zénon, philosophe épicurien, pag. 66, rem. (D), vers la fin.
  46. Præfat., Demonst. evangel.
  47. Ecclésiaste de Salomon, chap. I, vers. 14.
  48. Conférez ce que dit Vigneul-Marville, Mélang., tom III, pag. 206 et suiv. ; et page dernière de l’édit. de Rouen, 1701.
  49. C’est ainsi que Cicéron, Orat. pro Corn. Balbo, pag. m. 679, rapporte les paroles d’Ennius ; mais, pour faire le vers, il faut mettre ferit et non pas feriet.
  50. Il y a des critiques qui veulent qu’on lise cujati’ fiet.

(A) La réponse judicieuse d’un ancien Grec. ] On la trouve dans Stobée. Θεόκριτος ἐρωτηθεὶς διὰ τί οὐ συγγράϕει, ὅτι εἶπεν ὡς μὲν βούλομαι, οὐ δύναμαι, ὡς δὲ δύναμαι, οὐ βούλομαι : Theocritus quærenti quare non scriberet, dixit, quaniam ut libet non possum, ut verò possum non libet [1]. Un ancien rhétoricien donna pour raison de son silence cette réponse, ce que je sais n’est pas de saison ; et ce qui serait de saison, je ne le sais pas.

Vous trouverez ci-dessus les paroles de cet ancien rhétoricien avec celles de Stobée, dans la remarque (F) de l’article d’Aristarque ; et puisque cette remarque-là peut fournir tout le commentaire dont je pourrais avoir besoin en cet endroit-ci, je n’ai besoin que de ce renvoi : il faut éviter les répétitions le plus que l’on peut.

(B) Un livre chargé des péchés du pays latin, et un ramas des ordures de la république des lettres. ] Comme toutes choses ont deux faces, il se trouvera peut-être des gens qui prétendront que je me rends digne de la censure que nous lisons dans un beau traité de Plutarque. Mais ce ne serait point considérer cette affaire par le bon côté ; ce serait la prendre de travers. Il faut la considérer selon l’idée de ces recueils d’observations de médécine qui ne contiennent que les maladies du corps humain, mais qui n’en traitent qu’afin d’apprendre à s’en garantir ou à s’en guérir. Quoi qu’il en soit, voici les pensées de Plutarque [2] : « Si quelqu’un feuilletant les escrits des anciens, en alloit elisant et tirant ce qu’il y auroit de pire, et en composoit un livre, comme des vers d’Homere defectueux, commençans par une syllabe brieve, ou des incongruitez qu’on rencontre és tragedies, ou des objections vilaines et deshonnestes que fait Archilochus alencontre du sexe feminin, en se diffamant lui-mesme : celui là ne seroit-il pas digne de ceste tragique malediction,

Maudit sois tu, qui vas faisant recueil !
Des maux de ceux qui gisent au cercueil !


mais sans ceste malediction, c’est à lui un amas qui ne lui apporte ni honneur, ni profit, d’aller ainsi par-tout recueillir les fautes d’autrui, comme on lit que Philippus fit un amas des plus meschans et plus incorrigibles hommes qui fussent de son temps, lesquels il logea ensemble dans une ville que il fit bastir, et l’appella Poneropolis, c’est à dire la ville des meschans : aussi les curieux en recueillant et amassant de tous costez les fautes et imperfections, non des vers ni des poëmes, mais des vies des hommes, font de leur memoire un archive et registre fort mal-plaisant, et de fort mauvaise grace, qu’ils portent tousjours quand et eux. Et tout ainsi comme à Rome il y a des personnes qui ne se soucient point d’acheter de belles peintures ni de belles statues, non pas mesme de beaux garçons, ni belles filles de celles qu’on expose en vente, ains s’adonnent à acheter affectueusement des monstres en nature, comme qui n’ont point de jambes, ou qui ont les bras tournez au contraire, qui ont trois yeux, ou la teste d’une austruche, prenans plaisir à les regarder, et à rechercher s’il n’y a point

 » De corps meslé de diverses especes,
 » Monstre avorté de l’un et l’autre sexes :


mais qui nous meneroit ordinairement voir de tels spectacles on s’en fascheroit incontinent, et feroyent mal au cœur à les voir : aussi ceux qui curieusement vont rechercher les imperfections des autres, les infamies des races, les fautes et erreurs avenues és maisons d’autrui, ils doivent rappeller en leur memoire comme les prémieres telles observations ne leur ont apporté ni plaisir aucun ni profit. »

(C) La plainte qu’on fait contre les censeurs qui ne font rien imprimer, de crainte des représailles. ] Regnier, dans sa IXe. satire, exhorte ses censeurs à publier quelque chose.

Qu’ils facent un ouvrage,
Riche de d’inventions, de sens et de langage,
Que nous puissions draper comme ils font nos escrits,
Et voir, comme l’on dict, s’ils sont si bien apris ;
Qu’ils monstrent de leur eau, qu’ils entrent en carriere.


Il applique à cela le conte qu’on fait en Italie,

Qu’une fois un paisant,
Homme fort entendu, et suffisant de teste,
Comme on peut aysément juger par sa requeste,
S’en vint trouver le pape et le voulut prier,
Que les prestres du temps se puissent marier ;
Afin, ce disoit-il, que nous puissions nous autres
Leurs femmes caresser, ainsi qu’ils font les nostres.


Martial avait eu déjà des pensées de même nature : son épigramme XCII du Ier. livre est,

Cùm tua non edas, carpis mea carmina, Læli :
Carpere vel noli nostra, vel ede tua.


Et il dit dans l’épigramme LXIV du XIIe. livre,

Corrumpit sine talione cœlebs,
Cæcus perdere non potast quod aufert.


Voyez M. Saldénus à la page 44 et 419 du traité de Libris varioque eorum Usu et Abusu.

Vous trouverez un supplément de ceci dans l’article d’Aristarque [3]. Consultez aussi la page 470 du VIIe. tome, où j’observe que fort souvent les lecteurs qui n’ont jamais composé sont plus rigides et plus injustes dans leurs censures que ceux qui connaissent par expérience le travail des compositions. Je crois pouvoir dire qu’il y a deux choses qui empêchent les censeurs universels et impitoyables de montrer de leur eau ; l’une est la crainte que tout le monde ne se jette sur leurs ouvrages, afin de leur faire porter la peine du talion sans miséricorde ; l’autre est qu’ils sentent eux-mêmes qu’ils n’ont point rempli l’idée de perfection qui avait été la règle de leurs censures. Il est plus aisé de s’imaginer une haute perfection que de la trouver, et c’est le sort de la plupart des critiques de savoir reprendre, et de ne savoir pas mieux faire [4]. Il ne semble pas qu’ils aient le talent de parler ni d’écrire, tant ils sont secs et arides [5]. L’auteur qui en juge ainsi observe que M. Conrart, qui avait le jugement excellent, le goût délicat, et une critique sûre et éclairée qui perçait dans tous les coins et les plis d’un ouvrage a eu la prudence de ne rien publier de sa façon, et que le peu qui en a paru n’est pas fort considérable.

  1. Stobæus, serm. XIX, folio m. 81 verso.
  2. Plut., de Curiositate, pag. 520 : je me sers de la version d’Amyot.
  3. Ci-dessus, remarque (C) de l’article Aristarque, grammairien, tom. II, pag. 327.
  4. Conférez ce que dessus, remarque (G) de l’article Zeuxis, dans ce volume, pag. 74-75.
  5. Vigneul-Marville, Mélanges d’Hist. et de Littérature, tom. III, pag. 183, édit. de Rouen, 1701.

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