Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Somnambules

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Henri Plon (p. 613-614).

Somnambules. Des gens d’une imagination vive, d’un sang trop bouillant, font souvent en dormant ce que les plus hardis n’osent entreprendre éveillés. Bardai parle d’un professeur qui répétait la nuit les leçons qu’il avait données le jour, et qui grondait si haut qu’il réveillait tous ses voisins. Johnston rapporte, dans sa Thaumatographia naturalis, qu’un jeune homme sortait toutes les nuits de son lit, vêtu seulement de sa chemise ; puis montant sur la fenêtre de sa chambre, il sautait à cheval sur le mur et le talonnait pour accélérer la course qu’il croyait faire. Un autre descendit dans un puits et s’éveilla aussitôt que son pied eut touché l’eau, qui était très-froide. Un autre monta sur une tour, enleva un nid d’oiseaux et se glissa à terre par une corde, sans s’éveiller. Un Parisien, de même endormi, se leva, prit son épée, traversa la Seine à la nage, tua un homme que, la veille, il s’était proposé d’assassiner ; et, après qu’il eut consommé son crime, il repassa la rivière, retourna à sa maison et se mit au lit sans s’éveiller.

Le Courrier de la Gironde rapportait, il y a quelques années, le petit fait suivant :

Il existe dans une commune près de Bordeaux une famille citée de père en fils comme somnambule. Le chef actuel de la famille vient de donner la preuve qu’il n’avait pas dégénéré. Après la veillée, il était allé se reposer des fatigues de la journée ; sa femme et ses enfants l’avaient bientôt imité. À minuit, le laboureur ouvre l’œil, bâille, étend les bras comme un homme qui secoue le sommeil et descend de sa couche. Il passe son pantalon et sa veste de travail, noue sa cravate de coton autour de son cou, chausse ses sabots, tire la chevillette de sa porte, et sort. Notre laboureur va droit à son étable, saisit l’aiguillon, et, un juron aidant, il réveille ses bœufs pour le travail. Ces bons animaux, tout animaux qu’ils sont, comprennent que l’heure d’aller aux champs n’est pas encore venue, font la sourde oreille, se roulent un instant encore sur la litière, puis enfin se décident à se lever. Les voilà partis pour la vigne, traînant le soc au clair de la lune. Le laboureur suit par derrière, la gourde à la main et l’aiguillon sur l’épaule. On arrive aux champs, les instruments de travail sont disposés ; la charrue est emmanchée, et voilà la glèbe qui se retourne et le sillon qui se creuse droit et profond. Il était six heures environ, et le jour commençait à poindre quand la besogne fut achevée. Le laboureur tourna la rége, attacha le cordon de sa gourde vide au bouton de son gilet, remit l’aiguillon sur l’épaule et ramena ses bœufs à l’écurie.

Il était temps qu’il arrivât, car la maison était dans un désordre indescriptible. La femme se lamentait et les enfants couraient le village, cherchant les bœufs et la charrue qui avaient disparu pendant la nuit. Tout le quartier était soulevé. Cette scène de désolation se changea soudain en un immense éclat de rire, quand on vit entrer dans la cour les grands bœufs roux, suant et fumant comme s’ils sortaient d’un bain à la vapeur, et précédés du laboureur nocturne, lequel, secouant enfin le sommeil magnétique, s’aperçut à sa grande surprise qu’il avait gagné sa journée quand les autres l’avaient à peine commencée.

On peut expliquer le somnambulisme comme une activité partielle de la vie animale, disent les philosophes. L’organe actif transmet ainsi l’incitation sur les organes voisins, et ceux-ci commencent également, par l’effet de leurs relations avec la représentation qui a été excitée, à devenir actifs et à coopérer. Par là l’idée de l’action représentée devient si animée que, même les instruments corporels nécessaires pour son opération, sont mis en activité par les nerfs qui agissent sur eux. Le somnambule commence même à agir corporellement, et remplit l’objet qu’il s’est proposé avec la même exactitude que s’il était éveillé, avec cette différence néanmoins qu’il n’en a pas le sentiment général, parce que les autres organes de la vie animale qui n’ont pas participé à l’activité reposent, et que, par conséquent, le sentiment n’y a pas été réveillé. Gall a connu un prédicateur somnambule qui, très-souvent, ayant un sermon à faire, se levait la nuit en dormant, écrivait son texte ou en faisait la division, en travaillait des morceaux entiers, rayait ou corrigeait quelques passages, en un mot, qui se conduisait comme s’il eût été éveillé, et qui cependant en s’éveillant n’avait aucun sentiment de ce qu’il venait de faire. La Fontaine a composé, dit-on, sa fable des deux Pigeons en dormant ; anecdote contestée.

Suivant le rapport de Fritsh, qui le tenait du père Delrio, un maître d’école, nommé Gondisalve, allait enseigner pendant la journée le catéchisme à des enfants et venait coucher le soir dans un monastère, où la nuit, en dormant, il recommençait ses leçons, reprenait les enfants et entonnait le chant de son école. Un moine, dans la chambre duquel il couchait, le menaça de l’étriller s’il ne restait pas tranquille. Le maître d’école se coucha sur cette menace et s’endormit. Dans la nuit, il se lève, prend de grands ciseaux et va au lit du moine, qui par bonheur, étant éveillé, le vit venir à la faveur du clair de lune ; sur quoi il prit le parti de se glisser hors du lit et de se cacher dans la ruelle. Le maître d’école, arrivé au lit, hache le traversin de coups de ciseaux et va se recoucher. Le lendemain, quand on lui présenta le traversin en lambeaux, il dit que tout ce qu’il se rappelait c’était que, le moine l’ayant voulu rosser, il s’était défendu avec des ciseaux.

Il y a un grand nombre d’histoires de somnambules. Le remords a souvent produit cette crise, et, depuis la femme de Macbeth, la série des coupables qui se sont trahis dans leur sommeil serait longue.