Dictionnaire national et anecdotique par M. De l’Épithète/REPRÉSENTANS DE LA NATION

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Politicopolis (pp. 134-137).
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REPRÉSENTANS DE LA NATION : Voyez Députés.

Dans les adresses, mémoires ou placets qui leur sont présentés, ils sont ou doivent être qualifiés de Nosseigneurs ; c’est ce qui a donné lieu aux aristogustins de controuver une anecdote qui sans doute est sortie de la Minerve, de ce treizieme apôtre qui macule toujours quelque calomnie.

« On assure, dit le conteur, qu’on a vu une lettre d’un libraire de province adressée à son correspondant, libraire-député, dont la suscription étoit à Monseigneur, Monseigneur… libraire, &c. Le contenu de le lettre étoit en ces termes ».

Monseigneur,

J’ai l’honneur de vous remettre pour la présente année, vingt douzaines d’almanachs de Liege, & vous préviens que cet article, qui est un des plus forts de votre commerce, fera cette année l’objet d’une grande spéculation, parce qu’on y prédit que le roi de Prusse sera prince de Liege, & sire de Joinville prince de Brabant[1] ; que par l’intercession de Sainte-Gudule, les Brabançons vont désapprendre à lire, qu’alors un grand général qui a commandé autrefois dans le Paraguai doit de mettre à leur tête, & que, ce qui en adviendra, fera l’étonnement de l’université de Louvain, qui elle-même a toujours fait l’étonnement de toute l’Europe ; qu’il adviendra encore que cette université aura pour recteur un neveu du feu R. P. Malagrida. Le fameux Mathieu Lansberg, prédit aussi qu’un grand prince trompera une grande princesse, & qu’il s’assiera sur un trône où depuis plusieurs siecles on ne s’est assis qu’en pantoufles & en bonnet de nuit : que dans une région célebre de l’Europe, il y aura une quantité considérable des vieilles filles à marier, qu’elles seront recherchées par de vieux garçons qui en connoissent déjà tout le mérite ; que dans cette même région, la barbarie va une autre fois réduire les lettres & les sciences au berceau qu’elle environnera de ténebres, en dispersant ces hommes fameux qui faisoient de si belles chartres, & savoient si bien le plainchant ; que nos campagnes ne seront plus cultivées, parce qu’il n’y avoit qu’eux qui entendissent l’agriculture ; que nos pauvres seront abandonnés, parce qu’il n’y avoit qu’eux qui les secourussent, &c. &c. Ma lettre, monseigneur, seroit plus longue que celles qu’on écrit à votre auguste président, si je voulois vous rapporter toutes les merveilleuses prédictions que renferme l’almanach de Liege de cette année. La collection que je vous adresse vous mettre à même d’en juger.

J’ai l’honneur d’être avec respect, Monseigneur, &c.

Il est d’autant plus aisé de se convaincre que cette lettre est une fourbe de nos bons apôtres, que l’almanach de Liege de cette année ne comprend pas un mot des prétendues prédictions qu’on lui fait faire ici. M. l’abbé Syeyes avoit bien raison de s’élever contre les abus de la liberté de la presse, qui ne tendent pas moins qu’à la subversion des empires. Une bonne ordonnance à la Brabançonne, & que tous les bavards se taisent !

  1. Joinville est le nom sous lequel voyage un prince très-connu. Note de l’éditeur.