Dictionnaire national et anecdotique par M. De l’Épithète/Section complète - L

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Politicopolis (pp. 98-106).

L.

LANTERNE : depuis la révolution & le jour même qu’elle s’opéra, ce mot reçut une acception donc nos ancêtre ne l’auroient jamais cru susceptible ; nous la connoissons tous trop bien pour la commenter. Je remarquerai seulement qu’on ne l’employer que dans ces façons de parler : mettre à la lanterne, digne de la lanterne, fuir la lanterne. Ainsi on dira bien, M. de Launay est le premier qui ait été mis à la lanterne. Le bonze Urima est digne de la lanterne, & Roumein fuit en vain la lanterne.

LANTERNER : verbe actif. C’est la même chose que mettre à la lanterne. Il n’est en usage que dans le haut style.

LÉGISLATION, LÉGISLATEURS, LÉGISLATURE : on appelle objets de législation ceux qui concernent l’organisation ou la confection des loix. Écrire sur la législation, c’est écrire sur ces matieres. Le dictionnaire de l’académie définit le mot de législation le droit de faire des loix ; & en ce sens, il dit : la législation en France n’appartient qu’au Souverain ; cette assertion gothique qui sent bien la pension, sera émendée par les académiciens impensionnés & patriotes, qui travailleront à la prochaine édition de ce dictionnaire, lors de la refonte universelle de presque tous nos livres.

Législateurs : sont ceux qui font les loix, & législature, désigne le temps, l’époque déterminée que le corps des législateurs reste en activité. Aussi l’on dit, la législature présente travaille à une constitution qui fera l’admiration des législatures qui viendront après elle. La législature présente : c’est notre assemblée nationale actuelle. Et les législatures qui admireront, les assemblées nationales qui doivent lui succéder.

LESE : usité seulement dans ces expressions : crime de lese-majesté, crime de lese-nation.

Avant la révolution, on ne connoissoit que le crime de lese-majesté, divine ou humaine.

De lese-majesté divine, quans on se rendoit criminel envers Dieu, soit en le blasphémant, soit en profanant les vases sacrées, &c.

De lese-majesté humaine, au premier chef, quand on attentoit à la vie du prince. De lese-majesté humaine, au second chef, quand on blasphêmoit contre les ministres, ou leur réputation, ou celle des Vestales qui leur étoient attachées. Ce dernier attentat étoit le plus souvent puni aussi rigoureusement que le crime de lese-majesté au premier chef. La différence n’étoit pas dans le supplice, mais dans le lieu & l’exécuteur. La Bastille étoit ce lieu, & de Launay, cet exécuteur.

Depuis que la nation s’est réhabilitée, on a connu du crime de lese-nation au premier & second chef.

On est criminel de lese-nation au premier chef, quand on trame contre cette nation quelque complot ou conjuration, ou qu’on se charge d’en être l’exécuteur. D’après cette définition, il est évident que le général Victor est criminel de lese-nation, que Lambesc est criminel de lese-nation, qu’on doit les punir comme tels, eux, leurs fauteurs & adhérens, donc, donc, &c. Mais pour parvenir à donner à la nation cette satisfaction, il falloit suivre d’autres erremens, & ne pas la forcer, pour ainsi dire, à recouric elle-même à la lanterne, ou de rester invengée. Il ne falloit pas aller demander à Pierre & à Guillot si tel ou tel ordre étoit émané du prince, parce que Pierre, ni Guillot n’approchoient pas même le dernier des dix corridors à traverser pour arriver à la salle du conseil. C’étoit au prince lui-même qui falloit s’adresser, il eût dit franchement la vérité, parce que franhise & vérité sont dans son caractere. D’après ce témoignage auguste, l’accusé qui eût été absous étoit réintégré dans l’opinion publique, qui est le tribunal souverain, qui connoît en dernier ressort des crimes de lese-nation.

On est criminel de lese-nation au second chef, quand on quitte un poste glorieux qu’on a obtenu, je ne sais comment ni pourquoi, pour aller semer la division dans les provinces & armer le frere contre le frere. Il y a encore felonie envers la nation quand on fait des motions insidieuses ou perfides, qui tendre à répandre l’esprit de discorde. Il y a encore felonie… Mais je n’aurois jamais fini, si je les articulois toutes. Que les aristo-félons mettent la main sur leur conscience, elle leur en fera l’énumération ; car la conscience des impartiaux est dans doute impartiale aussi.

LETTRE AU RÉDACTEUR : ruse de journaliste, que les nouveaux folliculaires ont usée à un tel point que personne n’en est plus la dupe. Un journaliste est-il à court de phrases pour combler la membrure de sa feuille ; aussi-tôt il fait intervenir un soporifique correspondant, qui vous le gratifie d’une lettre d’une mortelle page & quelquefois plus, quand ce journaliste est sans conscience. La lettre exige une réponse, souvent même plusieurs, & le journal se remplis, mais il est des abonnés difficiles qui veulent le plein & non le rempli ; & qui lorsque les lettres se multiplient, retirent ou cessent leur abonnement. L’expérience apprend que l’usage fréquent de lettre au rédacteur est dans un journal un symptôme évident de caducité.

LIBELLE : il vient de libellus, qui veut dire en latin petit livre, c’est presque toujours moins en françois. Dans l’ancien régime, l’homme assez ennemi de sa liberté pour coucher par écrit les turpitudes d’un ministre, d’un homme puissant ou de leurs maîtresses, étoit appellé un faiseur de libelles, & son œuvre une libelle séditieux, parce qu’alors on ne pensoit point encore au mot incendiaire, qui, chez les républicains, est le synonyme de séditieux. Auteur, imprimeur, libraire, colporteurs, tout ce qui avoit contribué à la publicité de l’œuvre inique, étoient jettés dans les cachots de la Bastille, d’où ils ne sortoient, en cas qu’ils sortissent, que quand l’homme aux turpitudes avoit enfin fait la culbute. L’ancien régime avoit tout exprès une meute, rue des Capucines, pour relancer les faiseurs de libelles & fauteurs d’iceux. Le capitaine d’équipage qui lâchoit cette meute étoit un certain d’H…, un vrai Nembrod, qui cependant faisoit grace aux libelles qui n’étoient que contre Dieu ou la révélation, moyennant quelques exemplaires qu’on vendoit à son profit : c’étoit ce qu’il appelloit la curée.

Dans le nouveau régime, le sens du mot libelle n’est pas aussi déterminé que dans l’ancien. Les aristocrates appellent libelles les Révolutions de Paris dites Prud’homme, les Révolutions de France de M. Camille du Moulin, l’Observateur, & quelques autres écrits en faveur de la liberté. Nous autres citoyens nous appellons libelles, les Actes des apôtres, l’écrit intitulé Ouvrez les yeux, les Déjeûners & les Dîners, qui ne méritent point cette qualification, parce qu’il n’est pas possible de les lire, &c. &c. Le Pacificrate dit : « il n’y a de vrai libelle que celui qui peut armer le frere contre le frere. Je lis de sang-froid tous ces chiffons, je ris rarement, je gémis souvent, & m’endors presque toujours ».

LIBERTÉ : dans l’ancien régime ce mot ne signifioit rien de ce qu’il signifie aujourd’hui qu’il est devenu le cri de la nation ; il désigne ce droit précieux que nature accorde à tous les hommes, quand nature ne trouve point sur son chemin des ministres qui ont des bastilles, & des bastilles qui ont des de Launay. Nous venons enfin de remplir le vœu de cette bonne nature que nous n’avions jamais si bien connu, & qui nous menera loin. Nous avons enfin conquis ce droit imprescriptible d’être libres[1]. Sachons le conserver, & pour en sentir le prix, ne confondons point la liberté avec la licence ; n’écoutons point ces démagogues qui nous crient qu’elle est la faculté de faire tout ce qu’on est en pouvoir de faire. La liberté qu’ils prêchent est celle d’un cannibale isolé. Un peuple libre est celui qui vit sous l’autorité des loix, bonnes ou convenables, qu’il s’est données lui-même ou par ses représentans. Où il n’y a point d’ordre, il n’y a point de liberté. C’est de l’obéissance aux loix que nous avons consenties qu’émane cet ordre qui seul peut ramener la confiance…, cette confiance que nous n’avons plus dans le moment même que nous nous traitons de freres, & que nous nous embrassons. Ah ! s’il en étoit autrement, nous embrasserions-nous armés d’un cimeterre & coiffés d’un énorme bonnet ? Non ; jettons au loin la hache & ceignons l’olivier de la paix. François qu’on nommoit avec distinction dans l’Europe lorsque vous étiez ministériés… soyez unis, & vous en serez le premier peuple…

LISTE CIVILE : cette expression nous vient de l’Anglois, peuple qui administre lui-même ses finances, & feroit la plus haute sottise de les confier à des mains ministérielles qui, à la dette nationale, déjà d’un rayon de chiffre assez honnête, ajouteroient encore celle de leur maître & les leurs, car les ministres ne s’oublient jamais. Liste civile donc, chez les anglois, désigne la somme qu’ils allouent au monarque pour l’entretien de sa maison.

Comme nous allons devenir aussi les administrateurs de nos finances, & qu’il est instant que nous les devenions pour n’avoir pas un rayon pareil à celui de nos freres les Anglois, les représentans de la nation ont assigné au roi 20 millions pour sa liste civile. Louis XVI, le bon roi Louis XVI a trouvé la somme trop forte. Dans les circonstances présentes, a dit ce prince digne de régner sur une nation libre, je n’ai d’autre désir que celui de voir mes peuples soulagés. Il n’en a pas été ainsi des innombrables commensaux de Sa Majesté, ils ont crié à la pénurie, ce n’a été qu’une voix. On a assuré même, ce que je n’assure pourtant pas, que MM. du vol avoient fait à ce sujet un mémoire rempli d’observations aussi judicieuses qu’économiques, & que le rédacteur de cet écrit étoit M. l’abbé … précepteur de la Vénerie.

LIVRE ROUGE : livre fameux & apochryphe qui, dit-on, contenoit du tems des anciens ministres les dépenses & les pensions faites pour des raisons qu’ils devoient taire. Livre que nos représentans ont la bonhommie de demander, & qu’on n’aura pas le front de leur communiquer. Que de gentillesses ils y verroient ! Dans les articles de dépenses par exemple on liroit tant pour 4 voyages faits en Angleterre à différentes époques, & si la vergogne n’empêchoit point d’en évidencier les motifs, on riroit aux larmes, sur-tout en entendant parler de celui qui a été fait par Figaro.

On y verroit aussi que les anciens ministres aimoient les lettres & achetoient des manuscrits, chez l’étrgner s’entend, parce qu’ils avoient une maniere à eux de se les procurer en France. Cet article se liroit à haute voir jusqu’à un certain point.

LOI MARTIALE : elle nous vient encore d’Angleterre : les Anglois l’ont puisée dans le code de Dracon. François, on l’a promulguée cette loi ! Vous la connoissez, je ne vous en parlerai pas ; puissiez-vous n’en entendre jamais parler ! & si vous vous méfiez des démagogues, mon vœu sera exaucé. L’esprit de sédition n’est pas le vôtre. Vous avez fait des vaudevilles pendant des siecles, & il ne vous est arrivé de lanterner que deux ou trois petites fois.

  1. L’auteur dit conquis & non reconquis, parce qu’avant la révolution les François n’avoient jamais été libres, malgré ce qu’en disent certains phrasiers, qui nous crient d’un air fier : les Francs, nos peres, étoient libres. — Eh ! non, Messieurs ! les Francs, vos peres, qui faisoient des bottines, des casaques, des rondaches, & qui auroient fait des phrases comme vous, s’ils avoient su lire ; ces Francs, dis-je, étoient des cerfs qui vivoient sous je joug féodal de ces francs hommes d’armes dont se prétendent issus certains François qui, d’hui en un an, paieront taille & taillon comme vous. Note de l’éditeur.