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Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/David

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Éd. Garnier - Tome 18
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DAVID [1].

Nous devons révérer David comme un prophète, comme un roi, comme un ancêtre du saint époux de Marie, comme un homme qui a mérité la miséricorde de Dieu par sa pénitence.

Je dirai hardiment que l’article David, qui suscita tant d’ennemis à Bayle, premier auteur d’un dictionnaire de faits et de raisonnements, ne méritait pas le bruit étrange que l’on fit alors. Ce n’était pas David qu’on voulait défendre, c’était Bayle qu’on voulait perdre. Quelques prédicants de Hollande, ses ennemis mortels, furent aveuglés par leur haine au point de le reprendre d’avoir donné des louanges à des papes qu’il en croyait dignes, et d’avoir réfuté les calomnies débitées contre eux.

Cette ridicule et honteuse injustice fut signée de douze théologiens, le 20 décembre 1698, dans le même consistoire où ils feignaient de prendre la défense du roi David. Comment osaient-ils manifester hautement une passion lâche que le reste des hommes s’efforce toujours de cacher ? Ce n’était pas seulement le comble de l’injustice et du mépris de toutes les sciences ; c’était le comble du ridicule que de défendre à un historien d’être impartial, et à un philosophe d’être raisonnable. Un homme seul n’oserait être insolent et injuste à ce point ; mais dix ou douze personnes rassemblées, avec quelque espèce d’autorité, sont capables des injustices les plus absurdes. C’est qu’elles sont soutenues les unes par les autres, et qu’aucune n’est chargée en son propre nom de la honte de la compagnie.

Une grande preuve que cette condamnation de Bayle fut personnelle est ce qui arriva en 1761 à M. Hut, membre du parlement d’Angleterre. Les docteurs Chandler et Palmer avaient prononcé l’oraison funèbre du roi George II, et l’avaient, dans leurs discours, comparé au roi David, selon l’usage de la plupart des prédicateurs qui croient flatter les rois.

M. Hut ne regarda point cette comparaison comme une louange ; il publia la fameuse dissertation the Man after God’s own heart [2]. Dans cet écrit il veut faire voir que George II, roi beaucoup plus puissant que David, n’étant pas tombé dans les fautes du melk juif, et n’ayant pu par conséquent faire la même pénitence, ne pouvait lui être comparé.

Il suit pas à pas les livres des Rois. Il examine toute la conduite de David beaucoup plus sévèrement que Bayle ; et il fonde son opinion sur ce que le Saint-Esprit ne donne aucune louange aux actions qu’on peut reprocher à David. L’auteur anglais juge le roi de Judée uniquement sur les notions que nous avons aujourd’hui du juste et de l’injuste.

Il ne peut approuver que David rassemble une bande de voleurs au nombre de quatre cents, qu’il se fasse armer par le grand-prêtre Achimélech de l’épée de Goliath, et qu’il en reçoive les pains consacrés[3].

Qu’il descende chez l’agriculteur Nahal pour mettre chez lui tout à feu et à sang, parce que Nahal a refusé des contrihutions à sa troupe de brigands ; que Nahal meure peu de jours après, et que David épouse la veuve[4].

Il réprouve sa conduite avec le roi Achis, possesseur de cinq ou six villages dans le canton de Geth. David, étant alors à la tête de six cents bandits, allait faire des courses chez les alliés de son bienfaiteur Achis ; il pillait tout, il égorgeait tout, vieillards, femmes, enfants à la mamelle. Et pourquoi massacrait-il les enfants à la mamelle ? « C’est, dit le texte, de peur que ces enfants n’en portassent la nouvelle au roi Achis[5]. »

Cependant Saül perd une bataille contre les Philistins, et il se fait tuer par son écuyer. Un Juif en apporte la nouvelle à David, qui lui donne la mort pour récompense[6].

Isboseth succède à son père Saül ; David est assez fort pour lui faire la guerre : enfin Isboseth est assassiné.

David s’empare de tout le royaume ; il surprend la petite ville ou le village de Rabbath, et il fait mourir tous les habitants par des supplices assez extraordinaires ; on les scie en deux, on les déchire avec des herses de fer, on les brûle dans des fours à brique[7].

Après ces belles expéditions, il y a une famine de trois ans dans le pays. En effet, à la manière dont on faisait la guerre, les terres devaient être mal ensemencées. On consulte le Seigneur, et on lui demande pourquoi il y a famine. La réponse était fort aisée : c’était assurément parce que, dans un pays qui à peine produit du blé, quand on a fait cuire les laboureurs dans des fours à briques et qu’on les a sciés en deux il reste peu de gens pour cultiver la terre ; mais le Seigneur répond que c’est parce que Saül avait tué autrefois des Gabaonites.

Que fait aussitôt David ? Il assemble les Gabaonites ; il leur dit que Saül a eu grand tort de leur faire la guerre ; que Saül n’était point comme lui selon le cœur de Dieu, qu’il est juste de punir sa race ; et il leur donne sept petits-fils de Saül à pendre, lesquels furent pendus parce qu’il y avait eu famine[8].

M. Hut a la justice de ne point insister sur l’adultère avec Bethsabée et sur le meurtre d’Urie, puisque ce crime fut pardonné à David lorsqu’il se repentit. Le crime est horrible, abominable ; mais enfin le Seigneur transféra son péché, l’auteur anglais le transfère aussi.

Personne ne murmura en Angleterre contre l’auteur ; son livre fut réimprimé avec l’approbation publique : la voix de l’équité se fait entendre tôt ou tard chez les hommes. Ce qui paraissait téméraire il y a quatre-vingts ans ne paraît aujourd’hui que simple et raisonnable, pourvu qu’on se tienne dans les bornes d’une critique sage, et du respect qu’on doit aux livres divins.

D’ailleurs il n’en va pas en Angleterre aujourd’hui comme autrefois. Ce n’est plus le temps où un verset d’un livre hébreu, mal traduit d’un jargon barbare en un jargon plus barbare encore, mettait en feu trois royaumes. Le parlement prend peu d’intérêt à un roitelet d’un petit canton de la Syrie.

Rendons justice à dom Calmet ; il n’a point passé les bornes dans son Dictionnaire de la Bible, à l’article David. « Nous ne prétendons pas, dit-il, approuver la conduite de David ; il est croyable qu’il ne tomba dans ces excès de cruauté qu’avant qu’il eût reconnu le crime qu’il avait commis avec Bethsabée. » Nous ajouterons que probablement il les reconnut tous, car ils sont assez nombreux.

Faisons ici une question qui nous paraît très-importante. Ne s’est-on pas souvent mépris sur l’article David ? s’agit-il de sa personne, de sa gloire, du respect dû aux livres canoniques ? Ce qui intéresse le genre humain, n’est-ce pas que l’on ne consacre jamais le crime ? Qu’importe le nom de celui qui égorgeait les femmes et les enfants de ses alliés, qui faisait pendre les petits-fils de son roi, qui faisait scier en deux, brûler dans des fours, déchirer sous des herses, des citoyens malheureux ? Ce sont ces actions que nous jugeons, et non les lettres qui composent le nom du coupable ; le nom n’augmente ni ne diminue le crime.

Plus on révère David comme réconcilié avec Dieu par son repentir, et plus on condamne les cruautés dont il s’est rendu coupable.

Si un jeune paysan, en cherchant des ânesses, trouve un royaume, cela n’arrive pas communément ; si un autre paysan guérit son roi d’un accès de folie, en jouant de la harpe, ce cas est encore très-rare ; mais que ce petit joueur de harpe devienne roi parce qu’il a rencontré dans un coin un prêtre de village qui lui jette une bouteille d’huile d’olive sur la tête, la chose est encore plus merveilleuse.

Quand et par qui ces merveilles furent-elles écrites ? je n’en sais rien ; mais je suis bien sûr que ce n’est ni par un Polybe, ni par un Tacite.

Je ne parlerai pas ici de l’assassinat d’Urie, et de l’adultère de Bethsabée : ils sont assez connus, et les voies de Dieu sont si différentes des voies des hommes qu’il a permis que Jésus-Christ descendit de cette Bethsabée, tout étant purifié par ce saint mystère.

Je ne demande pas maintenant comment Jurieu a eu l’insolence de persécuter le sage Bayle pour n’avoir pas approuvé toutes les actions du bon roi David ; mais je demande comment on a souffert qu’un homme tel que Jurieu molestât un homme tel que Bayle.


  1. Cet article a paru dans l’édition de 1767 du Dictionnaire philosophique ; mais la rédaction en a depuis été entièrement changée. Il commençait, en 1767, par l’alinéa : « Si un jeune paysan, » qui est aujourd’hui un des derniers. La version actuelle est de 1771, quatrième partie des Questions sur l’Encyclopédie. (B.)
  2. Il existe une traduction française sous le titre David, ou l’Histoire de l’homme selon le cœur de Dieu, ouvrage traduit de l’anglais (par le baron d’Holbach), à Londres (en Hollande), 1768, petit in-8º. (B.)
  3. I. Rois, chapitre xxi et xxii. (Note de Voltaire.)
  4. Ibid., chapitre xxv. (Id.)
  5. Ibid., chapitre xxvii. (Id.)
  6. II. Rois, chapitre i. (Note de Voltaire.)
  7. Ibid., chapitre xii. (Id.)
  8. Ibid., chapitre xxi. (Id.)
Dante (Le)

David

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