Dictionnaire topographique, historique et statistique de la Sarthe/Précis historique/IV/I

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Julien Remy Pesche
(Tome 1p. LXXXII-CXXIV).



CHAPITRE QUATRIÈME.

Depuis le commencement du XI.e siècle, jusqu’à la Révolution.



Le Maine sous les Capétiens.


§. I. A partir de son érection en Comté héréditaire, jusqu’à sa réunion à la couronne, sous Philippe-Auguste.

L’élévation de Hugues Capet au trône, datant de l’an 987, ne termine pas tout-à-fait le 10.e siècle ; mais aucun événement particulier à la province ne signalant sa fin, nous avons du commencer avec le 11.e, le récit des événemens de cette première période du règne des Capétiens.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, la force tenant lieu de droit, autoriser l’usurpation de l’hérédité des fiefs ou bénéfices, et des gouvernemens des provinces et des cités. Ainsi les commandemens ou gouvernemens des villes et des provinces, fonctions amovibles de leur nature, et révocables à la volonté du roi, devinrent la propriété de celui qui s’en trouva pourvu, et l’héritage de ses descendans. Ce qui ne fut, dans l’origine, qu’un droit de la force, que la force pouvait anéantir, fut sanctionné, pour ainsi dire, par la volonté, ou mieux, par la résignation royale, sous le règne de Raoul et sous celui de Hugues Capet. C’est de l’époque à-peu-près du premier de ces deux règnes, vers le milieu du 10.e siècle, qu’on date également l’origine des premiers comtes du Maine. Dans l’historique que nous allons donner de leur administration, nous nous attacherons plus aux événemens et aux faits, qu’aux individus ; au contraire, dans la chronologie de ces mêmes comtes, placée à la suite de celle des évêques, en tête du volume de biographie, nous traiterons davantage de ce qui leur est personnel. On ne doit, nous le répétons, négliger aucune de ces différentes parties de notre travail, si l’on veut bien connaître l’ensemble de l’histoire du Maine et du département.

La souche des comtes héréditaires du Maine n’est qu’imparfaitement connue. On dit qu’un seigneur nommé David, jouissant d’une certaine autorité qu’on ne spécifie pas, habitait le Maine à cette époque (de 957 à 970) ; que ce seigneur, riche et libéral, fonda le chapître de Saint-Pierre de la Cour ; qu’il eût un fils que Hugues-le-Grand, duc de France, tint sur les fonds de baptême, auquel il donna son nom, et plus tard le comté du Maine, qui se trouvait enclavé dans son duché. Ce Hugues, I.er du nom, fils de David, fut le premier comte du Maine qui transmit cette province par hérédité à ses descendans. Ajoutons que l’existence, l’origine et l’histoire du seigneur David, ne paraissent appuyées sur aucun document certain.

988. — Si l’origine de David est peu connue, celle de son prétendu fils Hugues, qu’Oderic Vital fait descendre de la famille de Charlemagne, ne l’est guère davantage. Cependant, on paraît mieux instruit de son histoire : on cite des preuves de sa piété, de sa justice, de sa charité, dans la fondation de plusieurs églises et hôpitaux ; on raconte ses différens et ses guerres, contre les Normands, avec Foulques Nerra, comte d’Anjou, Sigefroy, évêque du Mans, et son frère Yves, comte de Bellême.

C’est à l’occasion de ce dernier différent que l’évêque Sigefroy, pour obtenir les secours de Bouchard, comte de Vendôme, lui céda soixante-quatre paroisses de son diocèse, situées sur les confins du Vendômois, avec droit de synode et de relevation ; et c’est depuis cette cession que ces paroisses, qui continuèrent de dépendre au spirituel de l’évêché du Mans, relevèrent du comté de Vendôme pour le civil.

Ensuite de l’accord entre l’évêque Sigefroy et le comte Bouchard, celui-ci ayant réuni ses forces à celles de l’évêque, un combat eût lieu contre les troupes du comte Hugues, dans lequel Sigefroy combattit en personne à la tête de ses soldats, ce qui n’empêcha pas son parti d’être battu, et força le prélat à se retirer chez Yves, son frère, à Alençon.

1015. — Herbert I.er, dit Eveille-Chien, fils de Hugues I.er, succéda fort jeune à son père, et résista dès-lors avec succès aux tentatives réitérées de Foulques-Nerra, comte d’Anjou, pour s’emparer du Maine : le courage du jeune Herbert força son ennemi à la paix.

Ses différens avec l’évêque Avesgaut, neveu et successeur de Sigefroy, occasionnèrent une guerre longue et meurtrière dans le Maine. Avesgaut ayant voulu fortifier l’un des châteaux du temporel de son évêché, situé dans les environs du Mans, Herbert surprit la garde de ce château, s’en empara et le fit démolir. L’évêque indigné, se retira à Bellême, chez Guillaume II, comte du Perche et d’ Alençon, après avoir excommunié Herbert et mis le diocèse en interdit. Guillaume, prenant parti pour son frère, envoya une armée contre Herbert, commandée par ses fils Foulques et Robert. Le duc de Normandie, Richard II, à la sollicitation d’Herbert, en fit marcher également une au secours de la province que dévastaient les troupes du Perche : une bataille est livrée près de Ballon, dans laquelle le fils aîné du comte Guillaume est tué, et Robert son puîné percé de coups et fait prisonnier : Guillaume en mourut de chagrin.

On ne dit pas comment Robert fut délivré de sa prison, ou plutôt, il ne paraît pas certain, malgré l’assertion de quelques historiens, qu’il eût été fait prisonnier. Mais ce qu’on sait, c’est qu’ayant recommencé la guerre, il s’empara du château de Ballon, qui lui fut enlevé peu après par Herbert et ses alliés les Normands, et que cette fois il fut fait prisonnier. Deux ans après cet événement, la noblesse percheronne, et tous les vassaux de Robert, ennuies de sa captivité, prirent les armes pour sa délivrance, et formèrent une armée dont le commandement fut donné à Guillaume Giroie, l’un des plus braves chevaliers de leur comté. Cette armée battit celle du comte du Maine et fit prisonnier Gautier de Saldaigue, seigneur manceau, et deux de ses fils, qui furent pendus, malgré les représentations de Giroie. Alors, trois autres fils de Saldaigue, qui faisaient partie de la garnison du château de Ballon, pour venger leur père et leurs frères, assommèrent Robert dans sa prison. Vengeance barbare que justifierait la cruauté des Percherons, si quelque chose pouvait justifier de semblables horreurs.

Ces événemens ne firent qu’augmenter la mésintelligence qui subsistait entre l’évêque Avesgaut et le comte Herbert. Le premier se retira dans son château de la Ferté-Bernard, où Herbert, aidé des troupes qu’Alain, duc de Bretagne, lui envoya, vint l’assiéger : l’évêque fut forcé de rendre la place, sa vie sauve, et se retira à Chartres, où l’évêque Fulbert l’accueillit, et finit par ménager un accommodement entre ces deux ennemis acharnés.

1036. — Le comte Herbert laissa un fils en bas-âge, connu sous le nom de Hugues II, et deux filles, dont l’aînée, nommée Biotte, fut mariée à Gautier, comte de Meulan et du Vexin, et l’autre, appelée Paule, à Lancelin de Beaugenci. Herbert Baccho ou Baccon, frère d’Hugues I.er, et grand oncle de Hugues II, homme rusé et ambitieux, qui fut chargé ou qui s’empara de la tutelle du jeune comte, tenta de le dépouiller de son comté, que Geoffroi-Martel, comte d’ Anjou, convoitait également. Pour prix de son zèle et de sa fermeté à défendre les intérêts de son jeune seigneur, l’évêque Gervais, issu de la maison des comtes du Perche, qui avait succédé à Avesgaut, est attiré par ruse dans le château du Loir, où Geoffroi-Martel le tient assiégé pendant sept ans.

1051. — La mort du comte Hugues, arrivée l’an 1051, fournit un prétexte à Geoffroi-Martel de vouloir s’emparer du Mans. Il y vint mettre le siège, en brûla les faubourgs, arracha les vignes qui l’entouraient et força les habitans à lui ouvrir une des portes de la ville, tandis que la veuve de leur comte sortait par une autre avec ses enfans.

Geoffroi, qui avait eu précédemment un différent avec Guillaume, surnommé le Bâtard, duc de Normandie, prévoyant l’orage qui allait fondre sur lui de ce côté, s’avança avec ses forces vers Alençon, qui appartenait au comte du Perche, Robert, dit Talvas, et s’en empara, ainsi que de Domfront dans le Passais. Guillaume, à la tête d’une nombreuse armée, ne laissa pas cette insulte impunie : il marcha vers l’Angevin, qui lui avait tendu une embuscade dont il s’apperçut, le battit et fit jeter dans la ville avec des machines ses prisonniers, après leur avoir fait couper les pieds et les mains, espérant par cet acte de rigueur intimider la garnison qui, en effet, se rendit sans combat ; de-là poursuivant ses avantages, il s’empara de Domfront, d’Ambrières et d’une partie du Bas-Maine, et força Geoffroi de Mayenne, qu’il fit prisonnier, de se reconnaître pour son vassal.

Le chroniqueur Robert Wase, si célèbre par son roman de Rou, histoire versifiée de Rollon, a, dans une chronique ascendante des ducs de Normandie, écrite dans le 12.e siècle, rendu ainsi cet événement :

« En Ogne (Orne) en envéia maint, où il les embati,
Puis prit Damfront par force, cinc meis (mois) l’assailli.
Treis chastels fist dehors, mult s’en tint ahonni
Martel, li Quens (comte) d’Anjou, qui le chastel perdi ;
La contrée teneit onques, puiz n’en joï.
Mult fut vaillanz et proz Guillaume dont jo di,
Li Mans et li Maigne as Mancels tot tolli. »

1057. — La mort de Geoffroi-Martel rendit la possession du comté à Herbert II, fils de Hugues, qui ne put en jouir paisiblement. Foulques-le-Réchin, neveu et héritier de Geoffroi, qui lui avait légué plusieurs terres dans le Maine, feignant de considérer cette province comme une dépendance de l’Anjou, vint attaquer le château du Loir, qui en était comme une clef. Herbert, et Gervais, seigneur de ce château, tentèrent en vain de lui résister, et allaient être forcés de le lui rendre, si Herbert n’eût offert sa fille Marguerite à Guillaume-le-Bâtard, pour Robert, son fils aîné. L’offre ayant été agréée, cette alliance fit sentir à Foulques-le-Réchin le danger de persévérer dans ses prétentions, dont il se désista en se retirant, ce qui laissa Herbert paisible possesseur du comté.

1062. — Les fiançailles de Robert avec Marguerite, trop jeune pour que la consommation de son mariage pût avoir lieu, donnèrent l’idée à Herbert de transmettre le comté du Maine, en mourant, à Guillaume, père du jeune Robert, et de recommander aux Manceaux de le reconnaître pour leur seigneur, ce qu’Herbert, dans l’espérance du mariage projeté, regardait comme un gage et un moyen de sécurité pour le pays.

Cet espoir fut bientôt déçu. Après la mort d’Herbert, Gautier, comte de Meulan, qui avait épousé Biotte, fille d’Herbert-Eveille-Chien, voulut, sous prétexte des droits de sa femme, se mettre en possession du Maine, secondé qu’il fut par les dispositions des principaux seigneurs de la province, Geoffroi de Mayenne, Hubert de Sainte-Suzanne et Hugues de Sillé. Deux autres prétendans se mirent également sur les rangs, Jean, seigneur de la Flèche, et Azon, marquis de Ligurie, en Italie, qui tous deux avaient épousé, le premier Pauline, le second Hersende, filles de Hugues II et sœurs d’Herbert, dont ils se disputaient la succession avec leur tante Biotte, dont on vient de parler, et cela au détriment de Marguerite, fille de ce même Herbert.

Mais à peine tous ces concurrens avaient-ils eu le tems de manifester leurs prétentions et de faire quelques dispositions pour les appuyer, si ce n’est Gautier qui déjà s’était emparé du Mans, que Guillaume-le-Bâtard, à la tête d’une nombreuse armée, se présenta aux portes de cette ville que les habitans lui ouvrirent contre leur gré, ce qui força Jean de la Flèche, qui venait pour la surprendre, à se retirer. Gautier de Meulan et sa femme, qui se trouvaient dans la ville, furent faits prisonniers et emmenés à Falaise, où ils moururent empoisonnés, sans laisser d’enfans. Si ce fait, affirmé par Oderic Vital, est réel, on voit, et par cet exemple, et par celui que nous avons rapporté plus haut d’un expédient de Guillaume au siège d’Alençon, que ce prince n’hésitait pas à employer les grands moyens pour soumettre ou pour punir ses ennemis.

Guillaume s’étant retiré en Normandie, et la jeune comtesse Marguerite étant morte, sans que son mariage avec Robert eût pu avoir lieu, les prétentions de ses deux cousines se réveillèrent : le peu de penchant qu’avaient les Manceaux à rester sous la domination normande les favorisa. Geoffroi de Mayenne et Hubert de Sainte-Suzanne s’étant mis chacun à la tête d’un parti, leur division facilita les succès de Guillaume contre eux. Il entra en diligence dans le Maine, assiégea le château d’Ambrières qu’il prit et fortifia, s’empara par ruse et en y mettant le feu de celui de Mayenne, que Geoffroi défendit vaillamment, soumit le reste de la province, fit démanteler les murailles et brûler une partie de la cité du Mans, pour contenir cette ville dans le devoir.

1064. _ La soumission de Geoffroi de Mayenne, qui ne recouvra son domaine qu’en en faisant hommage une seconde fois à son vainqueur, entraîna celle de toute la province. Mais bientôt le joug de Guillaume paraissant de nouveau insupportable aux Manceaux, une seconde révolte éclate, et Guillaume revient dans le Maine pour la troisième fois, à la tête de trente mille soldats. Pour mieux battre la ville du Mans, qui avait relevé ses murailles, Guillaume fait élever deux forts qui dominent la ville, et s’en rend maître par ce moyen : (ces forts étaient connus sous le nom de la Motte-Barbet et du Mont-Barbet) ; et afin de contenir le Mans dans le devoir, il fait construire un château dont il confie la direction des travaux à la veuve d’un ingénieur normand, nommée Orbinde, ce qui a donné lieu au nom de tour d’Orbindelle, et par corruption de Ribandelle, que portait un des donjons de ce château.

1066, — L’expédition de Guillaume en Angleterre fut moins étrangère à la province du Maine, qu’on ne le croit communément. Non-seulement, des nombreuses voiles qui composaient la flotte du conquérant, trente lui furent fournies par l’évêque du Mans, Arnaud, normand d’origine et qui lui était fort attaché ; mais, à la célèbre bataille d’Hastings, qui eut lieu le 14 octobre, et qui suffit pour mettre la couronne d’Angleterre sur la tête de Guillaume, les Bretons, les Angevins, les manceaux, formèrent la droite de son armée, sous les ordres de Montgommery, et contribuèrent puissamment à la victoire qui en fut le résultat. Ces trois nations pouvaient-elles ne pas combattre avec ardeur, électrisées qu’elles, durent être par la fameuse chanson de Rolland, qu’entonna le trouvère Taillefer, après que la charge eut sonné ; de Rolland que la tradition leur donnait à toutes trois, pour un de leurs anciens chefs !

Cependant, les Manceaux persévérant dans leur haine pour le joug normand, et dans leur affection pour les descendans de leur premier comte Hugues, profitèrent de l’absence de Guillaume, pour recouvrer leur indépendance. Les bourgeois du Mans égorgèrent la garnison du château avec le normand Humfroi qui commandait dans la province, et chassèrent du Maine toutes les troupes que Guillaume y avait laissées. Azon de Ligurie fut reconnu pour leur comte légitime, et cette reconnaissance, loin de procurer la paix, ne fut qu’une occasion de troubles, suscités par les divergences de partis.

1076. — Lorsque Guillaume se crut assuré de la possession de l’Angleterre, il repassa en Normandie, et revint de nouveau dans le Maine avec une armée formidable. Après s’être emparé, sur son passage, des châteaux de Fresnay, Sillé et Beaumont, il établit son camp dans les prairies qui bordent la Sarthe, où il reçut la soumission des habitans du Mans, qu’il traita avec indulgence, grâce à l’intercession de l’évêque Arnaud, que pourtant, dans cet intervalle, ils avaient chassé de leur cité. Le comte Azon, à l’approche de ce nouvel orage, s’était enfui en Italie, laissant le gouvernement de la province, et ses droits à défendre, à la comtesse Hersende, son épouse, comme tutrice du jeune comte Hugues III, leur fils.

La manière dont la comtesse s’acquitta de cette régence, dans l’espace de tems, assez considérable, qui s’écoula entre la retraite de son mari et l’arrivée de Guillaume, ne fit honneur ni à sa capacité ni à sa vertu, à tel point qu’on crut devoir recourir à Foulques-le-Réchin, comte d’Anjou, qui vint s’emparer du Mans, et délivrer la province de l’oppression de la comtesse et de Geoffroi de Mayenne, qui jouissait de toute sa confiance, entre les mains duquel elle avait remis tout son pouvoir, et qui, comme tous les favoris, en abusa. A l’approche du conquérant, Foulques-le-Réchin se retira.

Guillaume, ayant fait réparer le château et les autres fortifications du Mans, et pourvu la place d’une bonne garnison et d’un gouverneur, sur lequel il put compter, retourna en Angleterre, où des troubles le rappelaient ; il eut soin, auparavant, de mettre des garnisons normandes dans les châteaux de Beaumont et de Fresnay, qui appartenaient à Hubert II de Sainte-Suzanne, ce qui occasionna de longues hostilités entre Guillaume et Hubert, dont les détails se trouveront aux articles spéciaux de ces différens lieux. Nous avons vu précédemment que, sous les rois de la première race, les armées ne se composaient que d’infanterie ; qu’au commencement de la seconde, la cavalerie devint plus considérable, ce qui obligea de transférer au mois de mai les assemblées du Champ-de-Mars, afin de pouvoir se procurer plus facilement les fourrages nécessaires pour les chevaux des seigneurs qui commençaient à ne plus combattre à pied. Cet accroissement de cavalerie devint si considérable, qu’en 1081, Jean de la Flèche, qui avait fait hommage de sa seigneurie à Guillaume, lequel, en revanche, s’était engagé à le secourir au besoin, se trouvant pressé par Foulques, comte d’Anjou, qui exigeait aussi l’hommage, Guillaume vint au secours de son vassal avec une cavalerie composée de soixante mille anglais et normands, sans compter l’infanterie qu’il prit dans le Maine en passant.

Robert, fils aîné de Guillaume, surnommé Courtes-Cuisses, Courtes-Bottes ou Courtes-Heuses, le même à qui la jeune comtesse Marguerite avait été fiancée, s’ennuyant de voir différer les promesses de son père qui devait le mettre en possession du duché de Normandie, leva l’étendard de la révolte, et s’empara de cette province. Soit qu’il considérât le Maine comme une dépendance de ce duché, ou qu’il se prévalût de son contrat de mariage avec Marguerite, il vint dans ce pays, s’y fit prêter serment de fidélité, et ravagea les terres des seigneurs de Ballon, et de Saint-Célerin, près Alençon, qui le lui refusèrent, et qu’il força à la soumission.

1087. — Guillaume-le-Conquérant étant mort le 9 septembre, Robert, à qui il avait légué la Normandie et le Maine, s’en mit en possession, sous l’hommage à rendre au roi de France, alors Philippe I.er.

Mais ses différens avec son frère puîné Henri, attirèrent les armes de celui-ci dans le Maine, qu’il voulut enlever à Robert. Hélie, fils de Jean de la Flèche et de Paule, fille de Hugues II du Maine, renouvella les prétentions de sa famille, s’avança dans la province et s’empara du château de Ballon. D’un autre côté, Geoffroy de Mayenne toujours rebelle au joug normand, et toujours forcé de s’y soumettre, rappela le jeune Hugues, fils d’Azon, que sa mauvaise administration, ou plutôt celle de la comtesse Hersende, sa mère, avait forcé de renvoyer auprès de son père en Italie. Geoffroy reçut le jeune comte dans son château de la Chartre, où les bourgeois du Mans furent lui promettre fidélité, et d’où ils le ramenèrent comme en triomphe, ce qui força Hélie de la Flèche à se retirer chez lui, et l’évêque Hoël, attaché au parti normand, à s’enfuir dans la ville de Sablé, d’où il excommunia les ennemis de son parti, lança un interdit sur le diocèse, dont personne ne tint compte pour le moment, mais qui produisit pourtant son effet ordinaire avec le tems.

1095. — Le pape Urbain II ayant publié une croisade pendant la tenue du concile de Clermont, trouva un grand nombre de seigneurs français accessibles à cette pieuse séduction. Robert, duc de Normandie, fut un des premiers et des principaux qui prirent la croix pour cette expédition. Il engagea ses domaines à ses frères Guillaume et Henri, en leur empruntant de grandes sommes d’argent, et partit pour la Palestine où, à la tête d’une nombreuse armée, il combattit vaillamment.

Guillaume-le-Roux, qui avait succédé à son père au trône d’Angleterre, d’après le partage fait par le conquérant de ses états, s’empara de la Normandie, en l’absence de son frère Robert, et se disposait à venir dans le Maine, quand le comte Hugues, fils d’Azon, qui, par sa tyrannie et sa mauvaise administration, s’était, comme sa mère, aliéné l’affection des Manceaux, vendit ses droits au comté du Maine à son cousin Hélie de la Flèche, pour la somme de dix mille sous d’or. Hélie, par une foule de promesses et de concessions, s’attira la bienveillance des Manceaux, fit réparer le château de la ville du Mans, fortifia plusieurs forts que Guillaume-le-Conquérant avait fait construire dans la province, y plaça des forces suffisantes, et s’empara de deux châteaux que Robert Talvas, comte du Perche, avait fait bâtir dans le Saosnois, et dont la garnison inquiétait le pays, en le mettant à contribution ; enfin, Hélie s’allia avec Foulques, comte d’Anjou, ancien ennemi des Normands, qui lui promit de lui fournir au besoin des hommes et de l’argent.

Hélie, qui s’était engagé à prendre part à la croisade, après avoir fait ses dispositions pour mettre le comté du Maine en sûreté, alla trouver le roi Guillaume-le-Roux à Rouen, lui remontra ses droits à ce comté, dont il offrit de lui faire hommage, comme Hugues l’avait fait au duc Robert, ce que Guillaume n’accepta point, non plus que la proposition que lui fit Hélie, de s’en remettre de leurs droits à l’arbitrage du roi de France, ou de tout autre qu’il voudrait choisir ; à quoi Guillaume répondit que ces sortes de différens ne demandaient d’autres arbitres que la lance et l’épée. Hélie se retira mécontent et ne put s’empêcher de dire, en murmurant, que tel qui le refusait pour vassal aujourd’hui, pourrait bien plus tard le reconnaître pour suzerain. Ce propos, rapporté à Guillaume, le fit rappeler Hélie qui le lui avoua avec une fierté qui scandalisa les courtisans. Guillaume, non-moins surpris, le renvoya cependant en lui disant : « Je pourrais vous retenir prisonnier, et je le devrais peut-être pour épargner le sang de mes sujets ; mais ce procédé répugne à mon honneur, et je veux voir si vous êtes autant vaillant que fanfaron. »

Hélie reconnaissant son imprudence, s’éloigna à la hâte d’un lieu si dangereux pour sa sûreté, et vint prendre toutes ses précautions pour sa défense et celle du comté, en s’assurant la bonne volonté des Manceaux, qui lui offrirent toutes sortes de secours ; en renouvellant son alliance avec le comte d’Anjou ; et en établissant de nouvelles fortifications, tant dans la ville du Mans que dans les lieux environnans. Mais un jour qu’il traversait le bois de Dangeul, il fut arrêté par le comte du Perche, Guillaume Talvas, qui lui avait tendu une ambuscade, et livré à Guillaume, qui le fit renfermer dans la tour de Rouen, avec Hervé de Montfort, son écuyer.

1099. — Guillaume-le-Roux s’étant avancé jusqu’à Fresnay, dont il fit le siège, plusieurs des principaux seigneurs manceaux l’y vinrent trouver pour l’engager à suspendre sa marche, lui promettant un prompt accommodement : mais, après y avoir accédé, Guillaume, qui s’apperçut qu’on ne cherchait qu’à l’amuser, se porta sur le Mans, y arriva par le tertre de Banjan et vint placer ses machines de guerre sur les deux monts Barbet. Foulques d’Anjou, à qui les habitans avaient livré le château, comme étant l’allié de leur comte Hélie, s’y défendit avec courage et força Guillaume à lever le siège et à se retirer à Ballon, que Payen de Mondoubleau avait été forcé de lui livrer ; d’où ayant reçu un renfort de troupes anglaises et normandes, il revint sur ses pas et força les Manceaux à lui ouvrir les portes de leur ville, ce qui détermina Hélie, qui craignait que le comte d’Anjou ne traitât avec Guillaume, d’une manière contraire à ses intérêts, de renoncer au comté du Maine, et de faire hommage à Guillaume de la terre de la Flèche, pour recouvrer sa liberté.

Hélie ayant offert en vain, au sortir de sa prison, de se ranger au nombre des courtisans du roi d’Angleterre, lui déclara avec sa franchise accoutumée, que, puisqu’il ne voulait pas de lui pour ami, il le retrouverait son constant ennemi ; à quoi Guillaume lui répondit généreusement qu’il eût à faire à cet égard tout ce qu’il voudrait, et lui fit délivrer un sauf-conduit.

Les historiens normands traitent généralement Guillaume-le-Roux avec défaveur, lorsqu’ils comblent d’éloges son père, Guillaume-le-Conquérant. Nous avons vu deux fois celui-ci cruel et inexorable ; deux fois aussi nous avons vu le fils magnanime et généreux. On explique cette partialité des historiens, par les deux différens dégrés d’estime dans lesquels étaient les deux rois vis-à-vis du clergé, qui seul écrivait alors.

1099. — De retour dans le Maine, Hélie se retire au château du Loir, où il est reçu avec joie, et s’occupe de faire réparer les lieux environnans qu’avaient dévastés les Normands. Ayant levé secrètement une armée, il recommence les hostilités et s’avance jusqu’aux portes du Mans. Une sortie est faite contre lui par la garnison normande, commandée par le comte d’Evreux ; Hélie la repousse, entre pêle-mêle avec elle dans la ville, attaque le château, dont la garnison, pressée vivement, se débarasse de l’assiégeant, en jetant sur lui et sur la ville, avec des machines, des matières enflammées qui l’embrasèrent presque en entier.

Guillaume-le-Roux, à la nouvelle des hostilités d’Hélie, repasse d’Angleterre, où il était alors, en Normandie, vole dans le Maine et reprend le Mans qu’il trouve en ruines. Hélie se retire à son approche ; Guillaume le poursuit jusqu’au château du Loir, et saccage en passant le château de Vaux et le bourg d’Oustillé. Ayant échoué dans le siège du château du Loir, Guillaume entreprend celui de Mayet, qu’il prend et démolit, disent certains historiens ; où il est blessé selon d’autres, forcé de lever le siège et de se retirer à Luché. Cette dernière version paraît être la plus généralement adoptée.

Guillaume, rappelé en Angleterre par la nouvelle d’une conspiration qui s’y ourdissait contre son autorité, laisse des troupes dans le Maine, pour y maintenir son pouvoir. Sa mort, arrivée en 1100, fait ouvrir les portes du Mans à son compétiteur Hélie. La garnison s’étant retirée dans le château, ne tarda pas à capituler et à sortir de la province, qui se soumit avec joie au comte Hélie qu’elle chérissait.

Tant de troubles, de guerres, de pillages, d’incendies, de calamités de tout genre, avaient porté la misère et la désolation à leur comble, dans ce malheureux pays. On en peut juger par les lettres qu’écrivait à cette époque l’évêque du Mans Hildebert. « Nous sommes, dit-il, poussés en une si grande extrémité de maux, que nous n’avons plus de consolation que celle que nous trouvons dans une patiente résignation à la volonté de Dieu. J’ai vu le gouvernement changer six fois dans trois ans. Nous n’étions pas le maître du choix de ceux à qui nous devions obéir ; et nous nous sommes vu souvent dans la nécessité de nous parjurer, en promettant fidélité au vainqueur, au préjudice de la foi que nous avions jurée au vaincu. Plus le gouvernement était court, dans de si fréquens changemens, plus il était dur ; car ordinairement un conquérant tire de sa conquête tout ce qu’il en peut tirer, quand il prévoit qu’il ne la pourra pas garder long-tems. C’est pour lors qu’il accable le peuple avec une dureté impitoyable. Nous parlons comme gens que l’expérience a rendus savans de ce qu’ils disent. L’on n’a cessé de nous dépouiller que lorsque l’on n’a plus rien trouvé à prendre ; l’on n’a pas épargné le sanctuaire, et le sacré a été au pillage comme le profane. Les églises avaient été enrichies par la piété de nos prédécesseurs, leurs richesses ont servi d’appât aux impies pour les attirer au pillage : il ne reste plus dans notre cathédrale ni calices, ni chasubles, ni croix, ni autres ornemens nécessaires à nos fonctions. L’hôtel épiscopal, le cloître des chanoines et toutes les couvertures de l’église sont réduites en cendres. Mais ce qui nous afflige davantage, c’est que nous voyons languir un peuple, qui nous demande une assistance que nous ne pouvons pas lui accorder, parce que nous n’avons pas nous-même notre nécessaire, tant est grande la pauvreté où nous sommes réduits. » Qu’on juge de l’état de misère où devait être en effet le peuple, par la peinture que le prélat fait du sien.

1100. — Tandis que le duc Robert était à guerroyer dans la Palestine, la mort de Guillaume-le-Roux, qui fut tué à la chasse, en Angleterre, dans une forêt, ouvrit un vaste champ à l’ambition de leur frère Henri, à qui Guillaume-le-Conquérant, son père, n’avait légué de son héritage qu’une somme d’argent, en lui disant, sur les plaintes qu’il lui en fit, qu’il était mieux partagé que ses frères dont un jour il réunirait les états en sa possession. En effet, profitant de l’absence de Robert, Henri se fit reconnaître et couronner roi d’Angleterre, et lorsque Robert accourut de la Terre-Sainte, pour punir cette usurpation, son peu de succès fut tel qu’il finit par traiter de son royaume avec l’usurpateur, et qu’il le lui céda moyennant une pension. Quelques années après, la pension étant mal payée, une nouvelle querelle s’éleva entre les deux frères, la guerre recommença : Robert vaincu à Tinchebray fut fait prisonnier, traîné en captif à la suite de son vainqueur, d’abord à Rouen, puis à Londres, où il fut renfermé et gardé trente ans dans une étroite prison, après qu’on lui eût brûlé les yeux avec un bassin ardent.

Hélie de la Flèche, profitant de cette occurrence, se mit en possession du Maine, et fit sa paix avec le nouveau duc de Normandie, Henri, qui, moyennant l’hommage, lui abandonna la possession de son comté. Hélie combattit pour ce prince à la bataille de Tinchebray, et fut chargé par lui d’aller soumettre la ville de Bayeux qui tint, l’une des dernières de la Normandie, pour le parti de Robert.

Hélie avait donné, en mariage, sa fille Eremburge à Foulques V, comte d’Anjou, fils de Foulques-le-Réchin. Cette alliance et son traité avec le duc Henri le firent jouir d’une paix qui lui permit de réparer une partie des maux de la province du Maine, dont il se trouvait enfin paisible et légitime possesseur.

1109. — Sa mort fut une juste cause de regrets pour le pays, puisque, outre l’affection qu’on y avait eue pour les descendans naturels de Hugues I.er, les qualités particulières d’Hélie, doué de vertus sociales assez rares alors, l’avaient rendu particulièrement cher aux Manceaux.

Foulques V, comte d’Anjou, par son mariage avec Eremburge, fille unique du comte Hélie, réunit le comté du Maine au sien. Parti en 1120 pour la Terre-Sainte, il y fit un second voyage en 1129, et devint roi de Jérusalem. Foulques, avant son second départ, céda ses états, ou peut-être seulement leur gouvernement, à Geoffroi, son fils, surnommé le Bel, pour son physique, et Plante-Genet ou Plantagenet, parce qu’il avait l’habitude de décorer son casque d’une branche de cet arbrisseau.

1133. — Geoffroi-le-Bel, ayant épousé la princesse Mathilde, fille de Henri I.er, roi d’Angleterre et duc de Normandie, et veuve de l’empereur Henri V, ce mariage fraya le chemin du trône à leur fils Henri, dit Longue-Epée, dont la comtesse accoucha au Mans, et qui fut tenu sur les fonds baptismaux de l’église cathédrale par le roi Henri son aïeul. Ce prince fut la tige de la maison royale d’Angleterre connue sous le nom de Plantagenet. Ce ne fut pas sans obstacles que ce trône, qui leur appartenait par droit d’hérédité, passa à la comtesse Mathilde et à son fils : mais les événemens qui en précédèrent la possession appartiennent plus particulièrement à l’histoire d’Angleterre et ne doivent pas nous arrêter.

1151. — Geoffroi-le-Bel étant mort en 1150, fut inhumé dans la cathédrale de Saint- Julien. Ce fut la première personne, selon l’historien Oderic Vital, qu’on enterra dans l’intérieur de la ville. Auparavant, les cimetières étaient éloignés des habitations, méthode sanitaire, prescrite de nouveau depuis quarante ans, et trop peu suivie encore de nos jours dans les campagnes de notre pays.

Par la mort de Geoffroi, son fils Henri, déjà investi du duché de Normandie, le fut aussi des comtés du Maine et d’Anjou. Plus tard, la couronne d’Angleterre à laquelle il avait droit, et qui lui fut longtems disputée, lui étant enfin échue, les provinces françaises de Normandie, d’Anjou et du Maine se trouvèrent sous la domination anglaise une seconde fois.

1154. — Henri avait un frère nommé Geoffroi qui, aux termes du testament de leur père, devait être mis en possession du duché de Normandie et des comtés du Maine et d’Anjou, lorsque son aîné serait assis sur le trône d’Angleterre. Henri dont les droits à ce trône étaient acquis, mais qui n’en était point en possession, ayant refusé d’exécuter cette clause du testament paternel, la guerre était prête à éclater entre les deux frères, lorsque les habitans du comte de Nantes, ayant chassé Hoël, leur seigneur, appelèrent Geoffroi pour lui succéder, ce qui le fit renoncer à ses prétentions sur les domaines qu’il revendiquait.

La répudiation d’Eléonore de Guyenne, par Louis VII, surnommé le Jeune, roi de France, et le mariage de cette princesse avec Henri II, roi d’Angleterre, non-seulement ouvrirent une seconde fois l’entrée du royaume aux Anglais, mais les y rendirent plus puissans même que le roi de France, et furent une source continuelle de dissentions entre les monarques rivaux.

1164. — Un premier différent avait été étouffé entre les deux rois, par l’accord qui fut fait du mariage du fils aîné de Henri II, nommé Henri comme lui, avec Marguerite de France, fille du roi Louis. La princesse, trop jeune pour être mariée, fut remise entre les mains du roi d’Angleterre, avec plusieurs places qui lui servaient de dot, jusqu’à ce que son âge permît que le mariage fut consommé. Un autre différent survenu entre Henri et Conan, comte de Rennes, qui voulut s’emparer du comté de Nantes, après la mort de Geoffroi, frère du roi d’Angleterre, fut également appaisé par le mariage de Geoffroi, troisième fils de Henri, avec Constance, fille de Conan.

Enfin, la protection accordée par Louis-le-Jeune à Thomas Becket, archevêque de Cantorbery, qu’Henri II avait banni d’Angleterre, à cause de leurs différens relativement aux immunités ecclésiastiques, et les secours que le même roi donnait au comte d’Auvergne, de qui Henri exigeait l’hommage, parce qu’il considérait son comté comme étant de la mouvance d’Aquitaine, toutes ces causes réunies, occasionnèrent une nouvelle conflagration entre les deux rois de France et d’Angleterre, augmentée par les prétentions de ce dernier sur le Berry, qu’il prétendait relever aussi de l’Aquitaine, laquelle il avait cédée à son second fils Richard.

Cependant, après plusieurs années de guerre, des conférences ayant eu lieu à Montmirail, dans le Bas-Perche, la paix y fut conclue. Henri et Richard, tous deux fils du roi d’Angleterre, firent hommage, le premier des provinces de Normandie, d’Anjou et du Maine, le second de l’Aquitaine, au roi de France ; et le troisième des fils de Henri, Geoffroi, à qui son père avait fait avoir le duché de Bretagne, et qui lui en refusait l’hommage, sous prétexte d’un traité d’indépendance entre Rollon, duc de Normandie, et Charles-le-Simple, ou plutôt entre Erispoé et Charles-le-Chauve, puisque Rollon était tenu à l’hommage par son traité avec le roi de France, s’y soumit, nonobstant la résistance des Bretons qui voulaient être indépendans. Un arrangement eut lieu aussi lors des mêmes conférences, entre l’archevêque Becket et son souverain ; Henri permit à Becket de retourner en Angleterre, et l’y fit assassiner dans son église, en 1170.

Les querelles d’Henri II avec ses enfans, qui tentent de lui arracher la couronne, et la part qu’y prit Louis-le-Jeune, n’offrent dans leur commencement, aucunes particularités historiques, dans lesquelles la province du Maine se trouve intéressée. Le roi Louis-le-Jeune mourut en 1180 ; Henri, duc de Normandie et comte du Maine et d’Anjou, en 1185 ; et Geoffroi, duc de Bretagne, en 1186. Henri ne laissa point d’enfans de la princesse Marguerite ; mais Geoffroi en avait eu un de Constance, dont les malheurs sont célèbres, Arthur, qui fut mis sous la tutelle de sa mère, et regardé comme son héritier par les Bretons. Le vieux roi Henri et Richard, son fils, voulurent contester cette tutelle : mais Philippe- Auguste, qui avait succédé à Louis-le-Jeune, son père, l’appuya et prit le jeune Arthur sous sa protection.

1189. — Il était dans la destinée d’Henri II d’être persécuté par tous ses enfans. Après la mort du prince Henri, Richard, son second fils, qui fut depuis surnommé Cœur-de-Lion, demanda à son père qu’il le fit couronner roi d’Angleterre, comme l’avait été son frère aîné, et qu’il lui remît la princesse Alix de France, qui lui était destinée pour épouse. Sur le refus de Henri, Philippe-Auguste, qui, comme son prédécesseur, saisissait toutes les occasions d’entretenir la division entre les princes Anglais, prit parti pour Richard, et la guerre se déclara. Jean, dernier fils de Henri II, et son enfant de prédilection, qu’on surnomma Sans-Terre, soit parce qu’il n’en avait point reçu comme ses frères de la libéralité paternelle, soit parce qu’il perdit toutes celles dont il hérita ; Jean, disons-nous, se joignit secrètement à Richard dans sa rébellion. Cependant, le pape Grégoire VIII, qui vit que cette guerre allait dissiper la dîme saladine, que les rois d’Angleterre et de France venaient de lever sur leurs sujets, pour une nouvelle croisade à laquelle ils s’étaient engagés, leur envoya un de ses légats, le cardinal d’Agnani, pour tâcher de les réconcilier. Une entrevue eut lieu entre les deux rois à la Ferté-Bernard ; mais Philippe, prétendant que les sterlings anglais avaient ébloui le légat, qu’il trouvait être trop dans les intérêts de Henri, la conférence fut rompue : Philippe fit marcher ses troupes qui étaient restées à Nogent-le-Rotrou, s’avança dans le Maine, prit la Ferté, Montfort, Bonnétable qui s’appelait alors Malestable, Ballon, et vint mettre le siège devant la ville du Mans. Henri II s’était retiré dans cette ville qui, comme nous l’avons vu, était le lieu de sa naissance : mais voyant n’y pouvoir tenir, il fait mettre le feu à ses faubourgs et se retire devant son ennemi ; l’incendie s’étendit plus loin qu’il ne l’avait prévu : une grande partie de la ville fut consumée.

Philippe, toujours suivi du prince anglais Richard, après s’être emparé du Mans, poursuit le vieux roi jusqu’à Tours et à Chinon, tandis que Jean, qui avait levé un corps de troupes, s’empare de différentes places de la province, telles que le Château-du-Loir, la Chartre, Troo et plusieurs autres sur le Loir. Enfin, Henri accablé de fatigues et de chagrins, surtout après que Philippe lui eût fait connaître la part que prenait Jean, son fils chéri, à la rébellion de son frère Richard, mourut en donnant sa malédiction à ses fils parricides ; malédiction que le clergé qui l’entourait ne put parvenir à lui faire révoquer.

Après la mort de Henri II, son fils Richard lui succéda au trône d’Angleterre et dans ses autres souverainetés. Il dota son frère du comté de Glocester, en Angleterre ; et Philippe-Auguste lui ayant rendu tout ce qu’il avait conquis sur son père, les deux rois passèrent ensemble en Palestine, malgré la sourde mésintelligence qu’occasionna entr’eux la déclaration que fit Richard à Philippe, qu’il ne pouvait épouser sa sœur Alix, à qui il était fiancé. C’est alors qu’il devint épris des charmes de Bérengère, fille de Sanche VI, roi de Navarre, que plusieurs historiens appellent à tort Bérengère de Castille, et d’autres d’Aragon ; princesse célèbre dans le Maine, et dont plus d’une fois nous aurons occasion de parler.

1192. — Richard, le plus brave des croisés, « dont la valeur, presque fabuleuse, le fit surnommer Cœur-de-Lion, laissa de longs souvenirs dans la Palestine, fut l’homme des coups de main, des grands coups d’épée, des succès miraculeux ; mais en même tems le politique le plus maladroit de la coalition des croisés. » Ce monarque languit pendant plusieurs années, dans une infâme prison, que lui réserva la trahison de Léopold, duc ou marquis d’Autriche, qu’il avait maltraité au siège d’Acre, et qui le fit arrêter comme il traversait ses états de retour de la Terre-Sainte. Richard ne put obtenir sa liberté de l’empereur Henri VI, également son ennemi, à qui Léopold l’avait livré, qu’après quinze mois de captivité, et fut forcé de payer cent mille marcs d’argent, qu’Henri exigea pour sa rançon.

A la nouvelle de la détention de Richard, Philippe-Auguste revendique Gisors et le Vexin, qui avait été donné pour dot à une des princesses fiancées aux princes anglais ; s’empare d’une partie de la Normandie, tandis que de son côté Jean-Sans-Terre passe en Angleterre, où il fait des tentatives infructueuses pour s’y saisir de l’autorité. Richard, en sortant de sa prison, fond sur ses ennemis, ce qui rallume une guerre cruelle, qui fatigue ceux même qui en étaient les auteurs.

La paix, conclue en 1195, fit rendre à chacun des contendans ce qui lui appartenait ; mais l’avidité de Richard, l’ayant porté à aller attaquer la ville de Chalus, en Poitou, où l’on disait qu’un gentilhomme recelait un trésor, il y fut blessé à mort, en 1199.

Aussitôt après cet événement imprévu, le jeune Arthur, duc de Bretagne, neveu de Richard, sous la tutelle de Constance sa mère, se présenta dans la Touraine, l’Anjou et le Manie, qui se donnèrent à lui. Comme fils d’un frère aîné de Jean, il se prétendait plus en droit que celui-ci pour succéder à Richard. Philippe-Auguste, toujours à l’affût des discordes de ses rivaux, et habile à les attiser, lui donna l’investiture de ces provinces, le mit sous sa protection, plaça des garnisons dans le pays, et emmena Arthur avec lui à Paris.

Jean, qui ne se croyait pas moins de droits à l’héritage de son frère, ou plutôt qui s’y croyait seul des droits, prétendant qu’en Angleterre la représentation n’avait pas lieu, se prévalut de l’absence de son neveu et du roi de France, son protecteur, pour attaquer le Mans. Il rasa les maisons des principaux habitans, qu’il mit dans les fers, pour les punir d’avoir reconnu pour souverain son compétiteur ; traita de même le Maine et l’Anjou ; après quoi il se mit en possession de la Normandie et de la couronne d’Angleterre. Le traité conclu en 1200, entre Jean-Sans-Terre et Philippe-Auguste, dépouilla le jeune Arthur de la part d’héritage que Philippe lui avait garantie, et le restreignit à la possession de la Bretagne, dont il fut obligé de faire hommage au duché de Normandie.

1202. — Cependant, un nouveau différent survenu entre les deux rois de France et d’Angleterre, relativement à la Guienne, qu’Eléonore avait cédée à Jean, son fils, et dont Philippe exigeait l’hommage, fit revivre les prétentions du comte Arthur, à qui Philippe fiança sa fille Marie. Ce jeune prince ayant assiégé la reine Eléonore, son aïeule, dans le château de Mirebeau en Poitou, où elle s’était réfugiée Jean-Sans-Terre accourut au secours de sa mère, et força les troupes d’Arthur à capituler. Arthur fut le prix de la capitulation : livré traîtreusement à Jean son oncle, son ennemi acharné, celui-ci le fit conduire à Falaise, et delà, n’ayant pu arracher à ce courageux jeune homme une renonciation à ses droits, il le fit transférer dans la tour de Rouen, d’où, à défaut de bourreaux qui voulussent le défaire de cet obstiné concurrent, il le fit descendre lui-même sur le bord de la rivière, le fit entrer dans un bateau qu’il conduisit sur le milieu du fleuve, lui plongea son épée dans le cœur, et lui ayant attaché une pierre au cou, le précipita dans les flots.

La duchesse Constance, instruite de cette affreuse catastrophe, demande justice au roi de France du meurtre commis sur son vassal, par un autre de ses vassaux, sur les terres de son obéissance : toute la noblesse de Bretagne, dont Jean voulait s’emparer, se joint à la duchesse pour demander vengeance de cet attentat. Philippe-Auguste fait citer Jean à la cour des pairs : celui-ci ne comparaissant pas est déclaré, par arrêt de cette cour, atteint et convaincu de félonie et de parricide, condamné à perdre toutes les terres qu’il possédait en France, lesquelles seraient acquises et confisquées à la couronne ; et ceux qui le défendaient réputés criminels de lèze-majesté.

Les provinces françaises qui se trouvaient sous la domination anglaise, furent promptement rangées sous l’obéissance du roi de France. Guillaume Desroches, sénéchal du Maine et d’Anjou, qui dans ces nombreux différens avait montré de fréquentes tergiversations, dont la dernière avait causé la perte du prince Arthur, ouvrit les portes du Mans aux troupes du roi. Ainsi se trouva réuni à la couronne de France, le comté du Maine, après deux siècles d’indépendance féodale sous des comtes particuliers, dont 136 ans sous les princes anglo-normands.

Philippe-Auguste, loyal et généreux en cette occasion, donna à la reine Bérengère, veuve de Richard-Cœur-de-Lion, pour son douaire, la jouissance de la seigneurie du Maine, à titre de comtesse de cette province. Non-seulement elle y jouit, comme telle, des droits qu’on appelle utiles, mais aussi des droits honorifiques qui étaient attachés à cette dignité. Cette princesse résida pendant plus de trente ans dans la ville du Mans, où sa mémoire subsiste encore sous le nom de la bonne reine bérengère. Elle vivait en 1230, elle n’existait plus en 1234 : c’est dire qu’on ignore l’époque précise de sa mort. Enterrée dans le monastère de l’Epau, qu’elle avait fondé près le Mans, le mausolée qu’on y voyait sur sa tombe, où elle est représentée couchée, a été transféré dans la cathédrale de S.-Julien. Modeste comme celle dont il retrace l’image, ce tombeau en pierre est assez bien conservé, pour justifier ce que nous apprend l’histoire, que Bérangère fut une des plus belles femmes de son tems. Deux maisons de la Grande-Rue du Mans, sous les n.os 10 et 12, furent dit-on le palais de cette princesse pendant le long espace de tems qu’elle habita cette cité. Ces maisons ne justifient plus guère aujourd’hui le nom de palais dont on les décorait alors : mais comparées aux maisons voisines, les curieux ornemens d’architecture qu’on y remarque, tout simples qu’ils sont, ne permettent pas de rejeter cette tradition.

Le commencement de cette quatrième époque est celle, comme nous l’avons dit précédemment, où le siège du royaume fut établi à Paris, où la France ne fut plus gouvernée que par un seul monarque. Le chef de la troisième dynastie, Hugues Capet, à l’exemple de Clovis, fixa son séjour à Paris. Quant à la division du royaume, entre les fils du roi régnant, elle cessa aussi à partir de ce règne, non qu’on établît un autre ordre d’hérédité, ni qu’une loi formelle fut rendue à cet égard, mais par le soin que prit le même prince et ses successeurs, jusqu’à Philippe-Auguste, de faire couronner leur fils aîné de leur vivant, et de l’associer au gouvernement de l’état, avec l’autorisation, soit formelle, soit tacite, des grands du royaume, l’élection ayant toujours été jusqu’alors un droit reconnu, sinon constamment exercé. C’est ainsi que l’usage consacra l’hérédité et l’ordre de primogéniture, dont il fut la seule, mais l’invariable loi, depuis Philippe-Auguste, qui le trouva si peu susceptible de contestation, qu’il ne crut pas avoir besoin d’user de la précaution prise par ses prédécesseurs, de faire couronner et de s’associer son fils de son vivant.

L’usage seul n’établit point le droit d’aînesse, pour la noblesse, comme il l’avait fait pour la royauté. Ce fut en Bretagne, dans une assemblée des grands de ce duché, qu’on appelle l’Assise du comte Geoffroi, fils de Henri II d’Angleterre, et père de l’infortuné Arthur, qu’il fut ordonné que les baronnies et les chevaleries appartiendraient aux seuls aînés, sous certaines restrictions. Les simples gentilshommes, pour n’en point céder aux barons, demandèrent à être compris dans cette loi, qui bientôt devint générale pour la province, et, plus tard, s’introduisit dans tout le royaume.

La Pairie est également de cette époque : l’origine en est obscure, comme celle de tout notre droit français. Cependant, on peut expliquer la Pairie, dont le nom de pair, par, veut dire égal, l’égalité entre les vassaux relevant immédiatement d’un même suzerain, d’une même seigneurie, de la même manière, c’est-à-dire, sous les mêmes obligations de foi et hommage, de service militaire, d’assistance dans les cérémonies d’éclat qui l’intéresse, comme à rendre la justice : car les pairs étaient juges, dans toute l’étendue de la seigneurie dont leur pairie était une mouvance. Ainsi, on voit qu’à cette époque, il y avait autant de pairies et de rangs dans la pairie, qu’il y avait d’ordres et d’espèces de suzerainetés. Mais les principaux pairs, ceux qui seuls ont retenu ce titre, et ont formé la cour des pairs par excellence, furent ceux dont les fiefs étaient dans la mouvance directe de la couronne, c’est-à-dire, ceux qui dépendaient originairement du duché de France, que posséda Robert-le-Fort, qu’ils fussent ducs, comtes ou barons. Leur nombre, borné à douze, à l’époque dont nous parlons, s’est augmenté, par l’érection de grands fiefs auxquels la pairie fut attachée postérieurement : ainsi, il n’existe point de lettres de création des premières pairies, parce qu’elles résultèrent de la nature des choses, d’une ancienne possession ; mais il en existe, par exemple, qui furent données par le roi Jean à Philippe-le-Hardi, son fils, pour le duché-pairie de Bourgogne, dont il le gratifia. La pairie ecclésiastique fut également une institution de nos rois, que les autres seigneurs de fiefs ne purent imiter. Au surplus, le nom de pair est bien plus ancien que l’institution de la dignité : il signifiait égal ou confrère, et est employé dans ce sens sous les deux premières races. Plus tard, lorsque les villes eurent acquis le droit de communes, elles qualifièrent leurs juges de Pairs-Bourgeois.

Lors de l’élévation de Hugues-Capet au trône, la France était divisée en autant de souverainetés que de provinces, et la souveraineté royale, ainsi que le dit Mézerai, n’était réellement qu’un grand fief, plutôt qu’une monarchie. Chaque comte ou duc, assisté de deux de ses pairs, administrait lui-même la justice à ses sujets, excepté dans les causes qui lui étaient particulières. Pour se dispenser de ce devoir, ils se donnèrent des Vicomtes, qui eurent eux-mêmes des adjoints sous le titre de Prévôts. Le comté du Maine eut ses vicomtes de la maison de Beaumont, dès le 10.e siècle ; et plusieurs seigneuries qui leur appartenaient, prirent le titre de vicomte pour leur surnom.

Si le nom de fidèles est encore appliqué aux leudes, aux seigneurs de fiefs, à la fin du 11.e siècle, celui de majesté l’était rarement aux rois, à cette époque : on les qualifiait plus communément des titres d’excellence, sérénité, grandeur, grâce, etc. De même, la manière de dater du règne de tel ou tel roi, ou de l’époque de sa mort, n’était pas générale : on employait encore cette formule, fait sous le règne de Jésus-Christ régnant en France, et le monarque lui-même en usait ainsi.

Les guerres particulières des seigneurs entr’eux étant devenues plus fréquentes pendant cette période, malgré les capitulaires de Charlemagne que nous avons cités, les évêques, dans plusieurs conciles, essayèrent également d’y mettre un frein, en établissant ce qu’on appela la trêve du Seigneur. Il fut défendu d’attaquer son ennemi, moine ou clerc, marchand, artisan ou laboureur, depuis l’heure de none du samedi, jusqu’à l’heure de prime du lundi ; ensuite, qu’on ne pourrait rien prendre par force, ni tirer vengeance d’un ennemi, ni exiger de gages d’une caution, depuis le mercredi au soir jusqu’au lundi matin ; le tout sous peine d’une amende appelée composition des lois, ou de l’excommunication et du banissement. Cette défense fut étendue, par le concile de Clermont, aux veilles et aux jours des fêtes de la Vierge et des SS. Apôtres. Ce concile défend de plus, d’attaquer, de blesser, de tuer, ni de voler personne, sous peine d’excommunication et d’anathème, depuis le mercredi qui précède le premier dimanche de l’Avent, jusqu’à l’octave de l’Epiphanie, et depuis la Septuagésime jusqu’au dimanche de la Trinité.

Ces statuts ne passèrent pas sans opposition : celle de Gérard, évêque de Cambrai, fut justifiée par l’événement, puisque tous ceux qui jurèrent ces sortes de paix, ne manquèrent pas, comme cet évêque l’avait prévu, à se parjurer. Les Normands, surtout, se refusèrent long-tems à une discipline qui leur interdisait le droit de déclarer et de faire la guerre à leur volonté : ils ne fallut pas moins que la contagion appelée mal des ardens, dont ils furent attaqués à cette époque, pour les y assujétir et la leur faire jurer, comme on le voit par un passage du roman de Rou, ou chronique en vers de l’histoire de Normandie, écrite dans le milieu du 12.e siècle, par Robert Wace, auteur des vers d’une autre chronique que nous avons déjà cités [1].

« Quand li clergié et li cors saint
Et li Barons, dont i ont maint,
À Caen furent assemblé
Au jour qui lour ont commandé,
Sour les cors saints (les reliques) lour fit jurer
Paix à tenir et garder.
Dès mercredi soleil couchant,
Tresqu’à lundi soleil levant.
Trièves l’appellent, ce m’est vis.
Qui n’est celée en nul païs ;
Qui autrui battroit entrebant,
Ou mal eust apparessant,
Et qui rien de l’autrui prendroit
Escumiégé (escommunié) estre devrait,
Et de nœf livres en merchi
Vers l’Evesque c’en establi,
Et jura lui Dus hautement,
Et tuit li Barons ensement,
C’en jurèrent que paix tiendroient.
Et celle Triéves garderoient,
Pour la paix tous temps remembrer,
Qui tout temps devrait més durer. »

Les Cottereaux, Routiers, ou gens de Compagnies, nommés aussi Brabançons, parce que le noyau de ces bandes était composé de soldats que Henri II, roi d’Angleterre, avait fait recruter dans le Brabant, pour les prendre à sa solde, et qui n’avaient plus d’autres ressources que le brigandage, quand ils cessaient d’être soldés, commencèrent leurs ravages dans le 12.e siècle. Nous les verrons se perpétuer jusque dans le 14.e, sous le nom de Tards-Venus, et se répandre dans noire pays. Leur nom de Cottereaux leur venait des grands couteaux qu ils portaient, appelés cotterels dans le Toulousain ; celui de Routiers, ou parce qu’ils étaient toujours en route, ou de rumpere, rompre, briser, parce qu’ils menaient tout à feu et à sang. « Brigands, pillards, robeurs, larrons, infâmes, dissolus, excommuniés, dit un ancien manuscrit ; ils ardaient les monastères et les églises où le peuple se retirait, et tourmentaient les prêtres et les religieux, les appelaient Cantatours, par dérision, et leur disaient quand ils les battaient : Cantatours, cantez ; et puis leur donnaient grands buffes et grosses gouces. » Nous en reparlerons à l’article gars du Vocabulaire, et à celui touvoye du Dictionnaire.

Nous avons fait connaître les revenus du trésor à une autre époque : voici quels ils étaient sous les premiers Capétiens. On en distinguait de plusieurs sortes : les produits des terres du domaine royal ; ceux de justice dans les haillages et prévôtés royales ; la gruerie ou droits sur l’exploitation des bois ; le cens, les droits d’entrée et de sortie ; ceux de régale, de monnayage, de procuration ou de giste ; les taxes sur les juifs ; enfin, par la suite, les droits pour l’émancipation des communes et les aides coutumiers, que les vassaux payaient au seigneur, lorsqu’il faisait son fils aîné chevalier, qu’il mariait sa fille aînée, qu’il faisait guerre, ou qu’à la guerre il était fait prisonnier. Les seigneurs de fiefs exerçaient les mêmes droits sur les terres dépendantes de leurs fiefs.

Les seigneurs avaient le droit de taille, qui prenait son nom de l’instrument encore connu de nos jours pour certains comptes domestiques, et qui servait à percevoir ce droit, établi par eux, tant pour soutenir leurs guerres personnelles, que pour l’host ou chevauchée du roi, subside que tout feudataire, clerc ou laïc, devait au monarque, pour l’aider dans ses expéditions, et suivant qu’il était taxé, à un, deux, trois, huit, quelquefois quarante et même soixante jours.

Philippe de Valois, en 1349, ayant obtenu pour un an un subside de six deniers, sur chaque denrée qui serait vendue dans la ville et prévôté de Paris, et ce, pour l’aider dans la guerre qu’il avait contre les Anglais, le roi Jean son fils, en 1352 ou 53, obtint des états du Maine, de l’Anjou et du baillage de Senlis, que pareil aide y fut imposé. « Et comme ainsi, dit Pasquer, que la Reine de Sicile, alors Dame d’Anjou et du Maine, soustint que c’et Ayde ne devait avoir cours sur ses sujets, le Roy, pour luy clorre la bouche, luy en donna la moitié. » Quant à la dîme saladine, elle fut imposée à l’occasion de la troisième croisade, à laquelle s’étaient engagés les deux rois de France et d’Angleterre, et dirigée contre Saladin, soudan d’Egypte, qui avait repris Jérusalem sur Lusignan, que les croisés en avaient fait roi.

Les laïcs s’étant emparés, pendant les troubles qui eurent lieu sous la seconde race, d’un grand nombre de bénéfices et de donations ecclésiastiques, s’attribuèrent également les dîmes qui y étaient annexées, soit de la dixième, de la treizième, quinzième ou vingtième partie des fruits. On les obligea, sous la troisième race, soit par persuasion, soit par menace, à les restituer à l’église, à qui elles appartenaient de droit divin. Ils les donnèrent de préférence aux bénédictins, dont l’ordre jouissait d’une grande considération, de la part de la noblesse, et dont les monastères étaient en même tems des hôtelleries où les voyageurs étaient charitablement reçus, et des écoles pour la jeunesse. L’ordre, au moyen de ces donations, établit des religieux pour desservir les églises, là où ces dîmes existèrent pour les salarier. Les chanoines réguliers de S. Augustin s’emparèrent, au même titre, des chapelles que les bénédictins n’occupèrent pas ; il y eût peu de chose, dans ces restitutions, pour le clergé séculier. Les conciles de Clermont, de Poitiers, et le second de Latran, ayant ordonné aux religieux, excepté aux chanoines réguliers, de rentrer dans leurs monastères, ceux-là conservèrent néanmoins les droits de présentation et de dîmes dans ces bénéfices, à la charge de pourvoir à la subsistance des curés par qui ils durent se faire remplacer. Cependant « de crainte que les chanoines ne vinssent à s’abrutir, par la fréquentation des paysans », ils furent tenus d’avoir un compagnon avec lequel ils pussent converser, et qui ne travaillait qu’en second ; celui qui desservait en chef fut nommé prieur et son bénéfice prieuré, quoique ce ne fut plus qu’une simple cure, dont le desservant était le curé, et son second le vicaire. Telle est l’origine des nombreux établissemens de ce genre, qui subsistèrent dans la province, jusqu’à la révolution.

L’époque dont nous traitons, ne fut pas moins remarquable que la précédente, par le grand nombre de fondations religieuses qu’elle vit s’établir dans le pays : les seigneurs manceaux et angevins se signalèrent comme à l’envi pour les fonder et les doter. C’est dans cette période que furent érigés les monastères de Beaulieu, d’Etival, de Perseigne, de Bellebranche, du Perrai-Neuf, de Grammont, de Melinais, etc., etc. Ce fut aussi celle de la création de nouveaux ordres monastiques, qui eurent également des établissemens dans la contrée, tels que les Chartreux, les Camaldules, Cîteaux, Fontevrault, les Prémontrés, etc., etc.

La piété, ou du moins sa manifestation, faisant également des progrès, le nombre des fêtes qui, sous la seconde race, se bornait à quinze, dont on trouve l’énumération dans un capitulaire de Charlemagne, fut accru pendant cette période. L’hérésie de Bérenger, archidiacre d’Angers, donna lieu à l’évêque du Mans, Hildebert, qu’on accusait d’être son sectateur parce qu’il avait été son élève, d’instituer, comme un moyen de justification, la procession du Saint-Sacrement, qui fut adoptée successivement dans toute la chrétienté. La fête des Morts, que le moine Odilon, abbé de Cluny, inventa, en faveur des âmes du purgatoire, fut aussi introduite dans le diocèse par Gervais, un autre de ses évêques, qui avait eu occasion d’assister à cette cérémonie dans le monastère même d’Qdilon.

L’hérésie de Bérenger, dont nous venons de parler, rappelle l’impudente aventure d’un sectaire nommé Henri, qui, profitant de l’absence de l’évêque Hildebert, vint prêcher au Mans et dans plusieurs autres lieux du Maine, une doctrine nouvelle, connue sous le nom d’hérésie des Henriciens, des Vaudois ou des Albigeois, renouvelée de celle des Manichéens. Le cynisme des pratiques mises en usage par Henri, et que nous ne détaillerons point ici, lui procura un grand nombre de partisans, qui ne rougirent de leur erreur que quand l’incontinence de ce nouvel apôtre, lui eut attiré le mépris des gens sensés et l’eut fait chasser du pays.

Plusieurs pratiques religieuses avaient lieu alors, qui n’existent plus de nos jours. Par exemple, une lettre du pape Nicolas II nous apprend, que l’on ne donnait le baptême, hors les cas d’urgence, qu’aux veilles des fêtes de Pâques et de la Pentecôte. Le même pape confirme, dans un concile tenu à Rome, l’an 1059, le droit qu’avaient les empereurs d’élire les papes et d’investir les évêques. Ces investitures se faisaient par la crosse et l’anneau ; mais, par un accord fait entre le pape Calixte II et l’empereur Henri V, il fut décidé qu’elles ne se feraient plus que par le sceptre, c’est-à-dire, par la puissance royale, tandis que l’autre mode supposait la réunion du pouvoir sacerdotal. Cependant, dès avant cette époque, Grégoire VII établit que le pape avait le droit de déposer l’empereur et de délier ses sujets du serment de fidélité. On voit aussi, par les décisions de plusieurs conciles, tenus sous le règne du roi Robert, que les prêtres disaient alors plusieurs messes par jour, puisque celui de Selingstat leur défend d’en dire plus de trois.

L’interdiction du mariage des prêtres avait eu lieu par le concile de Pavie : mais, la plupart n’en ayant tenu compte, l’empereur Henri II, à la prière du pape, rendit un édit pour donner force de loi à cette décision. Il y fut ordonné que les clercs ne pourraient avoir ni femmes, ni concubines, et que les enfans de ceux qui y contreviendraient seraient serfs de l’église, quoique leurs pères jouissent de la liberté. Le titre de concubine, n’avait point alors la même acception qu’aujourd’hui : le concubinage était, comme chez les Romains, un demi-mariage, semi-matrimonium, et la concubine une demi-femme, semi-conjux : le concile de Tolède avait seulement défendu d’avoir ensemble une femme et une concubine.

Dans son contrat de mariage, de l'an 1204, Pierre, roi d’Arragon, promet solennellement de ne jamais répudier Marie de Montpellier, et de n’épouser aucune autre femme de son vivant ; d’où l’on peut inférer, que la répudiation était un usage de ce tems : peut-être n’avait-elle lieu qu’envers les semi-conjux.

Le concile de Reims, postérieur à celui de Pavie, défendit de nouveau le mariage aux évêques, diacres, sous-diacres, moines et religieuses. Le 12.e canon de ce concile défend aussi les joutes et tournois, (exercice qui avait pris naissance en France, et que toute l’Europe avait imité), sous peine, pour ceux qui y perdraient la vie, de privation de la sépulture ecclésiastique ; le 6.e canon défend, sous la même peine, aux avoués des églises, de rien prendre sur elles, ni par eux, ni par leurs officiers, au delà de leurs anciens droits.

On a vu que ces avoués étaient des seigneurs chargés de conduire, sous l’enseigne royale, les hommes d’armes que les ecclésiastiques bénéficiers devaient y envoyer comme vassaux. Leur office était encore de défendre le patrimoine des églises, de plaider leurs causes, de rendre la justice aux vassaux qui en dépendaient, etc. Il leur était alloué certains droits pour les payer de ces soins, soit sur les lots, bans et amendes, soit autrement. Les prélats leur fournissaient en outre une certaine quantité de vivres, soit blé ou pain, des porcs, des poules, des fromages, des œufs, de la bière, du vin, de l’avoine, etc. ; ce qui n’empêchait pas ces défenseurs du temporel des églises, de les piller ou de s’en emparer quand ils le pouvaient.

L’état d’ignorance de cette époque était tel, malgré les vains efforts qu’avait fait Charlemagne pour remettre les lettres et les sciences en honneur, que les rois, les princes, les seigneurs savaient à peine lire, le peuple encore moins. On ne connaissait ses possessions territoriales, que par l’usage et non par titres ; les dispositions matrimoniales ne se réglaient pas par écrit, mais aux portes des églises devant témoins : delà un grand nombre de mariages étaient déclarés nuls, à cause des alliances aux degrés défendus. Les clercs ou ecclésiastiques, les seuls hommes d’alors qui eussent de l’instruction, profitèrent de ces circonstances pour se mettre en crédit ; « ils se lottirent, dit Pasquer, les clefs tant de la religion que des lettres : encore que pour bien dire, ils n’en eussent provision que pour leurs portées, n’étant notre noblesse aucunement attentive à si louable sujet. Or, de cette asnerie ancienne advint que nous donnasmes plusieurs façons au mot de clerc, lequel de sa naïve et ordinaire signification appartient aux ecclésiastiques ; et comme ainsi fut qu’il n’y eut qu’eux qui fissent profession des bonnes lettres, aussi par une métaphore nous appelasmes grand clerc l’homme savant, mauclerc celui qu’on tenait pour bête ; clergie pour science ; et forgeasmes delà ce proverbe français, parler latin devant les clercs. »

Les croisades avaient commencé à la fin du II.e siècle. Un pèlerin enthousiaste, dénonçant à l’Europe les avanies auxquelles étaient exposés, de la part des musulmans, les chrétiens qui allaient visiter dans la Terre-Sainte le tombeau de J.-C., avait fait résoudre la première par le concile de Clermont, sous le pontificat d’Urbain II. Nous avons vu les rois Philippe-Auguste et Richard-Cœur-de-Lion marcher à la 3.e, en 1190. Il est resté un document précieux pour le pays, relatif à cette troisième croisade, à laquelle un grand nombre de gentilshommes manecaux prirent part. Cent-huit seigneurs et chevaliers de la province, sans compter leurs vassaux, servans d’armes, etc. s’assemblent à Mayenne, en 1158, prennent la croix rouge des mains de Guillaume, évêque du Mans, et parlent pour la Palestine, ayant Geoffroi IV de Mayenne à leur tête : ils n’en revint que trente-cinq, trois ans après. Un moine bénédictin du prieuré de S.-Mars-de-la-Futaie, proche Ernée, a donné l’histoire de cette croisade et la liste de ceux qui en firent partie : l’on n’y trouve qu’un petit nombre de seigneurs du Haut-Maine ; presque tous étaient des environs de Mayenne et de Laval. On voit, par la couleur rouge de l’étoffe dont était faite la croix qu’arborèrent ces croisés, que la province était sous la domination française alors : les Anglais la portaient blanche ; elle était verte pour les Flamands.

C’est pendant cette troisième croisade, qu’on commence a parler de la dignité de maréchal de France. Ce dignitaire ne commandait pas l’armée alors : il ne commença à le faire qu’à la bataille de Bouvines, gagnée par Philippe-Auguste, en 1214. Louis VII, en instituant un de ces maréchaux, exigea de lui une déclaration par laquelle il reconnut que cette charge n’était point héréditaire, voulant éviter ce qui était arrivé pour celle de sénéchal, qui s’était perpétuée dans la maison d’Anjou, depuis le règne de Lothaire, associé au trône dès 817. Ces sénéchaux avaient, sous un autre nom, les mêmes fonctions qu’étaient, dans l’origine, celles des maires du palais, major domûs. Ils tenaient le premier rang à la cour ; c’était la première dignité du royaume ; ils commandaient les armées, rendaient la justice, administraient les revenus de la maison du roi. Dans la suite, cette dignité fut effacée par celle de chancelier, et ses fonctions partagées entre le connétable et le grand-maître de France.

Les croisades donnèrent encore lieu à l’établissement des ordres hospitaliers de S.-Lazare, de S.-Jean-de-Jérusalem et du Temple : le premier était le plus ancien. Louis-le-Jeune ramena avec lui de la Palestine plusieurs frères de cet ordre, et leur donna l’administration des nombreuses maladreries qui existaient déjà en France à cette époque, pour recevoir les infortunés attaqués de la lèpre, maladie qu’avait également introduite dans le royaume le retour des croisés. Plus tard, Louis VIII, par son testament, lègue cent sous, qui équivaudraient à quatre-vingt-quatre de nos francs, aux deux mille léproseries de son royaume. Nous trouverons à chaque pas, sur le territoire que nous décrivons, des vestiges de ces établissemens et des bénéfices de l’ordre des templiers et de celui de S.-Jean-de-Jérusalem, sous le nom de léproseries, maladreries, chapelle S.-Lazare, chevalerie, templerie, etc.

Le mal des ardens était une autre calamité de ces tems malheureux. On voit la charité de l’évêque Avesgaut, faire construire en pierre un hôpital pour cette infirmité, tout-près de la cathédrale et de son hôtel épiscopal, qui n’était qu’en bois, et qu’il fait réédifier en pierre en même tems. On appelait encore cette maladie feu sacré, mal d’enfer, parce que les malheureux qu’elle atteignait, étaient dévorés par un feu intérieur, qui leur causait des tourmens qu’ils croyaient pouvoir comparer à ceux de l’enfer, et que la mort seule faisait cesser.

On attribue le mal des ardens à la mauvaise nourriture et aux privations que causaient les disettes rendues si fréquentes par les guerres intestines d’alors. Parmi le grand nombre de ces disettes, que signalent les historiens, le Maine, en particulier, en éprouva deux pendant la période que nous venons de parcourir, l’une en 1081, sous l’épiscopat de l’évêque Hoël ; l’autre en 1187. « Celle-ci fut si cruelle, dit Morand, » qu’après que les greniers des riches eurent été vidés, les pauvres furent contraints de brouter l’herbe comme les bêtes. » On vendit l’argenterie des églises, et l’on acheta des blés à l’étranger. « L’on ne faisait jamais de distribution de ces secours aux indigens, ajoute le même auteur, qu’il n’y eut quelque querelle et quelque tête cassée, quelques vieilles femmes et quelques enfans étouffés, » ce qui força de distribuer ces secours au domicile de ces malheureux.

Louis VI, dit le Gros, fut le premier des rois de France qui toucha les écrouelles. Nous allons bientôt voir que ce roi a d’autres titres au souvenir et à l’amour des Français.

L’invention des armoiries est encore, à ce qu’on croit, un résultat des croisades : on pense que, dans cette foule et celle confusion d’individus appartenant à vingt peuples différera, il était peu facile de reconnaître des hommes tout couverts de fer ; que les chevaliers se distinguèrent par les fourrures des cottes-d’armes, qui se mettaient par dessus les cuirasses, ce qui donna lieu aux couleurs qu’ils placèrent dans leurs armes, telles que l’hermine, le vair, le sable, le sinople, etc ; qu’on y ajouta quelques autres ornemens, pris de l’habillement, comme la face de la jarretière, le pal de l’épieu, le sautoir de l’étrier, la macle des mailles, etc. ; enfin on y fit entrer la figure des armes dont on se servait en combattant, celle de quelque objet d’amusement, enfin de quelque chose de matériel rappelant une circonstance quelconque de la vie, ou des hauts-faits de celui qui les employait.

C’est encore aux croisades que l’on attribue l’introduction en Europe, et particulièrement en France, d’un nouveau style d’architecture, appelé improprement gothique, ou mieux sarrazin et oriental, qui commença à cette époque à être mis en usage pour la construction des monumens religieux, et que caractérisent les cintres aigus ou en ogives, et ces flèches élancées, qu’on croit être une imitation de celles des minarets mahométans. Mais, les opinions n’étant point unanimes sur ce point, parmi les savans, nous nous contenterons ici de cette simple indication.

Louis-le-Gros ayant à se plaindre de l’esprit d’indépenrdance des seigneurs, qui ne remplissaient pas envers la couronne les devoirs auxquels les obligeait leur vassalité, imagina, ou se laissa persuader, d’affranchir les habitans des villes du servage, moyennant certaines sommes et certaines redevances, et leur permit de se choisir des officiers parmi eux, sous le nom de maïors et de scabins, maires et échevins : les juges des villes et des villages purent également être pris parmi leurs habitans, ce qui les fit appeler, comme nous l’avons déjà vu, pairs-bourgeois. Ces communes devaient envoyer les contingens d’hommes d’armes, qu’elles auraient dû fournir à leur seigneur, lorsque le roi était en guerre, directement au camp du roi. Ces contingens s’y rendaient, sous la bannière de la paroisse, et le curé les y conduisait processionellement. On envoya ensuite dans les provinces des juges, des exempts, chargés de s’informer de la conduite des comtes et des ducs, de redresser leurs torts, de reparer leurs injustices ; et lorsque ces juges ne croyaient pas devoir prononcer eux-mêmes, dans certains cas, ils renvoyaient les causes aux grandes assises du roi, Mallum Imperatorii : ce furent depuis les parlemens. Les grands-baillis, institués ensuite, eurent seuls la connaissance des cas royaux, et d’un grand nombre d’affaires, à l’exclusion des juges seigneuriaux. Les seigneurs ne purent plus rendre la justice par eux-mêmes, et furent obligés d’instituer des officiers à cet effet, qui eurent le titre de baillis, hommes baillés pour empêcher l’oppression, pour secourir ceux qui sont oppressés, opprimés. Enfin, l’appel des jugemens de ceux-ci aux juges royaux parvint à tirer la nation de l’esclavage où la tenait un pouvoir trop oppressif. Cette réforme, qu’on peut regarder comme une première révolution, fut l’ouvrage de l’illustre abbé Suger, et de quatre frères du nom de Garlande, les principaux ministres de Louisle-Gros[2]. L’autorité ecclésiastique ne resta pas en arrière de cette généreuse innovation : le pape Alexandre III prononça, au nom du troisième concile de Latran, que tous les chrétiens devaient être exempts de la servitude.

On peut croire que ce bienfait du règne de Louis-le-Gros, prépara le mieux être qui se fit remarquer sous celui de Louis-le-Jeune, son fils, pendant lequel on vit non-seulement un grand nombre d’églises et de monastères édifiés, mais de nouvelles villes fondées, un plus grand nombre d’anciennes reparées, plusieurs forets abattues et leurs terrains défrichés.

L’état de barbarie et d’obscurité dans lequel fut plongée l’Europe en général, et la France en particulier, pendant cette période, parvint a se dissiper au commencement du 12.e siècle. Malgré l’espèce de mépris où la poésie semble tombée de nos jours, aux yeux de certaines gens qui ne la considèrent que comme une agréable superfluité, ce fut à elle qu’on dut la renaissance des lettres, lorsqu’il semblait qu’elles allaient être éteintes à jamais. Les Bardes, dont la poésie était un langage tudesque, composé de gaulois et de latin, n’avaient point cessé de célébrer les exploits des guerriers les plus renommés ; et l’on a vu que Guillaume-le-Conquérant fit chanter trois fois la chanson de Roland, avant de commencer la bataille célèbre qui devait lui livrer le trône d’Angleterre, ou le livrer lui-même, avec toute son année, au fer de son compétiteur. Mais ce fut surtout aux Trouvères, aux Troubadours, aux Ménestrels de la Provence et de la Langue-d’Oc, que la poésie, et par suite les lettres en général, eurent le plus d’obligation : le célèbre Roumant de Rou, dont j’ai déjà parlé, est un des monumens les plus précieux de cette restauration.

Le Maine ne resta point étranger à ce nouveau mouvement de l’esprit humain. Parmi les écoles qui se formèrent dans les cathédrales et dans les monastères, celle de l’église du Mans sut bientôt se placer au premier rang, et produisit des sujets précieux que révéleront et la Chronologie de ses évêques et le Dictionnaire biographique, qui contiendra les noms de ces savans et l’indication des ouvrages qu’ils ont produits. Le Maine était alors l’une des provinces de France où l’on parlait le français le plus pur, le mieux poli. Nous ne pourrions entrer ici dans les détails que comporterait ce sujet : disons seulement, que les premières traces des représentations théâtrales furent dues à un moine nommé Geoffroi, qui, devenu abbé de Saint-Albin, en Angleterre, faisait représenter des espèces de tragédies pieuses aux élèves de l’école formée dans son abbaye, pièces bien antérieures aux premiers mystères, qui ne commencent à être connus qu’en 1398 ; et ajoutons que ce Geoffroi était un manceau. Les frères Greban, Méat, Baïf et Robert Garnier, appartenant à la même province et à celle d’Anjou, se distinguèrent également à trois époques différentes des progrès de l’art dramatique : Garnier, surtout, ne fut effacé que par les maîtres de l’art, les Mairet, les Tristan, ou peut-être seulement par les Corneille et les Rotrou.

Le règne de Philippe-Auguste vit donner des statuts à l’Université, dont on fait communément remonter l’établissement à Charlemagne, et qui paraît n’avoir pris naissance que sous Louis VII. Le latin devint, à cette époque, une langue savante, ainsi qu’on en peut juger par le testament de Henri II d’Angleterre, écrit en langue romane, vulgaire alors : aussi obligea-t-on les religieuses d’apprendre le latin, afin qu’elles entendissent le bréviaire, qu’elles étaient obligées de réciter chaque jour. La musique suivit cette marche ascendante de l’esprit humain, et la cathédrale du Mans avait un maître de cet art, qui lui était spécialement attaché.

Les arts et le luxe qui les soutient firent de grands progrès dans le 12.e siècle ; le Maine n’y resta pas plus étranger qu’il ne le fut à ceux des lettres : les monumens qui y furent construits à cette époque, et qui subsistent encore de nos jours, en font foi.

Ce fut au commencement du 10.e siècle que le chiffre arabe, ou plutôt indien, fut introduit en France, par Gerbert, qui entreprit aussi la première horloge à balancier. On le surnomma le philosophe pour ses connaissances : ce titre était alors l’équivalent de celui de sorcier ou de magicien. L’invention seule du papier, ce grand instrument de la raison humaine, suffirait pour illustrer le 11.e siècle, comme le 15.e l’a été par celle de l’imprimerie, autre instrument non moins important, mais qui n’aurait pu être utilisé sans le premier.

La jurisprudence commença à se fixer pendant cette période, par l’introduction du code qu’avait publié l’empereur Juslinien en 529, qui ne fut retrouvé dans la Pouille, en Italie, que vers l’an 1137, et qui devint notre droit écrit. Le code Théodosien, que Théodose le jeune avait mis en vigueur dans les Gaules, s’était perdu vers la fin de la seconde race : ce code restitué par Cujas, n’est plus de nos jours qu’un objet de curiosité. Les Decrétales, les Fausses-Decrétales, les Extravagantes, et plusieurs autres recueils de canons, publiés alors, ou postérieurement, et qui entrèrent, en tout ou partie, dans uolre corps de droit français, n’ont plus ou n’ont que bien peu d’autorité aujourd’hui.

En 1210, le concile de Pise condamna les ouvrages de métaphysique d’Aristote, de crainte que les subtilités de ce philosophe n’égarassent les esprits trop faibles alors, sur les matières de religion : c’était dommage, car il était plaisant de voir l’autorité dont jouissait dans l’école, sur ces matières, un philosophe payen, qui avait précédé de plusieurs siècles l’établissement d’une religion que ses écrits étaient appelés à éclairer.

Les Juifs furent successivement bannis, en 1181, et tolérés, en 1206. Ils étaient bien plus généralement répandus dans toute la France alors : ils habitaient une rue, au Mans, qui porte encore leur nom, dans laquelle ils avaient une école que la reine Bérengère donna au chapitre de Saint-Pierre, après leur bannissement.

Un dernier usage remarquable de cette époque est celui des surnoms, qui commença à la fin du 10.e siècle. Les nobles les tirèrent de leurs fiefs ou seigneuries, les savans du lieu de leur naissance, pratique encore usitée aujourd’hui ; les bourgeois et autres, de leurs fonctions, de leur caractère, des défauts ou autres habitudes de leur corps. Un grand nombre de ces noms, qui n’étaient autre chose que ce que nous appelons actuellement sobriquets, sont inintelligibles aujourd’hui, de même qu’une foule de noms de lieux, parce que nous avons perdu l’étymologie des racines de nos anciennes langues et des idiomes de nos provinces, tels qu’ils subsistaient à l’époque où ces noms ou surnoms furent donnés.

  1. Le Roman de Rou est un ouvrage fort curieux à consulter, sur l’histoire de Normandie et même sur celle du Maine : c’est une chronique des ducs de Normandie, depuis Rollon, Rolt on Rou, dont nous avons parlé. Cette production, restée manuscrite jusqu’ici, vient d’être imprimée par les soins de mon savant ami, M. Pluquet, de Bayeux, qui a consacré quatre années de recherches à l’enrichir de notes et d’éclaircissemens. Cet ouvrage précieux, qui sort des belles presses de Crapelet, a été admis, pour son luxe typographique, à la dernière exposition des produits de l’industrie, et a eu, pour son mérite littéraire, les honneurs d’une souscription de la part du gouvernement.
  2. La maison de Garlande est originaire de la Brie, et tirait son nom d’une terre qui y est située. Il m’a été impossible jusqu’ici de découvrir si la terre et le château de Garlande ou Gallerande, qui donnait son surnom à la paroisse et seigneurie de Clermont, sur la frontière du Maine, du côté de l’Anjou, le tenait de quelque membre de cette illustre famille des Garlandes de la Brie, qui se serait établie dans notre pays.