Dieu et les hommes/Édition Garnier/Addition

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Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 245-248).

ADDITION DU TRADUCTEUR.

Après le chapitre des chrétiens platoniciens, j’en ajouterais un pour confirmer l’opinion de l’auteur, s’il m’était permis de mêler mes idées aux siennes. Je pourrais dire que toutes les opinions des premiers chrétiens ont été prises de Platon, jusqu’au dogme même de l’immortalité de l’âme, que les anciens Juifs ne connurent jamais. Je ferais voir que le royaume des cieux, dont il est parlé si souvent dans l’Évangile, se trouve dans le Phédon de Platon. Voici les propres mots de ce philosophe grec, qui, sans le savoir, a fondé le christianisme : « Un autre monde pur est au-dessus de ce ciel pur où sont les astres ; la terre que nous habitons n’est que le sédiment grossier de ce monde éthéré, etc. »

Platon ajoute ensuite que « nous verrions ce royaume des cieux, ce séjour des bienheureux, si nous pouvions nous élancer au delà de notre air grossier, comme les poissons peuvent voir notre terre en s’élançant à fleur d’eau ».

Ensuite voici comme il s’exprime : « Dans cette terre si parfaite tout est parfait ; elle produit des pierres précieuses dont les nôtres n’approchent pas.... elle est couverte d’or et d’argent ; ce spectacle est le plaisir des bienheureux. Leurs saisons sont toujours tempérées ; leurs organes, leur intelligence, leur santé, les mettent infiniment au-dessus de nous, etc. »

Qui ne reconnaît dans cette description la Jérusalem céleste ? La seule différence, c’est qu’il y a du moins quelque philosophie dans la ville céleste de Platon, et qu’il n’y en a point dans celle de l’Apocalypse[1] attribuée à saint Jean. « Elle est semblable, dit-il, à une pierre de jaspe comme du cristal..... Celui qui parlait avec moi avait une canne d’or pour mesurer la ville.... La ville est bâtie en carré, aussi longue que large, et il la trouva de douze mille stades ; et sa longueur et sa largeur et sa hauteur sont égales... Le premier lit du fondement de la ville était de jaspe ; le second, de saphir ; le troisième, de calcédoine, c’est-à-dire d’agate ; le quatrième, d’émeraude. »

Le purgatoire, surtout, a été pris visiblement dans le Phédon ; les paroles de Platon sont remarquables : « Ceux qui ne sont ni entièrement criminels, ni absolument innocents, sont portés vers l’Achéron : c’est là qu’ils souffrent des peines proportionnées à leurs fautes, jusqu’à ce qu’ayant été purgés de leurs péchés ils reçoivent parmi les bienheureux la récompense de leurs bonnes actions. »

La doctrine de la résurrection est encore toute platonicienne, puisque, dans le dixième livre de la République, le philosophe grec introduit Hérès ressuscité, et racontant ce qui s’est passé dans l’autre monde.

Il importe peu que Platon ait puisé ses opinions, ou, si l’on veut, ses fables chez d’anciens philosophes égyptiens, ou chez Timée de Locres, ou dans son propre fonds. Ce qui est très-important à considérer, c’est qu’elles étaient consolantes pour la nature humaine, et c’est ce qui a fait dire à Cicéron qu’il aimerait mieux se tromper avec Platon que d’avoir raison avec Épicure. Il est certain que le mal moral et le mal physique se sont mis en possession de notre courte vie, et qu’il serait doux d’espérer une vie éternelle dont nul mal n’oserait approcher. Mais pourquoi commencer par le mal pour arriver au bien ? Pourquoi cette vie éternelle et heureuse ne nous a-t-elle pas été donnée d’abord ? Ne serait-il pas ridicule et barbare de bâtir pour ses enfants un palais magnifique et rempli de toutes les délices imaginables, mais dont le vestibule serait un cachot habité par des crapauds et par des serpents, et d’emprisonner ses enfants dans ce cachot horrible pendant soixante et dix et quatre-vingts ans, pour leur faire mieux goûter ensuite toutes les voluptés dont le palais abonde, voluptés qu’ils ne sentiront que quand les serpents du vestibule auront dévoré leurs peaux et leurs os ?

Quoi qu’il en soit, il est indubitable que toute cette doctrine était répandue dans la Grèce entière avant que le peuple juif en eût la moindre connaissance. La loi juive, que les Juifs prétendaient leur avoir été donnée par Dieu même, ne parla jamais ni de l’immortalité de l’âme, ni des peines et des récompenses après la mort, ni de la résurrection du corps. C’est le comble du ridicule de dire que ces idées étaient sous-entendues dans le Pentateuque. Si elles sont divines, elles ne devaient pas être sous-entendues, elles devaient être clairement expliquées. Elles n’ont commencé à luire pour quelques Hébreux que longtemps après Platon : donc Platon est le véritable fondateur du christianisme.

Si l’on considère ensuite que la doctrine du verbe et de la trinité n’est expressément dans aucun auteur, excepté Platon, il faut absolument le regarder comme l’unique fondateur de la métaphysique chrétienne. Jésus, qui n’a jamais rien écrit, qui est venu si longtemps après Platon, et qui ne parut que chez un peuple grossier et barbare, ne peut être le fondateur d’une doctrine plus ancienne que lui, et qu’assurément il ne connaissait pas.

Le platonisme, encore une fois, est le père du christianisme, et la religion juive est la mère. Or, quoi de plus dénaturé que de battre son père et sa mère ? Qu’un homme s’en tienne aujourd’hui au platonisme, un cuistre de théologie présentera requête pour le faire cuire en place publique, s’il le peut, comme un cuistre de Noyon[2] fit autrefois cuire Michel Servet. Qu’un Espagnol nuevo cristiano imite Jésus-Christ, qu’il se fasse circoncire comme lui, qu’il observe le sabbat comme lui, qu’il mange comme lui l’agneau pascal avec des laitues dans le mois de mars : les familiers de l’Inquisition voudront le faire brûler en place publique.

C’est une chose également remarquable et horrible que la secte chrétienne ait presque toujours versé le sang, et que la secte épicurienne, qui niait la Providence et l’immortalité de l’âme, ait toujours été pacifique. Il n’y a pas un soufflet donné dans l’histoire des épicuriens ; et il n’y a peut-être pas une seule année, depuis Athanase et Arius jusqu’à Quesnel et Le Tellier, qui n’ait été marquée par des exils, des emprisonnements, des brigandages, des assassinats, des conspirations, ou des combats meurtriers.

Platon n’imaginait pas, sans doute, qu’un jour ses sublimes et inintelligibles rêveries deviendraient le prétexte de tant d’abominations. Si on a perverti si horriblement la philosophie, le temps est venu de lui rendre enfin sa première pureté.

Toutes les anciennes sectes, excepté la chrétienne, se supportaient les unes les autres : supportons donc jusqu’à celle des chrétiens ; mais aussi qu’ils nous supportent. Qu’on ne soit point un monstre intolérant, parce que le premier chapitre de l’Évangile attribué à Jean a été évidemment composé par un chrétien : ce n’est pas là une raison pour me persécuter. Qu’un prêtre qui n’est nourri, vêtu, logé, que des décimes que je lui paye, qui ne subsiste que par la sueur de mon front ou par celle de mes fermiers, ne prétende plus être mon maître, et un maître méchant ; je le paye pour enseigner la morale, pour donner l’exemple de la douceur, et non pour être un tyran.

Tout prêtre est dans ce cas ; le pape lui-même n’a des officiers, des valets, et des gardes, qu’aux dépens de ceux qui cultivent la terre, et qui sont nés ses égaux. Il n’y a personne qui ne sente que le pouvoir du pape est uniquement fondé sur des préjugés. Qu’il n’en abuse plus, et qu’il tremble que ces préjugés ne se dissipent[3].


FIN DE DIEU ET LES HOMMES.


  1. Chapitre xxi.
  2. Calvin.
  3. En 1770, le pape écrivit au roi de France une lettre excitatoire pour le conjurer par les entrailles de Jésus-Christ de préserver son royaume de la pernicieuse inondation des livres impies. L’assemblée du clergé, qui venait de se réunir, porta également au pied du trône un Mémoire sur les suites funestes de la liberté de penser et d’imprimer ; puis, six mois après, au moment de se séparer, ladite assemblée renouvela son vœu dans un Avertissement aux fidèles sur les dangers de l’incrédulité. En conséquence, le gouvernement recommanda au parlement de Paris de sévir contre les livres antireligieux, et, le 18 août, l’avocat général Séguier ayant requis contre sept ouvrages et ayant obtenu leur condamnation, le Palais fit les frais d’un fagot, et l’on brûla en cérémonie, au bas du grand escalier, par la main du bourreau, quelques paperasses de procureur qui figurèrent les œuvres condamnées. Parmi ces œuvres était nommé Dieu et les Hommes.

    Il y avait près d’un an que ce livre avait paru, et il avait paru comme les autres, hors de France et à titre de traduction. On soupçonnait bien que Voltaire en était l’auteur, mais Voltaire ne s’était pas nommé, et il avait eu l’adresse de jeter çà et là quelques idées qui n’étaient pas tout à fait à sa couleur.

    Cependant les philosophes ayant décidé, en réponse aux criailleries du clergé, qu’ils élèveraient par souscription une statue à leur patriarche, le gouvernement n’hésita pas à poursuivre l’œuvre du prétendu docteur Obern comme étant bien de la main de Voltaire, afin d’embarrasser les encyclopédistes dans leur projet d’apothéose. Le plus embarrassé toutefois en cette affaire fut l’avocat général lui-même : car non-seulement messieurs du parlement ne lui surent aucun gré de son réquisitoire, où il leur semblait qu’il avait reproduit par malice les arguments les plus forts des incrédules, mais les incrédules eux-mêmes se vengèrent des poursuites de l’avocat en le flétrissant en face dans une séance publique de l’Académie française, dont il était membre. La république des lettrés ne pouvait admettre en effet qu’un des leurs eût la liberté de requérir contre les œuvres d’un de ses confrères. (G. A.)