Dieu et les hommes/Édition Garnier/Chapitre 11

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Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 151-152).
CHAPITRE XI.
Des Arabes et de Bacchus.

Hérodote nous apprend que les Arabes adoraient Vénus-Uranie et Bacchus. Mais de quelle partie de l’Arabie parle-t-il ? C’est probablement de toutes les trois. Alexandre, dit-on, voulait établir le siége de son empire dans l’Arabie Heureuse. Il fit dire aux peuples de l’Yémen et de Saanna qu’il avait fait autant que Bacchus, et qu’il voulait être adoré comme lui. Or il est très-vraisemblable que Bacchus étant adoré dans la grande Arabie, il l’était aussi dans la Pétrée et dans la Déserte. Les provinces pauvres se conforment toujours aux usages des riches. Mais comment des Arabes adoraient-ils Vénus ? C’est qu’ils adoraient les étoiles en reconnaissant pourtant un Dieu suprême. Et il est si vrai qu’ils adoraient l’Être suprême que, de temps immémorial, ils partageaient leurs champs en deux parts : la première, pour Dieu, et la seconde, pour l’étoile qu’ils affectionnaient le plus[1]. Allah fut toujours chez eux le nom de Dieu. Les peuples voisins prononçaient El. Ainsi Babel sur l’Euphrate était la ville de Dieu ; Israël chez les Perses signifiait voyant Dieu, et les Hébreux prirent ce nom d’Israël dans la suite, comme l’avoue le Juif Philon. Tous les
noms des anges persans finissaient en el ; messager de Dieu, soldat de Dieu, ami de Dieu. Les Juifs même, au nom phénicien de Dieu Iaho, ajoutèrent aussi le nom persan El, dont ils firent Éloi ou Éloa.

Mais comment les Arabes adorèrent-ils Vénus-Uranie ? Vénus est un mot latin, Uranie est grec ; les Arabes ne savaient assurément ni le grec ni le latin, et ils étaient incomparablement plus anciens que les peuples de Grèce et d’Italie. Aussi le nom arabe dont ils se servaient pour signifier l’étoile de Vénus était Alilat, et Mercure était Atarid, etc.

Le seul homme à qui ils eussent accordé les honneurs divins était celui que les Grecs nommèrent depuis Bacchus ; son nom arabe était Bac, ou Urotal, ou Misem. Ce sera le seul homme divinisé dont je parlerai, attendu la conformité prodigieuse qui est entre lui et le Moïse des Hébreux[2].

Ce Bacchus arabe était né comme Moïse en Égypte, et il avait été élevé en Arabie, vers le mont Sina, que les Arabes appelaient Nisa. Il avait passé la mer Rouge à pied sec avec son armée pour aller conquérir les Indes, et il y avait beaucoup de femmes dans cette armée. Il fit jaillir une fontaine de vin d’un rocher, en le frappant de son thyrse. Il arrêta le cours du soleil et de la lune. Il sortait de sa tête des rayons de lumière. Enfin on le nomma Misem, qui est un des noms de Moïse, et qui signifie sauvé des eaux, parce qu’on prétendait qu’il était tombé dans la mer pendant son enfance. Toutes ces fables arabiques passèrent chez les premiers Grecs, et Orphée chanta ces aventures. Rien n’est si ancien que cette fable. Peut-être est-elle allégorique. Jamais peuple n’inventa plus de paraboles que les Arabes. Ils les écrivaient d’ordinaire en vers. Ils s’assemblaient tous les ans dans une grande place à Ocad[3], où se tenait une foire qui durait un mois. On y donnait un prix au poëte qui avait récité le conte le plus extraordinaire. Celui de Bacchus avait sans doute un fondement réel.


  1. Voyez la préface de l’Alcoran, dans Sale. (Note de Voltaire.)
  2. Voyez tome XI, page 80-81.
  3. Consultez la préface de la traduction anglaise de l’Alcoran, de George Sale. (Note de Voltaire.)