Dieu et les hommes/Édition Garnier/Chapitre 10

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Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 149-151).
CHAPITRE X.
Des Égyptiens.

Le poëte philosophe français[1] qui le premier a dit que les Égyptiens sont une nation toute nouvelle se fonde sur une raison qui est sans réplique : c’est que l’Égypte étant inondée cinq mois de l’année, ces inondations accumulées devaient rendre le terrain fangeux entièrement impraticable ; qu’il a fallu des siècles pour dompter le Nil, pour lui creuser des canaux, pour bâtir des villes élevées vingt pieds au-dessus du sol ; que l’Asie, au contraire, a des plaines immenses, des rivières plus favorables, et que, par conséquent, tous les peuples asiatiques ont dû former des sociétés policées très-longtemps avant qu’on pût bâtir auprès du Nil une seule maison tolérable.

Mais les pyramides sont d’une antiquité si reculée qu’elle est inconnue ! Mais Thaut donna des lois à l’Égypte huit cents ans avant Sanchoniathon qui vivait longtemps avant l’irruption des Juifs dans la Palestine ! Mais les Grecs et les Romains ont révéré les antiquités d’Égypte ! Oui, tout cela prouve que le gouvernement égyptien est beaucoup plus ancien que les nôtres. Mais ce gouvernement était moderne en comparaison des peuples asiatiques.

Je compte pour rien quelques malheureux qui vivaient entre les rochers qui bordent le Nil, de même que je ne fais aucune mention des barbares, nos prédécesseurs, qui habitèrent si longtemps nos forêts sauvages avant d’être policés. Une nation n’existe que quand elle a des lois et des arts. L’état de sauvage est un état de brute. L’Égypte civilisée est donc très-moderne. Elle l’est au point qu’elle prit des Phéniciens le nom d’Iaho, nom cabalistique que les prêtres donnaient à Dieu.

Mais sans entrer dans ces discussions ténébreuses, bornons-nous à notre sujet, qui est de chercher si toutes les grandes nations reconnaissent un Dieu suprême. Il est incontestable que cette doctrine était le fondement de toute la théologie égyptienne. Cela se prouve par ce nom même ineffable d’Iaho, qui signifiait l’Éternel ; par ce globe qui était posé sur la porte des temples, et qui représentait l’unité du grand Être sous le nom de Knef. On le prouve surtout par ce qui nous est resté des mystères d’Isis, et par cette ancienne formule conservée dans Apulée : « Les puissances célestes te servent, les enfers te sont soumis, l’univers tourne sous ta main, tes pieds foulent le Tartare, les astres répondent à ta voix, les saisons reviennent à tes ordres, les éléments t’obéissent. » (Apul., Metam., xi.)

Jamais l’unité d’un Dieu suprême n’a été plus fortement énoncée ; et pourquoi dit-on dans cette formule que les puissances célestes obéissent, que les astres répondent à la voix du grand Être ? C’est que les astres, les génies supposés répandus dans l’espace, étaient regardés comme des dieux secondaires, des êtres supérieurs à l’homme et inférieurs à Dieu : doctrine familière à tout l’Orient, doctrine adoptée enfin en Grèce et en Italie.

Pour l’immortalité de l’âme, personne n’a jamais douté que ce ne fut un des deux grands principes de la religion d’Égypte. Les pyramides l’attestent assez. Les grands du pays ne se faisaient élever ces tombeaux si durables, et on n’embaumait leurs corps[2] avec tant de soin, qu’afin que l’esprit igné ou aérien qu’on a toujours supposé animer le corps vînt retrouver ce corps au bout de mille ans, quelques-uns disent même au bout de trois mille. Rien n’est si avéré que l’immortalité de l’âme établie en Égypte.

Je ne parlerai point ici des folles et ridicules superstitions dont ce beau pays fut inondé beaucoup plus que des eaux de son fleuve. Il devint le plus méprisable des grands peuples, comme les Juifs sont devenus la plus haïssable et la plus honteuse des petites nations. Mon seul but est de faire voir que tous les grands peuples civilisés, et même les petits, ont reconnu un Dieu suprême de temps immémorial ; que tous les grands peuples ont admis expressément la permanence de ce qu’on appelle âme, après la mort, excepté les Chinois. Encore ne peut-on pas dire que les Chinois l’aient niée formellement. Ils n’ont ni assuré ni combattu ce dogme ; leurs livres n’en parlent point. En cela ont-ils été sages ou simplement ignorants ?


  1. Voltaire lui-même : voyez tome XI, pages 59-60.
  2. Voltaire paraît n’avoir pas toujours eu cette idée : voyez tome XX, page 364.