Dieu et les hommes/Édition Garnier/Chapitre 17

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Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 165-166).
CHAPITRE XVII.
Changements continuels dans la religion juive jusqu’au temps de la captivité.

Lorsqu’il ne resta que deux tribus et quelques lévites à la maison de David, Jéroboam, à la tête des dix autres tribus, adora d’autres dieux que Roboam, fils de Salomon. C’est du moins encore une preuve sans réplique que la religion juive était bien loin d’être formée. Roboam, de son côté, adora des divinités dont on n’avait point encore entendu parler. Ainsi la religion juive, telle qu’elle paraît ordonnée dans le Pentateuque, fut entièrement négligée. Il est dit dans l’histoire[1] des Rois qu’Achaz, roi de Jérusalem, prit les rites de la ville de Damas, et fit faire un autel tout semblable à celui du temple de Damas. Voilà certainement une religion bien chancelante et bien peu d’accord avec elle-même.

Pendant le règne d’Achaz sur Jérusalem, lorsque Osée régnait sur les dix tribus d’Israël, Salmanasar prit cet Osée dans Samarie, et le chargea de chaînes ; il chassa toutes les dix tribus du pays, et fit venir en leur place des Babyloniens, des Cuthéens, des Émathéens, etc. On n’entendit plus parler de ces dix tribus ; personne ne sait aujourd’hui ce qu’elles sont devenues : elles disparurent de la terre avant qu’elles eussent une religion à elles.

Mais les petits rois de Jérusalem n’eurent pas longtemps à se réjouir de la destruction de leurs frères. Nabuchodonosor emmena captifs à Babylone, et le roi de Juda Joachim, et un autre roi nommé Sédécias, que ce conquérant avait établi à la place de Joachim. Il fit crever les yeux à Sédécias, fit mourir ses enfants, brûla Jérusalem, abattit les murailles ; toute la nation fut emmenée esclave dans les États du roi de Babylone.

Il est vrai que toutes ces aventures sont racontées, dans le livre des Rois[2] et dans celui des Paralipomènes[3], de la manière la plus confuse et la plus contradictoire. Si on voulait concilier toutes les contradictions des livres juifs, il faudrait un volume beaucoup plus gros que la Bible. Remarquons seulement que ces contradictions sont une nouvelle preuve que rien ne fut clairement établi chez cette nation.

Il est démontré, autant qu’on peut démontrer en histoire, que la religion des Juifs ne fut, du temps de leur vie errante et du temps de leurs rois, qu’un ramas confus et contradictoire des rites de leurs voisins. Ils empruntent les noms de Dieu chez les Phéniciens ; ils prennent les anges chez les Persans ; ils ont l’arche errante des Arabes ; ils adoptent le baptême des Indiens, la circoncision des prêtres d’Égypte, leurs vêtements, leur vache rousse, leurs chérubins, qui ont une tête de veau et une tête d’épervier, leur bouc Hazazel, et cent autres cérémonies. Leur loi (en quelque temps qu’elle ait été écrite) leur défend expressément[4] tout ouvrage de sculpture, et leur temple en est rempli. Leur roi Salomon, après avoir consulté le Seigneur, place douze figures de veau au milieu du temple, et des chérubins à quatre têtes dans le sanctuaire, avec un serpent d’airain. Tout est contradictoire ; tout est inconséquent chez eux, ainsi que dans presque toutes les nations. C’est la nature de l’homme ; mais le peuple de Dieu l’emporte en cela sur tous les hommes.

Les Juifs changèrent toujours de rites jusqu’au temps d’Esdras et de Néhémie ; mais ils ne changèrent jamais de mœurs, de leur propre aveu. Voyons en peu de mots quelles sont ces mœurs, après quoi nous examinerons quelle fut leur religion au retour de Babylone.


  1. Liv. IV, chap. xvi, verset 11. (Note de Voltaire.)
  2. Livre IV.
  3. Livre II.
  4. Exode, xx, 4, 25.