Dieu et les hommes/Édition Garnier/Chapitre 25

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Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 183-184).
CHAPITRE XXV.
De la mort de Moïse[1].

Outre cette Vie de Moïse, nous avons deux relations de sa mort, non moins admirables. Il y a dans la première une longue conversation de Moïse avec Dieu, dans laquelle Dieu lui annonce qu’il n’a plus que trois heures à vivre. Le mauvais ange Samael assistait à la conversation. Dès que la première heure fut passée, il se mit à rire de ce qu’il allait bientôt s’emparer de l’âme de Moïse, et Michael se mit à pleurer. « Ne te réjouis pas tant, méchante bête, dit le bon ange au mauvais ; Moïse va mourir, mais nous avons Josué à sa place. »

Quand les trois heures furent passées. Dieu commanda à Gabriel de prendre l’âme du mourant. Gabriel s’en excusa, Michael aussi. Dieu, refusé par ses deux anges, s’adresse à Zinghiel. Celui-ci ne voulut pas plus obéir que les autres : « C’est moi, dit-il, qui ai été autrefois son précepteur ; je ne tuerai pas mon disciple. » Alors Dieu, se fâchant, dit au mauvais ange Samael : « Eh bien ! méchant, prends donc son âme. » Samael, plein de joie, tire son épée et court sur Moïse. Le mourant se lève en colère, les yeux étincelants : « Comment, coquin, lui dit Moïse, oserais-tu bien me tuer, moi qui, étant enfant, ai mis la couronne d’un pharaon sur ma tête ; qui ai fait des miracles à l’âge de quatre-vingts ans ; qui ai conduit hors d’Égypte soixante millions d’hommes ; qui ai coupé la mer Rouge en deux ; qui ai vaincu deux rois si grands que, du temps du déluge, l’eau ne leur venait qu’à mi-jambe ? Va-t’en, maraud, sors de devant moi tout à l’heure. »

Cette altercation dura encore quelques moments. Gabriel, pendant ce temps-là, prépara un brancard pour transporter l’âme de Moïse ; Michael, un manteau de pourpre : Zinghiel, une soutane. Dieu lui mit les deux mains sur la poitrine, et emporta son âme.

C’est à cette histoire que l’apôtre saint Jude fait allusion dans son Épître[2], lorsqu’il dit que l’archange Michael disputa le corps de Moïse au diable. Comme ce fait ne se trouve que dans le livre que je viens de citer, il est évident que saint Jude l’avait lu, et qu’il le regardait comme un livre canonique.

La seconde histoire de la mort de Moïse est encore une conversation avec Dieu. Elle n’est pas moins plaisante et moins curieuse que l’autre. Voici quelques traits de ce dialogue :


Moïse. Je vous prie. Seigneur, de me laisser entrer dans la terre promise au moins pour deux ou trois ans.

Dieu. Non, mon décret porte que tu n’y entreras pas.

Moïse. Que du moins on m’y porte après ma mort.

Dieu. Non, ni mort, ni vif.

Moïse. Hélas ! bon Dieu, vous êtes si clément envers vos créatures, vous leur pardonnez deux ou trois fois ; je n’ai fait qu’un péché, et vous ne me pardonnez pas !

Dieu. Tu ne sais ce que tu dis : tu as commis six péchés... Je me souviens d’avoir juré ta mort ou la perte d’Israël ; il faut qu’un de ces deux serments s’accomplisse. Si tu veux vivre, Israël périra.

Moïse. Seigneur, il y a là trop d’adresse ; vous tenez la corde par les deux bouts. Que Moïse périsse plutôt qu’une seule âme d’Israël.

Après plusieurs discours de la sorte, l’écho de la montagne dit à Moïse : « Tu n’as plus que cinq heures à vivre. » Au bout des cinq heures. Dieu envoya chercher Gabriel, Zinghiel, et Samael. Dieu promit à Moïse de l’enterrer, et emporta son âme.

Tous ces contes ne sont pas plus extraordinaires que l’histoire de Moïse ne l’est dans le Pentateuque. C’est au lecteur d’en juger.


  1. Voltaire a reproduit aussi une partie de ce chapitre dans les Questions sur l’Encyclopédie. Voyez tome XVII, page 298.
  2. Verset 9.