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Dieu et les hommes/Édition Garnier/Chapitre 33

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Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 200-204).
CHAPITRE XXXIII.
De la morale de Jésus.

Il est très-probable que Jésus prêchait dans les villages une bonne morale, puisqu’il eut des disciples. Un homme qui fait le prophète peut dire et faire des extravagances qui méritent qu’on l’enferme : nos millénaires, nos piétistes, nos méthodistes, nos mennonites, nos quakers, en ont dit et fait d’énormes. Les prophètes de France sont venus chez nous, et ont prétendu ressusciter des morts.

Les prophètes juifs ont été, aux yeux de la raison, les plus insensés de tous les hommes. Jérémie[1] se met un bât sur le dos et des cordes au cou. Ézéchiel[2] mange de la matière fécale sur son pain. Osée prétend que Dieu, par un privilége spécial, lui ordonne de prendre une fille publique, et ensuite une femme adultère, et d’en avoir des enfants. Ce dernier trait n’est pas édifiant, il est même très-punissable. Mais enfin, il n’y a jamais eu sur la terre d’homme soi-disant envoyé de Dieu, qui ait assemblé d’autres hommes pour leur dire : « Vivez sans raison et sans loi ; abandonnez-vous à l’ivrognerie ; soyez adultères, sodomites ; volez dans la poche ; volez, assassinez sur les grands chemins, et ne manquez pas d’assassiner ceux que vous aurez dépouillés, afin qu’ils ne vous accusent pas ; tuez jusqu’aux enfants à la mamelle : c’est ainsi qu’en usait David[3] avec les sujets du roitelet Achis ; associez-vous à d’autres voleurs, et tuez-les ensuite par derrière, au lieu de partager avec eux le butin ; tuez vos pères et vos mères pour en hériter plus tôt, etc., etc. »

Beaucoup d’hommes, beaucoup de Juifs surtout, ont commis ces abominations ; mais aucun homme ne les a prêchées dans des pays un peu policés. Il est vrai que les Juifs, pour excuser leurs premiers brigandages, ont imputé à leur Moïse des ordonnances atroces. Mais au moins ils adoptèrent les dix commandements communs à tous les peuples : ils défendirent le meurtre, le vol et l’adultère ; ils recommandèrent l’obéissance aux enfants envers les pères et les mères, comme tous les anciens législateurs. Pour réussir, il faut toujours exhorter à la vertu. Jésus ne put prêcher qu’une morale honnête : il n’y en a pas deux. Celle d’Épictète, de Sénèque, de Cicéron, de Lucrèce, de Platon, d’Épicure, d’Orphée, de Thaut, de Zoroastre, de Brama, de Confucius, est absolument la même.

Une foule de francs-pensants nous répond que Jésus a trop dérogé à cette morale universelle. Si on en croit les Évangiles, disent-ils, il a déclaré qu’il faut haïr son père et sa mère[4] ; qu’il est venu au monde pour apporter le glaive et non la paix[5], pour mettre la division dans les familles. Son contrains-les d’entrer[6] est la destruction de toute société, et le symbole de la tyrannie. Il ne parle que de jeter dans les cachots[7] les serviteurs qui n’ont pas fait valoir l’argent de leur maître à usure : il veut qu’on regarde comme un commis de la douane[8] quiconque n’est pas de son église. Ces philosophes rigides trouvent enfin, dans les livres nommés Évangiles, autant de maximes odieuses que de comparaisons basses et ridicules.

Qu’il nous soit permis de répliquer à leurs assertions. Sommes-nous bien sûrs que Jésus ait dit ce qu’on lui fait dire ? Est-il bien vraisemblable (on ne juger que par le sens commun) que Jésus ait dit qu’il détruirait le temple, et qu’il le rebâtirait en trois jours[9] ; qu’il ait conversé avec Élie et Moïse[10] sur une montagne ; qu’il ait été trois fois emporté par le Knat-bull, par le diable[11], la première fois dans le désert, la seconde sur le comble du temple, la troisième sur une colline, d’où l’on découvrait tous les royaumes de la terre, et qu’il ait argumenté avec le diable ?

Savons-nous d’ailleurs quel sens il attachait à des paroles qui (supposé qu’il les ait prononcées) peuvent s’expliquer en cent façons différentes, puisque c’étaient des paraboles, des énigmes ? Il est impossible qu’il ait ordonné de regarder comme un commis de la douane[12] quiconque n’écouterait pas son église, puisque alors il n’y avait point d’église.

Mais prenons les sentences qu’on lui attribue, et qui sont le moins susceptibles d’un sens équivoque : nous y verrons l’amour de Dieu et du prochain, la morale universelle.

Quant à ses actions, nous ne pouvons en juger que par ce qu’on nous en rapporte. En voit-on une seule (excepté l’aventure des marchands dans le temple) qui annonce un brouillon, un factieux, un perturbateur du repos public, tel qu’il est peint dans le Toldos Jeschut ?

Il va aux noces, il fréquente des exacteurs, des femmes de mauvaise vie ; ce n’est pas là conspirer contre les puissances. Il n’excite point ses disciples à le défendre[13] quand la justice vient se saisir de sa personne. Woolston dira, tant qu’on voudra, que Simon Barjone coupant l’oreille au sergent Malchus, et Jésus rendant au sergent son oreille, est un des plus impertinents contes que le fanatisme idiot ait pu imaginer. Il prouve du moins que l’auteur, quel qu’il soit, regardait Jésus comme un homme pacifique. En un mot, plus on considère sa conduite (telle qu’on la rapporte) par la simple raison, plus cette raison nous persuade qu’il était enthousiaste de bonne foi, et un bon homme qui avait la faiblesse de vouloir faire parler de lui, et qui n’aimait pas les prêtres de son temps.

Nous n’en pouvons juger que par ce qui a été écrit de sa personne. Enfin, ses panégyristes le représentent comme un juste. Ses adversaires ne lui imputent d’autre crime que d’avoir ameuté deux mille hommes ; et cette accusation ne se trouve que dans un livre rempli d’extravagances. Toutes les vraisemblances sont donc qu’il n’était point du tout malfaisant, et qu’il ne méritait pas son supplice.

Les francs-pensants insistent ; ils disent que, puisqu’il a été puni par le supplice des voleurs, il fallait bien qu’il fût coupable au moins de quelque attentat contre la tranquillité publique.

Mais que l’on considère quelle foule de gens de bien les prêtres outragés ont fait mourir. Non-seulement ceux qui ont été en butte à la rage des prêtres ont été persécutés par eux en tout pays, excepté dans l’ancienne Rome ; mais les lâches magistrats ont prêté leur voix et leurs mains à la vengeance sacerdotale, depuis Priscilien jusqu’au martyre des six cents personnes immolées sous notre infâme Marie[14] ; et on a continué ces massacres juridiques chez nos voisins. Que de supplices et d’assassinats ! les échafauds, les gibets, n’ont-ils pas été dressés dans toute l’Europe pour quiconque était accusé par des prêtres ? Quoi ! nous plaindrions Jean Hus, Jérôme de Prague, l’archevêque Cranmer, Dubourg, Servet, etc., et nous ne plaindrions pas Jésus !

Pourquoi le plaindre ! dit-on : il a établi une secte sanguinaire qui a fait couler plus de sang que les guerres les plus cruelles de peuple à peuple n’en ont jamais répandu.

Non : j’ose avancer, mais avec les hommes les plus instruits et les plus sages, que Jésus n’a jamais songé à fonder cette secte. Le christianisme, tel qu’il a été dès le temps de Constantin, est plus éloigné de Jésus que de Zoroastre ou de Brama. Jésus est devenu le prétexte de nos doctrines fantasques, de nos persécutions, de nos crimes religieux ; mais il n’en a pas été l’auteur. Plusieurs ont regardé Jésus comme un médecin juif, que des charlatans étrangers ont faille chef de leur pharmacie. Ces charlatans ont voulu faire croire qu’ils avaient pris chez lui leurs poisons. Je me flatte de démontrer que Jésus n’était pas chrétien, qu’au contraire il aurait condamné avec horreur notre christianisme, tel que Rome l’a fait ; christianisme absurde et barbare, qui avilit l’âme, et qui fait mourir le corps de faim en attendant qu’un jour l’un et l’autre soient brûlés de compagnie pendant l’éternité ; christianisme qui, pour enrichir des moines et des gens qui ne valent pas mieux, a réduit les peuples à la mendicité, et par conséquent à la nécessité du crime ; christianisme qui expose les rois au premier dévot assassin qui veut les immoler à la sainte Église ; christianisme qui a dépouillé l’Europe, pour entasser dans la maison de la madone de Lorette, venue de Jérusalem à la Marche d’Ancône, par les airs, plus de trésors qu’il n’en faudrait pour nourrir les pauvres de vingt royaumes ; christianisme enfin qui pouvait consoler la terre, et qui l’a couverte de sang, de carnage, et de malheurs innombrables de toute espèce.



  1. xxvii, 2.
  2. Ézéchiel, ch. iv ; Osée, ch. i. (Note de Voltaire.)
  3. I. Rois, xxvii, 9.
  4. Matth., x, 37.
  5. Ibid., 34.
  6. Luc, xiv, 23.
  7. Matth., xxv, 30.
  8. Matth., xviii, 17.
  9. Jean, ii, 19.
  10. Matth., xvii, 3.
  11. Matth., iv, 8 ; Luc, iv, 8.
  12. Matth., xviii, 17.
  13. Luc, xxii, 50, 51.
  14. Les historiens en comptent onze mille. Mais M. de Voltaire ne parle ici que des victimes immolées à la superstition ; il ne compte point les crimes, les assassinats juridiques que la politique et la vengeance firent commettre à la digne épouse de Philippe II. (K.)