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Dieu et patrie/44

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III


« Michelle, disait Edvig quand, devant la grande cheminée de Rantzein où flambait un feu clair de sapins pétillants, les deux belles-sœurs étaient assises, vous avez achevé l’œuvre de division en mettant ainsi dans les rangs de deux armées différentes deux frères. Je ne veux pas récriminer ni reparler d’anciennes choses douloureuses, je dis seulement, pour l’acquit de ma conscience, ce que je pense une dernière fois. »

Michelle, silencieuse, regardait la flamme qui rougissait son joli visage songeur et elle rêvait encore, rebâtissant un autre arrangement d’existence si Hans avait vécu. Une sorte d’angoisse l’étreignait en entendant des paroles qui, à tout prendre, avaient un fond de logique. Son patriotisme, son amour maternel auraient-ils nui au bonheur des siens ? Elle ne le savait plus et, sans répondre, elle regardait cette grande femme austère, la terreur de sa jeunesse.

Edvig avait beaucoup vieilli. Cassée, rhumatisante, elle supportait ses misères physiques avec une absolue bravoure, avec un courage égal à celui de son frère dont, en son cœur, elle conservait le culte. À présent, silencieuse, elle regardait son neveu Wilhem qui, par hasard, se trouvait debout sous le portrait en pied du général, causant avec Henri près du piano devant lequel Frida était assise.

Michelle tressaillit.

Ce tableau représentait Hans âgé de vingt-cinq ans, au sortir de l’École militaire. Wilhem, à vingt-trois ans, revêtu d’un uniforme à peu près identique, semblait l’original de ce tableau. Grand, large, avec les cheveux blonds, coupés en brosse, les yeux bleu foncé, fermes et souvent tendres, c’était un type parfait de la race germanique, tandis qu’Henri offrait le charme de sa mère, sa vivacité, son enjouement. L’éducation parisienne avait achevé de le franciser.

Frida était rose et blanche, grasse et plantureuse, une riche nature pas nerveuse, placide ; mais, à vivre près de sa tante, elle avait pris son entêtement, sa décision, et, sous son enveloppe d’apparence bénévole, se cachait une ferme volonté.

Wilhem était le préféré d’Edvig. Elle était, à juste titre, fière de lui. Il représentait dignement le chef d’une grande famille, étant resté toujours plus sérieux que son âge.

Quand, au bout d’une soirée silencieuse pour les deux belles-sœurs, l’Allemande se retira, Michelle retint ses enfants un instant dans sa chambre.

« Restez un peu, mes chers petits, dit-elle ainsi que jadis elle parlait aux bébés.

— Tu vas au-devant de mes désirs, mère, dit Frida, je voulais te parler d’une chose qui me tient au cœur. Je voudrais me marier pour avoir un intérieur plus gai. Parmi mes amies, déjà plusieurs sont installées pour vivre leur vie. Je n’ai pas les raisons de Wilhem pour renoncer au mariage.

— Pourquoi Wilhem y renoncerait-il ?

— Parce que mère, vois-tu, répondit Wilhem, tante Edvig ou ma femme souffriraient d’un contact l’une avec l’autre, ce serait le renouvellement de ce que j’ai vu jadis pour toi. Les larmes, les coups d’épingles, et moi entre deux êtres aimés, ne voulant affliger ni l’un ni l’autre… Rantzein m’appartient, mais ma pauvre tante, malade, en est de fait l’unique maîtresse ; jamais je ne lui causerai la grosse peine de s’y voir au second rang.

— Mais, mon enfant, tu peux vivre en ville. N’attends pas pour t’établir, ainsi que ton père l’a fait, l’âge où l’on part trop vite pour voir grandir sa famille.

— Je t’ai dit mes raisons, mère, tu dois les apprécier ; en ville et ici, il y aurait lutte. Souvent, c’est ainsi dans le monde, à l’inverse de la nature, où l’hérédité s’arrange autrement. Les oiseaux chassent du nid leurs petits quand ils volent seuls et libres, l’univers est à eux, rien du passé ne demeure.

— Moi, reprit Frida, je me trouve maîtresse de mes actes, n’ayant, par le fait, ni père, ni mère, puisque tu es installée loin de nous. Or, je veux épouser Vasili Ogaref, un ami d’école de mon frère.

— Que dis-tu, ma fille, tu as seize ans !

— Tu t’es bien mariée à cet âge, toi, ma mère.

— Ma situation était loin de ressembler à la tienne.

— Justement, je ne me marierai pas par nécessité.

— Frida ! interrompit Wilhem, tandis que des larmes venaient aux yeux de Michelle ; la jeune fille reprit :

— Moi, je m’ennuie ici : on ne sort plus, depuis que tante est souffrante ; Wilhem n’est jamais là qu’à de rares congés ; je suis bien seule sans cesse avec des inférieurs, mes chevaux et mes chiens. Le jeune homme qui me demande en mariage est bon, riche, noble. Il a parlé à tante qui l’a refusé, moi, je l’accepte ; je te prie, maman, de le dire à Mlle Hartfeld.

— Mais encore devrais-je connaître, ma fille, ce fiancé que, sans conseil, tu accueilles.

— À quoi bon ! Je me marie pour moi. Chez toi, en France, ce sont les parents qui marient leurs enfants ; chez moi, en Allemagne, ce sont les enfants qui s’arrangent entre eux, se parlent de leurs projets et les rejettent ou les adoptent selon leur penchant.

— Tu déraisonnes, Frida, reprit sérieusement Wilhem, tu ne te marieras pas sans le consentement de notre mère et le mien.

— Toi ! tu m’as présenté ton ami avec toutes sortes de compliments.

— Sans doute. Je ne discute nullement les mérites de Vasili, il est digne de ton estime ; seulement, à mes yeux, il y a un obstacle sur lequel je ne passerai pas.

— Et lequel ?

— Sa nationalité, Ogaref est Russe. Ses propriétés sont juste aux confins de l’Allemagne, sur la frontière de Pologne.

— Eh bien ! où est le mal ? Les Russes ne sont pas nos ennemis, je te comprendrais mieux s’il était Franç…

— Tais-toi, interrompit vivement le jeune homme, tu ne sais ce que tu dis. D’un pays ou d’un autre, la division est la même. Notre famille ne peut pas se détraquer en trois lieux différents. Je vois assez les divisions qui en résultent, et les grands biens des Hartfeld ne peuvent pas passer en des mains étrangères.

— Henri épousera sûrement une Française.

— Quand bien même Henri épouserait une Française, il n’abdique pas son nom. Puis, je me suis arrangé pour lui faire avoir dans nos partages l’argent liquide et les titres. J’ai conservé pour nous les propriétés. »

Michelle souffrait vivement de ce débat, sa cuisante blessure se rouvrait et elle approuva son fils.

« Écoute ton frère, ma fille, tu ne sais pas ce qu’il est dur d’avoir deux patries : celle où l’on est et celle où l’on a les siens.

— Que m’importe, à moi, j’ai déjà deux germes. En acceptant une troisième patrie, la fusion se fera et il ne restera rien, tout sera fondu. L’argent m’est égal. Je n’aime pas Rantzein, on y meurt d’ennui, mon fiancé possède un château, des terres immenses.

— Tu n’as pas de fiancé, Frida, reprit Wilhem. Je ne veux pas entendre discuter une union impossible. Je vais parler à Vasili, il me comprendra mieux que toi. Bonsoir, ma sœur.

— Bonsoir, mon frère, répondit la jeune fille hautaine, sans même tendre la main. Nous verrons bien qui décidera de celle qui en a le droit ou de celui qui se l’arroge. »

Elle partit sans regarder sa mère ni Henri, l’âme trop irritée pour penser aux devoirs de famille, et Michelle, très fatiguée, très malheureuse de cette désunion des siens, embrassa tendrement ses deux fils avec ces mots :

« J’ai semé de mauvaises graines, mes pauvres enfants, je donnerais bien ma vie pour faire seule la récolte.

— Ne t’afflige pas, mère, répondit Wilhem, tu as agi selon ta conscience et selon ton cœur. On n’est pas toujours maître de soi-même et l’acte que nous accomplissons vient souvent d’un au delà mystérieux, en face duquel notre énergie personnelle n’est qu’une machine.

— Bonsoir mère, ne trouble pas ton sommeil, tes fils t’aiment de tout leur cœur, » ajouta Henri.

Les deux jeunes gens s’éloignèrent, et Michelle les entendit encore longtemps causer ensemble. Ils avaient repris leur ancienne chambre d’enfants, leurs lits côte à côte, et bientôt, grâce à la triomphante gaieté de leur âge, leur mère eut la consolation de les entendre rire de bon cœur, parlant de choses indifférentes.

Alors Michelle voulut revoir sa fille, pénétrer dans ce cœur qu’elle ignorait, voir si un peu de tendresse ne vibrerait pas en cette âme formée loin de sa mère.

Doucement, elle pénétra dans la chambre de Frida, croyant la trouver au lit, mais elle vit de la lumière ; Frida devant sa table écrivait. Sa femme de chambre, dans le cabinet de toilette, lasse d’attendre, dormait dans un fauteuil.

La mère ferma la porte sans bruit et venant près de la jeune révoltée :

« Ma fille chérie, couche-toi donc ; pourquoi veiller si tard ? Ne veux-tu pas, à présent que nous sommes seules, épancher tes confidences avec ta meilleure amie.

— J’ai dit ce que je pensais, dit-elle, je l’ai dit tout haut, je ne varierai pas tout bas. Vous avez été durs pour moi, tous ; comment voulez-vous que je tienne à rester ici ?

— Personne n’a été dur pour toi, Frida, Wilhem a dit ce qu’il croyait juste.

— Et tu approuvais, toi, comme si tes actes n’avaient pas démenti tes paroles.

— Tu es injuste parce que tu souffres, je te dirai si tu veux tout ce que tu ignores de ma vie et alors tu me comprendras mieux.

— À quoi bon, puisque nous ne devons pas vivre ensemble. J’ajouterai même qu’il est inutile que tu te disculpes pour m’attendrir davantage et, en me quittant, me faire plus de peine.

— Tu es logique, Frida.

— Je veux ôter les épines de ma route. J’ai eu une enfance triste ; les garçons, eux, prennent partout des distractions, ils ont des amis, ils voyagent, moi, j’étais ici avec une institutrice qui lisait des romans pendant mes récréations. Ma tante, vieille et souffrante, me disait des paroles tendres et se forçait tant qu’elle l’a pu à sortir avec moi dans le voisinage. Puis elle est restée clouée des hivers entiers et j’ai dû demeurer au coin du feu pendant les soirées dansantes de la cour et de la ville, abandonnée ainsi qu’une orpheline.

— Pourquoi ne m’écrivais-tu pas ? Je t’aurais demandé de venir à Paris.

— T’écrire, reprit Frida s’amollissant un peu à parler d’elle-même, oui, j’y ai pensé, je l’ai fait même, et tante a déchiré la lettre en disant que tu ne devais pas élever une Allemande. »

Michelle cacha son visage dans ses mains. Était-ce bien la peine en vérité de s’être sacrifiée toute sa vie ?

Elle reprit, s’adressant à sa fille :

« Ici, on était contre moi, on m’accablait, tandis que je vivais seule avec Henri usant mes yeux à travailler pour vivre.

Plus tard, quand l’aisance est venue, je me suis murée dans l’amour maternel ; était-ce, en vérité, bien la peine…

Si tu avais voulu, Frida, près de moi tu aurais eu ta place naturelle.

— Je ne pouvais pas devenir Française. On ne prend pas volontiers le nom des vaincus.

— Ma fille, tu parles comme si déjà la vie t’avait coûté une expérience, tu es acerbe et rancunière. C’est l’effet du malheur sur certaines âmes. Ton père et moi n’avions rien de cette nature, il faut que celles qui t’ont élevée aient eu un cœur bien sec, bien égoïste et net de toute tendresse généreuse et enthousiaste, pour avoir jeté sur ta jeune âme un tel reflet. S’il n’était pas trop tard, je te dirais : Viens passer avec moi l’hiver qui commence, je serai à la frontière française pendant le service d’Henri, tu oublierais le projet qui divise en ce moment la famille, tu connaîtrais un peu l’affection maternelle et tu abandonnerais vite ton jugement préconçu.

— Tante ne consentira pas.

— Essaye de le lui demander. Dis à ta tante ce que tu viens de me dire : le souci de tes soirées solitaires. Elle souhaite ton bonheur. Moi, peut-être, pourrais-je, par la nouveauté du milieu, t’apporter un peu de plaisir, et puis surtout — ceci est mon suprême argument — tu apprendras à mieux connaître la religion à laquelle tu appartiens et au sujet de laquelle ton instruction a été grandement négligée. En même temps, nous rechercherons en nos deux cœurs le lien naturel, distendu, non brisé : quand tu étais bébé et que je t’endormais le soir, en chantant de vieilles ballades bretonnes, tu me souriais, et tes petites mains s’accrochaient à moi aussitôt que la nourrice voulait te reprendre. Ma fille, veux-tu redevenir bébé ? »

Michelle, à ces mots, avait penché la tête de sa fille sur son épaule, elle embrassait doucement ses yeux humides.

Frida rendit un peu l’étreinte, une larme roula sur sa joue.

« Il est trop tard, mère, sauf le lien physique, rien de commun n’est demeuré entre nous. À travers tant d’années les plus longues de la vie, celles dont on se souvient toujours, il y aura toujours la lacune de ta présence, de ton influence ; je ne pourrais pas ; l’enfance n’est plus, la jeunesse est née et avec elle d’autres rêves hantent ma pensée. Cet hiver, je me marierai. »

Michelle soupira profondément.

« Pas avec Vasili Ogaref.

— Si je puis y parvenir, ce sera avec lui. À l’instant, je l’avisais par cette lettre des projets de mon frère. Il est très délicat, très bon. Je pense qu’il ne voudra pas, ainsi que le dit Wilhem, jeter plus de désunion dans une famille qui déjà tient à peine. Mais alors j’accepterai Ulric d’Urach, notre voisin. Celui-là, un vrai Badois, descendant des Zaeringen, les fondateurs de Fribourg, appartient à une noble famille catholique. Ses ancêtres défendirent Fribourg contre Turenne et Condé en 1644. Il habite le château de Gunterthal.

— Comme tu voudras, puisque je ne puis rien pour ton bonheur, arrange-le toi-même. J’ai d’ailleurs si mal combiné le mien qu’en effet, je ne dois pas porter chance. Maintenant, va dormir, mon enfant, tu es vraiment plus sage que moi. »

Michelle sortit de la chambre, surprise et affligée, son âme toute seule avait vibré.

« Seigneur, murmura-t-elle en s’agenouillant sur son prie-Dieu, voilà le fruit d’une éducation non chrétienne. Cette enfant, élevée par une protestante, n’a pas l’idée de la douceur sainte du sacrifice, elle est dure et froide comme le rocher de Rantzein. Seigneur Dieu, changez son cœur ! »