Dieu et patrie/45

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IV


Le séjour de la comtesse Hartfeld à Rantzein se prolongea un mois. Frida menant seule sa barque choisit pour pilote Ulric d’Urach. Le mariage se décida promptement. Les anneaux de fiançailles s’échangèrent et l’on parla de conclure l’union au printemps. Ainsi qu’il est d’usage de l’autre côté du Rhin, on serait fiancés de longs mois. Michelle et Wilhem cette fois approuvaient pleinement ce mariage, les d’Urach étant bien connus pour leur foi et leur loyauté.

Wilhem avait repris sa vie militaire, Henri et sa mère retournèrent en France.

L’adieu des deux frères avait été ému. Ils s’étaient embrassés le cœur débordant sans parler, mais avec une même pensée décevante d’éternelle séparation morale.

Michelle, une fois de plus, avait comprimé son cœur pour y retenir l’explosion d’amertume que rien ne pouvait épancher. Et Edvig, très malade au moment de l’adieu de sa belle-sœur, avait remué les lèvres sans articuler aucun mot, comme si une volonté étrangère l’eût poussée à des paroles qu’elle ne voulait pas dire. L’âme d’Hans devait planer à l’entour et mettre une ombre de remords en l’âme de la dure vieille fille.

L’arrivée à Montbéliard réconforta la mère et le fils, le colonel Lahoul et sa femme Elsa avec François et Georges, qui se trouvait en congé pour le jour de l’an, les attendaient à la gare.

La sincère cordialité de tous amena une gaie veillée de Noël. Les jeunes gens avaient décoré un beau sapin où flambaient cent bougies entre les fils d’or et les noix dorées. Une foule de petits enfants pauvres se pressaient autour et chacun emporta son paquet de vêtements chauds, quand, avant de partir à la messe de minuit, on dépouilla l’arbre de Noël.

Minihic, toujours jovial, était aimé de son régiment, et sa charmante compagne formait avec lui et leur fils un groupe sympathique et bon. Les vieux amis d’enfance qu’étaient Michelle et Minihic avaient toujours mille choses à se dire ; tant d’événements les avaient liés qu’un de leur plaisir était toujours de ressasser le passé, de remoudre ensemble les histoires d’antan. Les enfants qui savaient tout par cœur riaient entre eux, appelant ça le récit des temps héroïques. Et le mot cadrait avec les choses.

L’hiver se passa très calme ; dès le printemps, les amis s’amusèrent à de longues promenades ; ils allaient en Suisse à bicyclette, dans les forts : Montbard, Vanjeaucourt, Lomont où résidaient des familles d’officiers enfouies dans les baraquements.

À Lomont, perché au sommet d’une montagne regardant à l’Est la Suisse, à l’Ouest la France, on faisait d’amusantes stations au milieu d’un site admirable, des pic-niques drôles avec la bande joyeuse des officiers français, la grande famille des régiments.

Henri et François aimaient cette vie active. Juste après six mois de séjour au corps, ils étaient caporaux, leur livret vierge de toute punition. Après les grandes manœuvres d’automne, ils obtiendraient les galons de sous-officier.

Maintenant, sur le même pied, liés ainsi que des frères, François évitait tout ce qu’il pouvait de corvées à son compagnon. Il le protégeait, le soignait en toute occurrence, et Michelle était tranquille pendant les longues marches par suite de cette attentive amitié qu’elle avait attachée à son fils.

Dès le commencement de septembre, tout le régiment fut en l’air, on partait pour les frontières, on allait faire la petite guerre. Les soldats se réjouissaient, bien équipés, bien entraînés, ils allaient essayer leurs forces se passionnant pour leur parti.

Michelle seule s’inquiétait. Henri avait un gros rhume et les nuits sous la tente ne lui semblaient guère propices à son rétablissement. Elle eut alors l’idée de louer une voiture, sorte de cantine à deux roues, et de se tenir, autant que possible, à portée des rencontres. Là-dedans, elle avait entassé de bonnes provisions et des vêtements de rechange.

On la « blaguait » un peu au régiment ; mais elle riait la première, amusée elle-même de cette course au grand air et des sommeils dans sa « roulotte », ayant gardé de sa rustique enfance une belle santé que rien ne troublait.

Parfois sous les arbres, au sommet des montagnes du Jura, elle entendait des coups de feu. Et elle se rappelait l’époque où c’était sérieux, où la répétition d’aujourd’hui était un drame. Elle frémissait de souvenir. Souvent aussi l’écho apportait des détonations lointaines, c’étaient les Allemands qui, de l’autre côté de la frontière, faisaient aussi les grandes manœuvres, et elle frissonnait. Une dissension, un incident diplomatique, et les deux ennemis passaient l’un chez l’autre non avec des armes courtoises, hélas !

Un soir hâtif d’octobre, la journée avait été éreintante. Les soldats, dans les champs labourés, s’embourbaient, portant à leurs bottes des kilos de terre détrempée ; les chevaux, glissant, jetaient à terre leurs cavaliers. Et Henri ainsi que François avaient été ravis tout particulièrement de trouver non loin du bivouac, cachée sous les sapins, la roulotte protectrice.

Des chemises de flanelle sèches, un verre de vieux vin tonique, avaient vite triomphé de leur lassitude, et ils étaient retournés au campement où flambait un gai feu devant lequel chantait la soupe.

Le vaguemestre apportait justement le courrier ; et Henri reçut une lettre de Wilhem.

« Nous sommes à cinq cents mètres l’un de l’autre, disait l’officier, ton régiment campe sur la frontière, le mien aussi, juste un pont nous sépare. Ne pourrions-nous nous tendre la main ? Si tu reçois cette lettre à temps, viens dans les bois de Haguenheim, nous y restons campés jusqu’au 28. »

Henri, à ces mots, sursauta.

« Le 28, se dit-il, c’est justement aujourd’hui. S’ils couchent ce soir dans ces taillis au bord desquels je vois une sentinelle, j’ai le temps d’aller embrasser mon frère. »

Tout de suite, il courut à la tente de son colonel.

« Mon colonel, donnez-moi une heure de permission, voyez cette lettre. »

Le brave Lahoul lut d’un regard.

« Mon cher enfant, vous avez peut-être tort, il va y avoir une alerte cette nuit, je crois.

— Je serai de retour, mon colonel, j’ai tant envie de voir mon frère !

— Alors, allez, mais n’oubliez pas ; rapidité et prudence. »

Henri partit après avoir averti François qui devait toute la nuit faire des patrouilles. Il négligea le pont et s’en alla plus bas où un passeur le déposa sur l’autre rive en quelques minutes.

Le talus en face s’élevait couvert de vignes et, sur le plateau, la fumée du bivouac allemand montait dans le ciel.

Au : « Qui vive ! » poussé par le factionnaire, Henri répondit :

« Freum[1]. »

Le soldat s’avança, et Henri expliqua son but.

« Oui, le lieutenant est ici, il relève les postes. Dans un instant, il sera venu. Je ne peux vous laisser aller plus loin, mais vous pouvez l’attendre.

— Est-il à portée de voix ?

— Je pense que oui.

— Bon. »

Le jeune homme se mit alors à pousser le « houhou » de leur enfance. Ce cri qui, dans les bois de Rantzein, ralliait les deux frères et qu’ils percevaient de si loin.

La nuit était très fraîche ; les arbres à peine feuillés n’abritaient pas de l’âpre vent du Nord. Le jeune homme, son fusil sur l’épaule, se mit à arpenter le terrain répétant son cri.

Et, tout à coup, une voix lointaine s’entendit ainsi qu’un écho répétant :

« Houhou ! »

Henri voulait s’élancer, mais le soldat l’obligea à rétrograder, à ne pas franchir la limite assignée au terrain neutre.

« On se dirait en guerre, fit le jeune impatient, tendant les bras vers l’officier, dont il apercevait la haute silhouette au sommet de la colline.

— Quelle bonne chance ! s’écria Wilhem ; tu as eu ma lettre à temps. »

Ils s’étreignirent et marchèrent ensemble entre les ceps du versant pour ne pas refroidir sous cette bise âpre.

« Tu sais, Wilhem, mère est ici, dans ce bouquet de sapins ; veux-tu venir ? quelle joie ce serai pour elle !

— Impossible, à mon grand regret, je ne dois pas franchir la frontière.

— Et tante Edvig ?

— Elle n’est pas trop heureuse, la pauvre tante, elle se trouve bien seule. Quand Frida sera mariée et partie, sa vie deviendra triste. Je reviendrai bien la voir autant que possible, mais ce ne sera plus la même chose. Elle souffre beaucoup de ne pas nous avoir auprès d’elle. Tiens, elle est là, tout près, elle aussi, la pauvre femme !

Il y a à Thanguenau un pasteur protestant qui guérit, dit-on, les douleurs par l’imposition des mains, à l’exemple du Christ. Je n’y crois guère, mais tante est venue ; elle a profité de mon séjour ici pour entreprendre ce voyage et cette cure. On voit d’ici le clocher de l’église du pasteur, là, dans ce bas, au bord de l’eau. C’est presque ton chemin pour t’en aller, passe-y donc ; elle est si malade et elle sera si contente de t’embrasser !

— Oui, j’y passerai ; elle nous aime à sa manière, car elle nous a fait bien du mal avec sa jalousie. On peut dire que c’est elle qui a entretenu la semence de division chez nous, qui a chassé notre mère ; mais elle est l’unique survivante de la famille de notre père, nous lui devons le respect et des égards. Je vais te quitter, mon frère aimé, à bientôt maintenant, au mariage de notre sœur ! »

Les deux frères s’embrassèrent encore, et chacun, d’un bord différent, reprit le chemin de son pays. Wilhem, d’un pas rapide, et Henri, par bonds, dégringolant la pente des vignes jusqu’au village où se voyait l’église.

Il était nuit, mais pas tard ; partout, aux fenêtres on voyait encore de la lumière, et quand le jeune homme frappa à l’une d’elles pour savoir où logeait le pasteur, un habitant sortit avec empressement.

« Entrez, dit-il, hospitalier, en voyant un soldat avec sac et fusil ; vous venez loger ici ?

— Non, merci ; je cherche la maison du pasteur, voulez-vous me l’indiquer.

— Là, en face. »

Henri s’y rendit vite, l’heure passait, la lune croissante montait vite dans le ciel clair.

Tout de suite, il s’expliqua avec la femme du révérend, qui lui ouvrit, et celle-ci l’introduisit dans une chambre donnant sur le jardin, au rez-de-chaussée, où la vieille Allemande était installée.

Elle était assise au fond d’un grand fauteuil, près d’un bon feu de bois ; seule, ses gens étant logés à l’hôtel.

Une émotion la secoua à la vue de son neveu.

« Toi ! »

Elle tendait les bras. La vue de l’uniforme, soudain, l’effara, mais l’amour de la famille vainquit la rancune. Elle attira son neveu, et, prenant à deux mains sa tête, elle mit sur les joues fraîches du jeune homme deux tendres baisers.

Henri avait posé dans un coin son fusil, et, gardant son sac au dos, à cause du peu de temps qu’il avait à dépenser, il s’était assis auprès de sa tante.

Celle-ci lui versa une tasse de thé.

« Le fils d’Hans sous cette livrée ! » gémit-elle.

Puis, reprise de tendresse :

« Tiens, bois ; as-tu vu Wilhem ?

— À l’instant, nous avons eu ensemble quelques bonnes minutes.

— Tu vas pouvoir revenir me voir ?

— Je crains que non ; nous filons demain plus au Nord. Je suis heureux, tante, que vous soyez juste venue à point pour que je puisse vous embrasser.

— Tu es campé très près d’ici ?

— En face ; la rivière à passer et je suis chez moi ; mais, tenez, tante, écoutez… J’entends notre clairon. C’est l’alerte. »

Il se leva en sursaut, ouvrit vivement la porte-fenêtre donnant sur le jardin.

« Adieu, tante, c’est un appel, j’ai à peine le temps d’arriver. Au revoir. »

Il mit une caresse rapide sur la front de la malade, et, sans perdre une minute, sortit. Il courait ; une passerelle était à cet endroit jetée sur l’eau, il la franchit en deux bonds, escalada le coteau inverse toujours courant, et arriva enfin haletant au bivouac désert. Une troupe, au loin, fuyait au pas de course.

  1. Ami.