Dieu et patrie/46

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V


Henri se hâta vers son bataillon, et arriva à rejoindre sa place grâce à la nuit. François, très inquiet, lui saisit le bras au moment où, épuisé, il avait glissé sur la terre humide.

« Enfin ! j’ai répondu pour toi à l’appel, grâce à la nuit. Comme tu as été longtemps !

— Halte ! criait l’officier, fusil terre ! »

À ce moment seulement, tant sa hâte avait été grande, Henri s’aperçut, à son extrême stupeur, qu’il n’avait plus son fusil.

« Mon fusil ! s’écria-t-il, je te l’ai donné, François ?

— Non. L’aurais-tu perdu ? Ce ne serait pas drôle.

— Mais non, je ne l’ai pas perdu, il doit être resté au campement.

— Demi-tour à droite, marche ! pas accéléré, » ordonna le capitaine.

Ils rentraient et, peu à peu, une frayeur gagnait le cœur du jeune homme. Cette arme confiée à lui, portant un numéro d’ordre, comment ferait-il pour la présenter le lendemain à l’exercice. Comment expliquerait-il son absence. Il avait bien sûr emporté son fusil en partant. Alors ?… Était-il resté là-bas dans les vignes ou chez le pasteur ? Là ou là, ce n’était pas en France. C’était chez l’ennemi auquel on devait cacher le dernier perfectionnement.

Que faire ? Il sentait sa tête se perdre, une sueur froide mouillait ses tempes. Il arriva chancelant et s’abattit sous sa tente avec une peur folle de voir venir le jour. Toutes les idées les plus alarmantes passèrent par son cerveau : le Conseil de guerre, l’accusation d’avoir donné, vendu, livré une arme à l’ennemi, la dégradation, l’exécution !

… Et sa mère ? S’il fuyait, s’il désertait… toujours la honte. Et le colonel qui était son ami dévoué, quelle douleur n’éprouverait-il pas, mon Dieu ! Lui naturalisé, Français d’hier, on dirait que c’était une feinte pour mieux tromper.

Il se leva. François vint vers lui :

« L’as-tu trouvé ?

— Non. Je suis perdu.

— Si j’allais parler au colonel.

— Pourquoi ? Qu’y peut-il ? le fusil a un numéro. Je vais retourner partout où je suis allé, mais, hélas ! il est sans doute déjà ramassé, puis porté au camp allemand. »

Il repartit. Le jour commençait à poindre, un jour gris enveloppé de brumes où passaient des nuages cotonneux un peu rosés à l’Orient.

Henri ne savait plus ce qu’il faisait, dévalant les pentes, retrouvant son pasteur, fouillant la barque, le coteau de vignes. Un appel sonna. Il eut un geste de découragement et se laissa tomber sur les feuilles mouillées, à demi fou de désespoir.

Tout à coup il bondit, revoyant l’appartement de sa tante, le coin, près de la cheminée, où il avait posé son arme.

Là, elle était là !

Et il reprit des forces ; il manquerait l’appel, soit, il aurait une punition. Ce serait tout, mais il retrouverait le fusil, et l’accusation terrible il l’éviterait. Ses jambes étaient brisées d’émotion et de lassitude, il courait quand même, pris de vertige. Il tomba presque à la porte du pasteur.

Personne n’était levé encore, on n’ouvrait pas à son heurt. Alors il entra sans le jardin en escaladant un petit mur à hauteur d’appui, et courut à la porte-fenêtre donnant accès dans la chambre de sa tante. Cette porte était ouverte et la chambre était vide ! Le coin où il avait posé son fusil était désert. Le lit n’était pas défait, et nul n’était plus là.

« Allons, je suis fou », se dit le jeune homme.

Et à pas lents, cette fois, il reprit le chemin de France.

« Je vais aller embrasser mère, murmura-t-il, puis je tâcherai de mourir pour éviter le déshonneur. »

Une sonnerie éclata.

C’était le pansage des chevaux. La fumée du feu se distinguait plus sombre dans la brume épaisse. Il voyait des ombres courir en tous sens, préparant la soupe, pliant les tentes, et il se mit à penser à Wilhem, tranquille, donnant ses ordres au camp ; à Frida, dormant dans sa chambre ; à sa mère, étendue au fond de sa roulotte ; au prince Rosaroff, à Rita. Ce fut un défilé devant ses yeux appesantis, une sorte de procession de souvenirs ; puis, comme il arrivait à la lisière du bois, des voix frappèrent ses oreilles, des commandements ; il reconnaissait l’organe du commandant ; des choses confuses sifflaient à ses oreilles ; il croyait entendre passer des balles, voir voler des bêtes étranges, sentir onduler la terre en vagues sous ses pieds, et il finit par s’écrouler sur l’herbe froide couverte de gelée blanche, et il y resta étendu sans mouvements et sans pensées.

· · · · · · · · · · · · · · · · ·

Après le départ de son neveu, Edvig s’était péniblement levée pour fermer la fenêtre, et, en revenant s’asseoir, elle avait aperçu dans un coin, accrochant sur sa baïonnette des étincelles de lumière, le fusil français. D’abord surprise, elle avait ensuite regardé l’arme. Un effarement était venu. Quoi ! il avait oublié son fusil ! Une arme que les Allemands cherchaient à connaître, un mystère qu’ils voulaient sonder… une chance de plus à leur actif, un atout dans leur jeu, cette trouvaille. La belle affaire, en vérité ; elle possédait là, chez elle, en Allemagne, un fusil à répétition destiné à lancer la poudre sans fumée avec un mécanisme perfectionné. C’est Wilhem qui serait content ! Elle allait lui envoyer un courrier dès le lendemain matin.

Elle caressait le fusil, le retournait, neuf, brillant, soigneusement astiqué, léger ; vraiment un bel outil de mort.

Edvig commença sa toilette de nuit, les yeux toujours rivés sur l’arme, qu’elle avait posée sur la table. Et tout à coup elle cessa de sourire, ses joues pâlirent, elle s’appuya au dossier de son lit :

« Mais, dit-elle, il ne l’a plus, son fusil ; il est rentré sans arme au camp, que va-t-il advenir pour lui ? On cherchera où il est allé ? Avait-il une permission ?… Mon Dieu ! mais c’est le Conseil de guerre, cette affaire. Mon Henri au Conseil de guerre, jugé par des Français ? Est-ce que je puis souffrir cela, moi !

Cette arme est peut-être pour nous le gain d’une guerre, mais sa perte peut aussi coûter la vie à mon neveu ! »

Elle s’écroula à genoux.

« Que faire ? Que devenir ? Le devoir, où est-il ? »

Donner le fusil à son pays, montrer son excès de patriotisme en sacrifiant son enfant bien-aimé… ou ne rien dire, laisser la Prusse se défendre avec ses propres armes et sauver l’honneur de son Henri. Elle sanglotait. Ses yeux suivaient avec angoisse l’aiguille de la pendule, le temps courait.

Dans le foyer le feu mourait, l’horloge de l’église sonnait lentement minuit. Alors Edvig se leva, les mains tremblantes, le front barré d’une grande ride, courbée en deux d’une douleur violente, elle jeta sur ses épaules une mante sombre, et cacha dessous, comme une voleuse, le fusil français. Puis, d’un pas rapide qui lui arrachait des plaintes malgré sa force de volonté, elle alla dans la nuit noire. Où allait-elle ? À peine le savait-elle, l’instinct devait la guider. Son enfant ne pouvait pas mourir de la mort des traîtres, nul ne devait savoir où son arme perdue avait passé la nuit. Elle allait la rejeter à la frontière, en terrain français.

Il faisait un froid glacial sur le pont. Elle le franchit, s’appuyant au parapet, cassée en deux, si courbée, que, de loin, sous sa mante noire, elle avait l’air d’un animal fantastique courant les nuits vers le sabbat. Au bout du pont, c’était la France. Un soldat était là. Elle l’interpella :

« Vous connaissez le caporal Henri Hartfeld ?

— Ah ! s’écria le soldat d’une voix joyeuse, vous avez trouvé son fusil ?

— Le voilà. Qui êtes-vous ?

— Son ami, son frère.

— François ?

— Oui.

— Il m’avait parlé de vous. Alors, courez, il est jour à présent ; si vite que je sois allée, j’ai dû mettre plus de deux heures.

— Dieu vous bénisse ! » s’écria François les yeux pleins de larmes, et il s’élança.

Il fit le tour du bivouac, erra, fouillant les taillis, appelant ; on allait lever le camp, partir vers le Nord ; il piétinait d’impatience ; que faisait le malheureux ? Allait-il aggraver son affaire, tout détruire à présent par une désertion ? Des sonneries s’entendaient aux environs ; le bataillon prenait le café, les troupiers, transis, tapaient des pieds, s’astiquant, brossant, et, tout à coup, le soleil parut, enlevant les brumes. Le plateau fut illuminé comme pour une féerie, les faisceaux de fusils étincelaient. De l’autre côté de la rivière, le spectacle était le même sur la hauteur, l’uniforme seul différait ; tandis que, sous les vignes, en bas, le nuage restait, enveloppant l’eau, les barques ; c’était comme un inconnu de mystère, ce gouffre de vapeurs où les bruits s’étouffaient.

François courait toujours ; à présent, il allait vers le bois où il savait cachée la comtesse Hartfeld.

« Henri sera là, se dit-il, il a été se jeter vers ce refuge maternel. »

Soudain, il trébucha. Dans les feuilles jaunies, épaisses, couvertes d’une buée blanche, quelque chose d’inerte l’avait arrêté ; il se retint de ses mains et eut un cri de triomphe.

« Henri ! Mais quoi ? tué ou évanoui ? »

Il le secoua rudement, et l’autre finit par ouvrir les yeux, abruti de lassitude et de sommeil ; après une pareille nuit, il restait ahuri, glacé.

« Mais lève-toi, ce n’est pas l’heure de paresse, je te le jure ; le voilà, ton fusil.

— C’est le tien que tu me donnes.

— Non, c’est bien ton numéro, vois. Le mien est là-bas. Allons, on part, lève-toi. »

Henri claquait des dents, secoué d’un tremblement ; il étreignit son arme, essaya de marcher, poussé, entraîné, galvanisé par la volonté de son ami, qui le jeta dans le camp, où il s’écroula à bout de forces, mais sauvé !

Le colonel allait et venait au milieu des soldats ; depuis une heure il ne vivait plus, n’ayant aperçu aucun de ses deux protégés. Il retardait autant qu’il pouvait son départ ; il ne disait mot ; lui, si gai d’habitude, avait un pli d’angoisse au front.

« Que font-ils là-bas ? » grommela-t-il.

Quand il aperçut les deux jeunes gens, l’un traînant l’autre, hagard et blême, il pressentit une aventure, alla vers eux, et, avec le souci de son grade, devant tous, faisant violence à ses sentiments personnels, il dit :

« Cet homme est malade, major, voyez donc… »

Sur le pont, de plus en plus courbée, l’Allemande s’éloignait. À présent qu’aucune obligation ne la pressait, que son neveu était sauf, elle allait douloureusement avec, sous ce froid, comme des épines enfoncées dans les membres, les doigts tordus, les nerfs tirés, noués, rétrécissant les muscles. Et elle gardait une grande joie d’orgueil, elle avait vaincu la souffrance, elle avait accompli une course, dont depuis plus de deux ans elle se croyait incapable.

Elle avait fait plus, elle avait dominé une rancune mauvaise, allant vers l’ennemi reporter une vengeance.

Quand elle s’abattit sur son fauteuil dans sa chambre glacée, elle redressa la tête au prix d’une atroce douleur et, de nouveau, regardant devant elle par la fenêtre ouverte.

« Aujourd’hui, j’ai trahi la patrie pour la famille, » prononça-t-elle.

Et comme la femme du pasteur était venue, l’interrogeant surprise, la réchauffant, faisant flamber une flamme bienfaisante, soudain Edvig s’amollit, ses yeux s’emplirent de larmes, et elle vit comme dans un mirage les peines des autres : les angoisses anciennes de Michelle pendant cette guerre, ses désespoirs de mère sans enfants, son arrachement du sol natal, à quinze ans, pour tomber en terre étrangère. Ces pensées la hantaient et elle les chassait volontairement, sans pouvoir y parvenir, revoyant toujours le visage agonisant de Michelle, quand elle la chassait, à Berlin, de la maison des siens, sans un mot de pitié, sans un morceau de pain…

À la fin, Edvig s’irrita contre elle-même : que voulaient dire ces réminiscences ? Il lui en venait ce matin comme aux moribonds qui repassent leur carrière avant de terminer.

Cependant, elle n’était pas si vieille encore, et puis elle était utile.

Utile ?… À quoi donc ? Frida se mariait dans quelques mois, Henri avait une mère. Wilhem ? Oui, Wilhem, le diamant de sa couronne celui-là, Hans ressuscité, l’enfant de son cœur ? Sans elle, qui ferait son nid, qui lui garderait Rantzein en bonne tenue ? Mais si, elle était utile ; on ne part pas encore à soixante-dix ans.

Et ce qu’elle venait de faire donc ? Quand Henri le saurait, comme il accourrait vers elle, les bras ouverts :

« Tante tu m’as sauvé ! » Et, dans cet élan reconnaissant, elle passerait avant la mère…

Vers la soirée, un courrier de Wilhem arriva ; il portait une lettre.

« Chère tante, nous quittons la frontière ; les manœuvres se terminent demain par une revue générale ; après j’ai un long congé, je le passerai près de toi et m’occuperai de régler toutes choses au sujet de Frida. Chère tante, je t’embrasse de tout cœur.
Wilhem. »

Cher enfant, comme il aimait sa vieille tante, comme il était heureux de passer près d’elle son congé. Il voulait rester à Rantzein, son berceau : quel cœur noble et juste il avait ! Quand elle lui conterait l’histoire du fusil, que penserait-il ? Aurait-il la même idée qu’elle ? Son frère passera-t-il avant son pays ? Ma foi, elle ne dirait peut-être rien, le secret entre elle et Henri serait un attrait de plus.

Alors, dans sa joie, elle se crut guérie. Edvig, à la suite de cette nuit terrible, où elle avait forcé la nature par la volonté, retrouva une période de santé. Elle rentra vaillante à Rantzein pour y recevoir Wilhem.