Diloy le chemineau/10

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Librairie Hachette et Cie (p. 107-117).

Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895.djvu 115.png


X

Embarras de Félicie


Quand on retourna dans le salon pour dîner, les enfants apprirent avec des transports de joie qu’ils étaient invités à la noce de Moutonet et d’Amanda. Félicie seule n’en témoigna aucune satisfaction.


Félicie.

Je ne vois pas la nécessité d’aller assister au mariage de deux paysans.


Madame d’Orvillet.

Robillard a été trente-huit ans à notre service ; c’est un brave et digne homme que nous aimons tous ; et je te trouve très ridicule de le traiter de paysan avec ton air hautain qui me déplaît tant.


Félicie.

Et comment voulez-vous que je dise ?


Madame d’Orvillet.

Tu peux dire : le fermier ; ce serait mieux dit.


Félicie.

Mais Moutonet est un paysan.


Madame d’Orvillet.

Pas davantage. Il est boucher, comme son père ; d’ailleurs pourquoi dire paysan, qui est un terme de mépris, au lieu de dire ouvrier ?


Félicie

Clodoald et Cunégonde appellent tous les gens du village des paysans.


Le général

Sac à papier ! Veux-tu bien ne pas nous parler de ces deux petits drôles, et ne pas répondre à ta mère comme tu le fais.


Félicie

Qu’est-ce que je dis de mal ?


Le général

Tu prends un air impertinent que je ne supporterai pas ; entends-tu, chipie !… Silence ! ou je te flanque à la porte. »

Félicie, obligée de se taire, comprima sa colère, mais elle résolut de se venger en n’assistant pas à la noce.

« Je n’irai certainement pas, pensa-t-elle. Si Clodoald et Cunégonde me voyaient à une noce de paysans, ils se moqueraient de moi. »

On ne parla pas de la noce devant Félicie ; mais le matin du mariage, elle déclara à sa mère qu’elle se sentait très souffrante et qu’elle demandait à ne pas sortir.


Madame d’Orvillet.

Qu’as-tu donc, Félicie.


Félicie.

Un affreux mal de tête.


Madame d’Orvillet, froidement.

Il faut te coucher, ma fille : va te déshabiller et mets-toi dans ton lit. »

Félicie, enchantée de se trouver débarrassée de la noce, alla vite se recoucher. À peine était-elle dans son lit que sa bonne lui apporta une lettre de Cunégonde. Félicie lut avec consternation les lignes suivantes :

« Ma chère Félicie, dites-moi si vous mettez une robe de soie ou une simple robe blanche pour la noce des Robillard. Ils nous ont invités ; maman nous emmène ; ce sera très amusant ; d’abord il y aura un très bon dîner ; papa leur a prêté sa fille de cuisine : et puis nous nous moquerons bien de tous ces paysans, n’est-ce pas ? Ce sera très amusant. Nous danserons entre nous pour ne pas toucher leurs mains sales.

« Répondez-moi vite, ma chère Félicie ; que faut-il mettre ?

« Votre amie,
« Cunégonde de Castelsot »


« Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’ai-je fait ? se dit Félicie. Comment pouvais-je croire que mes amis consentiraient à assister à ce sot mariage ? Et comment faire pour y aller à présent ?… Je ne peux pas me trouver guérie en cinq minutes… Que faire ? Mon Dieu ! que faire ? »

« Le domestique demande la réponse, dit la bonne en rentrant ; il est très pressé. »

Félicie prit son parti, demanda du papier, un crayon et écrivit :

« Robe blanche ; je n’ai pas le temps d’en écrire davantage.

« Votre amie,
« Félicie d’Orvillet »


La bonne prit le papier, le lut.


La bonne.

Qu’est-ce que c’est, robe blanche ? Pour qui une robe blanche ?


Félicie.

Porte vite, ma bonne, porte vite ! je te l’expliquerai tout à l’heure. »

Félicie retomba sur son oreiller, et ferma les yeux.

Cinq minutes après, elle était levée ; elle s’habillait en toute hâte, lissait ses cheveux, mettait la chaussure fine et la robe blanche, préparées de la veille, et s’apprêtait à aller chez sa mère quand la bonne rentra.


La bonne.

Comment ! vous voilà levée ! Et le mal de tête ?


Félicie.

Il s’est passé en dormant ; je vais dire à maman que je puis aller avec elle à la noce.


La bonne.

Ah ! vous allez à la noce à présent ? Cela m’étonne ; vous étiez si décidée à ne pas y aller.


Félicie, sèchement.

J’ai changé d’idée. »

Félicie sortit, laissant sa bonne très surprise.

« Il y a quelque chose là-dessous, pensa-t-elle. Elle n’avait pas mal à la tête ; ceci est certain ; c’était un prétexte pour ne pas aller à la noce ; et la voici qui change d’idée en cinq minutes, qui s’habille sans m’appeler et qui court chez sa mère, de peur qu’on ne parte sans elle. Je suis sûre que la lettre de Castelsot y est pour quelque chose ; au reste, c’est tant mieux pour moi ; je pourrai rejoindre mes chers petits à la noce Moutonet et Robillard, et je débarrasserai madame, qui pourra se reposer. »

La bonne se mit à faire le lit ; elle trouva un papier dans les draps ; elle l’ouvrit : c’était la lettre de Cunégonde.

« Voilà l’explication du mystère ! Les Castelsot y vont : il faut qu’elle y aille aussi. »

Félicie était allée chez sa mère, qu’elle trouva prête à partir avec le général et ses enfants.


Madame d’Orvillet.

Te voilà, Félicie ? Par quel hasard ?


Félicie.

Maman, j’ai dormi et je me suis réveillée guérie ; alors j’ai pensé que je ferais bien de vous accompagner.


Madame d’Orvillet.

Si c’est un remords de conscience, tu fais bien ; seulement tu ferais mieux de l’avouer franchement au lieu de mentir, ce qui est très mal. Tu penses bien que je n’ai pas cru à ton mal de tête, que je ne crois ni à ton sommeil ni à ta guérison merveilleuse. Si je te permets de nous accompagner, c’est pour ta bonne, qui pourra nous rejoindre, au lieu de te garder.


Le général.

Et si nous t’emmenons, c’est à la condition que tu ne prendras pas tes grands airs et que tu seras polie pour tout le monde.

— Oui, mon oncle », répondit humblement Félicie, qui tremblait qu’on ne la laissât à la maison.

On descendit le perron.

« Et la voiture ? demanda Félicie. Elle n’est pas prête !


Madame d’Orvillet.

Nous allons à pied.


Félicie.

Pourquoi cela ?


Madame d’Orvillet.

Pour laisser au cocher et au domestique leur liberté ; ils ont tous congé jusqu’au soir.


Félicie.

Ce sera bien désagréable d’arriver à pied, comme des pauvres.


Madame d’Orvillet.

Ce sera beaucoup mieux que d’empêcher nos pauvres domestiques de s’amuser.


Félicie.

Ce n’est pas une grande fatigue que d’atteler une voiture.


Le général, poussant Félicie.

Ah ! çà ! vas-tu finir avec tes raisonnements, toi ? Marche en avant avec ton frère et ta sœur, et tais-toi. »

Félicie ne parla plus, ne s’arrêta pas, mais elle n’en pensa pas moins, maudissant l’empire de son oncle dans la maison, et la bonté absurde de sa mère, qui préférait le plaisir des domestiques au bien-être de ses enfants. Elle se consola par la certitude de retrouver à la noce ses amis Castelsot, et se promit de se revenger sur les paysans de la contrainte qu’on lui imposait.

Ils rencontrèrent à moitié chemin le pauvre Moutonet suant comme une grotte, pâle, exténué.


Moutonet.

Bien des excuses, messieurs, mesdames, je me suis pressé tant que j’ai pu, mais j’ai couru et veillé une partie de la nuit. Vers le matin je me suis un peu assoupi ; le temps de m’habiller, de prendre les ordres et me voici en retard.


Madame d’Orvillet.

Pas du tout, mon ami ; nous venions au-devant de vous, comme vous voyez ; il n’y a pas de temps perdu.


Moutonet.
Si ces dames et ces messieurs voulaient bien me garder le secret et ne pas parler à Amanda du retard, cela m’éviterait du désagrément.

Le général.

Sois tranquille, mon garçon ; nous ne dirons rien. Mais tu t’enfonces dans une mauvaise route, mon ami : un mari qui a peur de sa femme, c’est risible, parole d’honneur.


Moutonet.

Ce n’est pas que j’aie peur, monsieur le comte, c’est que je l’aime bien et que je ne veux pas la mécontenter.


Le général.

Ta ! ta ! ta ! je connais cela ; j’en ai vu plus d’un ; quand la femme gronde, le mari ploie le dos, et la femme tape dessus. Et tu sais ce qui arrive à un homme battu par sa femme ?


Laurent.

Quoi donc, mon oncle ? Qu’est-ce qui arrive ?


Le général.

Le village se rassemble, on place le mari de gré ou de force sur le dos d’un âne, le visage du côté de la queue, et on le promène dans tous les hameaux de la commune.


Laurent.

Mais c’est très amusant, cela ; moi, cela m’amuserait beaucoup.


Le général, riant.

Ah bien ! quand tu te marieras, tu pourras te procurer ce plaisir.


Anne.
Moi, je n’aimerais pas cela. Ne faites pas cela, Moutonet ; ne laissez pas Amanda vous battre.
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Moutonet, riant.

Il n’y a pas de danger, mademoiselle ; Amanda a l’air comme ça un peu rude ; mais, quand on la connaît, il n’y a qu’à ne pas la contrarier ; elle est bonne et douce, elle fait tout ce qu’on veut. Je l’aime bien, allez ; c’est tout à fait une bonne ménagère. »

Le général et Mme d’Orvillet se mirent à rire ; Moutonet rit plus fort qu’eux. Félicie le regardait avec dédain. L’oncle lui tapa sur l’épaule.

« Pas de grands airs ! » dit-il.

Félicie baissa les yeux ; tout le monde se remit en marche.


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