Diloy le chemineau/9

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Librairie Hachette et Cie (p. 97-105).

Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895.djvu 105.png


IX

Invitation de Robillard


À peine avait-il fini, que Mme d’Orvillet, avertie de l’arrivée de son frère, entra chez lui et se jeta à son cou.


Madame d’Orvillet.

Quel bonheur de t’avoir enfin ici, mon ami, et pour longtemps, j’espère.


Le général.

Oui, ma bonne sœur, pour un mois au moins.


Madame d’Orvillet.

Un mois ? Tu veux dire deux ou trois.


Le général.

Comme tu voudras ; nous avons le temps d’y penser. »

Après quelques questions et observations, Mme d’Orvillet demanda à son frère :

As-tu vu les enfants ?


Le général.

Je crois bien ; nous nous sommes embrassés bien des fois ; ils m’ont raconté un tas d’histoires, dont une assez drôle qui regarde Mlle la baronne de Castelsot et que je leur ai promis d’éclaircir.


Madame d’Orvillet.

Ce n’est pas Félicie qui te l’a racontée ?


Le général.

Non, c’est Laurent et Anne.


Madame d’Orvillet.

Quelle figure faisait Félicie pendant ce temps ?


Le général.

Félicie n’y était pas. Nous avions eu une entrevue orageuse dans le bois, où elle se promenait avec ces deux petits imbéciles que je n’avais jamais vus chez toi et que je voudrais n’y jamais rencontrer.


Madame d’Orvillet.

Comment ! encore ces petits Castelsot ! Je n’aime pas que Félicie les voie si souvent ! Ils lui donnent de sottes idées d’orgueil…


Le général.

Qu’elle avait déjà, il faut le dire. Avons-nous eu des querelles à ce sujet ! Aussi je crois qu’elle ne m’aime guère et qu’aujourd’hui elle doit être furieuse contre moi, et ses amis Castelsot encore plus.


Madame d’Orvillet.

Pourquoi cela ? Est-ce qu’ils ont été grossiers avec toi ? »

Le général raconta à sa sœur ce qui s’était passé dans le bois ; elle en fut mécontente et surtout peinée, et parla à son frère de l’inquiétude que lui causait la hauteur impertinente de Félicie vis-à-vis de ceux qu’elle croyait être au-dessous d’elle.


Le général.

Tu as raison de t’en inquiéter ; et puis elle se fera détester de tout le monde.


Madame d’Orvillet.

On la déteste déjà ; elle blesse tout le monde ; jusqu’à sa bonne, qu’elle cherche sans cesse à humilier.


Le général.

La bonne ! Cette excellente Valérie qui les a tous élevés, qui les aime comme elle aimerait ses propres enfants ! Écoute, Hélène, sais-tu ce que tu devrais faire ? La mettre servante dans une ferme ? Je te réponds qu’elle perdrait bien vite ses grands airs.


Madame d’Orvillet, riant.

Comme tu y vas, Albert. Trouve-moi un moyen moins terrible.


Le général, riant aussi.

Je n’insiste pas. Mais avant tout je veux la détacher de ses sots amis (dont je raconterai l’origine et l’histoire quand nous serons plus posés), et je commencerai dès demain, en allant voir ton chemineau et en sachant de lui s’il a réellement donné une rossée à Mlle la baronne.


Madame d’Orvillet, effrayée.

Oh ! mon ami, je t’en supplie, pas un mot de cela.


Le général.

Pourquoi donc ? Ce serait un moyen de tenir cette petite sotte.


Madame d’Orvillet, avec agitation.

Je t’en prie, Albert. Si tu savais ! N’en parle à personne, je te le demande en grâce.


Le général, surpris.

Qu’est-ce qu’il y a donc ? Comme te voilà agitée ! Tu pleures, je crois ? » Mme d’Orvillet avait effectivement les yeux pleins de larmes ; elle raconta à son frère ce que la bonne avait appris de Germain.

Le général écouta l’histoire du chemineau avec la plus grande surprise et resta pensif quelques instants.

« Sais-tu, dit-il, que j’admire la délicatesse de ce pauvre homme et de ce bon Germain qui gardent le secret parce qu’ils sentent l’humiliation qui retomberait sur nous tous si cette histoire était connue. C’est beau, cela. Je comprends aussi la frayeur de Félicie et sa répugnance à se trouver face à face avec cet homme ; orgueilleuse comme elle est, elle se sent en sa puissance et elle est obligée de lui savoir gré de sa discrétion. D’après ce que tu viens de me confier, tu penses bien que je n’en ouvrirai plus la bouche. Aïe ! aïe ! continua M. d’Alban en se grattant l’oreille, comment me tirerai-je d’affaire avec les enfants ? »

Et il raconta à sa sœur comment il avait promis de leur rendre compte de ce qu’il saurait par le chemineau.


Madame d’Orvillet.

Rien de plus facile que de t’en tirer ; tu n’as qu’à dire que tu n’as rien appris par le chemineau.


Le général.

Oui, oui, j’arrangerai cela. »

« Le père Robillard demande à parler à madame, dit un domestique en ouvrant la porte.


Le général.

Il vit encore, ce bon Robillard ? Je serais bien aise de le voir.


Madame d’Orvillet.

Veux-tu que je le fasse venir ici ? Il nous dira ce qu’il a à nous demander.


Le général.

Très bien. Faites-le monter, Flavien. »

Le domestique sortit et revint peu d’instants après, amenant le père Robillard.


Le général, lui serrant la main.

Eh ! vous voilà, mon vieux ! Et me voilà encore une fois dans le pays ! Je suis bien aise de vous voir. Et comment cela va-t-il ?


Père Robillard.

Vous me faites bien de l’honneur, monsieur le comte. Pas mal pour le moment. Vous avez bonne mine, monsieur le comte, ça me fait plaisir.


Madame d’Orvillet.

Et qu’avez-vous à me dire, mon bon père Robillard ?


Père Robillard.

Je venais demander à madame la comtesse si elle voulait bien nous faire l’honneur de venir assister à la noce de ma petite-fille Amanda.


Le général.

Ah ! vous la mariez donc ? Et à qui ?


Père Robillard.

Au fils du boucher Moutonet. Un brave garçon, doux comme un mouton ; ça n’a pas de résistance, pas de volonté. Juste ce qu’il fallait à Amanda, qui aime à commander. Ce sera une maîtresse femme, allez ; tout comme sa grand-mère…


Le général.

Qui vous a mené rondement pendant les trente-huit ans que vous avez été fermier chez mon père et après lui chez ma sœur.


Père Robillard.

Et les choses n’en allaient pas plus mal, monsieur le comte ; elle vous menait son monde, il fallait voir. Amanda est tout comme elle. Et si monsieur le comte veut bien nous faire l’honneur d’assister à la noce, il en jugera bien par lui-même.


Le général.

Très volontiers, mon brave homme. À quand la noce ?


Père Robillard.

Dans huit jours, monsieur le comte ; de demain en huit.


Le général.

Très bien, mon ami ; nous y viendrons. À quelle heure ?


Père Robillard.

Moutonet viendra vous chercher, monsieur, madame. Et les enfants aussi ; nous comptons bien sur eux.


Madame d’Orvillet.
La mairie est un peu loin pour les enfants.
Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895.djvu

Père Robillard.

Moutonet les portera ; que cela ne vous inquiète pas.


Madame d’Orvillet.

Mais pour revenir ?


Père Robillard.

Moutonet les portera également au retour.


Madame d’Orvillet.

Mais ce pauvre Moutonet aura assez à faire, sans…


Père Robillard.

Que madame soit tranquille. Amanda lui commandera : il faudra bien qu’il le fasse. C’est lui qui a la charge de tout le gros ouvrage. »

Après un quart d’heure de conversation, le père Robillard se retira ; M. d’Alban et Mme d’Orvillet se mirent à rire.


Le général.

Pauvre Moutonet ! Je ne voudrais pas être à sa place.


Madame d’Orvillet.

Amanda a toujours été impérieuse. Elle va s’en donner avec son pauvre Moutonet. »