Diloy le chemineau/22

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Librairie Hachette et Cie (p. 251-263).

Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895 page 263.jpeg

XXII

Félicie s’exécute elle-même


Diloy fut exact ; au bout d’un quart d’heure, le général le vit arriver, prêt à accepter toutes les conditions de Mme d’Orvillet ; l’affaire fut bientôt conclue ; Diloy promit d’entrer dans trois jours avec sa femme et ses enfants. Mme d’Orvillet prévint son vieux jardinier de déménager avec sa femme dans la maison qu’elle leur permettait d’occuper leur vie durant et qui était prête à les recevoir ; ils devaient avoir une rente suffisante pour vivre sans travailler, ce qui, joint à leurs économies, leur donnait une position très aisée.

Le lendemain, Félicie proposa pour l’après-midi une promenade en voiture, que Gertrude accepta avec plaisir, du consentement de Mme de Sainluc ; Juliette, Laurent, Anne et la bonne devaient être de la partie ; mais, quand Félicie demanda à Mme d’Orvillet de faire atteler la grande calèche, elle reçut pour réponse que c’était impossible.


Félicie.

Pourquoi impossible, maman ? Les chevaux ne font rien.


Madame d’Orvillet.

Ils ont, au contraire, beaucoup à faire. On fait le déménagement de nos vieux Marcotte, et on va chercher à la ville de la literie et des meubles pour Diloy, qui n’en a pas. Tu vois qu’hommes et chevaux seront pris aujourd’hui et demain.


Félicie.

C’est très ennuyeux ! J’avais promis à Gertrude de lui faire voir l’entrée de la forêt où nous avions rencontré l’ours, et où Diloy a si courageusement combattu contre lui. Ces Marcotte pourraient faire leur déménagement tout seuls.


Madame d’Orvillet.

Comment veux-tu qu’un pauvre vieux de soixante-douze ans et une vieille femme de soixante-neuf puissent enlever et emporter des lits, des armoires, tout un mobilier, enfin ?


Félicie.

Ils peuvent attendre un jour ou deux. Pourquoi faut-il que nous nous gênions pour ces gens-là ?


Madame d’Orvillet.

D’abord parce que je veux que ce soit ainsi. Ensuite parce que ces gens-là sont de vieux serviteurs, qu’ils sont pressés de s’établir chez eux, et que c’est un devoir pour nous de chercher à contenter de braves gens qui se sont usés à notre service.


Félicie, avec humeur.

Vous faites toujours ce qui plaît aux gens, sans penser à ce qui nous plaît à nous.


Madame d’Orvillet.

Je pense à votre bien-être du matin au soir, mais je ne veux pas vous habituer à être égoïstes et à ne songer qu’à votre plaisir sans vous occuper des gens qui nous servent et qui ont, comme nous, besoin de repos, de distractions et d’innocents plaisirs. Tous nos gens sont charitables et bons ; ils se font une fête d’aider les vieux Marcotte à se bien installer chez eux et de nettoyer et meubler le futur logement de Diloy. Je ne veux pas les priver de ce plaisir, qui est en même temps un acte de charité.


Félicie.

Mais notre promenade ne durerait pas plus de deux ou trois heures.


Madame d’Orvillet.

Et le temps d’atteler, de s’habiller, de dételer, d’arranger les chevaux, de nettoyez les harnais, de laver la voiture, c’est toute la journée perdue.


Félicie.

Mais alors on pourrait…


Madame d’Orvillet.

Assez, Félicie, renonce à ta promenade et n’insiste plus. Je t’ai expliqué mes raisons ; il faut t’y soumettre.


Félicie, tapant du pied.

C’est insupportable !


Madame d’Orvillet.

Sais-tu ce qui est insupportable dans tout cela ? C’est toi, ma pauvre fille, avec ton insistance qui frise l’impertinence. »

Félicie allait encore répliquer ; sa mère lui imposa le silence et la renvoya de chez elle.

Félicie se mit à la recherche de Gertrude pour lui communiquer son humeur contre sa mère, contre les vieux Marcotte, contre tout la maison.

Pendant que Gertrude cherchait à la calmer et à lui faire comprendre le respect qu’elle devait avoir pour les désirs de sa mère, pendant qu’elle l’exhortait à avoir plus de soumission à ses volontés, plus de charité, ou tout au moins plus de complaisance pour les gens de la maison, M. d’Alban était entré vivement chez sa sœur.

« Hélène, dit-il presque avec colère, je ne comprends pas ta manière d’agir avec Félicie. Je lisais dehors, près de ta fenêtre, j’ai entendu toute ta conversation avec cette sotte fille. Tu es aussi sotte qu’elle, et je suis aussi en colère contre toi que contre elle.


Madame d’Orvillet, souriant.

Et qu’ai-je donc fait, mon ami, pour m’attirer ta colère ?


Le général, très vivement.

Ce que tu as fait ? Parbleu ! le contraire de ce que tu devais faire. Au lieu de lui expliquer longuement, avec une douceur imperturbable, tes motifs d’agir, tu aurais dû, à la première objection, la mettre à la porte avec un bon coup de pied… à la chute des reins. Elle ne serait pas revenue à la charge, et tu n’aurais pas reçu ses impertinences.


Madame d’Orvillet.

Et qu’y aurais-je gagné, mon ami ? De la mettre en colère, de ne pouvoir pas lui ouvrir les yeux sur l’injustice de son exigence et sur les obligations des maîtres envers leurs serviteurs.


Le général.

Et tu crois qu’elle a compris tout cela ? Elle t’en veut à mort.


Madame d’Orvillet.

Je crois qu’après le premier moment passé, elle réfléchira à ce que je lui ai dit, et qu’elle ne recommencera pas à l’avenir. Je n’ai pas cédé, au total, et j’espère avoir agi sagement. »

Le général la regarda un instant ; la douceur de cette voix, de cette physionomie le toucha ; il l’embrassa et lui dit :

« Tu es un ange ; tu es cent fois meilleure et plus sage que moi. Tu as raison, tu as bien fait ; pardonne-moi ma vivacité ; je t’aime, et je respecte ta vertu.


Madame d’Orvillet.

Je suis heureuse de ta tendresse, cher Albert ; tu m’as toujours aimée, et moi aussi je t’ai toujours aimé bien tendrement.


Le général, l’embrassant encore.

Au revoir, ma bonne sœur ; je vais continuer ma lecture sous ta fenêtre. »

Gertrude finit, moitié riant, moitié sérieusement, par persuader Félicie que sa mère avait raison.

« De plus, ajouta Gertrude, tout le monde dans la maison sait que c’est toi qui fais entrer Diloy ; c’est sur toi que se reportera la reconnaissance des Marcotte, qui sont enchantés de s’établir tranquillement chez eux, et celle de Diloy et de sa famille, qui raconte à tout le monde son bonheur ; et enfin, celle de tous les domestiques, qui t’en savent gré et qui ne manqueront pas de dire et de penser que, sans toi, ils n’auraient pas ces deux jours de courses, d’agitation et aussi de travail agréable, puisque c’est une œuvre de charité qu’ils font volontairement.

« Et puis, sais-tu une chose ? Si nous nous y mettions tous ? nous nous amuserons bien plus qu’à cette promenade en voiture (que nous pouvons faire d’ailleurs dans trois ou quatre jours). Nous chargerons les charrettes, nous porterons des paquets, nous aiderons la mère Marcotte à ranger là-bas ; tu verras comme ce sera amusant !

— C’est vrai… dit Félicie en sautant de joie. Mais, ajouta-t-elle après quelques instants de réflexion, ne trouvera-t-on pas extraordinaire que nous aidions au déménagement d’un jardinier ?


Gertrude.

Pourquoi donc ? Qu’y a-t-il d’extraordinaire ?


Félicie.

Nous, les demoiselles du château, nous mêler aux domestiques ? Faire le travail des ouvriers ?


Gertrude.

Ah ! ah ! ah ! quelles drôles d’idées tu as, Félicie ! Qu’est-ce que cela fait ? Quel mal ferons-nous ?


Félicie.

Nous nous abaisserons, et cela nous fera du mal, parce qu’on ne nous respectera plus.


Gertrude.

Tu crois cela ? Et moi je crois que nous nous grandirons, au contraire, que cela nous fera du bien, et qu’on nous respectera plus qu’avant, parce que nous aurons rendu des services, et qu’il faut toujours chercher à rendre service.


Félicie.

Je veux bien essayer.


Gertrude.

Et tu ne le regretteras pas. Tu verras que cette journée sera la plus amusante que nous aurons passée. Allons le dire à ma tante, cela lui fera grand plaisir. »

Les deux cousines coururent chez Mme d’Orvillet ; Gertrude avait encouragé Félicie à parler la première.

« Maman, dit Félicie en entrant, je vous remercie bien de nous avoir refusé la voiture pour faire notre promenade. Gertrude a une très bonne idée et qui nous amusera beaucoup. Nous aiderons tous à faire les paquets des Marcotte, à les charger et les décharger, à mettre tout en place dans leur nouvelle demeure, et à tout préparer dans la maison du jardinier pour Diloy.


Madame d’Orvillet.

C’est en effet une très bonne pensée, ma petite Gertrude ; je t’en remercie pour Félicie, qui éprouvera plus de satisfaction à faire cette bonne œuvre que ne lui en aurait donné sa promenade en voiture.


Félicie.

Oh oui ! maman ! Et je vous demande bien pardon de vous avoir si mal répondu tantôt.


Madame d’Orvillet.

Je te pardonne de tout mon cœur, ma chère enfant. Je vous donne congé toute la journée ; votre seule leçon aujourd’hui sera une leçon de charité, et c’est Gertrude qui sera et qui est déjà le professeur… Va prévenir ta bonne et les petits ; ils seront enchantés.


Gertrude.

Je vais aussi demander à ma tante de Saintluc de me donner congé, pour ne pas quitter Félicie.


Madame d’Orvillet.

Tu feras très bien, ma bonne petite.

– Je demande à être de la partie, cria une voix en dehors de la maison.


Gertrude.

Qui est-ce donc ? Qu’est-ce qui veut nous aider à nous amuser ?


Madame d’Orvillet, riant.

C’est ton oncle d’Alban, qui s’est établi à lire sous mes fenêtres. »

Gertrude mit la tête à la fenêtre et aperçut en effet son oncle.

« Attends-moi, lui cria-t-il ; je monte chez ma sœur. »

En effet, il entra quelques secondes après.

« Bonjour, mon oncle, lui dirent ses deux nièces en allant à lui.


Le général, les embrassant.

Bonjour, mes enfants. Nous allons travailler ensemble après déjeuner. Cela me fera plaisir. Merci, ma bonne petite Gertrude, d’avoir eu cette bonne pensée.


Gertrude.

Je n’y ai pas de mérite, mon oncle, Félicie l’a eue comme moi.


Le général.

Hem ! hem ! Viens, que je te dise un secret. »

Et, emmenant Gertrude à la fenêtre, il lui dit tout bas :

« J’ai entendu toute ta conversation avec Félicie ; ta fenêtre est près de celle-ci ; j’étais dessous. Tu comprends que je n’en ai pas perdu un mot. »

Gertrude rougit légèrement, et lui dit à son tour bien bas :

« N’en dites rien, mon cher oncle ; je vous en prie, n’en parlez pas.


Le général, haut.

C’est bien, mon enfant. Va prévenir ta tante de Saintluc. Il est onze heures. Nous allons déjeuner dans une demi-heure, et, quand les domestiques auront mangé à leur tour, nous commencerons.


Madame d’Orvillet.

Eh bien, Albert, tu vois que Félicie a fait ses réflexions.


Le général.

Oui, mais aidée vigoureusement par cette excellente Gertrude. Parole d’honneur, cette enfant est un ange, un trésor.


Madame d’Orvillet.

J’espère qu’elle restera longtemps ici ; elle changera ma pauvre Félicie…


Le général.

Du noir au blanc. Mais elle ne vaudra jamais Gertrude.


Madame d’Orvillet.

Peut-être. Il y a du bon en Félicie.


Le général.

Pas beaucoup ; elle peut devenir très bien, mais, je le répète, elle ne vaudra jamais l’autre. »

Toute la maison fut en l’air au bout d’un quart-d’heure. Les trois petits avaient couru partout, dans le jardin, dans l’écurie, à la cuisine, pour annoncer qu’après le déjeuner, tout de suite après, tout le monde, même leur oncle, irait aider au déménagement et à l’installation des Marcotte, et le lendemain à celle des Diloy.

M. d’Alban et Mme d’Orvillet allèrent voir la maison du jardinier ; ils la trouvèrent très sale ; on envoya Saint-Jean prévenir les maçons de venir tout de suite blanchir à la chaux les plafonds et les murs ; on commencerait dès que les meubles seraient enlevés. Ils avertirent les Marcotte de mettre en paquets leur linge et leurs effets, pour être prêts à charger sur la charrette.

Mme d’Orvillet donna ses ordres à la cuisine pour que le déjeuner des gens fût servi en même temps que celui des maîtres. Il fut convenu que
Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895.djvu
tous les plats seraient posés d’avance sur la table, et que les enfants feraient le service des assiettes et des couverts. Les enfants couraient, allaient, venaient, se démenaient.
Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895 page 275.jpeg