Diloy le chemineau/25

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Librairie Hachette et Cie (p. 289-298).

Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895 page 301.jpeg

XXV

Gertrude remet la paix chez les Marcotte


Gertrude prit le bras que lui offrait son oncle, et ils se dirigèrent vers la maisonnette des vieux jardiniers. La charrette portant sa dernière charge, augmentée des trois enfants et de la bonne, les rattrapa près de la maison.

« Mon oncle ! mon oncle ! crièrent les enfants, montez avec nous sur la charrette ; on est très bien.


Le général, souriant.

Merci, mes petits amis ; j’aime mieux me trouver sur mes jambes que me sentir secoué comme vous l’êtes, perchés sur toutes ces caisses.


Anne

C’est très amusant, mon oncle ; essayez, vous allez voir.


Le général.

Ce n’est pas la peine, nous arrivons. »

En effet, on était à la porte de la maison.

Les enfants descendirent, aidés par leur oncle et par Philippe.

« Merci, mon oncle ; merci, Philippe, dirent-ils tous l’un après l’autre.


Le général.

À la bonne heure ! Voilà de bons enfants qui disent merci quand on les aide !… À présent, que tout le monde se mette à décharger la voiture, nous allons tout mettre en place.


Gertrude.

Et moi, mon oncle, je vais aider à tout serrer dans les armoires et les bahuts.


Le général.

C’est cela, ma fille. Et vous, petits, gare à vous ! Gare aux meubles !


Laurent.

Nous allons nous reposer sous les pommiers, n’est-ce pas, mon oncle ?


Le général.

Très bien ! allez vous reposer de vos grandes fatigues. Valérie, restez avec eux, de crainte qu’ils ne se jettent dans les meubles et dans les jambes du cheval. »

Le déchargement fut bientôt terminé, et les meubles furent mis en place. Gertrude continua à surveiller l’humeur querelleuse des vieux époux, qui se chicanaient à propos de rien. Gertrude intervenait, décidait pour le mieux et de manière à les satisfaire.


Marcotte.

Et notre souper, que tu n’as seulement pas préparé !


Mère Marcotte.

Et comment que tu veux que je le prépare ? Où ce que je l’aurais préparé ? Sur le dos du cheval, sur les caisses ? sur la belle redingote ?


Marcotte.

Tu n’as seulement pas une miche de pain, et j’ai l’estomac creux.


Mère Marcotte.

Eh bien ! tu iras en chercher chez le boulanger quand nous aurons tout rangé.


Marcotte.

C’est là ! toujours moi, toujours le bonhomme pour courir de droite et de gauche !


Mère Marcotte.

Et qui veux-tu que ce soit ? Je ne puis point y aller, d’abord ; je sommes trop lasse.


Marcotte.

Et moi donc ? que les jambes me rentrent dans le ventre ; je n’arriverons seulement pas à moitié chemin.


Mère Marcotte.

Eh bien ! tu y resteras, mon vieux, voilà tout ; pas d’embarras comme ça.

— Ma bonne mère Marcotte, dit Gertrude tout en serrant le linge, vous n’arrangez pas très bien les choses pour le pauvre père Marcotte. Moi qui suis jeune et forte et qui ne suis pas fatiguée, je vais faire bien mieux : je vais courir à la maison, et je vous rapporterai un pain et une bouteille de vin.


Mère Marcotte.

Ma bonne petite demoiselle, je ne supporterai point ça ; mon homme peut bien y aller ; il geint toujours, mais il va tout de même. Il ne faut point l’écouter.


Gertrude.

Ah ! mère Marcotte, vous n’êtes pas bonne pour lui. Voyez comme il a l’air fatigué ! Moi, cela m’amuse de courir, cela me fait du bien… Voilà le linge bien rangé dans le bahut ; les draps par ici, les serviettes au milieu, les tabliers, les torchons à l’autre bout. Je vais donc aller chercher votre pain, et je reviens dans un quart d’heure. »

Gertrude partit en courant, sans attendre la réponse des Marcotte, qui restèrent un instant ébahis.


Mère Marcotte.

Vois-tu, fainéant ! Voilà que tu fais courir cette bonne petite demoiselle du bon Dieu pour faire ton ouvrage. C’est gentil, ça ! Que va dire madame ? Et M. le comte ?


Marcotte.

Vas-tu me laisser tranquille, enfin, vieille serpe ! Prends garde que la main me démange et que je ne gratte sur ton dos.

— Eh bien ! eh bien ! qu’est-ce qu’il y a donc ? dit le général en entrant.


Mère Marcotte.

Il y a, monsieur le comte, que cette bonne petite demoiselle Gertrude est partie en courant pour nous chercher un pain, parce que mon homme prétend qu’il n’a plus de forces et qu’il boulerait en chemin. C’est-y une raison à donner, ça, quand tout le monde se met à l’ouvrage pour lui et qu’il n’a qu’à tourner ses dix doigts.


Le général.

Gertrude est allée elle-même vous chercher du pain ?


Mère Marcotte.

Oui, monsieur le comte, sans que j’aie pu l’en empêcher. Et ce fainéant, qui n’a pas plus bougé qu’un homme de bois !


Le général.

Gertrude est une bonne fille, et vous, mère Marcotte, vous êtes trop dure pour votre pauvre mari. Songez donc qu’il a soixante-douze ans, et qu’à cet âge on ne fait pas la journée d’un homme de quarante… Père Marcotte, laissez crier votre femme, et venez nous faire voir où il faut placer votre pipe de cidre.»

Marcotte suivit le général avec empressement. Les gens du château lui arrangèrent son tonneau de cidre sur chantier. Ensuite on lui tassa son bois dans la petite cave ; on plaça les bourrées et les fagots dans le grenier ; ce fut la fin de l’emménagement, et tout le monde repartit. Le général dit aux domestiques d’aller se rafraîchir au château avec quelques bouteilles de vin, et lui-même partit tout doucement pour aller à la rencontre de Gertrude. Il la vit accourir de loin avec un pain de quatre livres sous le bras, une bouteille de vin à la main, et une terrine couverte de l’autre.

Ma bonne fille, lui dit le général, pourquoi n’as-tu pas dit à un des gens d’apporter tout cela ? Dans quel état tu es ! Tu es en nage, ma pauvre enfant.

— C’est que j’ai toujours couru, mon oncle, répondit Gertrude. Ces pauvres Marcotte se querellaient si fort ! j’ai eu peur qu’ils ne se fâchassent pour tout de bon, et les gens étaient tous occupés à la charrette. Ils avaient assez à faire. »

Le général lui essuya le front, couvert de sueur, et le lui baisa.

« Excellente enfant ! Comme ta tante avait raison ! »

Il lui enleva de force sa terrine et sa bouteille, et il l’accompagna jusque chez les Marcotte.


Le général.

Qu’as-tu donc dans cette lourde terrine ?


Gertrude.

Du bouillon, mon oncle, avec quelques morceaux de bœuf. Ils n’auront plus qu’à réchauffer leur dîner, qui se trouve tout cuit d’avance.


Le général.

Tu as pensé à tout, ma bonne petite.


Gertrude, vivement.
C’est ma tante qui a fait ajouter la terrine, mon oncle ; je lui avais demandé la permission d’emporter du pain et du vin ; ma tante, qui est si bonne et qui pense à tout, elle, m’a dit de faire
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porter aux Marcotte un dîner complet. Vous voyez que ce n’est pas moi.

Le général.

Qu’est devenue Félicie ?


Gertrude, embarrassée.

Elle était chez ma tante, elle est venue un peu avec moi.


Le général.

T’a-t-elle aidée à porter tes provisions ?


Gertrude, avec hésitation.

Je… je… je lui ai dit que ce n’était pas lourd, mon oncle, que je les porterais bien seule.


Le général.

Et elle t’a laissée faire ?


Gertrude.

Il le fallait bien, mon oncle, puisque je le voulais.


Le général, riant.

Ah ! c’est vrai ! j’oublie que tu es si méchante, qu’on n’ose pas te résister. »

Ils arrivaient chez les Marcotte, qu’ils trouvèrent contemplant de bonne amitié les agréments de leur nouveau logement. Ils déposèrent les provisions ; elles furent reçues avec autant de reconnaissance que de joie. Gertrude retira encore de sa poche deux œufs et un petit paquet de sel et de poivre, puis elle se sauva, pour éviter de nouveaux remerciements.

En revenant, son oncle l’interrogea sur ses occupations habituelles, sur la vie qu’elle menait à la campagne ; elle parla avec animation de sa tendresse pour ses parents, surtout pour sa mère, qu’elle n’avait jamais quittée ; elle pleurait en parlant, et son oncle, peiné d’avoir excité ce chagrin, changea de conversation et lui raconta plusieurs anecdotes intéressantes de ses campagnes d’Afrique. Gertrude revint enchantée de son oncle. En arrivant, elle lui dit :

« Quand maman sera de retour, mon oncle, demandez-lui de rester bien longtemps ici. Je suis sûre qu’elle y sera aussi heureuse que moi. Et puis vous viendrez un peu chez nous en Bretagne, mon oncle ; c’est un si beau pays !

– Certainement ; je ne retournerai pas en Afrique sans vous avoir fait une visite. »

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