Diloy le chemineau/26

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Librairie Hachette et Cie (p. 299-312).

Ségur - Diloy le chemineau, Hachette, 1895 page 311.jpeg

XXVI

Installation des Diloy


Une demi-journée avait suffi aux maçons pour blanchir à la chaux les plafonds et les murs de la future habitation des Diloy ; tout y était blanc et propre ; dans l’après-midi, tout le monde se mit à l’ouvrage pour y placer le mobilier. Félicie voulut bien y aider avec les autres ; elle chercha même à embellir en demandant à sa mère de petits rideaux pour les croisées et différents objets de ménage.

Laurent et Anne, de leur côté, voulurent apporter de petites chaises d’enfants, une petite table, de vieux joujoux.

« Tiens, dit Laurent, mettons tout cela dans notre petite charrette. Viens, Anne ; viens, Juliette ; aidez-moi à descendre les joujoux et à les charger sur la charrette. Prends ce cheval de bois, Juliette ; il est trop lourd pour Anne.


Anne.

Et moi, qu’est-ce que je porterai ?


Laurent.

Prends cette boîte de maisons, et moi je descendrai la vaisselle, les petits pots, les assiettes, les verres.


Anne.

Comme ils vont être contents, ces pauvres petits chemineaux !


Laurent.

Il ne faut plus dire chemineau : Diloy n’est plus chemineau.


Anne.

Et comment faut-il dire ?


Laurent.

Il faut dire jardinier ; les petits jardiniers.


Anne.

Alors ils nous aideront à notre jardin ?


Laurent.

Certainement ; et nous nous amuserons bien avec eux. »

Quand le chargement de la petite charrette fut complet, Laurent se mit à traîner. Juliette et Anne poussèrent par derrière, et on se mit en marche au grand trot pour arriver plus vite. Laurent accrocha une grosse pierre qu’il n’avait pas vue, et il tomba : la charrette versa avec tout son chargement. Laurent ne s’était pas fait beaucoup de mal, il avait seulement un genou un peu écorché ; il se releva promptement ; les trois enfants regardaient avec consternation les effets dispersés dans l’herbe et sur le chemin.


Juliette.

Qu’est-ce que nous allons faire ? T’es-tu fait mal, Laurent ?


Laurent.

Non, très peu… Il faut charger de nouveau.


Juliette.

Si nous appelions Gertrude et Félicie ? Je crois que nous avions mal chargé. Nous avions mis la table et les chaises par-dessus. Il fallait les mettre dessous.


Laurent.

C’est vrai ; cela sera moins haut.


Juliette.

Alors recommençons. »

Ils allaient se mettre courageusement à l’ouvrage quand Gertrude arriva.


Anne.

Gertrude ! Gertrude ! veux-tu nous aider à recharger tout cela ? Nous avons versé en chemin.


Gertrude.

Pauvres enfants ! Je vais vous aider, ce sera bientôt fait… Et pendant que nous remettrons tout cela dans la charrette, va chercher une corde, mon petit Laurent, pour fixer les meubles ; nous les attacherons comme on fait aux voitures de foin pour empêcher les bottes de tomber.


Félicie, d’une des fenêtres du château.

Gertrude ! Gertrude ! où es-tu ? Viens vite.


Gertrude, criant.

Je ne peux pas ; qu’est-ce que tu veux ?


Félicie, de même.

Trouver un petit rideau qui me manque ; j’en ai besoin tout de suite.


Gertrude, de même.

Attends un quart d’heure ; j’ai à faire.


Félicie.

Je suis pressée ; arrive tout de suite.


Gertrude.

Impossible ; moi aussi, je suis très pressée.


Félicie.

Mais où es-tu donc ? Je ne te vois pas.


Gertrude.

Dans le chemin du potager.


Félicie.

Qu’est-ce que tu fais ?


Gertrude.

Je charge une charrette de meubles. »

« Qu’est-ce qu’elle dit donc ? pensa Félicie. On a apporté de la ville, hier et ce matin, tous les meubles pour Diloy. Il ne peut pas y avoir une charrette de meubles dans le chemin du potager ; d’ailleurs, il n’est pas assez large pour les charrettes. Je vais aller voir moi-même. »

Félicie descendit et trouva Gertrude, Juliette et même la petite Anne très affairées à rassembler les joujoux éparpillés.


Félicie.

Comment, Gertrude ! c’est ça qui t’empêche de venir me joindre ? C’est ça que tu appelles un travail pressé. Ha ! ha ! ha ! quelle bêtise !


Juliette.

C’est une bêtise pour toi, mais c’est très important pour nous.


Félicie, à Gertrude.

Laisse donc cela, et viens avec moi.


Gertrude.

Non, Félicie, j’ai promis à ces pauvres petits de les aider, et je veux finir de tout arranger. Ils ont déjà versé une fois, parce que le mobilier était mal chargé.


Félicie.

Eh bien ! ils verseront une seconde fois ; il n’y a pas grand mal.


Juliette.

Tu es méchante, Félicie ! Quand ça verse, ça casse ; tiens, vois, deux assiettes et un verre cassés.


Félicie.

Eh bien ! il en reste bien assez pour vous amuser.


Anne.

Ce n’est pas pour nous ; c’est pour les petits Diloy.


Félicie.

Les petits Diloy ! Tout ça pour des petits enfants de chemineau ! »

Laurent venait d’arriver, traînant une corde.


Laurent.

D’abord, Diloy n’est plus un chemineau ; ensuite il a sauvé mon oncle, il a sauvé maman, il a sauvé Anne, il a sauvé moi et il a sauvé toi, et deux fois encore ! Et nous voulons lui faire plaisir pour qu’il voie que nous l’aimons.


Félicie.

Maman et mon oncle l’ont bien assez récompensé en lui donnant de l’argent, des habits et la place de jardinier.


Gertrude.

Ce qui n’empêche pas, ma bonne Félicie, que nous autres tous, qui n’avons pu rien faire pour lui, nous sommes bien contents de pouvoir lui témoigner notre reconnaissance.


Félicie.

Fameux cadeau ! Des joujoux cassés !


Gertrude.

Ce n’est pas tant les joujoux que la pensée aimable de Laurent, d’Anne et de Juliette, qui fera plaisir à ce bon Diloy.


Félicie.

D’abord, toi et Juliette, vous ne lui devez rien du tout.


Gertrude.

Tu appelles rien d’avoir secouru ceux que nous aimons ?


Félicie.

Qui donc, ceux que vous aimez ?


Gertrude.

Vous tous et puis mon oncle.


Félicie.

Oh ! mon oncle ! un militaire !


Laurent.

Tu comptes mon oncle pour rien ? Parce qu’il est militaire, fallait-il le laisser tuer par ces trois méchants Arabes ?


Anne.

Mon oncle, c’est bien plus que toi. Toi, tu es méchante et tu grognes toujours ; et mon oncle est excellent ; tout le monde l’aime et il nous aime tous… excepté toi.


Félicie.

Oh ! tu n’as pas besoin de me dire que mon oncle ne m’aime pas : je sais qu’il me déteste.


Gertrude.

Tu as bien tort, Félicie, de le dire et de le croire. Comment mon oncle, qui est si bon, pourrait-il détester la fille de sa sœur ? »

Tout en causant ou plutôt en discutant, Gertrude, aidée de Juliette et d’Anne, avait tout ramassé et replacé dans la petite charrette.


Gertrude.

À présent, Laurent, donne-moi la corde.


Laurent.

La voici ! Comme je n’ai trouvé personne à la ferme, j’ai pris nos deux cordes à sauter, que j’ai attachées ensemble.


Félicie.

Une de ces cordes est à moi. Je ne veux pas qu’on prenne ma corde pour des petits paysans. Rends-la-moi.


Laurent.

Oh ! Félicie, je t’en prie, laisse-la-nous ; c’est seulement pour mener la charrette jusqu’à la maison de Diloy. Personne ne la touchera, je t’assure.


Félicie.

Non, je ne veux pas. Tu n’as qu’à demander une corde à mon oncle ; puisqu’il est si bon, il t’en donnera une.


Laurent.

Mais où veux-tu qu’il en prenne une à présent ? Il nous la faut tout de suite.


Gertrude.

Félicie, tu es fâchée, et je t’assure que tu n’as pas raison. Tu as assez d’esprit pour comprendre que tu nous fais de la peine sans que nous ayons rien fait pour te fâcher. Voyons, ma bonne Félicie, prête-nous ta corde : je te promets de la rapporter dans un quart d’heure ; veux-tu ? ajouta Gertrude en allant à elle et en l’embrassant. Me la refuseras-tu à moi, qui suis ton amie ? »

Félicie comprenait qu’elle jouait un rôle ridicule ; elle commençait à en être embarrassée ; elle saisit le moyen que lui offrait Gertrude et répondit :

« Prends tout ce que tu voudras. Je ne tiens pas à ma corde ; c’était pour taquiner Laurent et Anne que je voulais la ravoir. Ils me prennent toutes mes affaires, et je n’aime pas cela.


Gertrude.

Merci, Félicie. Tu es bien bonne », ajouta-t-elle après un instant d’hésitation.

Laurent sauta de joie et se mit à arranger la corde pour retenir tout le chargement. Avec l’aide de Gertrude, ce fut bientôt fait ; les trois enfants repartirent au grand trot et arrivèrent sans autre accident à la maison du jardinier.

Le soir, on fit dire à Diloy qu’il pouvait arriver avec sa femme et ses enfants dès le lendemain matin. Ils ne manquèrent pas au rendez-vous. Gertrude et les enfants allèrent les y recevoir. Félicie avait d’abord refusé de les accompagner ; mais un bon mouvement la fit rougir de son ingratitude. Elle avait sincèrement pardonné à Diloy l’aventure dont il avait témoigné tant de honte et de regret ; elle trouva elle-même que c’était mal à elle de ne pas se trouver à son arrivée, et elle ne tarda pas à rejoindre les autres.

Il était temps : cinq minutes après, les enfants, qui s’étaient postés en sentinelle à la porte du potager, accoururent en criant :

« Les voilà, les voilà ! Ils arrivent.


Laurent.

Diloy a une caisse sur l’épaule ; la femme porte un gros paquet.


Anne.

Et les enfants portent de petits paquets.


Juliette.

Ils vont lentement ; ils ont l’air fatigués. »

Ils se rangèrent tous à la porte et laissèrent approcher la famille Diloy. Quand elle fut tout près, les enfants poussèrent de grands cris et se précipitèrent sur les petits Diloy, dont l’aîné avait huit ans, le second six, le troisième quatre et le dernier deux ans.

Les enfants furent effrayés de ces cris et se mirent à pleurer ; les deux derniers criaient de toutes leurs forces et se débattaient contre Laurent et Anne, qui les tiraient en poussant des cris de joie.

« N’ayez pas peur ; venez voir les joujoux. »

La mère les rassurait, les poussait pour les faire entrer ; Diloy était tout confus de la terreur de ses enfants. Gertrude et Félicie lui dirent amicalement bonjour ainsi qu’à sa femme. Puis Gertrude obtint de Laurent et d’Anne de ne pas forcer les enfants à entrer.


Laurent.

Il faut qu’ils voient les joujoux, pourtant ; ils seront bien contents.


Gertrude.

Tout à l’heure, mon cher petit. Il faut les laisser s’habituer à nous tout doucement.


Félicie.

Entrez, entrez, Diloy ; faites entrer votre femme avec vos enfants pour qu’ils voient leur nouvelle maison. »

On parvint enfin à mettre les enfants en présence des joujoux ; les cris et les pleurs s’arrêtèrent. Laurent mit la bride d’un grand cheval sans tête entre les mains du garçon de huit ans. Anne posa sa poupée sans pieds dans les bras de la fille de six ans. Juliette fit prendre une charrette à trois roues au petit garçon de quatre ans, et une boîte de petites maisons au tout-petit de deux ans. Un quart d’heure après, le tumulte du premier mo
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ment était apaisé ; les enfants de Diloy jouaient, ceux du château les faisaient jouer ; une boîte de chocolat que leur donna Juliette acheva de les mettre à l’aise.

Gertrude et Félicie, pendant ce temps, faisaient tout voir au mari et à la femme.


Gertrude.

Cette chambre-ci est votre salle et cuisine en même temps. Voici de la vaisselle dans ce dressoir ; voilà les ustensiles de cuisine ; des cruches et des seaux pour l’eau. Voilà la huche pour le pain et la farine ; voilà un placard à provisions.


Félicie.

Voilà la chambre et une autre à côté avec les lits des garçons. Voici une armoire pleine de linge ; voilà un bahut avec des vêtements pour vous tous. Voilà une table, des chaises, enfin tout ce qu’il vous faut ; des cuvettes, des pots à eau, tout enfin.


Gertrude.

Et s’il vous manque quelque chose, vous le demanderez à ma tante ; mais il me semble qu’elle a pensé à tout.


Diloy.

Mon Dieu, mon Dieu, faut-y que vous soyez tous bons pour nous établir comme ça. Oh ! mes chères, mes bonnes petites demoiselles, jamais nous n’aurons assez de reconnaissance de tout ce que vous faites pour nous. Mais regarde donc, Marthe, tout ça est-y beau ? Trop beau pour nous. Et ce crucifix ! Et cette Sainte Vierge ! »

La femme Diloy pleurait à chaudes larmes ; elle ne put dire une parole.


Gertrude

Quand vous voudrez témoigner votre reconnaissance à ma tante, à mon oncle et à Félicie, mon bon Diloy, faites-le au pied de ce crucifix et de cette statuette de la Sainte Vierge. C’est notre présent particulier, à Félicie et à moi ; vous prierez ici pour nous, et vous y ferez prier vos enfants. »

Le femme Diloy se jeta à genoux devant le crucifix et sanglota tout en remerciant Dieu de son bonheur.

Félicie et Gertrude se retirèrent ; Gertrude avait compris que les Diloy préféraient rester seuls au milieu de cette émotion si vive ; elles appelèrent les enfants et eurent de la peine à leur faire quitter les quatre petits Diloy.

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