Dingley l’illustre écrivain/II

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Dingley l’illustre écrivain
Dessins de Maxime Dethomas, gravés par G. Aubert
Chez Mornay, libraire (p. 35-57).
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LORSQU’IL crut avoir épuisé les ressources qu’offrait à son imagination une ville angoissée dans l’attente des nouvelles, déprimée par les revers, affolée par les premiers succès, Dingley résolut d’accompagner son héros imaginaire et de se lancer avec lui dans le Veld, à la poursuite des cavaliers de De Wett et de Botha.

Il était romancier et plus encore un coureur de périls. À un reporter américain qui l’interrogeait sur ses goûts, il avait un jour répondu qu’il y avait en lui 0,4 d’artiste et 0,6 de l’homme d’aventures. Et il se plaisait encore à dire que si une fée voulait lui offrir un présent, il lui demanderait le pouvoir de se transporter, à chaque minute de sa vie, sur le point du monde où se passait l’action la plus dramatique.

— Vous êtes incompréhensible, lui disait Mistress Dingley qui ne prenait pas son parti de cette curiosité inhumaine. La douleur d’un chien écrasé par un cab vous arrache un cri, et celle des hommes vous attire.

C’est que la passion du pittoresque anesthésiait en lui la pitié. Il avait visité dans l’Inde des villages affamés, et le soir d’Omdurman, le champ de bataille jonché par les cadavres de quelques milliers de derviches. Volontiers il se rappelait ces spectacles comme les plus émouvants qu’il eût jamais rencontrés ; il n’en connaissait pas qui pussent les égaler en horreur, mais alors il n’avait pensé qu’à les bien voir, sans que rien vînt troubler chez lui cette sensibilité modérée de l’artiste, qui arrête sur l’humanité le regard du chirurgien sur le patient qu’il découpe.

Connaîtrait-il jamais la vraie physionomie de cette campagne, s’il ne la voyait de ses yeux ? Le télégraphe et les journaux pouvaient-ils l’approvisionner de ces faits, de ces menus faits qui échappent à tous les regards, qu’il était seul à découvrir, et grâce auxquels il donnait, avec une intensité surprenante, l’illusion de la vie ? Là-bas, sur le visage du monde on effaçait quelque chose. Il était curieux de surprendre, sur l’Orange et sur le Vaal, les formes spéciales que revêtaient, à cette heure, la vie et la mort.


Son embarquement fut un triomphe.

Il y a, dans l’existence d’un peuple, des heures où tel de ses écrivains prend soudain une importance, une dignité qui l’égale et même le place au-dessus de ses premiers magistrats, fût-ce le Roi ou la Reine. Le romancier en était à ce haut point de fortune.

Une foule immense était venue l’acclamer sur le quai de Southampton. Debout à l’arrière du paquebot, entre sa femme et son fils, Dingley contemplait cette multitude qui saluait en lui la conscience même de sa race, et ces milliers de visages indistincts où il avait éveillé tant de fois des émotions et des pensées. Lorsque le navire s’ébranla, il prit son fils dans ses bras et le souleva pour lui montrer tout ce monde, ivre de son art, ivre de lui. Les hurrahs devinrent frénétiques ; les chapeaux, les cannes s’envolèrent ; l’hymne national sortit de milliers de poitrines. Mistress Dingley elle-même oubliait l’horreur de la guerre. Son mari était grand ! L’armée de Cronié vaincue, les massacres allaient finir. Bientôt le sang n’arroserait plus les terres du Sud… Un profond sentiment d’orgueil saisit le cœur de Dingley. Le vieux roi de l’Histoire et des Légendes, Shakespeare n’avait jamais connu cette ivresse ! Dans ses mains il sentait frémir le corps de son petit garçon. Et avant de reposer sur le pont cet enfant dont il était fier comme de l’œuvre la plus vivante qu’il eût jamais écrite, il le serra sur son cœur avec l’impression sublime d’embrasser sa propre gloire.

Mais que des voix s’éteignent vite ! Que c’est peu de chose une foule, une côte, un pays ! Quelques tours d’hélice, et tout cela disparaît, s’efface, comme s’il n’avait jamais été.

Déjà la côte d’Angleterre n’était plus dans l’éloignement qu’une ligne brillante et recourbée comme une lame de faux. Dingley s’attardait à regarder cette disparition des choses avec l’amertume de l’homme qui n’a déjà plus sa jeunesse et la tristesse qui suit toujours les grandes minutes d’exaltation, lorsque son fils, le tirant par la main, l’arracha à ces rêveries où il n’aimait guère à glisser. L’enfant voulait qu’il lui montrât la machinerie du navire.

Tous les deux, ils descendirent jusqu’aux plate-formes tremblantes, d’où l’on voit aller et venir les bielles luisantes et silencieuses.

— Comment s’appelait, je vous prie, l’homme qui a trouvé tout cela ?

— Il n’a pas de nom, Archie, répondit le romancier avec le tendre sérieux dont il ne se départait jamais quand il parlait à son fils.

— Il était très intelligent ?

— Très intelligent.

— Et quand vivait-il ?

— Il vit toujours.

— Où demeure-t-il ?

— Partout où l’on peut manger et boire.

— Comment est-il fait ?

— Comme vous et moi.

— Le connaissez-vous ?

— Certainement.

— Vous me le montrerez ?

— Plus tard…

Cependant le tangage, le roulis et l’exécrable odeur du charbon, de la vapeur et de l’huile donnaient la nausée à l’enfant. Son père le remonta lestement sur le pont. De la mer on ne voyait plus, à cette heure, que des crêtes d’argent paraissant et disparaissant sur une masse noire et mouvante. Et rien, plus rien de l’Angleterre, que le navire qui les emportait.


Une fois encore, avec joie, Dingley sentait frémir les fortes machines enfermées dans les profondeurs du navire, ces fortes machines qu’il aimait tant. Leur grondement puissant et sourd, la solitude de la mer, la vive allure du bateau, l’agitation de ce point surpeuplé dans l’immense étendue, l’entraînaient toujours au rêve. Son imagination prenait naturellement son vol dans le mouvement et le bruit. Quand il n’était encore qu’un débutant de lettres, il avait loué une chambre dans une des rues les plus passantes du Strand, pour entendre le fracas des omnibus roulant sur le pavé. En Tyrol, il s’était installé dans une auberge, près d’une scierie dont le ronflement se mêlait à l’égouttis d’une roue de moulin. Au Caire, il payait un griot soudanais, amené comme captif par les troupes victorieuses du Mahdi, pour lui réciter d’interminables mélopées, en s’accompagnant sur une sorte de lyre à trois cordes. Il écrivait alors la célèbre histoire de ce maharajah élevé dans un collège d’Oxford, qui finit par s’apercevoir qu’il ne pourra jamais être heureux, car le bonheur des Européens lui reste toujours étranger et le bonheur des Hindous n’est plus pour lui. Il avait fait asseoir le griot sur une natte, et pendant des heures, tandis que le nègre, la tête ceinte d’un turban ensanglanté, psalmodiait des aventures de guerre ou d’amour, que dans la rue les vendeurs de citronnade criaient, que les âniers juraient en martelant de coups de matraque l’échine de leurs bêtes, il avait décrit la nostalgie du rajah à la recherche de son âme.

Aujourd’hui, il racontait les déboires de son voyou de l’East-End, et comment la chère Providence apparaissait à ce pâle cockney sous le sombre manteau d’un sergent recruteur, un soir, devant un réverbère de la place de Trafalgar, au pied de la colonne Nelson. Le temps que le romancier ne donnait pas au travail, il l’employait à causer avec ceux des passagers qui lui semblaient nutritifs. En général il se méfiait de ses compatriotes, admirables dans l’action, mais les plus ennuyeux causeurs. Cependant, beaucoup de ces gens qui se balançaient dans leur rocking et qui, à l’heure du dîner, pelaient paisiblement une poire ou raclaient un fromage, ne manquaient pas d’intérêt. Beaucoup avaient parcouru le monde, les uns en quête d’aventure, les autres par devoir professionnel. Il y avait là Melton Prior, une vieille connaissance à lui, qui depuis plus de quarante ans faisait pour les grands Illustrés le métier de correspondant de guerre. On l’avait vu chez les Achantis, dans les Sierras espagnoles au temps de l’insurrection carliste, en Herzégovine, en Serbie, en Turquie, au Basoutoland, au Zoulouland, en Egypte, au Soudan, en Birmanie, au Vénézuelua, en Argentine ; il avait pris part au raid Jameson, à la guerre du Matabéléland, à la campagne des Afridis ; de là, il s’en était allé en Afghanistan, puis en Crête, et maintenant il retournait au Transvaal.

— En somme, lui disait le romancier, vous autres, dessinateurs et correspondants de guerre, vous réalisez le type le plus moderne d’héroïsme : le dévouement à la Nouvelle et à l’Image.

— Oh ! moi, répondit le reporter en faisant avec ses lèvres la moue d’un homme qui gobe un œuf, je n’ai jamais risqué grand’chose et je suis bien sûr de mourir paisiblement dans mon lit, un soir, entre cinq et sept, dans le Comté de Newcastle. Mais vous avez connu Sciortino ? Sciortino le mulâtre ? le correspondant des Daily-News ? Celui-là, comme vous dites, était un vrai héros de la Nouvelle et de l’Image ! La dernière photographie qu’il a prise montre un canonnier frappé à mort au moment où il va tirer la ficelle de sa pièce. Le même obus qui démolit le canonnier envoya Sciortino dans l’autre monde…

Ainsi tous les deux, sur le pont, allongés dans leurs fauteuils, fumant leurs pipes de bruyère, dans le calme des belles nuits le reporter et Dingley se rappelaient tant de souvenirs qui leur faisaient battre le cœur, tant d’étapes parcourues ensemble, tant d’amis d’autrefois qui dormaient leur dernier sommeil, l’un au pied d’un kopje du Veld, l’autre dans les boues du Haut Nil, celui-ci près d’une pagode dans une rizière d’Orient, celui-là dans le désert de Lybie, sous un petit tas de cailloux, au bord d’une piste de chameaux, et cet autre confortablement installé, pour un bail à long terme, dans son petit cimetière du Wessex.

Parfois un journaliste français se mêlait à leur causerie. Sa facile émotion gasconne avait le don d’exciter la verve caustique de Dingley.

— Voyez-vous, lui disait-il avec cet humour britannique qui tire toute sa drôlerie de la simple constatation des faits, on nous calomnie chez vous. Nous ne sommes pas des conquérants, des Attila, des Gengis-Khan. Nous sommes les aménageurs de la terre, des entrepreneurs qui construisent des maisons sur des terrains vagues, des télégraphistes, des conducteurs de locomotives, des chercheurs d’or, des éleveurs de moutons. Nous pratiquons les petits métiers, car nous sommes nombreux et pauvres et nos terres ne sont pas riches, et il nous faut sortir de notre île. En somme, faisons-nous autre chose que continuer une tâche que vous avez entreprise, vous autres Français, il y a deux siècles, et que vous avez méprisée. Mais je le comprends, par Jupiter ! Vous préférez rester chez vous. Qui voudrait, sans y être contraint, quitter la belle France ? Nous sommes les Auvergnats du monde.

— Des Auvergnats un peu rudes !

— Eh ! mon Dieu, il faut bien être un peu rude. Permettez que je vous rapporte un mot d’un de vos compatriotes qui m’a vivement frappé. Dans un voyage que je fis autrefois à Alger, sur un bateau de votre Compagnie des Chargeurs Réunis, j’eus l’occasion de nouer connaissance avec un jeune bandit que votre Gouvernement envoyait aux bataillons d’Afrique, pour avoir fait, un soir, le guet dans une rue de banlieue, pendant que des amis à lui étranglaient une vieille dame. Le gaillard n’avait pas la moindre honte à me raconter son histoire. Et comme je lui demandais s’il n’avait eu aucun remords pendant que ses amis opéraient : « Que voulez-vous ? répondit-il avec un sourire céleste, dans la vie il faut bien avoir le cœur un peu dur ! » Je n’excuse pas ce voyou. Pourtant je le préfère, je l’avoue, à un gaillard sentimental.

Là-dessus, Dingley quittait le journaliste, pour arracher des souvenirs à un jeune officier blessé à Colenso, et qui l’intéressait vivement par sa fraîche expérience de la guerre ; ou pour apprendre d’un agent de la Compagnie du Niger, dans la Haute Bénoué, à quoi il occupait sa pensée durant la saison chaude. Tout le jour, ce fonctionnaire, étendu sous la tente, attendait l’heure où le soleil déclinant lui permettrait d’enlever son casque.

Mais de tous ces passagers réunis par le hasard, aucun n’inspirait à Dingley des sentiments plus bienveillants et des réflexions plus apaisantes, qu’un jeune homme, un jeune Boer, un Afrikander plutôt, fils aîné de l’honorable M. Prétorius du Toit, ancien vice-président du Parlement de Capetown.

Du Toit sortait d’Oxford. Il avait passé là-bas, à Trinity Collège — le même collège où Dingley avait pris tous ses grades — trois ou quatre années d’étudiant. Rien ne le distinguait de tous ces jeunes Anglais, rasés, raclés, élégants et nets, qu’on voyait en pyjamas après le tub matinal, en veston de tweed tout le jour, et le soir, en smoking, au fumoir, devant un whiskey-soda. Non, rien ne l’en distinguait. Et c’était justement par là qu’il plaisait au romancier. Comme eux, il avait l’œil frais, l’air virginal et sain d’un garçon vigoureux, bien nourri, bien entraîné, qui a fait du canot sur la rivière, qui sait le prix d’une partie de foot-ball et de cricket. Celui-là, pensait Dingley en arrêtant sur le jeune homme le regard d’un éleveur, qui contemple avec amour dans sa ferme un produit bien venu, celui-là, il n’est pas de notre sang, mais il a respiré le bon air de chez nous. Entre les bonnes vieilles pierres d’Oxford, sous les bons vieux chênes de la Tamise, il est devenu ce que nous faisons de mieux, un bel animal puissant et net, qui ne sent pas le papier moisi, comme les cuistres teutons, ni l’usure précoce de la vie, comme ce bavard de Français. Oui vraiment, un bel animal, et qui est bien de notre jungle !

À l’Europe exaspérée par la volonté britannique de régenter l’univers, et qui braillait hypocritement contre la guerre du Sud-Afrique, il aurait voulu exhiber ce superbe échantillon. C’était pour produire par le monde un type d’humanité pareil à ce garçon-là, pour le tirer à des milliers et des milliers d’exemplaires, que depuis trois siècles l’Angleterre était sortie de son île, que ses grands coureurs de mer avaient essaimé partout, que partout ils avaient bâti des ports, des jetées, des phares, des escadres, des cités, édifié des Empire Indien, des Amérique et des Nouvelle-Hollande, établissant partout leur pensée religieuse, leur loi intelligente et juste, leurs jeux qui dressent l’homme à la discipline et à l’action, partout conquérant sur le chaos et façonnant à leur image plus de matière humaine. Si ce du Toit était resté chez lui, au milieu de ses Cafres et de ses troupeaux d’autruches, il serait demeuré semblable à tous ses compatriotes, et il ignorerait encore l’usage de la brosse à dents ! Après cela, qu’il y eût, de par le monde, quelques petits groupes d’humanité, quelque pauvre petit vieux peuple broyé dans cette énorme entreprise, concassé sous la grande machine routière de l’Empire, qui pouvait sérieusement en gémir ? Les écrasés eux-mêmes criaient bientôt : Hosanna ! En perdant leur physionomie, leur personnalité propre, leurs petites habitudes, leur petite barbarie, ils s’élevaient à une humanité supérieure. Doux châtiment de devenir Anglais ! Mais allez faire

comprendre ça à un journaliste continental !
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À Santa Cruz de Ténériffe, le romancier en était à ce point de son récit où il embarque son voyou pour le Sud, dans un de ces navires de fortune sur lesquels l’Angleterre expédiait, en grande hâte et pêle-mêle, ses approvisionnements, ses munitions, ses mulets et ses hommes. Un de ces transports était en rade. Dingley le visita.

C’était un affreux sabot, où trois cents hommes auraient été mal à l’aise. Quinze cents Tommies s’y entassaient, moins semblables à des conquérants qu’à ces moutons de la Plata qu’on embarque à Buenos-Aires. Il s’exhalait de ce bateau une senteur insupportable de graisse rance, de saumure, et surtout de sueur humaine, car entre tous les animaux, l’homme parqué comme un bétail a la plus répugnante odeur. Dingley parcourut tous les cercles de cet enfer en voyage, depuis le pont jusqu’au fond de la cale, où les litières des chevaux et des mulets n’étaient séparées que par une barrière de bois des paillasses où couchaient les hommes. Et à mesure qu’il s’enfonçait dans les profondeurs du navire, grandissait en lui la tristesse que tous ces soldats anglais fussent aussi avachis que n’importe quelle foule humaine si inconfortablement traitée. Une de ses fiertés patriotiques, c’était de penser qu’entre toutes les armées, seule l’anglaise formait une réunion d’hommes libres et propres. Il croyait ses compatriotes d’un acier mieux trempé que les autres peuples du monde. Or il cherchait vainement sur tous ces visages fatigués une expression de hardiesse. Il n’y lisait que cette désolation nostalgique qu’ont les bêtes en cage, et qui l’émouvait toujours dans les ménageries.

Cependant le bruit de son nom s’était répandu sur le navire. Lorsqu’il quitta le bord, quelques voix entonnèrent sa poésie fameuse : Angleterre, rocher noir. Les Tommies et les Blue-Jackets, reprenaient en chœur le refrain :


Angleterre, rocher noir,
Repos des oiseaux fatigués,
Rubis dans la mer d’argent, nid inviolé
De la plus forte race d’entre les hommes…

La chanson s’abattait sur la mer comme les ailes d’un gigantesque oiseau. Elle sortait des poitrines de tous ces jeunes hommes, si pleine, si vigoureuse, qu’elle semblait l’improvisation des soldats et des marins. Intérieurement, les dents serrées, Dingley accompagnait son poème. Il se rappelait le moment où il en avait eu l’idée, l’endroit où il l’avait écrit, la peine qu’il lui avait coûtée. Il oubliait la saleté, l’inquiétude, le morne ennui, la fièvre que depuis Portsmouth jusqu’à Capetown, ce bateau traînait sur l’Océan. Tous ces hommes allaient se battre, une chanson de lui sur les lèvres ! Il rejoignit son steamer, des brins de paille et de foin accrochés à ses cheveux, ses bottines boueuses de crottin et de la fange des fonds de gamelle, enivré par la pensée que son art venait de réveiller des courages défaits, et qu’il était plus fort que la vermine, la misère et la peur de mourir.

Dans sa cabine, il trouva Mistress Dingley et le petit Archie qui barbottait dans son tub. Comme il se penchait vers sa femme avec un geste affectueux :

Ah ! que vous sentez l’écurie, mon ami ! s’écria-t-elle.

Imaginez, répondit-il, quinze cents hommes dans un ignoble baquet, pêle-mêle avec les animaux, sales, mal nourris, déprimés, abrutis par la vie de bord. Quand j’ai quitté le bateau, tout cela s’est réveillé pour entonner une de mes chansons : Angleterre, rocher noir… Vous n’avez rien entendu ?

Non. Elle n’avait rien entendu.

Il fut secrètement contrarié que cette rumeur de gloire n’eût pas dépassé deux cents yards.


L’îlot de Sainte-Hélène, dont il aperçut, à quelques jours de là, les roches inhospitalières et les arbres tordus, le laissa presque insensible. Que lui importait cet étroit plateau, dernière patrie d’un héros vaincu ? Les conceptions de Napoléon avaient été courtes. Il avait étendu sa domination précaire sur quelques centaines de lieues d’Europe. Son ambition, en somme, n’avait guère été plus relevée que celle d’un condottiere italien. La vue du petit bouquet d’arbres, sous lequel venait s’asseoir le prisonnier d’Hudson Lowe, l’entraînait moins à rêver que la tombe de Disraëli, sous les voûtes de Westminster, ou le gémissement de la chaise que Cecil Rhodes, alourdi par une graisse malsaine, chevauchait dans l’office de la D. C. F. Cie, un jour qu’il discutait devant lui le plan d’une voie ferrée reliant le Cap au Caire.

Enfin, après dix jours de mer, on commença de respirer cette odeur d’orange et de poivre, qui est l’odeur du Sud-Afrique. Bientôt, les collines luxuriantes qui dominent Capetown, élevèrent par degrés leurs paisibles terrasses. Les passagers les contemplèrent avec curiosité, mais de leurs regards rien n’est resté, pas plus que du sillage du navire sur les eaux. Debout comme eux à l’avant du steamer, Dingley fixa les yeux sur ces nobles collines, et ce poème retiendra pour longtemps son regard dans la mémoire des hommes :


Si tu traverses le monde, demande-toi, ô Voyageur, quel est Le principe de la vie du peuple que tu visites, et dans lequel il ne saurait vivre. Derrière la table de ces collines qui barrent l’Afrique comme avec une règle, deux peuples luttent. Les connais-tu, Voyageur ?

L’un d’eux s’enorgueillit de son ignorance et de sa rudesse. Inhospitalier, inculte et bigot, il vit dans ses vastes plaines, au milieu de ses troupeaux à peine moins sauvages que lui. Emporte ses chevaux et ses bœufs, il n ’aura plus de raison de vivre.

L’autre est le peuple le plus fortuné du monde. Tu peux lui prendre toutes ses richesses, tu ne le dépouilleras pas. Mais si tu lui ravis l’action et le rêve, que les câbles qui ancrent au fond des eaux la verte Angleterre se brisent, que l’Océan emporte notre île à la dérive et l’engloutisse dans les vagues déchaînées ! Il ne nous reste plus qu’à mourir.