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Discours à la nation française, 14 mai 1934

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Denoël et Steele (p. 41-59).



Mes chers Concitoyens,


Le Parlement rentre demain. En son absence, le Gouvernement a usé des pouvoirs qu’il avait reçus de lui. Grâce à eux, il a pu réaliser une partie de l’œuvre de redressement qui s’imposait dans presque tous les domaines de la vie publique et de l’activité française.

Pour se rendre compte de ce que le Gouvernement a fait depuis qu’il est au pouvoir, il faut considérer ce qu’était l’état des choses quand il y est arrivé, il y a trois mois à peine. Certains ont peut-être oublié cet état des choses. Autant, pensent-ils, en emporte le vent. Mais il arrive que le vent, après avoir cessé un moment de souffler, revient en tempête et cause d’immenses dommages. Ce retour du mauvais vent est toujours possible tant que l’atmosphère n’est pas redevenue bien sereine. Il pourrait encore souffler fort si l’on oubliait ce qui s’est passé naguère et si l’on essayait d’en revenir aux errements qui ont causé les événements dont, pour ma part, j’ai des raisons sérieuses de me souvenir.

La France était malade et, encore plus qu’elle, le régime de liberté sous lequel elle a vécu depuis un peu plus de soixante ans. Je n’ai pas cessé d’être très attaché à ce régime. La maladie était fort grave. Elle avait déjà atteint toutes les parties de l’organisme. Ce n’est pas en quelques semaines et avec les pouvoirs limités qui ont été accordés au gouvernement que la guérison complète pouvait être obtenue. Il faudra du temps pour guérir le mal, beaucoup d’efforts, non moins de patience et, en outre, votre appui confiant, mes chers concitoyens et amis.

Je ne veux pas vous jeter de la poudre aux yeux, ni vous dire le contraire de ce que je crois être la vérité, cette vérité dût-elle, parfois, ne pas vous plaire. Vous savez bien que ce n’est ni l’intérêt, ni le goût des honneurs, ni l’ambition, qui m’ont fait accepter une présidence du conseil qui n’avait jamais comporté de difficultés et des responsabilités aussi nombreuses et aussi redoutables qu’à l’heure où elle me fut offerte.

Je m’excuse de cette digression, qui n’était peut-être pas inutile. J’en reviens à l’œuvre accomplie par le gouvernement dans le court espace de temps qui s’est écoulé depuis qu’il est au pouvoir. Au cours de ma dernière allocution, je vous ai exposé quelques-uns des résultats satisfaisants déjà obtenus. Un sérieux apaisement s’est produit. Le calme est revenu à peu près partout dans la rue. Et en est-il de même dans tous les esprits ? Dans ceux-ci ou entre les partis, la trêve si désirable, si nécessaire, la volonté d’union, est-elle aussi complète, aussi absolue, que la situation l’exige ? Les partis qui se sont unis pour me soutenir ne continuent-ils pas à se regarder entre eux avec quelque méfiance, malgré leur volonté, que je sais toujours très ferme, de demeurer groupés autour de moi. N’échangent-ils pas parfois des traits assez acérés par-dessus ma tête, en évitant soigneusement de m’atteindre, ce dont je les remercie ?

Comme je serais heureux et comme cela faciliterait ma tâche s’ils se regardaient toujours entre eux avec un sourire et des yeux bienveillants ! Dites-leur d’essayer, mes chers amis, car vous avez sur eux plus d’action que je ne peux en avoir moi-même. Vous savez bien que je vous considère comme mes meilleurs soutiens en même temps que comme mon plus sûr réconfort.

Reconnaissons ensemble, toutefois, que l’apaisement qui s’est déjà produit est un résultat précieux. Il nous a permis d’en obtenir d’autres fort intéressants. Il y a certainement plus d’ordre dans la maison qu’il n’y en avait naguère. Le gouvernement s’est efforcé — et il y a déjà en partie réussi — de mettre dans cette maison chaque chose à sa vraie place. Il a prouvé, dans certaines mesures prises et par des exemples décisifs, qu’il entendait que l’autorité gouvernementale fût une réalité et non pas un vain mot.

Je ne saurais parler d’autorité sans parler en même temps de justice. Celle-ci doit être également une réalité. Or, l’idée de justice avait paru à tous les honnêtes gens de France — et ils sont la masse — s’être depuis quelque temps affaiblie. Certains en prenaient vraiment trop à leur aise avec elle. La justice doit être toujours impartiale, mais, toujours aussi égale pour tous. Nul ne saurait être à l’abri de ses sanctions s’il s’est mis dans le cas de les subir. Quand la loi est violée, peu importe la situation du coupable : la justice doit l’atteindre et le punir. Je sais combien le peuple de France est attaché à la justice et combien sa conscience est troublée quand il peut croire ou craindre qu’ici ou là justice ne soit pas faite comme elle doit l’être.

Dès mon arrivée au pouvoir, je me suis aperçu qu’au nombre des œuvres qui m’étaient assignées, il y avait celle d’un redressement dans le domaine de la justice. Celle-ci, dans certaines affaires graves, avait indiscutablement sommeillé. C’est pour faire cesser ce sommeil que le gouvernement a pris une série de mesures dont les effets n’ont pas tardé à se faire sentir. Grâce à une meilleure administration de la justice et à une centralisation des poursuites, à Paris, dans une affaire que vous connaissez, sur 28 inculpés entendus, 19 sont actuellement sous les verrous. Des témoins ont pu être entendus par centaines. Des comptabilités importantes et révélatrices portant sur de nombreuses années ont pu être vérifiées. Des mains-levées d’immunités parlementaires seront dès demain sollicitées des deux Chambres.

Pour aboutir à la découverte des auteurs du crime de Dijon, qui a si fortement ému l’opinion, les moyens d’action dont disposait déjà l’instruction viennent d’être renforcés. D’autre part, toujours dans le domaine de la justice et pour accomplir son œuvre de redressement moral, le gouvernement, par un nouveau mode de nomination des magistrats et par la suppression des recommandations, a fortifié l’indépendance de la magistrature. Un décret-loi sur l’Ordre des avocats doit faire cesser, pour l’avenir, des abus qui procédaient de certaines incompatibilités. Enfin, la réforme du code pénal va aggraver sensiblement les pénalités contre tous les escrocs de l’épargne.

Le bas de laine que quelques-uns, en France et hors de France, se plaisent à ridiculiser est la grande ressource de notre pays dans les circonstances difficiles. Il a besoin d’être protégé contre ceux qui essayent de le vider de son contenu en faisant luire aux yeux de ceux qui le possèdent des perspectives d’enrichissement rapide et magnifique, mais toujours illusoires. Si l’avoir de l’épargnant a besoin d’être protégé, l’avoir de l’Etat qui provient du produit des impôts ne doit pas non plus être exposé à se voir amoindri. Il sera toujours exposé à l’être tant que le contribuable pourra, sans grand danger, user de pratiques frauduleuses pour ne pas payer tout ce qu’il doit. Ces pratiques frauduleuses aboutissent fatalement, un jour ou l’autre, à aggraver la charge fiscale de ceux qui ne s’y livrent point. Le gouvernement est résolu à les réprimer d’autant plus sévèrement qu’il se propose de déposer sur le bureau de la Chambre un projet de réforme fiscale réduisant, entre autres dispositions, certains taux, vraiment excessifs de l’impôt sur le revenu. Il est donc indispensable que tout ce qui est dû à l’Etat lui soit payé.

Beaucoup d’entre vous, mes chers amis, m’en voudraient peut-être si je ne leur disais rien de la crise vraiment douloureuse qui affecte l’agriculture française. De nombreuses associations agricoles sont venues m’en parler. Je n’ignorais pas cette crise, car j’ai été élevé parmi des agriculteurs. C’est parmi eux également qu’au milieu d’une région de polyculture, j’ai pris ma retraite en quittant l’Elysée. Mévente du blé, du vin, du bétail, du lait, et d’un grand nombre d’autres produits de la terre. Les prix de ces produits n’arrivent plus, dans bien des cas, à couvrir les frais qu’il a fallu faire pour les obtenir. Or, la France est un très grand pays agricole, elle doit le rester. Son sol cultivé constitue le fond de la richesse durable de la nation. Notre terre, ne l’oublions pas, est à l’origine des plus solides et des plus précieuses qualités françaises. Elle les a produites ; elle les conserve. C’est vous dire que le gouvernement s’emploie ou s’emploiera dans toute la mesure où cela pourra dépendre de lui à atténuer d’abord, à faire disparaître ensuite, par les moyens les mieux appropriés, la crise qui affecte depuis déjà trop de temps toute l’agriculture française.

J’ai fait une revue, mes chers amis, de quelques grosses questions qui vous préoccupent et qui retiennent l’attention vigilante du gouvernement. Dans mes précédentes allocutions, je vous avais parlé de quelques autres, je continuerai à vous tenir au courant.

Si je ne m’étends pas aujourd’hui sur les questions extérieures, c’est parce que le gouvernement demeure fidèle à l’attitude que vous connaissez et que je vous ai exposée il y a quelque temps. Elle peut se définir en quelques mots : Volonté de paix avec tout le monde, la main loyalement tendue à tous ceux qui voudront l’accepter sans arrière-pensée — aucune ambition territoriale ou d’autre nature à satisfaire. Aucune haine dans le cœur contre quiconque. Mais un désir et un besoin ardent de sécurité.

Les immenses cimetières dans lesquels reposent, par centaines de milliers, les morts de deux guerres subies en moins d’un demi siècle, se voient uniquement à l’intérieur de nos frontières du Nord et du Nord-Est, ainsi qu’en Belgique. Il n’y en a pas au delà. Ce sont de grands témoins. Il se dégage de leur vue un profond enseignement. Leur immensité nous rappelle avec force que, pour avoir l’assurance que nos frontières ne seront pas de nouveau violées et que nous ne reverrons plus sur notre terre de France les terribles tueries qui l’ont, il n’y a pas longtemps, si profondément ensanglantée, nous avons un impérieux besoin de garanties sérieuses et réellement efficaces de sécurité.

Ces garanties, sérieuses et efficaces, nous pouvons d’autant moins nous en passer que, depuis la fin de la guerre, nous n’avons pas cessé de réduire nos effectifs et notre armement. Nous n’ignorons pas — et personne n’ignore — que, pendant que nous réduisions notre force militaire, d’autres augmentaient ouvertement, ou par des moyens détournés, leurs effectifs en même temps que leurs armements et que tout cela était fait en violation des traités de paix. Comment pourrait-on s’étonner — quand nous entendons et voyons ce qui se passe et que tous les yeux clairvoyants peuvent voir comme nous — que notre désir et notre besoin de sécurité réelle, loin de diminuer, aillent en s’augmentant ? Jamais la France ne prendra l’initiative d’une agression. Chacun le sait. Notre attitude et le large désarmement déjà accompli chez nous en sont la preuve éclatante ! Seuls pourraient affecter de douter de nos intentions ceux qui voudraient donner le change sur les leurs. J’espère, mes chers amis, avoir été compris et approuvé sinon par vous tous, du moins par le plus grand nombre.

Un fait est certain : nous remontons la pente, trop lentement peut-être au gré de quelques-uns, mais, après avoir très vite descendu cette pente presque jusqu’à l’abîme, il est naturel que nous ne puissions pas la remonter à une allure très rapide. Malgré notre bon vouloir et nos efforts, notre marche se trouve alourdie et retardée par le poids d’erreurs que nous n’avons pas commises. A la montée, il faut peiner et souffler de temps en temps pour atteindre, sans trop de danger de rechute, le haut de la côte. Une fois là, avec la plaine et l’espace libre devant nous, nous pourrons marcher plus vite. Mais nous n’en sommes pas encore là. Nous y arriverons sûrement grâce à la régularité et à la continuité de l’effort, grâce aussi, je n’en doute pas, au maintien de votre confiance et de celle de vos représentants.

Nous avons tout de même fait un bon bout de chemin depuis le départ. Il me semble qu’on respire un peu mieux au point où nous sommes parvenus en trois mois. De ce point, soit que nous regardions chez nous, soit que nous dirigions nos yeux hors de chez nous, il est indiscutable que d’heureux résultats ont été obtenus.

Le bon usage que nous avons fait des pouvoirs que le Parlement nous avait donnés s’avère dans le redressement de notre situation financière, conséquence de la mise en équilibre du budget. Je vous ai parlé, il y a trois semaines de ce redressement, de cet équilibre et des sacrifices que nous avions dû demander ici et là pour achever de le réaliser. Des sacrifices de cette nature ne sont pas acceptés avec joie au moment où ils sont demandés, je ne l’ignore pas. Mais, à la réflexion on comprendra je l’espère, qu’ils donnent à ceux qui ont dû les consentir la réelle assurance qu’ils ne dureront pas toujours. La raison qui les a rendus nécessaires à un moment donné — je veux dire le grave déficit du budget — venant à cesser et ce déficit étant remplacé par de forts excédents, leur continuité ne s’imposera plus.

Nous en avons la preuve par ce qui s’est récemment passé en Angleterre. La destinée sans doute, des erreurs et des fautes dont je ne suis pas responsable m’ont mis dans l’obligation, pour sauver une situation qui paraissait à beaucoup désespérée, de prendre des mesures qui ne pouvaient manquer de provoquer beaucoup de plaintes et peut-être aussi des mécontentements.

L’œuvre ingrate, mais utile, m’a été réservée. Je ne le regrette point. L’intérêt, la prospérité, la pacification de notre pays et, j’irai jusqu’à dire son salut, exigeaient que cette œuvre fut accomplie sans faiblesse. J’ai accepté de l’entreprendre et de faire tout mon possible pour la mener à bonne fin. Grâce au résultat que vous et moi nous en attendons, ceux qui prendront le pouvoir après moi pourront accomplir l’œuvre agréable de mettre fin, sans qu’il en résulte aucun risque, aux sacrifices, que le devoir accepté et les nécessités de l’heure m’ont contraint d’imposer ou de demander.

Cette pensée m’est douce. Je trouve en elle ma récompense. Celle-ci sera encore plus grande si vous me conservez votre confiance et votre amitié.

Bonsoir mes chers amis. Je suis de tout cœur avec vous tous.