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Discours à la nation française, 21 avril 1934

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Denoël et Steele (p. 23-38).



Mes chers Concitoyens,


Il y a quelques semaines, je me suis entretenu avec vous. Je viens ce soir, ainsi que je vous l’avais promis, continuer la conversation. Ce sera un nouveau réconfort pour moi. J’en ai besoin, car la tâche est dure. Pour la mener à bonne fin, pour remettre de l’ordre dans la maison, nous nous sommes heurtés, mes dévoués collaborateurs au gouvernement et moi, à de nombreuses difficultés. Nous nous y attendions.

Tout le monde, certes, était partisan du relèvement de nos finances publiques, relèvement dont l’élément essentiel était l’équilibre véritable du budget. Mais, quand nous en sommes arrivés à la recherche des moyens vraiment efficaces, nous nous sommes aperçus que ceux à qui nous étions obligés de nous adresser étaient plus disposés à nous voir demander les sacrifices à leurs voisins qu’à eux-mêmes.

Pouvions-nous, mes chers amis, je vous en fais juges, demander de nouveaux sacrifices aux contribuables, à qui on en avait déjà imposé de très grands ? Les fortes augmentations d’impôts qu’ils avaient dû subir en augmentant les prix de production avaient déterminé une élévation importante du prix de la vie.

Pouvions-nous, par ailleurs, nous adresser à ces centaines de milliers de petits rentiers qui, avant la guerre de 1914, par leur travail et leur esprit d’économie, s’étaient constitué de petits avoirs que la dévaluation du franc a réduits des quatre cinquièmes ? On n’a pas revalorisé les revenus de ces travailleurs économes comme on a revalorisé les traitements et les salaires. Etait-il possible d’augmenter leurs charges fiscales ? L’injustice aurait été grande. Il a donc fallu rechercher la solution de l’équilibre budgétaire dans la réduction de notre train de maison. Celui-ci était devenu fort coûteux. Pour ses besoins réels, la France recrute et paye un trop grand nombre de fonctionnaires, auxquels viennent encore s’ajouter beaucoup d’auxiliaires. Une réduction du nombre des uns et des autres s’imposait donc. Mais cette réduction était insuffisante pour réaliser l’équilibre et assurer la stabilité du franc.

Le gouvernement a donc dû faire ce qui a été fait dans tous les pays chez lesquels, par ce temps de crise mondiale, le chiffre des dépenses budgétaires était de beaucoup supérieur à celui des recettes. Et c’est ainsi que nous nous sommes résignés à opérer, dans des proportions bien plus modérées qu’ailleurs, une diminution des traitements, des salaires et des retraites.

Je dois ajouter toutefois qu’en ce qui concerne les retraites, il a paru juste au gouvernement, après une nouvelle étude de la question, d’envisager des retouches aux décrets-lois en cette manière, retouches qui permettront de réduire les sacrifices à demander aux retraités de l’Etat.

Il faut que le bon sens soit moins répandu qu’on ne le dit pour qu’on n’ait pas compris, dans certains milieux, que l’intérêt des serviteurs de l’Etat, autant que celui de l’Etat lui-même, commandait impérieusement l’adoption des mesures que nous venons de prendre.

Ignorait-on dans ces milieux la situation si critique des finances publiques ? Je voudrais le croire pour trouver une excuse à ceux qui ont résisté. Le gouvernement connaissait bien cette situation et il avait trop le sentiment de ses responsabilités pour hésiter à prendre les mesures qui s’imposaient.

J’ai été très heureux de constater que les anciens combattants, en apportant volontairement leur contribution à l’œuvre de redressement financier de la France, s’étaient, eux aussi, rendu compte du réel état de choses. Je leur en sais gré.

Quant aux serviteurs de l’Etat, certains d’entre eux ont prêté une oreille trop crédule à ceux qui leur ont vanté les mérites de l’inflation, c’est-à-dire, à parler clair, de la dévaluation du franc pour remédier à la fâcheuse situation de nos finances. Si nous les avions écoutés, une très forte baisse du pouvoir d’achat des salaires aurait été la conséquence de notre erreur. Il est, en effet, aisé de comprendre que plus on aurait donné de billets insuffisamment gagés pour compenser la diminution du pouvoir d’achat des salaires, moins ces billets auraient eu de valeur. Ils en seraient bientôt arrivés à n’être plus que ce que l’on appelle, en langage vulgaire, de la monnaie de singe. Nous avons failli connaître cette monnaie il y a quelques années.

Je ne l’ai pas oublié, car j’étais bien placé pour m’en rendre compte. J’ai encore moins oublié les angoisses que j’ai alors éprouvées.

Je ne veux pas que notre pays soit exposé à la catastrophe alors évitée grâce à l’énergie et aux décisions de M. Raymond Poincaré et du gouvernement d’Union nationale qu’il présidait, car, cette fois, ce serait terrible. Je ferai donc tout mon possible pour éviter une catastrophe pareille. Notre petit franc à quatre sous vaut de l’or. Nous devons tout faire pour qu’il garde sa valeur, qui nous a coûté déjà tant de sacrifices. Seuls, des spéculateurs peu scrupuleux cherchant à édifier leur fortune sur la ruine générale peuvent désirer la dévaluation de notre franc.

Il n’y a pas à compter sur moi ni sur le gouvernement que je préside pour faire le jeu de ce genre de spéculateurs et pour leur préparer de gros profits.

Il n’y a pas non plus à compter sur moi pour favoriser toutes les tentatives qui tendraient à placer des intérêts particuliers ou des intérêts collectifs purement égoïstes au-dessus de l’intérêt national et à sacrifier celui-ci à ceux-là. Il est inadmissible que de petits États, ne songeant qu’à eux-mêmes, puissent se créer dans le grand État français pour le dominer d’abord, pour l’abolir ensuite.

Pour que l’État français soit considéré et respecté au dehors, il faut en premier lieu qu’il soit respecté et considéré au dedans par tout le monde et, notamment, par ceux qui le servent.

Il est inadmissible qu’on puisse penser autrement et encore moins qu’on puisse tenter de s’insurger contre des mesures prises en vue de l’intérêt national. Il est inadmissible qu’on cherche à vous brimer, mes chers concitoyens, en interrompant des services publics que vous avez le droit de vouloir excellents et constants. Certains incidents de ces derniers jours m’ont révélé malheureusement qu’il y avait, à côté du redressement de notre situation financière, d’autres redressements importants à faire et notamment celui de l’autorité gouvernementale.

Le gouvernement que j’ai l’honneur de présider est résolu à les opérer avec fermeté et d’une manière continue. Je suis convaincu que l’immense majorité du pays nous approuvera et nous soutiendra. Sans autorité au gouvernement, l’anarchie est proche.

Je ne cesserai pas de le répéter, l’anarchie conduit à la guerre civile et la guerre civile, à l’invasion étrangère. De l’une et de l’autre, je veux employer tout ce qui me reste de force à préserver la France.

Je m’excuse, mes chers amis, de m’être un peu étendu sur quelques incidents récents qui m’ont fait beaucoup de peine. Mais j’en avais gros sur le cœur. Je me sens réconforté d’avoir pu vous le dire. Ce qui m’encourage aussi, c’est que toutes les mesures ou décisions que nous avons prises ont déjà produit quelques heureux résultats. Elles ont ramené la confiance et celle-ci s’est manifestée par une hausse importante des rentes françaises, hausse causée, je peux vous en donner l’assurance, sans soutien, uniquement par des achats de petits épargnants. L’or s’est remis à affluer à la Banque de France : 119 millions en cinq jours.

Le travail et les affaires reprennent, ainsi qu’en témoigne une amélioration très sensible des recouvrements budgétaires et de la balance commerciale.

Il n’est pas douteux que la circulation de capitaux plus importants permettra de maintenir et de développer les résultats dès à présent acquis. D’autre part nous nous occupons de faire baisser le prix de la vie.

Pour y arriver, j’ai besoin du concours de tous les commerçants et je fais appel à eux pour me seconder patriotiquement dans ma tâche. La Confédération générale de la boulangerie avec laquelle je me suis entretenu tout récemment a donné le bon exemple. J’espère bien que cet exemple sera suivi et que je pourrai porter d’autres confédérations de commerçants au tableau d’honneur.

Nous préparons, en ce moment, les mesures propres à donner prochainement du travail aux ouvriers dans les parties de la France où le chômage est le plus grand et le plus douloureux.

La réorganisation des chemins de fer et des transports publics que le gouvernement vient de faire, tout en réalisant, dans les dépenses d’exploitation, une économie de deux milliards de francs, assurera une collaboration judicieuse du rail et de la route au profit de tous les usagers.

En deux mois, progressivement, avec méthode et sans arrêt, le gouvernement, vous le voyez, a déjà réalisé une œuvre importante. Il poursuivra son œuvre d’intérêt national avec la même méthode et le même zèle.

Le gouvernement n’a pas eu seulement à s’occuper de questions intérieures : il a dû également donner une attention vigilante aux problèmes extérieurs qui sont des plus importants et des plus complexes.

L’Europe et le monde, si cruellement éprouvés par la guerre, n’ont pas encore retrouvé leur équilibre. Il existe, en beaucoup d’endroits, de vives agitations. La France, qui a plus de raisons qu’aucun autre pays de désirer passionnément le maintien de la paix, car aucun pays n’a plus souffert qu’elle des horreurs de la guerre, ne nourrit aucun sentiment de rancune envers ceux contre lesquels elle a été contrainte de se défendre. Elle ne demande qu’à vivre en parfait accord avec tout le monde. Mais ce désir de paix et d’accord ne saurait lui faire oublier les leçons du passé ni les conseils de la prudence. C’est pourquoi elle demande à réfléchir quand elle est saisie de suggestions ou de propositions dont l’accueil trop prompt comporterait l’oubli de ces leçons et de ces conseils.

Quand on lui suggère de réduire encore ses armements déjà fortement diminués, au moment même où ceux qui ont ravagé son territoire et contre lesquels elle a dû se défendre avec l’énergie du désespoir, augmentent considérablement les leurs, contrairement aux traités de paix et sans aucune autorisation, tout le monde comprendra qu’elle éprouve le besoin d’une plus grande sécurité, qu’elle demande des éclaircissements et qu’elle cherche à obtenir des garanties de plus en plus précises et sérieuses.

La France veut vivre et durer. Elle a conscience de représenter dans le monde, par son grand passé, par sa culture, par les témoignages qu’elle a donnés de son courage et aussi de son abnégation, par la haute civilisation qu’elle veut maintenir et défendre, un élément très important de paix et de progrès.

Elle ne veut ni dominer, ni déchoir, ni s’abandonner. Elle ne veut humilier personne. Elle tient à conserver la considération, le respect et les amitiés qu’elle a trouvés tout près et dans le monde. C’est cette France, mes amis, que je mets au-dessus de tout, à qui je me sacrifierais moi-même s’il le fallait. J’ai conscience de la servir en ce moment. Je ne veux pas me souvenir qu’elle a été très divisée, je demande à tous les Français d’oublier leurs querelles et leurs divisions anciennes qui sont le plus souvent causées par des différences de tempérament, par des incompréhensions mutuelles, parfois aussi par des rivalités ou des ambitions de personnes et non par des divergences de vues sur les idées essentielles. Oubliez tout cela. Unissez-vous. Croyez-moi et entendez mon appel.

Les Français, qui combattent aujourd’hui pour autre chose que pour l’Union nationale, trahissent à la fois leurs intérêts personnels et les intérêts de leur pays. La division dans la nation, c’est le suicide de la nation : nul ne voudra participer à ce crime. J’ai confiance en vous, mes braves amis, car vous êtes ma force et ma raison d’être au pouvoir.