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Discours à la nation française, 4 octobre 1934

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Denoël et Steele (p. 123-156).



Mes chers Concitoyens,


J’ai esquissé devant vous, il y a quelques jours, une partie des réformes qu’il me paraît indispensable de réaliser sans perdre de temps. Je n’ai pas pu entrer dans les détails : mais je vous en ai assez dit pour que vous ayez compris le caractère de ces réformes, l’esprit qui les a inspirées, les résultats qu’elles doivent permettre d’atteindre.

Le caractère de ces réformes, c’est d’être simples, claires, et justifiées par une situation sur les difficultés de laquelle personne ne peut se méprendre. L’esprit qui les a inspirées est celui qui a donné naissance à nos institutions libres. J’ai conscience, dans tout ce que je propose et dans tout ce que je fais, d’être leur dévoué défenseur.

Le résultat auquel ces réformes doivent aboutir, c’est de compléter ces institutions par l’organisation d’un gouvernement muni d’assez d’autorité et certain de vivre assez longtemps pour pouvoir remplir son rôle.

L’expérience a suffisamment prouvé que nos gouvernements n’avaient plus ni cette autorité ni cette certitude de durer sans lesquelles le gouvernement n’est qu’un mot et son action qu’un geste vain.

Quand un pays en est là, le désordre arrive, l’anarchie succède au désordre. L’anarchie suscite inévitablement la dictature soit d’un homme, soit de quelques hommes, soit d'un pays vainqueur. Je voudrais éviter un sort pareil à la France. Toutes mes initiatives, tous mes projets de réforme de l’Etat tendent à ce but.

Il est certain qu’à la suite des légères modifications et additions que je vous propose d’apporter à notre Constitution politique, les Assemblées parlementaires devront prendre l’initiative d’introduire dans leurs règlements quelques dispositions en harmonie avec les réformes constitutionnelles. Ces dispositions fortifieront ainsi l’institution parlementaire menacée assez visiblement de divers côtés.

Vous savez déjà que j’attends d’une présidence du conseil bien organisée avec, à sa tête, un président reconnu par la Constitution, des possibilités d’action gouvernementale qui n’existent pas aujourd’hui.

Dans mon projet, la Présidence du Conseil doit être dotée de services et d’un personnel sélectionné permanent et, surtout, peu nombreux, détaché des grandes administrations publiques. Grâce à ces services, le président du conseil pourra suivre attentivement l’activité de chaque département ministériel et veiller à ce que l’une ne gêne pas l’autre, et qu’initiatives, travaux et efforts soient coordonnés en vue du bien général. A la présidence du conseil, outre les services de la statistique générale et le secrétariat général du Conseil Supérieur de la Défense Nationale, sera rattaché le

Conseil National Economique réorganisé.

Tel que je le conçois, il doit être composé de représentants qualifiés de l’économie du pays, désignés par le gouvernement : agriculteurs, commerçants, industriels, transporteurs, banquiers et distributeurs de crédit, artisans et ouvriers.

Il n’aura, certes, aucun pouvoir de décision. Mais il sera consulté par le gouvernement sur toutes les questions de caractère économique et en particulier, sur les projets de loi visant l’agriculture, le commerce, l’industrie, les transports, le crédit, les questions intéressant l’artisanat et la main-d’oeuvre. Il sera libre, par ailleurs, de formuler des vœux et d’émettre des suggestions. Il aura aussi pour rôle de veiller à la conciliation des intérêts divergents. Pour renforcer le Conseil National Economique et pour faciliter sa tâche, un certain nombre de Conseils Régionaux seront créés. En liaison constante avec lui, ils constitueront son prolongement local et, en quelque sorte, ses antennes.

L’absence de responsabilité érigée en système a faussé tous les ressorts amoindri, jusqu’à la supprimer parfois, toute autorité. Il en est résulté un laisser-aller et un oubli de l’intérêt public dont les preuves et les dangers ne sont que trop frappants. Tout cela doit être remis en ordre pour que le pays soit bien administré, Une administration simplifiée, allégée des poids lourds qui la paralysent, attentive, vigilante, accueillante et compréhensive, peut contribuer puissamment à la prospérité générale d’un pays. C’est pourquoi j’ai lié les mesures à prendre dans le domaine de l’administration publique à celles dont je vous ai parlé à propos de l’économie.

A côté d’une administration publique remise en ordre, rénovée et adaptée aux nécessités du temps où nous vivons, il faut que la France ait une organisation judiciaire assurant l’indépendance absolue du juge, indépendance qui est la condition essentielle de son impartialité.

Cette indépendance, le juge l’aura grâce à la séparation absolue du pouvoir politique et du pouvoir judiciaire. Le magistrat assis, celui qui décide et prononce, ne doit consulter que la loi, qu’il doit bien connaître, et sa conscience d’homme honnête et libre. Son avancement ne doit dépendre que des preuves qu’il aura données de son savoir et de cette haute conscience.

Après le vote des réformes constitutionnelles, je me propose de saisir le Parlement des projets de loi qui permettront d’assurer la séparation dont je viens de vous parler.

Il est impossible, vous le comprenez, de tout mettre en chantier et de tout faire en même temps, car on aboutit alors à l’embouteillage, au désordre et au chaos.

J’ai fait l’expérience des inconvénients, sinon des dangers, qui peuvent résulter d’une trop grande précipitation à agir. Il arrive parfois qu’on soit obligé, quand un danger menace, d’agir ainsi. Mais il en résulte souvent de graves ennuis.

S’ils n’étaient que pour le gouvernement, il n’y aurait que demi mal. Mais les ennuis sont parfois pour d’autres que pour le gouvernement. Il faut alors reprendre à pied d’oeuvre le travail insuffisamment fait. Ce travail exige beaucoup de temps. C’est ce qui est arrivé pour les réductions que nous avons dû faire sur les retraites des fonctionnaires et des militaires quand, devant la menace d’une fermeture des caisses publiques et les nécessités plus qu’urgentes, tant de la Trésorerie que de l’équilibre budgétaire, nous avons dû imposer des sacrifices immédiats à tout le monde.

Au cours du travail précipité auquel il a fallu se livrer, des erreurs ont été commises en ce qui concernait les retraites. Je vous ai, moi-même, signalé ces erreurs aussitôt que je m’en suis aperçu. Je vous ai dit, en même temps, qu’on allait remettre le travail sur le chantier pour les réparer.

Ce travail est terminé. Les représentants des diverses catégories de retraités ont été appelés à y collaborer. D’ici très peu de jours, les résultats vont être publiés.

Ce qui s’est passé dans cette question des retraites m’a fortifié dans ma résolution de procéder toujours avec méthode. C’est ainsi que j’ai procédé au cours de cette période que certains appellent des vacances. Je peux vous dire que, grâce aux efforts conjugués de M. le ministre des Finances et de M. le ministre de l’Agriculture, il a été possible de prendre des mesures propres à atténuer la crise du blé et à assurer l’écoulement de la récolte avant que n’arrive celle de 1935. En ce moment, le gouvernement s’occupe de la crise du vin, qu’il a bon espoir de conjurer.

Il ne faut pas oublier qu’assez souvent les crises de cette nature, dont l’origine est dans une production excédentaire, sont aggravées par des paniques dont la cause ne doit pas toujours être recherchée dans les excédents.

Malgré les difficultés et tout le travail que nous ont donnés ces crises, la préparation du budget de 1935 n’a pas été négligée et l’équilibre a été réalisé avec une forte réduction sur celui de l’année courante.

Enfin, la mise en train des travaux destinés à exécuter des œuvres utiles et à atténuer très sensiblement le chômage, a eu lieu. J’ai eu, hier, la satisfaction de pouvoir inaugurer moi-même le commencement des travaux.

La mise en train du très intéressant travail de MM. Herriot et Tardieu concernant la vie chère est prochaine.

L’activité gouvernementale ne s’est pas seulement manifestée au cours des vacances de la façon que je viens de vous dire. Elle a été grande dans le domaine de la politique étrangère. Fermement résolue à faire tout son possible pour maintenir la paix, la politique française, soit par les initiatives prises, soit par le concours dévoué apporté à toutes celles qui tendaient aux mêmes buts pacifiques que ceux de la France, s’est montrée particulièrement active.

Le maintien de la paix conditionne toute notre politique étrangère. La France, je l’ai dit maintes et maintes fois, n’a de rancune ni de haine envers aucun pays. Elle ne nourrit aucune ambition dont telle ou telle nation puisse s’émouvoir. Elle se prêtera toujours bien volontiers à toutes les ententes dont le but sincère sera le maintien de la paix. A la condition, cela va de soi, qu’aucune de ces ententes ne l’oblige à renoncer à ce qu’elle estime indispensable pour sa sécurité. Elle sait trop bien, et par de cruelles expériences, ce qu’il en coûte de paraître trop faible.

Ceux qui veulent vraiment la paix, ce ne sont pas ceux qui se contentent de bêler la paix et de se croiser les bras. Ceux-là, — inconsciemment, je le veux bien, mais sûrement — attirent un jour ou l’autre la guerre sur leur pays. Ceux qui veulent écarter ce danger tiennent leur pays en état de bien se défendre s’il est attaqué.

J’ai l’horreur de la guerre. Je n’en vois pas la beauté. Ses hécatombes terribles demeurent pour moi un souvenir très douloureux.

Le désordre des esprits et des mœurs, les folies de toute nature dont nous avons eu le spectacle un peu partout après la guerre, ne peuvent pas me la faire considérer comme un bien pour l’humanité.

C’est parce que j’en ai horreur, c’est parce que, dans la mesure de mes forces, j’ai voulu l’éloigner de mon pays, qu’après avoir refusé, à plusieurs reprises, de prendre le pouvoir, quand il m’a été offert, je l’ai accepté, sans une hésitation, quand j’ai appris que le sang français avait coulé à Paris et que la guerre civile était près d’éclater. La guerre civile au début de février, c’était la guerre étrangère à très brève échéance. La guerre civile demain, ce serait la guerre étrangère presque aussitôt et encore plus sûrement qu’en février. Et c’est pour cela que j’ai conservé le pouvoir, quand j’ai vu, sous le nom de Front commun, s’unir des frères hier ennemis, mais que l’identité de leurs doctrines et de leurs programmes devait logiquement conduire à se fondre sous la bannière communiste.

Je vous ai dit, il y a quelques jours, que je me félicitais en un sens de la formation du Front commun parce qu’elle mettait fin à une équivoque dangereuse et qu’elle clarifiait une situation trouble.

Il est intéressant de noter que tant que le parti socialiste unifié a pu faire retirer les marrons du feu sans se brûler les doigts, par le parti au pouvoir, qu’il a abandonné froidement à cinq reprises, il a évité de se joindre au parti communiste.

Quand j’ai offert au chef du parti socialiste unifié un portefeuille dans le cabinet que j’étais en train de former avec le désir et l’espoir de rapprocher, pour un temps, tous les Français et d*éviter ainsi à la fois la guerre civile et la menace de la guerre étrangère, et qu’il m’a refusé son concours, j’ai regretté son refus, car mon offre était sincère. Mais j’en ai conclu que la fusion communo-socialiste serait prochaine. Je ne me suis pas trompé. Il ne pouvait pas en être autrement. Communistes et socialistes unifiés sont également :

Pour la suppression de la légalité et de la souveraineté de la nation — pour l’établissement de la dictature de quelques meneurs privilégiés — pour l’emploi de la violence, c’est-à-dire pour la guerre civile et ses conséquences — pour la suppression de la liberté, de toutes les libertés, et surtout de la liberté d’opinion — pour la suppression de la propriété individuelle et de tout droit à cette propriété, droit que 1789 avait donné à nos pères.

C’est là le programme indiscuté et indiscutable qui serait immédiatement appliqué en cas de succès du Front commun. Mais on ne l’arbore pas quand il s’agit d’induire en erreur des électeurs peu renseignés, crédules, naïfs ou mécontents.

On dissimule soigneusement ce programme derrière un écran sur lequel est inscrit un programme bien différent, visiblement inspiré par le désir de plaire à la fois à ceux qui peinent et à ceux qui ne font rien, à ceux qui ont de gros capitaux et de gros revenus et à ceux qui n’ont ni les uns ni les autres.

J’ai là sous les yeux le programme communiste. Nous avons tous le droit, depuis la fusion, de le considérer aujourd’hui comme celui de l’ancien parti socialiste unifié.

Aucun prélèvement sur les fortunes inférieures à 300.000 francs — 10 % seulement sur les fortunes de cinquante millions de francs et au-dessus. Une fortune de un milliard de francs ne payera donc pas un pourcentage plus élevé que celle de. cinquante millions. C’est évidemment quelque milliardaire qui a collaboré à l’élaboration de ce programme. La caisse électorale du Front commun est fort garnie, si j’en juge par les nombreux tracts, brochures, imprimés richement illustrées qu’il prodigue à profusion. Il vaudrait peut-être bien mieux donner un peu de cet argent, ainsi gaspillé, aux malheureux et aux chômeurs dont on prétend vouloir soulager la misère. Quant à l’impôt progressif sur le revenu, le programme de l’écran propose de ne pas le percevoir au-dessous de 50.000 francs de revenu. A partir de ce chiffre, il s’élèvera suivant une progression modérée jusqu’à 10 % pour les revenus de 200.000 francs et au-dessus. Au-dessus de 200.000 francs, aurait-on cinquante ou cent millions de francs de revenu, le pourcentage demeure le même.

L’application de ce programme aurait donc pour conséquence de consolider le capital entre les mains de ceux qui le possèdent actuellement. Comment concilier cette promesse de conservation faite aux possesseurs de gros capitaux et aux très gros rentiers avec la doctrine qui dit que le capital privé ne saurait exister en régime communo-socialiste ? On trompe quelqu’un certainement. Toute vérité n’est pas bonne à dire. Mais la vérité, nous la savons. Elle est dans le vrai programme du Front commun. Ce programme vise à détruire toutes les conquêtes de la grande Révolution que nos pères ont défendues avec une farouohe énergie contre l’Europe entière coalisée contre eux pour les leur ravir.

Toutes ces conquêtes obtenues, vous savez comment, et conservées depuis lors contre vents et marées, la France pourrait être exposée à les perdre par l’action violente d’une partie de ses enfants, égarés par des doctrines inventées hors de chez nous, pouvant convenir ailleurs que chez nous, mais qui ne répondent ni à notre tempérament, ni à nos goûts, ni à notre caractère généreux, ni à notre esprit, ni à notre amour de la clarté et de la liberté.

Que ces doctrines puissent être acceptées et appliquées dans des pays qui diffèrent du nôtre par leur tempérament, leur histoire, leur mentalité, leurs aspirations, c’est possible. Que, pour s’opposer au développement de ces doctrines chez eux, d’autres pays aient eu recours à des moyens un peu rudes, c’est certain. La France n’intervient pas dans la politique intérieure des autres pays. Elle se gardera toujours d’y intervenir. Mais les faits sont les faits. Nous avons le droit de les observer et d’en retenir les leçons.

La leçon des faits nous apprend que, d’une façon ou d’une autre, les doctrines communistes aboutissent fatalement à quelque dictature. En France, l’établissement d’une dictature, quelle qu’elle soit, n’irait pas sans la guerre civile, et la guerre civile provoquerait fatalement la guerre étrangère.

Comment éviter tout danger de dictature ? C’est bien simple. En opposant au Front commun communo-socialiste le Front commun de la liberté et de la patrie, le front de ceux qui veulent conserver les legs du passé qui leur permettent de vivre libres et de mourir libres.

Y a-t-il vraiment beaucoup de Français disposés à renoncer au régime de liberté ? Si la France démocratique, toujours libre et forte dans la solide armature forgée au cours de nombreux siècles, cessait d’être libre, calme et réfléchie, et si elle s’exposait aux aventures auxquelles certains voudraient la conduire, ce serait un grand malheur, non seulement pour elle, mais aussi pour l’humanité. Ce serait un immense malheur pour toute cette jeunesse française, à la fois impatiente, inquiète et sérieuse, à qui nous devons faire une large place au soleil.

Il faut l’instruire et l’occuper, cette jeunesse. Elle est la grande espérance du prochain avenir. Nous devons la préparer à l’oeuvre qui sera la sienne et lui donner les moyens de vivre, de travailler, d’être prête pour son destin, en l’intégrant sans trop de retard dans l’activité de la nation.

C’est une de mes préoccupations les plus vives et j’ai hâte de pouvoir m’occuper de cette partie du programme que je m’étais tracé en prenant le pouvoir. Mais il faut réaliser d’abord les réformes dont je vous ai parlé et il faut mettre en échec le Front commun.

Pour tout cela, l’union de tous les Français, en dehors du Front commun et de ceux qui, naïvement, sympathisent avec lui, est indispensable. Sans cette union, à l’heure qu’il est, je ne saurais rien entreprendre ni réussir en rien.

Nous sommes à une heure décisive, à une difficile croisée des chemins. L’avenir de la France est en jeu. Celui de chacun de vous également. Cet avenir sera ce que vous voudrez qu’il soit. Vous avez à choisir entre le désordre et l’ordre — entre la suppression des libertés et les droits acquis par vos pères et leur maintien — entre la paix intérieure, condition de là paix extérieur, et la guerre civile génératrice de la guerre étrangère.

Je vous dis la vérité sans la farder. Libre à vous de ne pas me croire. Si vous ne me croyez pas, un avenir trop prochain vous apprendra, hélas ! que j’avais raison.

Si vous me croyez, si vous me faites confiance, je vous adjure, comme je l’ai fait l’autre jour, de faire comprendre à vos élus que, jusqu’à ce que tout soit mis en ordre, que tout danger, financier ou autre, soit définitivement écarté, que tous les projets de réforme dont je vous ai parlé soient votés et réalisés, ils doivent pratiquer le coude à coude et ne jamais se désunir.

On parle de trêve : la trêve a servi certes, et fort heureusement, quand il s’est agi de faire tomber les armes et d’apaiser. Pour agir, pour réussir actuellement, il faut, pendant un certain temps, mieux que la trêve. Celle-ci, en effet, ne va pas sans réticences ni sans menaces de rupture subite. Son nom seul évoque l’idée d’une reprise imminente des hostilités.

Il faut aujourd’hui l’union des cœurs et des volontés. Il faut l’oubli de tout esprit de parti jusqu’à ce que l’effort que j’ai demandé ait réussi. Cet effort durera d’autant moins de temps que l’union aura été plus sincère et plus agissante.

Quel intérêt aurais-je à vous tromper ? Le désir de garder le pouvoir ? Ceux qui cherchent à vous conduire aux désastres nationaux essayent, je le sais, de vous le faire croire. Est-ce une raison parce qu’ils sont avides du pouvoir pour me comparer à eux ? Le pouvoir, je l’ai eu à maintes reprisés et refusé bien souvent. Quand je l’ai eu, je l’ai toujours quitté volontairement. Au terme de mon septennat, j’ai refusé d’en solliciter le renouvellement, bien qu’il ne fît doute pour personne que ce renouvellement me serait accordé si je faisais seulement mine de l’accepter.

Quel profit ai-je retiré du pouvoir ? Quelles récompenses ai-je demandées ? C’est ma fierté d’avoir servi mon pays pendant près de quarante ans par devoir et patriotisme, et jamais par intérêt. J’étais avocat, inscrit au barreau de Paris et personnage politique assez important. J’aurais pu, à cause de cela, plaider beaucoup d’affaires et gagner beaucoup d’argent. Personne n’en doute. Je n’ai jamais, au cours de ma vie politique, accepté un dossier ni plaidé une affaire. Je n’ai été avocat, car je tenais à ce titre, que pour payer ma patente et ma cotisation d’avocat inscrit au barreau de Paris. L’honneur me suffisait.

Peu fortuné, j’ai vécu modestement. Je m’en suis toujours bien trouvé. Pourquoi me suis-je laissé aller à cette digression, amis qui m’écoutez ? Pour vous prouver, pour vous convaincre que ce n’est ni le goût du pouvoir, ni le moindre intérêt personnel qui m’ont fait accepter la présidence du conseil et qui m’ont empêché de l’abandonner à la clôture de la session.

Je ne l’ai acceptée que par devoir envers mon pays, pour le mettre à l’abri des dangers mortels auxquels l’avaient acculé les agissements, l’attitude et la politique néfastes de quelques-uns de ceux qui me reprochent d’avoir une sorte de goût maladif du pouvoir.

Ils sont incapables de comprendre qu’un homme, qu’un Français, puisse accepter d’une façon tout à fait désintéressée une tâche difficile dans le seul intérêt de son pays. Cela est navrant et devrait vous détourner de leur accorder vos suffrages. La tâche acceptée, je voudrais pouvoir l’accomplir jusqu’au bout.

Il faudra peu de temps si je suis soutenu, si je suis suivi, si, au Parlement, tous ceux qui mettent l’intérêt de la patrie au-dessus de celui de leur parti consentent à s’unir sincèrement et sans arrière-pensée, jusqu’à l’accomplissement de cette tâche dont vous savez le caractère, les conséquences et la portée.

Ils sont le plus grand nombre, j’en suis convaincu. C’est ce qui me donne confiance pour le vote du programme de réformes que je vous ai exposé et auquel je ne peux plus rien changer depuis que vous le connaissez.

Quels obstacles, quelles raisons pourraient s’opposer à l’union que je sollicite avec toute l’énergie que me donne la conviction qu’elle est indispensable en ce moment ? Je n’en vois aucune en dehors des sollicitations de l’esprit de parti.

Attendez, si vous êtes tentés d’écouter ces sollicitations, que le danger soit passé. Il sera vite passé grâce à l’union que je sollicite. Pourquoi me la refuserait-on ? Veut-on voir se reproduire ce qui s’est passé avant que j’arrive ? Vous ne le voulez à aucun prix, vous tous que j’appelle mes amis.

J’ai donc confiance que l’appel que je vous adresse sera entendu, que vous saurez vous rapprocher les uns des autres et que chacun de vous fera son devoir en votant. Pas d’abstentions sous aucun prétexte. Ces abstentions seraient un crime contre la patrie.

Vous n’avez qu’à vous souvenir de toutes les aspirations et de tous les intérêts qui vous sont communs et à vous rendre compte de tous les dangers redoutables que font courir à la France et à vous-mêmes les fauteurs de désordre, de révolution, de guerre civile et de guerre étrangère.

Vous êtes le peuple de France, sain, fort, vigoureux, à la vue claire, à la conscience droite. Vous pouvez commettre des erreurs, mais je sais que cette conscience droite, votre clairvoyance, votre bon sens traditionnel, vous ramènent vite dans le bon chemin quand des gens trop habiles et trop ambitieux du pouvoir ont réussi à vous en détourner un instant. Je fais appel à ce bon sens et je vous crie : « Méfiez-vous. » On essaye de vous engager dans une voie qui ne peut que vous conduire à un sinistre cul-de-sac où vous serez totalement dépouillés de libertés et de biens péniblement acquis et auxquels vous tenez par toutes vos fibres.

La bonne voie, je vous la montre. Tenons-nous par la main. Soutenons-nous mutuellement. Au bout de cette voie peut-être un peu rocailleuse au début, mais sans crevasses traîtresses, vous trouverez la prospérité, le bien-être, le salut de la France, la paix entre nous et celle du monde.

Voulez-vous tout cela ? Alors, fermez les oreilles aux discours des ensorceleurs. Défiez-vous des programmes truqués et à double face, des promesses trompeuses qu’on fait luire à vos yeux. Il ne vous resterait plus, si vous pouviez y croire, que vos yeux pour pleurer. Aujourd’hui comme toujours, je ne saurais assez le répéter, j’ai absolument confiance en vous pour m’aider à repousser tout ce que vous redoutez et à obtenir tout ce que, très justement, vous désirez. Je suis sûr que ma confiance né sera pas déçue, et je vous dis : « Merci, au nom de la patrie et de la liberté. »