Discours de réception à l’Académie française d’Octave Feuillet

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DISCOURS


DE M. OCTAVE FEUILLET


prononcé dans la séance publique du 26 mars 1863, en venant prendre seance à la place de m. scribe.




Messieurs,

Je reçois ici, jeune encore et avec des titres bien modestes, une distinction qui, dans ce grand pays, réserve un dernier éclat aux existences les mieux remplies, aux travaux les plus éminents, aux mérites les plus consacrés. Pour ne pas me sentir comme embarrassé d’un tel honneur, pour ne pas fléchir sous le poids de cette couronne que je tiens de votre bienveillance plus encore que de votre justice, j’ai besoin de la partager avec ceux qui, plus dignes, mais moins heureux, semblent me l’avoir préparée : avec cette phalange d’écrivains, les uns mes maîtres, les autres mes amis, qui, déployant au service d’un genre secondaire des talents de premier ordre et répandant sur une forme légère les plus puissants prestiges de l’esprit français, ont conquis au roman une place considérable dans la littérature nationale, dans l’estime du monde, et, pour sanction suprême. Messieurs, dans la vôtre. Un des derniers venus parmi eux, et des plus humbles, il semble que je recueille ici le prix de leurs efforts plutôt que des miens, et je me croirais ingrat si je n’associais pas en ce moment leur souvenir à ma présence et leur mérite à ma fortune.

Quand j’entends ainsi, Messieurs, la portée et l’encouragement de vos suffrages, ne croyez pas que je veuille en forcer le sens et en dénaturer l’esprit. Si vous avez bien voulu, pour la seconde fois en peu d’années, appeler parmi vous un simple auteur de romans, — et puisse votre second choix rencontrer le même assentiment que le premier ! — je n’ignore pas que ce double témoignage, comme tous les actes qui émanent de votre compagnie, présente un enseignement dans une récompense. En élevant le roman jusqu’à vous, vous ne l’honorez pas seulement, vous l’engagez ; en lui reconnaissant des droits vous lui imposez des devoirs ; en l’accueillant dans votre famille illustre, vous lui commandez les convenances, les respects, la dignité des choses légitimes et régulières : vous lui conférez enfin la noblesse, pour qu’il se souvienne surtout qu’elle oblige.

Telles sont, Messieurs, vos généreuses traditions ; vous patronnez pour diriger ; vous adoptez pour anoblir : vous avez de grandes doctrines ; vous avez de justes scrupules ; vous n’avez point de dédains. Sans jamais flatter les idées, les caprices, les goûts particuliers des temps, vous les étudiez avec une réserve qui vous sied, mais avec une bienveillance qu’on aime. Vous restez sûrement les maîtres de l’opinion, parce qu’en la gouvernant vous la consultez. — Mais, pour première loi, l’Académie se consulte et se respecte elle-même : indulgente dans le choix des personnes, j’en suis la preuve, elle n’a point de complaisance sur les principes : avant d’admettre un mot nouveau dans cette noble langue dont elle est la gardienne, ou une forme nouvelle dans cette littérature dont la dignité lui est confiée, elle laisse mûrir la vérité ; elle ne risque jamais d’imprimer légèrement à quelque fantaisie de la mode, à quelque entraînement passager du goût, la consécration souveraine dont elle dispose. Elle constitue, si j’ose le dire, une sorte de postérité permanente, qui juge tard parce qu’elle juge en dernier ressort.

C’est ainsi, Messieurs, que le genre du roman, qui assurément n’est pas nouveau en France, puisqu’il en faut peut-être rechercher au-delà de ce siècle les excellents modèles, a dû occuper longtemps votre attention avant de gagner votre suffrage. Plus d’une fois, sans doute, avant ces derniers temps, le roman avait pénétré dans cette enceinte, et sous quels patronages illustres, vous le savez ; mais il ne s’y présentait qu’en s’effaçant dans la lumière d’œuvres plus accréditées et plus imposantes, et l’on peut dire qu’il y était plutôt pardonné qu’admis. Malgré de grands exemples, en effet, vous n’étiez pas encore assurés, et vous n’aviez aucune raison de l’être, que le roman s’offrît comme une forme légitime de notre littérature nationale, qu’il pût y être jamais une gloire ou un danger véritables, et qu’à ce double titre il méritât l’honneur et le frein de votre adoption. — Après avoir été dans notre âge d’or littéraire, à part une noble exception, l’entretien un peu fade des cercles précieux et des ruelles élégantes, il ne s’était pas beaucoup élevé dans l’opinion en s’asservissant aux goûts les plus équivoques du siècle suivant, en se livrant à ces débauches d’esprit qu’on appelait alors d’aimables badinages, et qui se mêlaient si singulièrement à l’innocence des idylles et à la candeur des tableaux champêtres, pour charmer les derniers loisirs d’une société agonisante. Déjà, cependant, du fond de ces limbes, ce genre léger avait donné à notre langue classique un de ses derniers chefs-d’œuvre et l’un des plus immortels : Gil Blas avait paru. Bientôt les plus rares esprits, tourmentés par des inspirations nouvelles écloses au souffle nouveau des temps, hésitaient à les enfermer dans les cadres consacrés : ils essayaient de les produire sous une forme plus libre, dont les limites indécises semblaient se prêter presque indéfiniment aux mouvements inquiets de la pensée moderne : la Nouvelle Héloïse, Paul et Virginie, René, Corinne, voyaient le jour, et le roman moderne avait ses ancêtres. Toutefois ces éclairs isolés, ces caprices du génie, en intéressant l’Académie comme le reste du monde, ne pouvaient encore la persuader. Quelques œuvres brillantes, en effet, ne suffisent pas à fonder un art nouveau, à en affirmer la vie et la durée. Le roman, entre les mains délicates ou puissantes qui s’en étaient emparées tour à tour comme d’un jeu, avait jeté sans doute un éclat sérieux, mais qui pouvait paraître emprunté. Des maîtres l’avaient créé ; mais, pour être lié en quelque sorte dans la pourpre, était-il destiné à régner ou même à vivre ? Avait-il désormais, indépendamment des magies de la main-d’œuvre, une existence, une valeur propre qu’il vous fût permis de sanctionner ? Rien de plus incertain encore au début même de ce siècle.

Peu à peu, cependant, les talents littéraires qui se succédaient en France, autorisés par de si hauts précédents, excités par l’exemple des littératures étrangères, répondant peut-être d’ailleurs à quelques mystérieuses exigences d’un état social nouveau, inclinaient de plus en plus à encadrer dans la forme du roman leurs dons les plus variés. La fiction, la description pittoresque, l’étude des caractères et des passions, les domaines autrefois réservés et distincts de la poésie, du théâtre, de la philosophie même et de l’histoire, — le roman envahissait tout, et quelquefois usurpait tout. Les imaginations les plus riches, les esprits les plus pénétrants, les plumes les plus heureuses, rivalisaient, en ce genre, d’invention séduisante, d’observation forte et d’éloquence passionnée. Le roman, par ses mérites et aussi par ses excès, par la complicité ardente du goût public dans toutes les classes de la nation, par son action manifeste sur les idées et sur les mœurs du siècle, témoignait d’une vitalité véritable. Il avait prouvé, dans l’ordre littéraire, qu’il pouvait servir à la gloire du pays ; dans l’ordre moral, qu’il pouvait faire le bien et le mal : c’est alors, Messieurs, qu’il vous parut juste de lui imposer une solidarité d’honneur avec les plus grands noms littéraires du pays, de lui donner une famille, des traditions, des droits, tout ce qui inspire ie respect de soi. Il y a des aristocraties fécondes qui se recrutent chaque jour sans faiblesse comme sans mépris, dans tout ce qui se révèle vivant chez une nation : l’Académie semble les prendre pour modèles quand elle aime à concilier ainsi les grands principes qui font l’autorité avec l’esprit libéral qui la renouvelle sans cesse et l’éternisé.

Pour moi, Messieurs, j’ai à peine le droit, je le sais, de me donner comme un des représentants de ce genre que je viens de louer ; et, si j’ose revendiquer devant vous, avec cette insistance, le titre de romancier, ce n’est pas seulement pour obéir à une prédilection de mon esprit et pour trouver l’occasion de quelques hommages qui me tenaient au cœur ; c’est surtout, je l’avoue, pour éloigner de moi, autant que possible, un parallèle qui m’effraye : je cherche à oublier, et je désire presque qu’on oublie mes essais dramatiques, au moment où je vais nommer celui que j’ai l’honneur de remplacer ici, au moment où je vais parler de M. Scribe.

Louer le roman, au surplus, Messieurs, c’était déjà louer M. Scribe, dont le souple et fertile génie toucha en passant à cette branche de l’invention littéraire. Ce n’est pas toutefois l’idée du roman que réveille avant tout ce nom si justement populaire ; ce n’est pas dans ce domaine de l’art que ce nom est demeuré pendant près d’un demi-siècle comme le synonyme du vif esprit et de la grâce sympathique qui semblent propres à la nation : c’est sur la scène française que les dons véritables de M. Scribe, que l’admiration et le deuil publics, que votre estime et vos regrets m’appellent, Messieurs, et que j’essayerai de les suivre avec une pieuse fidélité.

Eugène Scribe était en 1791, à Paris, d’une honorable famille de marchands, sous ces piliers des Halles déjà hantés par une ombre illustre : c’est là que la Muse le choisit, — non pas sans doute cette Muse qui était venue un siècle auparavant y chercher Molière, et dont le rire épanoui, large et profond faisait songer au rire d’airain de la comédie antique, — mais une sœur plus jeune, plus légère et plus douce, qu’on pourrait appeler la Muse du sourire. — Elle parut raccompagner déjà dans le collège célèbre où il fit ses études, et où elle lui donna beaucoup de succès et beaucoup d’amis. On sait combien le souvenir de Scribe resta fidèle aux uns comme aux autres dans tout le cours de sa vie et de ses travaux : ces ferventes amitiés de collège, qui sont une des fictions préférées et une des grâces de son théâtre, cette sollicitude affectueuse dont il ne cessa d’entourer l’institution où il avait trouvé sa famille intellectuelle, font un honneur égal à la délicatesse de son cœur et à celle de sa mémoire.

Il sortit de Sainte-Barbe à dix-huit ans, déjà orphelin, presque pauvre, et incertain encore de sa vocation. Dès cette époque, à ce qu’il semble, les incertitudes de ce genre, dans l’esprit de ceux qui en étaient tourmentés pour leur compte ou pour le compte d’autrui, avaient comme aujourd’hui une solution inévitable : la toge de l’avocat. Le digne tuteur de Scribe, avocat très-estimé de ce temps, et qui avait attaché son nom à un acte généreux, à la défense du général Moreau, ne négligea rien pour assurer la marche de son pupille dans la carrière où il l’attirait. En lui faisant suivre un cours de droit romain, il lui choisissait pour répétiteur particulier, avec une sûreté de prévision qui l’honore, un jeune légiste qui devait être, qui est encore une des hautes illustrations de la tribune française et de votre compagnie. — En même temps, Scribe étudiait la procédure chez un avoué, où il aurait dû tenir la place d’un clerc. Mais son zèle répondait assez froidement, il faut en convenir, à ces soins multipliés. Si j’en crois une anecdote conservée dans la famille de son tuteur, il ne se distinguait point, dans ses fonctions de clerc, par l’assiduité. Il eut, un matin, la mauvaise fortune de se rencontrer, dans une rue de Paris, face à face avec l’avoué qui était son patron, et qui paraît avoir été en même temps un excellent homme ; car il se contenta, pour tout reproche, de dire à son clerc négligent, qui avait soudain rougi jusqu’au front : « Ah ! monsieur Scribe, je suis enchanté de vous voir…… j’avais à vous parler depuis fort longtemps Je voulais vous dire que si jamais il vous arrivait, par quelque heureux hasard, de passer dans mon quartier, vous me feriez plaisir de monter à mon étude. » — « Monsieur, murmura Scribe, j’y allais. » Il y alla, en effet, ce jour-là. Mais ce jour devait avoir peu de lendemains, et le spirituel avoué ne songea même plus à s’en plaindre, ayant reconnu, comme il le disait lui-même, que la présence de Scribe dans son étude équivalait à l’absence de deux clercs.

Cependant l’explication des tiédeurs du jeune clerc ne se fit pas attendre. En l’année 1811, son nom retentissait pour la première fois dans une de ces enceintes dont il devait rester si longtemps l’écho familier et glorieux. On venait de jouer, sur le théâtre de la rue de Chartres, un petit acte intitulé les Dervis, œuvre alerte et vive de cette plume qui prenait son vol. Tous les détails de cette soirée heureuse étaient demeurés présents au souvenir de M. Scribe, qui s’y complaisait ; il s’était associé, pour cette première campagne, un collaborateur, jeune comme lui, et tous deux s’enivraient délicieusement des bruits du succès, quand un vieil auteur, pareil à l’esclave antique, pénétra dans le groupe souriant qui entourait les triomphateurs : « Jeunes gens, leur dit-il, cela est bon pour une fois ; mais n’y revenez pas, ou préparez-vous à moins de complaisance et surtout à moins d’amis. »

La prédiction de ce sage inconnu se réalisa pleinement. Les essais que M. Scribe multiplia dans divers genres pendant les années qui suivirent, bien que d’un mérite égal et quelquefois supérieur aux promesses de son premier ouvrage, furent contestés. Il semble qu’il y ait dans la vie réelle comme dans les pays enchantés, aux abords de toutes les carrières et de toutes les gloires, une sorte de gardien jaloux qui veut sa proie, qui se laisse quelquefois surprendre, mais qui se venge toujours d’avoir été surpris. M. Scribe n’était pas de ceux qui s’énervent et se rebutent dans ces combats inévitables, et sans doute salutaires. Il avait le courage de son talent, ses forces grandissaient dans la lutte, et il ne devait bientôt se rappeler les épreuves de ses débuts que pour en épargner l’amertume à ses jeunes confrères. Il sortit enfin de cette Mansarde des artistes, dont il aimait, quelques années plus tard, dans un de ses gracieux vaudevilles, à peindre ou plutôt à chanter les courtes douleurs et les longues espérances : c’était lui-même qui parlait alors, avec la plus sincère éloquence de son cœur, quand il faisait dire à l’un de ses héros : « Mes amis, désormais la fortune nous sourit… nous n’avons plus qu’à marcher devant nous ; mais, quand nous serons riches et célèbres, rappelons-nous toujours les difficultés de nos premiers pas…… et, quand un jeune peintre t’apportera sa première esquisse, quand un jeune musicien te montrera sa première partition, quand un jeune confrère viendra me consulter, encourageons leurs faibles essais, secourons-les de nos conseils, de notre bourse, de notre amitié, et n’oublions jamais que ce qu’il y a pour eux de plus difficile au monde, c’est le premier pas dans la carrière ! » — On peut dire qu’en écrivant ces lignes, M. Scribe traçait le noble programme de sa vie.

Dès les premières années de la Restauration, les efforts persévérants du jeune poète étaient récompensés, pas encore par la gloire, mais déjà par le bruit, puisqu’une de ses esquisses dramatiques obtenait les honneurs, assez rares alors, d’une émeute. C’était une pièce satirique dirigée contre un travers un peu puéril, mais qui vaut peut-être qu’on le rappelle comme un signe du temps. Les jeunes commis marchands de Paris s’étaient avisés, à cette époque, de s’armer d’éperons et de moustaches, emblèmes assez inattendus de leur profession pacifique. Scribe chansonna gaiement cette manie sur le théâtre, et une véritable tempête se déchaîna contre lui du fond des comptoirs. On l’accusa d’avoir outragé le sentiment national, et ces étranges patriotes, qui auraient pu avoir raison s’ils avaient chaussé leurs éperons un peu plus tôt, poursuivirent longtemps, de scène en scène, leur innocent ennemi, contre lequel ils avaient trouvé des armes plus sûres.

Peu de temps après que cet orage se fut éteint dans le rire public, quelques-uns des plus aimables ouvrages de Scribe venaient fixer les lois d’un genre où il excella, quoiqu’il dût lui-même un jour le dépasser. Les Deux Précepteurs, la Somnambule, Michel et Christine, l’Intérieur d’un bureau, inauguraient tour à tour cette série de comédies légères mêlées de chansons, qui devait populariser dans l’Europe entière le nom et les grâces d’une forme dramatique née sous notre ciel, le vaudeville. — Ce ne serait pas, Messieurs, rendre à M. Scribe un hommage qui eût pu lui agréer, que de passer avec négligence sur cette première phase de son talent, qui fut comme le printemps de sa vie littéraire. L’Académie s’en souvient : en la remerciant de ses suffrages, c’était vers ces chansons printanières que l’auteur de la Carmaraderie reportait sa pensée la plus émue. Par un jeu d’esprit sensible, mais dans un langage charmant, il se plaisait à vous retracer l’histoire de la chanson nationale, dès ses origines un peu fabuleuses : il lui prêtait des titres de noblesse en la rattachant au poëme épique de Roland ; des titres révolutionnaires, en vous rappelant le temps où la France était une monarchie absolue tempérée par des chansons, — tempérament assez illusoire, il faut en convenir, quand la chanson elle-même était tempérée par la Bastille. — Il la retrouvait ainsi, d’âge en âge, étroitement associée à l’histoire même et au génie de la nation, tantôt comme le plus fidèle reflet de nos mœurs, tantôt comme une sorte d’institution politique, tantôt comme la muse héroïque de nos frontières, — jusqu’aux jours récents où la chanson, élargissant ses ailes et planant au-dessus de tout pouvoir et de toute répression, allait répandre et exciter sans cesse, d’un bout du pays à l’autre, les amertumes, les regrets et les espérances populaires.

Sans contester, Messieurs, comme sans admettre pleinement cette thèse brillante dans toutes ses parties, on ne peut nier que la chanson n’ait été et qu’elle ne reste un art vraiment français, parce qu’elle se prête merveilleusement à l’expression et au relief de certaines qualités essentielles à notre esprit et à notre langue. Il suffit, pour s’en convaincre, d’entendre ou de relire quelques-uns de ces couplets qui, dans les premières comédies de Scribe, préparent et retiennent le trait le plus heureux d’un dialogue, d’une situation, d’un dénoûment, pour le laisser jaillir soudain avec une force et une souplesse redoublées. C’est quelquefois la sensibilité du poëte, quelquefois la leçon morale, souvent la satire, qui semblent ainsi se concentrer et se recueillir afin d’éclater plus sûrement dans la dernière rime.

Toutefois cet éloge de la chanson, dans la bouche de M. Scribe, s’il était juste à beaucoup d’égards, était en même temps plus généreux, plus désintéressé que sa modestie ne voulait le croire. Déjà, en effet, à ce point de sa carrière où nous l’avons conduit, les intermèdes chantés n’ajoutaient plus à ses ouvrages qu’un agrément, toujours très-vif et très-goûté sans doute, mais très-accessoire. Ses vaudevilles prenaient de plus en plus le ton de la comédie : c’était le temps où son talent adoptait une de nos scènes secondaires, pour lui assurer, pendant de longues années, la première place dans la faveur du public. Ce serait, Messieurs, rappeler les plus charmants loisirs et les plus douces veilles de plusieurs générations que de nommer toutes les œuvres délicates qui se succédèrent alors sous cette plume ingénieuse, depuis l’Héritière, la Haine d’une femme, le Diplomate, Estelle, le Mariage de raison, jusqu’au Budget d’un jeune ménage, à la Chanoinesse, à la Grand’Mère… Mais vous comprenez. Messieurs, et vous pardonnez l’embarras que j’éprouve ici : c’est le seul que puisse faire éprouver l’éloge de M. Scribe ; c’est l’embarras des richesses. Je n’ose compter une à une devant vous toutes les perles de cet écrin ; mais j’ose dire que cette partie de l’œuvre de M. Scribe eût suffi à sa renommée, tant il y déploya de qualités rares, exquises, et j’ajoute originales, puisque, malgré d’heureuses amitiés, on les retrouve toujours inséparables de son nom, et qu’on ne les retrouve jamais sans lui.

Dès ce moment, et pour longtemps, si une production dramatique se recommandait par des mérites singuliers, par l’invention séduisante du sujet, la souplesse sans égale de l’intrigue, la vivacité étincelante du dialogue, par un art merveilleux de précipiter l’intérêt ou de le suspendre, de mêler la gaieté à l’émotion, les pleurs au sourire, la grâce à la raison, le public n’attendait pas, pour saluer Scribe, qu’on le lui eût nommé. — Jamais peut-être un maître de la scène ne fut plus complètement maître du public de son temps, et jamais maître ne fut autant aimé. Cette faveur si constante, si chaleureuse, et empreinte d’une sorte de cordialité particulière, que lui témoignaient ses auditeurs, M. Scribe prétendait l’expliquer à ses jeunes confrères, en leur révélant, avec sa spirituelle bonté, le grand mystère de son art. — « Le public m’aime, disait-il, parce que j’ai soin de le mettre toujours dans ma confidence ; il est dans le secret de la comédie ; il a dans les mains les fils qui font jouer mes personnages ; il connaît les surprises que je leur ménage, et il croit les leur ménager lui-même ; bref, je le prends pour collaborateur ; il s’imagine qu’il a fait la pièce avec moi, et naturellement il l’applaudit. »

Messieurs, cette explication, malgré la finesse de l’enseignement qu’elle contient, ne me suffit pas, je l’avoue. J’en trouve une meilleure pour rendre un compte satisfaisant, non pas des succès de Scribe que son talent commandait. mais de cette sympathie profonde et presque affectueuse qui l’unissait au public et qui lui survit. — Un des arts les plus difficiles, dans le domaine de l’invention littéraire, c’est celui de charmer l’imagination sans l’ébranler, de toucher le cœur sans le troubler, d’amuser les hommes sans les corrompre : ce fut l’art suprême de Scribe. Dans quel monde souriant, lumineux, consolant, sa poétique familière transporte le spectateur ! À peine le rideau levé, et le tableau entrevu, cette douce magie vous pénètre : c’est une treille devant la porte d’une auberge, et quelque jeune soldat qui passe en chantant ; c’est un coin de parc que traverse une jeune fille vêtue de blanc, un salon d’été où rêve une veuve de vingt ans, quelquefois une grand’mère qui n’en a pas trente… ; car, dans ce pays féerique, il semble qu’il n’y ait qu’une saison, la saison, du soleil, et qu’un âge, la jeunesse ! Comment s étonner qu’on se plaise tant à y vivre ? Mais il nous captive encore, ce pays, par un attrait plus sérieux, par l’honnêteté profonde du peuple qui l’habite. Cette honnêteté, Messieurs, qui me parait être le caractère le plus saisissant de l’œuvre générale de Scribe, on peut l’exprimer d’un trait : parmi tous les personnages qu’évoqua sa fiction féconde, je ne pense pas qu’on rencontre une seule fois, sous une couleur distincte, un des types les plus traditionnels et en apparence les plus indispensables du théâtre : — le traître. Sa plume, et l’on peut dire — son cœur, se refusèrent toujours à tracer cette odieuse figure, comme toutes les faces répugnantes de l’humanité. Il semblait croire, et l’on est ravi de croire pendant une heure avee lui, que dana le monde, comme dans son théâtre, le mal ne dépasse jamais la mesure où il fait rire. Ou retrouve la marque de cet optimisme au front de tous ses personnages : ils ont des travers, des ridicules ; ils n’ont point de vices. Ils sont quelquefois coupables, jamais incorrigibles. Le pire défaut des jeunes gens qu’il met en scène, c’est un beau défaut, et celui qui passe le plus sûrement, c’est leur jeunesse même : ses jeunes filles sont toutes d’une candeur qui rassure ; ses veuves sont à peine coquettes ; ses soldats sont tous des cœurs d’or, et ses paysans sont tous d’anciens soldats ; ses diplomates sont gais, ses financiers généreux, ses ministres sont des Mécènes. Dans un des vaudevilles que j’ai nommés, un jeune employé a fait une chanson contre son ministre ; le ministre en est informé, lit la chanson, et donne de lavancement à l’auteur…... Vous le voyez, Messieurs, c’est l’âge d’or.

Ce parti pris bienveillant n’exclut d’ailleurs chez M. Scribe ni la finesse, ni l’étendue, ni la vérité de l’observation. Ses types, bien qu’adoucis, sont des portraits dont la fidélité nous saisit. Il peint les hommes assez ressemblants pour qu’ils aient le plaisir de se reconnaître, pas assez pour qu’ils s’en attristent et s’en découragent. C’est ainsi qu’il laisse dans leur esprit une impression singulièrement sympathique, et en même temps profondément morale, parce que l’idée du bonheur et celle de l’honnêteté s’y trouvent en quelque sorte confondues. Je ne sais, en effet, si je me trompe, Messieurs, mais je me persuade que dans la fiction, comme dans la réalité, la meilleure leçon morale que l’on puisse donner aux hommes, c’est le spectacle du bien, la vue des honnêtes gens. J’ose douter que l’esclave ivre, qui jouait un rôle dans l’éducation des jeunes Spartiates, fût un enseignement très-profitable, très-heureusement approprié aux véritables instincts de la nature humaine. Un de ces instincts les plus puissants n’est-il pas celui de l’imitation ? Il n’est pas rare assurément, dans les créations du roman et de la scène modernes, de voir apparaître l’esclave ivre sous des masques divers, et l’on ne remarque pas qu’il ait jamais corrigé personne. Hélas ! c’est plutôt lui qu’on imite ! — L’œuvre si variée de Scribe ne présente à la foule aucune de ces tentations perverses. C’est un mérite dont on ne saurait faire la loi essentielle de la fiction littéraire sans entraver les libertés du génie ; mais c’est un mérite excellent, et l’un de ceux que le public apprécie avec le plus de gratitude et d’unanime justice. Si l’on ne peut, en effet, refuser son admiration à ces peintures savantes et impitoyables qui reproduisent trait pour trait les plaies les plus cachées et les plus hideuses du cœur humain, on aime surtout à se reposer du spectacle et des agitations de la vie dans la paix d’un monde imaginaire, et l’on aime encore à se sentir meilleur dans ce commerce fugitif d’une meilleure humanité.

Mais, à part ce charmant optimisme moral qui le caractérise, et à part aussi les droits naturels de son grand talent, Scribe avait plus d’un titre intéressant à cette faveur immense et comme amicale qui n’a cessé d’environner son nom. Pour plaire en France et hors de France, il avait d’abord une vertu toute-puissante : il était Français, et de pure race française. Sa veine, toute fertile qu’elle est, reste en effet sans mélange et n’emprunte rien à l’étranger. Le fond et la forme de ses écrits, la clarté limpide, la conception vive et un peu légère, l’émotion facile et gracieuse plutôt que profonde, la satire toujours aiguisée et jamais sanglante, la générosité toujours prête, l’abondance jaillissante du trait, l’entrain du dialogue, tout, chez Scribe, dénonce les qualités les plus authentiques et les plus goûtées du caractère et de l’esprit français, pour les faire goûter davantage. C’est avec ces séductions qu’il a parcouru l’Europe, comme un de ces jeunes et brillants colonels dont il éclaire ses tableaux, et que, comme eux, il l’a conquise.

Cependant, pour avoir tout entier le secret de cette popularité incomparable, il faut aborder sans faiblesse une partie délicate de mon sujet ; il ne faut pas craindre de prononcer, à la louange de Scribe, un mot qui lui a été trop souvent jeté comme une amère critique, ce mot de bourgeois, qu’on s’étonne de trouver avec l’accent du dédain et de la raillerie dans la bouche des enfants de la France moderne. Oui, sans doute, ce fut un des moyens d’action les plus puissants de cet aimable génie, que son accord intime, cordial, avec les principes, les sentiments, les impressions de cette classe moyenne, dont il était lui-même issu, et qui compose l’immense majorité et le fond même du public de nos jours : mais jamais moyen d’action ne fut plus légitime, puisque Scribe le tire tout entier de la veine la plus sincère de son talent et des inspirations les plus saines de sa conscience. Et certes ce titre de bourgeois, ce n’est pas lui qui l’eût renié ; il l’eût plutôt revendiqué avec fierté, au nom de son père et au sien, au nom de son origine modeste et de sa brillante fortune, pur ouvrage de ses mains ; au nom de son travail, de son indépendance, de sa probité, de sa vie sans tache, et de toutes ces vertus bourgeoises qu’il pouvait professer hautement, car il les pratiquait.

Je n’affecterai pas toutefois d’ignorer ce qu’il pouvait y avoir de spécieux ou de sincère dans quelques-unes des critiques qui lui étaient adressées sous cette formule banale et dénigrante. En adoptant pour sa thèse de prédilection l’éloge du devoir opposé à la passion, le respect du foyer, la défense de la simplicité et de la vérité morales, en soutenant ces causes sacrées de toute son émotion et de toute son ironie, n’a-t-il pu quelquefois dépasser le but ? n’a-t-il pu risquer de refroidir, de paralyser les plus louables élans du cœur et de l’imagination, en voulant les contenir dans la mesure du vrai ? A-t-il eu le tort, dans un siècle qui ne paraît point menacé de périr par l’enthousiasme, de poursuivre l’enthousiasme avec trop de rigueur, même sous quelques-unes de ses formes les moins respectables ? Faut-il plaindre, par exemple, ces légions d’amoureux sacrifiés dont il a jonché la scène, après les avoir dépouillés de leur auréole, et convaincus, malgré leurs serments éternels, d’une éternelle fragilité ? Faut-il déplorer tant de victimes intéressantes offertes en holocauste aux heureux maris, un peu surpris de rencontrer pareille fortune au théâtre ?

Messieurs, si ce reproche était fondé dans ce qu’il a de sérieux, s’il était vrai, en effet, que Scribe se fût fait un jeu de glacer, d’étouffer dans les âmes ce don précieux de l’enthousiasme, qui ne peut être classé sans doute parmi les vertus régulières, mais qui, à certaines heures, peut les suppléer toutes et les dépasser toutes, quant à moi, je l’avoue, j’aurais préféré taire ce grief que de l’en absoudre. Mais, à qui se pénètre sincèrement de l’esprit de son œuvre, rien ne parait plus souverainement injuste qu’une telle accusation. Car, s’il est de la bourgeoisie, il en est le poète, il lui plaît comme il faut lui plaire, et comme elle aime qu’on lui plaise, en la respectant et en ne la flattant pas. Il remplit noblement et simplement la vraie tâche du poëte : il élève ceux qu’il amuse ; s’il connaît bien leur vertus et s’il sait les encourager, il n’ignore pas leurs défaillances et il sait les combattre.

Cette vérité, répandue dans tout le cours de ses ouvrages, nous apparaît avec plus d’éclat dans les productions de sa maturité, dans ces brillantes comédies dont il a enrichi pendant vingt ans notre première scène. Où le trouvera-t-on, en effet, coupable ou suspect de cette froideur d’âme qu’on a semblé lui imputer ? Est-ce dans le Mariage d’argent, dont le titre seul indique l’élévation de la cause que l’auteur y défend ? est-ce dans la Camaraderie, dans le Verre d’eau, où triomphe en plein relief le type favori de l’auteur, son héros accoutumé, l’homme d’honneur et de mérite, sans fortune et sans intrigue ? est-ce dans une Chaîne, enfin, son drame le plus vivant et peut-être son chef-d’œuvre, où les douleurs et les grandeurs même de la passion, et de la passion coupable, sont exprimées et presque amnistiées avec une sympathique éloquence ?

On le voit assez : ce qui répugne à Scribe, ce qui lui semble dangereux et haïssable, c’est l’exagération vaine, la chimère, l’affectation, le faux ; c’est la fantaisie substituée à la morale ; c’est la passion érigée en maîtresse vertu, en devoir suprême, en règle unique de la vie. Mais, d’ailleurs, autant que personne, il a dans le cœur et dans l’esprit l’intelligence bienveillante, l’amour même et le culte de ces sentiments désintéressés, de ces délicatesses exquises, de ces nobles exaltations qui forment, dans une région supérieure au devoir lui-même, le domaine de la beauté morale ; mais autant que personne il sait que, dans les limites du vrai et du possible, il y a un idéal généreux, qui est le romanesque des honnêtes gens, et cet idéal, il le propose, il le recommande sans cesse à ceux qui peuvent être tentés de le méconnaître ou de le dédaigner.

C’est ainsi que Scribe, interprète fidèle et convaincu des principes essentiels et des sentiments honorables de son public, ne fut jamais le flatteur ni le complaisant de ses préjugés ou de ses passions. Sa digne indépendance à cet égard n’apparut jamais mieux que dans cette partie politique et militante de son œuvre, où la vie sérieuse de l’histoire semble passer comme un souffle à travers les pages légères de la comédie. Sans doute, depuis le lendemain de 1815 jusqu’au lendemain de 1830, cette muse souriante a des notes de combat et de colère : sans doute Scribe, à cette époque, traduit et caresse volontiers les passions de cette foule qui l’applaudit ; c’est que ce sont de nobles passions et qu’il les partage. Qui lui reprochera d’avoir évoqué alors, avec une fière insistance, ces uniformes, ces symboles belliqueux, ces récompenses, ces enseignes, qui faisaient passer sous les yeux du patriotisme attristé l’ombre des grandes légions impériales, et retentir, dans le silence d’une paix douloureuse, les échos de cent victoires ? Et si, à la même heure, d’autres conquêtes encore plus précieuses à son gré, si sa dignité et sa chère indépendance lui semblent également perdues ou menacées, ne sera-t-il pas excusable d’apporter aux résistances et aux révoltes d’une opinion qui est la sienne tout le secours des armes dont son talent dispose ?

En revanche, au jour du triomphe, c’est contre le parti victorieux auquel il appartient que Scribe tournera le plus volontiers les aspérités et les avertissements de la satire. Dès que la bourgeoisie est au pouvoir, il cesse d’en être le courtisan ; il en devient le conseiller, toujours amical, mais ferme, prudent, et quelquefois sévère. Sans prêter à Scribe, en effet, plus d’intentions, de mystères et de politique qu’il n’en voulut avoir, il faut bien retrouver, dans ses principaux drames de cette époque, à travers l’intérêt de la fable qui, pour lui, passe avant tout, le reflet très-marqué, l’impression très-accusée des circonstances historiques du temps, et la leçon, la moralité qui lui paraissent en sortir. Comment ne pas reconnaître dans sa charmante comédie de Bertrand et Raton la vive satire de cette fronde bourgeoise qui commençait, dès ce jour, à favoriser de sa complicité un peu débonnaire les émeutes d’en bas et les intrigues d’en haut ? Ne peut-on démêler avec la même vraisemblance quelques sérieux conseils sous l’enjouement étincelant de la Camaraderie ? En raillant spirituellement ce groupe de personnages qui, arrivés à la fortune, s’isolent dans leur succès, et prétendent fermer derrière eux les barrières qu’ils ont franchies, le poëte ne tenterait-il pas de rappeler à ses plus chers amis que le principe d’un large recrutement et d’une libre accession est le principe même de leur vie et de leur durable puissance ?

Cependant les temps ont marché : la fronde se fait plus violente et plus aveugle : les pouvoirs publics sont chaque jour entravés, attaqués par ceux qui semblent leurs appuis naturels. Scribe écrit la Calomnie. Qu’on me permette ici de lui laisser un instant la parole : on aimera peut-être à retrouver en quelques lignes toute une page d’histoire. La scène se passe entre un ministre et un député, qui est son ami intime et qui en reçoit volontiers des faveurs, mais qui vote régulièrement contre lui pour rester indépendant et populaire.

Le ministre : « Nous avons pris tous deux, mon ami, des chemins différents, qui aboutiront peut-être au même but, moi marchant sur la calomnie et l’attaquant de front, toi tremblant à son approche, et courbant la tête pour la laisser passer… Soins inutiles ! Quelque bas que l’on s’incline, fût-ce même dans la fange, on l’y trouverait encore, car c’est là quelle habite ! et je te le prédis, mon pauvre Lucien, tu ne la désarmeras pas plus que moi… Tu as beau prodiguer les caresses et les poignées de main, t’abonner à tous les journaux, faire la cour à tout le monde…… »

L’autre l’interrompt fièrement : « Excepté au pouvoir ! » « Eh ! morbleu ! » reprend le ministre, « il y a peu de bravoure à attaquer le pouvoir aujourd’hui… Le courage serait peut-être de le défendre… et tu ne l’oses pas ! »

Scribe l’osait, Messieurs, vous le voyez, et ce courage était récompensé par une des plus belles inspirations de son talent. On ne peut donc en douter : la générosité, l’élévation, l’indépendance, s’alliaient chez Scribe à cette modération d’idées et de sentiments qui était le fond de son naturel, et qui faisait son accord parfaitement sympathique avec l’immense majorité de ses auditeurs.

Vous n’attendez pas, Messieurs, que je le suive plus longtemps dans sa brillante carrière. Je ne pourrais que signaler de nouveau les mérites littéraires et les qualités morales par lesquelles j’ai essayé de caractériser cet éminent esprit. J’omettrai, je le sais, quelques-uns de ses titres les plus vrais à l’admiration et à la reconnaissance publiques. Mais, dans un discours dont M. Scribe est le sujet, il faut bien, si l’on veut se borner, se résigner à paraître incomplet. Je ne saurais oublier, d’ailleurs, que mon devoir ici est double : je dois rendre à Scribe un juste hommage, et je ne dois point risquer d’épuiser votre bienveillance. — Pour ne manquer ni à l’une ni à l’autre de ces obligations, je ne puis négliger, mais je ne ferai que rappeler en passant, une partie considérable de l’œuvre de Scribe, cette heureuse série de drames lyriques dans lesquels il a su répandre un intérêt que ce genre d’ouvrages semblait à peine admettre avant lui. Sans vouloir exagérer, dans ces difficiles compositions, la part du poëte aux dépens de celle qui revient au musicien, il est juste de remarquer que, parmi toutes les féeries qui ont passé sur nos scènes lyriques depuis plus de trente ans, celles qui survivent le plus glorieusement portent toutes, à bien peu d’exceptions près, le nom de Scribe. — Robert-le-Diable, le Comte Ory, la Juive, la Muette, les Huguenots, — comme la Dame blanche, le Domino noir, le Chalet, et dix autres chefs-d’œuvre, affirment la vérité de cette observation. Il y a là du bonheur sans doute ; il y a le bonheur d’avoir été choisi entre tous par les plus illustres collaborateurs ; mais pourquoi était-il choisi ? Parce que lui seul, on le savait, possédait l’art de jeter dans un poëme cette action et cette vie dramatique sans lesquelles les plus puissants prestiges de la mélodie sont malaisément goûtés d’un public français. Il semble qu’il y eût un sens symbolique dans ce trait proverbial d’un directeur de théâtre qui, manquant de chanteurs, et désirant cependant initier son public aux beautés d’un opéra en vogue, en supprima hardiment la musique. Ce coup d’audace lui réussit : car les paroles étaient de Scribe.

Tel était, Messieurs, autant que j’ai pu le peindre dans la mesure de vos usages et de mes forces, ce maître de la scène, qui, après avoir conquis vos suffrages, mérita bientôt, dans votre intimité, une récompense plus haute encore, celle de votre affectueuse estime. C’est que, vous n’aviez point tardé à le reconnaître, cette alliance si peu commune des séductions de l’esprit et des vertus de l’âme régnait chez M. Scribe avec une harmonie captivante, que son aspect seul, que son premier regard semblaient révéler. Dans ce regard à la fois plein de feu et de douceur, empreint d’une sympathie ardente, et d’une sorte de timidité touchante à ce degré de renommée, on croyait voir briller en même temps toutes les distinctions de cette rare existence, vouée tout entière au travail, à la gloire et au bien. Chez M. Scribe, en effet, l’homme était tellement égal à l’écrivain, qu’en étudiant son œuvre je n’ai pu séparer en lui ce double caractère. En rappelant ce qu’il a écrit, j’ai déjà dit ce qu’il a été. Ses heureux collaborateurs, dont quelques-uns furent ses dignes émules et ses dignes collègues, étaient tous restés ses amis, pour mieux témoigner que sa bienveillance prévenante, sa droiture et sa délicatesse à l’égard de ses confrères n’étaient pas reléguées comme des lettres mortes dans les fictions de la scène. Comme sur la scène encore, il aimait, dans le monde, à revêtir les réalités de la vie de toute la couleur poétique que la raison et la vérité comportent. Autant qu’il est permis de pénétrer dans le secret de son existence privée, dont un des mérites et un des bonheurs fut d’être obscure, ce tour délicat de sa pensée se trahit dans tous ses goûts et dans toutes ses habitudes, dans la puissance de ses souvenirs de jeunesse, dans le gracieux arrangement de cette chère retraite, où ces souvenirs mêmes l’avaient guidé, enfin et surtout dans le choix de celle qu’il associa à sa destinée, par une de ses inspirations les plus désintéressées et les plus heureuses, de celle qui honore aujourd’hui sa mémoire autant qu’elle a charmé sa vie.

La même grâce romanesque présidait aux combinaisons et aux mystères de son inépuisable libéralité. Cette richesse en effet, qui lui fut tant reprochée, car il n’a pas suffi à M. Scribe d’ignorer l’envie pour en être épargné, cette richesse si légitime, il semble qu’il s’en fût trouvé embarrassé si sa main toujours remplie par le travail n’eût été toujours ouverte par la charité. Mais ce n’était pas assez pour lui de mettre tout son cœur dans ses bienfaits ; il y mettait tout son esprit. Il se plaisait à jouer lui-même en réalité le rôle de cette providence fictive qui, dans les enchantements de son théâtre, apporte soudain au malheur sa consolation inattendue, au mérite sa récompense inespérée. Quelques-uns des traits les plus touchants de cette ingénieuse charité sont aujourd’hui connus de tout le monde. Le plus grand nombre demeure le secret de ses obligés, secret mal gardé par beaucoup, je le sais. Mais je ne le trahirai pas. C’est encore rendre à M. Scribe un pieux hommage que de respecter les voiles généreux dont il voulut toujours recouvrir sa bienfaisance.

Cependant, malgré toutes les précautions de sa délicatesse, la réputation et la compétence de Scribe en matière de charité étaient si bien établies, qu’au jour où il fut appelé à siéger dans le conseil municipal de la ville de Paris, toutes les questions d’humanité, toutes les mesures relatives à l’assistance publique, y formèrent aussitôt, par le vœu unanime de ses collègues, son domaine particulier.

Ces hautes fonctions, qui avaient ouvert à son activité bienfaisante une nouvelle carrière, sitôt fermée par la mort, furent le seul emploi public que Scribe eût jamais souhaité ou accepté. Son indépendance, son art, sa retraite, sa douce vie de famille, ne souffrirent jamais d’autre diversion que son zèle pour le bien. Dans tout l’éclat de sa renommée, il n’eut de crédit que pour l’infortune, et d’ambition que pour ses amis. Il conserva ainsi, vis-à-vis des divers pouvoirs qu’il avait vus se succéder dans l’État, une attitude simple et digne qui lui mérita l’estime de tous. Éloigné, quant à lui, par ses goûts comme par le tour de ses facultés, des travaux et des émotions de la vie politique, il crut servir assez son pays en l’honorant. Mais, s’il resta spectateur inactif des laborieuses agitations de son temps, on a vu qu’il n’en resta jamais le témoin indifférent. Il professait, en effet, le culte fervent de tous les grands principes de dignité morale et civile qui unissent désormais, à travers des différences passagères, toutes les intelligences élevées et tous les cœurs généreux de ce siècle et de ce pays. Vous le saviez, Messieurs, et vous l’en aimiez davantage. Il avait trouvé, régnant parmi vous, comme dans une région d’une sérénité supérieure, cette noble maxime, venue de plus haut encore : — In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas…… Dans les principes essentiels, l’unité ; dans les questions controversées, l’indépendance ; dans toutes, la bienveillance mutuelle et l’urbanité. Sous l’égide de ces hautes traditions, M. Scribe, sans oublier sa profonde déférence pour d’augustes infortunes, sans méconnaître ici aucune gloire, sans froisser aucun dévouement, avait pu se montrer sensible, après des jours de deuil civil et d’alarmes sociales, aux destinées meilleures de la patrie et rendre justice à un grand règne. Menacé la veille, ainsi que tous, dans les objets les plus légitimes et les plus sacrés de sa sollicitude, il avait vu soudain la confiance et la sécurité rendues à son travail, à son foyer, à son pays ; la loi sociale raffermie et la vie nationale florissante sur les abîmes fermés ; les triomphes de nos armes éclatant au milieu des magnificences de la paix, les plus précieuses de nos conquêtes civiles sanctionnées, et devant la main puissante et sage qui avait accompli ces prodiges il s’inclinait avec respect, plein de reconnaissance pour le présent et espérant tout de l’avenir. Ces sentiments prenaient plus de force encore dans son âme si française, quand il saluait sur le trône cette grâce souveraine, unie à une souveraine charité, qui semble elle-même avoir été choisie et couronnée par le libre suffrage de cette grande et chevaleresque nation.

Au moment où j’interprète moi-même avec sincérité ces sentiments qui sont les miens, je suis plus pénétré que jamais de la dignité des privilèges que votre bienveillance m’a conférés, et de la gratitude profonde qu’ils m’imposent.

Mon devoir, Messieurs, se termine ici. Il a fallu toute l’obligation de ce devoir pour m’inspirer le courage d’élever la voix dans cette enceinte qui garde l’écho de tant de voix éloquentes, et il me tardait de rentrer dans le rôle véritable qui me sied parmi vous, et qui est d’écouter.