Réponse de M. Vitet au discours de M. Octave Feuillet

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RÉPONSE


DE M. VITET,


DIRECTEUR DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE,


AU DISCOURS DE M. OCTAVE FEUILLET





Monsieur,


Ne vous étonnez pas d’être ici : vous seul trouvez vos titres trop modestes et notre choix trop bienveillant. Les applaudissements que vous venez d’entendre vous le disent encore mieux que moi : ils sont l’écho de la faveur publique qui s’attache si justement à vos charmants écrits. Votre jeunesse elle-même, dont vous semblez vous excuser, est pour vous, à vrai dire, comme un titre de plus. L’Académie, croyez-moi, n’accorde aux cheveux blancs que d’involontaires préférences, et, quand elle aperçoit dans les générations nouvelles une de ces renommées précoces qui lui inspirent à la fois espoir et sécurité, elle se garde bien de la faire trop attendre. C’est sa force et sa vie, que ces jeunes recrues. Son privilège est de confondre dans une égalité parfaite non-seulement les illustrations, les conditions les plus diverses, mais les âges les plus différents ; et si jamais cette heureuse rencontre d’une jeunesse déjà mûre devait lui sembler désirable, c’était pour compenser l’absence d’un confrère aimable et regretté, qui conservait, au seuil de la vieillesse, l’ardeur et la vivacité d’un esprit de vingt ans.

Qui mieux que vous, Monsieur, pouvait occuper sa place ? Sur bien des points, sans doute, vous différez de lui : vous avez fait de moins nombreux voyages dans ce champ des fictions dramatiques que comme lui vous parcourez : vous y suivez une autre voie, vous y cherchez d’autres effets, un autre but, et votre nom, bien qu’il ait acquis promptement une célébrité véritable, n’a pas, comme le sien, durant plus de trente ans, retenti chaque soir sur presque tous les théâtres de l’Europe et du monde ; mais vous avez avec lui bien plus qu’un trait de ressemblance, un trait de fraternité ; il a su rester populaire, vous avez su le devenir, sans jamais vous être exposé, je ne dis pas à rougir de vous-même, à poursuivre de honteux succès, non, à manquer seulement aux moindres exigences de la morale et du bon goût. Aussi, lorsque tout à l’heure vous racontiez à quelles sources honnêtes et parfois généreuses M. Scribe puisait sa popularité, lorsque vous rappeliez cet amour de la règle, du bien, du bon exemple, qui, dans ses créations même les plus légères, se manifeste à tout propos, je me disais qu’à votre insu vous nous parliez de vous-même, et confirmiez devant l’Académie vos droits à l’héritage qu’elle vous a confié.

Mais j’oublie que vous m’avez prescrit de passer sous silence vos essais dramatiques ; que, pour éloigner de vous un parallèle qui vous effraye, vous voudriez n’entrer ici qu’à titre de romancier. N’espérez pas qu’on vous écoute. Nous ne permettons pas ces sortes de sacrifices. Vous nous devez tout votre esprit, toutes vos œuvres : je n’en laisserai pas dans l’ombre un des côtés les plus brillants. J’admets pourtant cette prédilection que le roman paraît vous inspirer. Votre penchant vous porte à observer et à décrire ; vous vous plaisez à distinguer les plus délicates nuances ; vous savez l’art de lire dans les mystères du cœur, d’en raconter les joies, les tourments, les blessures ; tous ces dons qui demandent à s’épanouir librement, qu’en faites-vous lorsqu’il faut vous astreindre à ces formes brisées, à ces développements rapides et discrets que le théâtre impose ? Évidemment, vous êtes plus à l’aise dans le récit que dans l’action. Aussi je ne m’étonne pas que, dès vos premières paroles, vous ayez salué avec reconnaissance les modernes conquêtes du roman. Je comprends ces hommages qui vous tenaient au cœur, ce tribut amical qu’il vous tardait d’offrir à vos rivaux. On peut vous trouver généreux, peut-être même un peu prodigue, de partager votre couronne en si nombreuse compagnie ; mais ce n’est pas l’Académie qui songerait à s’en plaindre. Vous avez tenu son drapeau d’une main ferme, sans complaisance. Vous n’avez fait espérer des droits qu’en proclamant des devoirs. Puissiez-vous seulement ne pas trop présumer des heureux effets de l’exemple ! Puissent nos récompenses devenir vraiment des leçons, et l’appât de cette noblesse, dont vous nous faites dispensateurs, enseigner, avant tout, qu’elle oblige ! Je crains fort, entre nous, que, chez un certain nombre, l’amour de la roture ne soit invétéré ; mais, tout au moins, j’espère que les esprits d’élite marcheront sur vos traces, encouragés par vos succès.

À propos du roman, de son histoire et de ses destinées, vous avez d’un coup d’œil embrassé des questions que je n’ose aborder. Il y aurait trop à dire sur de pareils problèmes. Autant que vous j’admire les créations vraiment nouvelles qui, de nos jours, ont enrichi ce genre de littérature, si modeste autrefois, aujourd’hui si puissant. J’accepte ses conquêtes ; je reconnais que, les domaines jusque-là réservés de la poésie, du drame, de l’histoire, de la philosophie, il en a franchi les frontières, souvent avec bonheur, parfois avec génie. Mais les vrais conquérants sont ceux qui se modèrent ; je voudrais donc que le roman, dans l’intérêt de sa gloire, et même aussi de nos plaisirs, fût un peu moins ambitieux. Vous parliez tout à l’heure d’un chef-d’œuvre, que vous nommiez, à bon droit, immortel : or savez-vous, sans compter beaucoup d’autres raisons, ce qui, pour moi, fait que Gil Blas est vraiment un chef-d’œuvre ? C’est qu’il consent de bonne grâce à n’être qu’un roman, à nous amuser sans fatigue, à nous donner tout simplement, dans un miroir légèrement moqueur, mais lucide et fidèle, le spectacle de la vie humaine.

Ce n’est pas à vous, Monsieur, que ce discours s’adresse. Dans la fiction romanesque, votre ambition se borne à charmer vos lecteurs, sans vous donner souci de réformer ce monde et sans faire le procès à personne, pas même à la société. Ce procédé peu vulgaire ne vous a pas porté malheur, nous le verrons bientôt ; mais il faut, avant tout, que vous me permettiez de dire un mot de vos débuts.

Or, à vingt ans, le roman n’était pas votre rêve, c’était du drame que vous étiez épris. À peine échappé du collège, un soir, presque en cachette, vous aviez vu représenter votre premier ouvrage. Encore un trait de ressemblance avec votre prédécesseur. Comme lui, vous faisiez résistance à endosser la robe d’avocat ; vous aviez même ardeur au théâtre, même tiédeur au palais. Mais, plus heureux que lui, c’était devant un père que vous plaidiez pour votre vocation, un père tendrement aimé et doucement sévère, qui ne combattait vos désirs que pour mieux vous contraindre à lui prouver votre constance, et qui allait être bientôt le confident heureux et le juge éclairé de vos travaux et de vos succès ! Pardonnez-moi, Monsieur, de réveiller ces souvenirs ! Les affections de famille, les joies intimes du foyer, font partie de votre talent : ce serait un oubli sans excuse, quand on doit parler de vos œuvres, que d omettre les leçons pratiques reçues par vous dès votre enfance.

Vos premiers essais dramatiques, sans avoir été malheureux, n’avaient pas eu l’éclat que vous étiez en droit d’attendre. C’étaient des victoires incertaines, dont tout l’honneur n’était pas même à vous, car vous n’aviez essayé du théâtre qu’avec l’aide de quelques amis. Cet usage, vainement combattu, de mettre en société l’art de penser et d’écrire, ce n’est pas aujourd’hui, presque en présence de M. Scribe, devant l’autorité de son exemple, que j’en voudrais mal parler. Je reconnais d’ailleurs que ce genre de culture produit chez nous certaines fleurs qu’un travail solitaire serait inhabile à faire éclore ; mais pour quelques esprits, et vous êtes du nombre, pour ceux que préoccupent plus particulièrement les soins délicats de la forme, le travail en commun est un trouble, une gêne : au lieu d’exciter la pensée, de lui donner plus de ressort, il l’engourdit et l’énerve, il en altère l’originalité. Aussi vous deviez bientôt vous fatiguer de cette chaîne, et tenter la fortune à vous seul ; non plus toutefois au théâtre, devant la rampe, à la clarté du lustre ; sur une scène d’un autre genre, moins bruyante et plus sûre, où les finesses du dialogue, les grâces de la diction, se laissent mieux apercevoir, et où l’auteur, tout en s’adressant au public, semble causer en tête à tête avec son spectateur.

Je parle, on le comprend, d’un recueil littéraire où, déjà, quelques années auparavant, un maître, un enchanteur, avait aussi donné, non pas des comédies, encore moins de simples proverbes, mais des fantaisies dramatiques, ou, pour emprunter son langage, « le spectacle dans un fauteuil. » Causeries délicates, capricieuses études, frivolités attachantes, où se mêlait, à force d’art, d’inconciliables qualités, le fini de la miniature et le négligé du croquis. Par malheur, cette charmante veine ne tarda pas à se tarir : Musset n’écrivit plus ! ce fut donc une vraie fortune que de voir apparaître, dans ce même recueil, signés d’un nom d’abord obscur et bientôt en crédit, d’autres essais presque du même genre, portant certain cachet particulier, en même temps qu’une trace légère d’inévitable imitation. La touche était moins ferme, le trait moins assuré, et l’expression, bien que svelte et piquante, ne faisait pas jaillir aussi souvent ces éclairs de pensée, ces notes incomparables où se trahissait le poëte ; mais, en revanche, quel parfum plus salubre, quelle atmosphère nouvelle j quel calme et quelle sérénité ! Plus de froide ironie, plus de mots desséchants, plus d’images suspectes : le licencieux et le sceptique avaient à la fois disparu.

Est-il besoin de dire qu’à partir de ce jour le succès ne se fit plus attendre ? Vous aviez trouvé votre voie ; vous étiez sur votre terrain ; dans les salons, dans les châteaux, et même aussi dans des rangs plus modestes, partout on vous acceptait comme héritier légitime de celui qui semblait s’éteindre, et comme un héritier offrant des garanties, des sûretés que lui-même ne donnait pas toujours. Vous ajoutiez, j’ose dire, à tous les agréments de ses petits chefs-d’œuvre une sorte d’attrait de plus, un charme de bienséance qui rendait le plaisir complet.

C’est ainsi que, pendant près de dix années, vous avez fait successivement passer sous les yeux d’un public de jour en jour plus bienveillant l’élégante série de vos esquisses dramatiques. Je voudrais pouvoir m’arrêter à les décrire une à une, et montrer de quelle main délicate vous combinez votre tissu et dessinez vos personnages, avec quel art vous animez votre dialogue, de quels traits vous l’assaisonnez ; mais, sans compter que cette étude exigerait beaucoup de temps, ce serait prendre, à vrai dire, presque un soin superflu. Je suis en face d’un auditoire qui sur tous ces points-là n’a pas besoin que je l’instruise, et qui bien plutôt, je suppose, pourrait me donner des leçons. Vous avez, en effets cet avantage singulier sur la plupart des auteurs dramatiques, que vos acteurs et vos actrices ne sont pas seulement au théâtre. En tout lieu, et surtout dans d’élégantes réunions, vous êtes à peu près certain de rencontrer des gens qui non-seulement vous ont lu, vous connaissent et vous aiment, mais qui vous savent à fond, dont vous avez exercé la mémoire, à tel point que, si tout à l’heure je citais un fragment de vos scènes, à l’instant même, j’en réponds, sur plusieurs de ces bancs on serait tenté, malgré soi, de me donner la réplique. En présence de tels juges il faut être sur ses gardes, ne pas enseigner ce qu’ils savent, ne pas dire ce qu’ils ont pratiqué. Je m’abstiens donc de commentaires sur tous ces petits drames, et, quant à les classer par ordre de mérite, quand à dire, par exemple, s’il faut préférer la Crise à la Clef d’or, l’Ermitage au Fruit défendu, le Cheveu blanc à Rédemption ; ou bien encore si c’est à la Partie de dames, au Village, à l’Urne, à Dalila, qu’il convient de donner la palme, en vérité, je n’ose pas. À peine aurais-je fait mon choix, qu’il me paraîtrait injuste. Ces gracieuses fictions, bien que variées d’expression et de forme, sont de même famille ; elles ont un charme presque égal, et là dernière qu’on regarde est toujours celle qu’on croit aimer le plus.

Il faut donc me borner à un coup d’œil d’ensemble : or le caractère dominant de ce théâtre de salon, qui plus tard, comme on sait, a si bien soutenu l’épreuve de la représentation publique, ce qui lui donne l’importance d’une œuvre originale malgré des éléments d’emprunt, ce qui lui a valu sa facile fortune, et la faveur des premiers jours, et les succès persévérants, ce n’est pas seulement cet esprit de convenance et de respect que je signalais tout à l’heure ; c’est encore, j’ose dire, un autre sentiment plus élevé, plus courageux. N’aviez-vous, en effet, passé sur vos peintures qu’un vernis décent et convenu ? Vous étiez-vous contenté d’adoucir, seulement à la surface, de trop vives témérités, d’éviter les mots malsonnants, les situations trop équivoques, et de jeter, au besoin, sur une épaule un peu trop nue un voile un peu moins transparent ? Non ; vous vous étiez donné encore une autre tâche. Atténuer le danger ne vous suffisait pas, vous entendiez le combattre ; et, tout en vous inspirant des grâces de votre modèle, tout en lui dérobant ses secrets, vous preniez hardiment le contre-pied de ses doctrines.

C’est là, Monsieur, un genre d’originalité dont l’honneur vous appartient en propre. Qu’on fasse à l’auteur d’un Caprice, au peintre de Fortunio, la part si large qu’on voudra ; reste ce fait incontestable, que, sur les grands problèmes de ce monde, et, disons-le, sur presque toutes choses, vous pensez autrement que lui. De là, entre vos deux œuvres, des dissonnances essentielles, et, sous d’apparentes analogies, la plus réelle diversité.

Aussi, quand, par hasard, vous prenez comme lui l’air dégagé, presque frivole, qui sied à ces jeux d’esprit, on sent que chez vous c’est un masque ; qu’au fond vous avez un avis très-arrêté, très-sérieux, sur les choses dont vous badinez ; qu’entre le bien et le mal, par exemple, hésiter vous est impossible ! l’un vous tient trop au cœur, l’autre vous révolte trop. Vous vous moquez de nos travers, mais l’espoir de nous corriger perce sous vos paroles autant et plus encore que l’envie de nous divertir ; et, pour peu que la situation autorise vos personnages à laisser déborder vos propres sentiments, comme ils se prennent corps à corps avec les préjugés, les faiblesses, les lâchetés du monde ! comme ils font vaillamment justice de la fausse sagesse et du respect humain ! Toujours, bien entendu sans paraître y toucher ; sans harangue et sans homélie ; en quelques mots qui portent coup, souvent mieux que le meilleur sermon. Votre art est d’introduire par d’insensibles préparations, dans la conversation la plus mondaine, la plus sérieuse controverse. Vous faites pénétrer la morale jusque dans les boudoirs, vous l’incrustez même dans les bijoux, et c’est merveille de voir sortir de vos petits écrins de velours et de soie les enseignements les plus solides et les plus hautes vérités. Il n’est pas jusqu’aux choses saintes qui ne reçoivent ainsi, çà et là, comme en passant, le secours imprévu d’un mot heureux, d’une réponse habile, quelquefois même d’un sourire opportun.

Mais c’est surtout à une institution, la première, en effet, qu’il importe à la société de maintenir florissante, c’est au mariage que vous portez avec prédilection votre vaillant concours. S’il reste encore de mauvais ménages, la faute n’en est pas à vous. Tout ce que la sollicitude la plus tendre peut inventer de conseils et d’avertissements, vous le prodiguez aux époux. Vous faites la leçon, même aux femmes ; vous la faites surtout aux maris, aux maris négligents ou distraits. Vous leur enseignez l’art de se faire attentifs, pour s’éviter la peine de devenir jaloux. Personne encore peut-être, ni sur la scène, ni même dans le roman, n’avait trouvé de tels accents pour défendre ce lien sacré, pour en faire aimer et comprendre les profondes douceurs ! Je reconnais que M. Scribe ne laisse jamais tomber la toile sans donner aux maris pleine satisfaction, et j’admets avec vous ces hécatombes d’amoureux qu’il sacrifie en leur honneur ; mais il leur fait payer, dans le cours de la pièce, leur triomphe du dénoûment, car rarement il se refuse à décocher sur eux ces moqueries traditionnelles, dont l’infaillible vertu est de faire rire à leurs dépens. Vous, au contraire, vous prétendez que les rieurs soient pour les bons ménages, et les rieurs vous obéissent. Aussi quels trésors de reconnaissance vous devez avoir amassés ! On dit qu’un jour l’auteur de Malvina reçut de la main d’une mère ces mots pleins d’émotion : « Merci, Monsieur : je vous dois ma fille ; votre vaudeville lui a rendu la raison. » Que de confidences de ce genre vous auriez droit à recevoir ! Si la gratitude conjugale écrit aussi de tels billets, vous devez en être accablé !

Mais c’est trop m’arrêter à vos petits cadres dramatiques. Malgré la faveur du public, ils commençaient à ne plus vous suffire. Vous aviez hâte de continuer moins à l’étroit cette mission morale au travers de la vie mondaine, cette sorte d’apostolat de bonne compagnie déjà si bien commencé ; en un mot, le temps venait d’obéir à votre destinée : vous alliez écrire des romans.

Ce ne furent d’abord que de simples préludes, et, par exemple, la Petite Comtesse, récit piquant, où se trahit encore un peu d’inexpérience et d’embarras, mais peinture animée d’un caractère de femme vraiment original, et de traits passionnés rendus souvent avec bonheur. Vos amis pouvaient se rassurer, vous n’aviez rien perdu sous cette forme nouvelle, et bientôt une œuvre plus complète allait vous ménager votre plus grand succès.

Vous aviez fait choix d’un sujet qui vous mettait aux prises avec un de vos maîtres, avec cet esprit chatoyant, raffiné, mais vraiment délicat, qui, depuis plus d’un siècle, s’est maintenu sur notre scène, et, par un privilège unique, jamais n’a cessé de plaire, même en ces jours d’intolérance où le goût de son époque et les plus délicieux ouvrages de artistes ses contemporains étaient honnis et conspués. N’y a-t-il pas, en effet, certaine parenté entre votre Jeune homme pauvre et le Dorante des Fausses Confidences ? Tous deux ils se déguisent, travestissent leur nom, entrent comme intendants dans de riches familles ; mais votre Dorante, à vous, n’est pas amoureux d’Araminte : il ne la connaît pas ; cet emploi au-dessous de son rang n’est pas un subterfuge pour conquérir un cœur ; il ne l’accepte que par détresse ; et la passion qu’il inspire ne se révèle à lui et ne le force à lire dans son propre cœur que lorsqu’il a déjà cessé d’en être maître. Heureuse transformation du sujet ! Aux spectateurs de Marivaux il fallait un complot amoureux, une sorte de gageure, annoncée, convenue d’avance ; l’intrigue eût semblé fade en devenant plus naturelle : nous, au contraire, nous aimons mieux être moins avertis ; nous demandons que l’art se fasse un peu moins voir et que les choses semblent marcher comme elles marchent en ce monde. Vous avez finement senti, Monsieur, ces exigences de votre temps, sans les trop satisfaire, sans vous assujettir au faux culte du vrai. Vous n’avez fait au goût du jour que les concessions suffisantes pour accoutumer vos lecteurs à ce qu’il y a dans votre sujet d’un peu artificiel, de romanesque selon le vieux sens du mot, je dirais presque d’idéal. Aussi la vogue extraordinaire de ce roman me semble un heureux symptôme. Elle fait honneur au public presque autant qu’à l’auteur, puisqu’elle permet de croire que notre prosaïsme ne nous interdit pas toujours d’être touchés par les beaux sentiments, les nobles invraisemblances, les excès de délicatesse, et qu’un dernier écho de la Princesse de Clèves peut encore arriver jusqu’à nous.

Je voudrais suivre votre roman sous la dernière forme qu’il a reçue de vous, le suivre jusqu’au théâtre. J’assisterais à un nouveau succès, plus grand encore, plus populaire. « Mais, pardonnez à ma franchise, que de regrets dans ce triomphe ! Je sens ce qu il a dû coûter à votre cœur de père, puisque pour moi c’est presque une souffrance de voir votre œuvre ainsi traitée. Malgré moi, je ne pense plus qu’aux beautés qui me sont ravies ; je ne vois plus que les détails exquis, les séduisantes descriptions, les accessoires pittoresques sacrifiés ainsi sans pitié. Autant je vous rends grâce d’avoir soumis à cette même épreuve la plupart de vos scènes dialoguées, celles-là surtout qui, par l’ampleur des caractères et par la marche de l’action, semblaient d’avance conçues pour le théâtre, comme Dalila, par exemple, autant j’ai peine à prendre mon parti d’une transformation qui, en profanant un bon roman, ne nous a pas donné un véritable drame.

Mieux vaut porter les yeux sur une autre œuvre encore dans sa fraîcheur première, sur cette Histoire de Sibylle, dernier fruit de vos veilles, votre enfant de prédilection. Ici point de contestation possible, l’idée première est bien à vous. Qu’on ouvre tous les romans connus, on ne trouvera rien qui ressemble à cette jeune fille, cette Psyché chrétienne, comme égarée dans notre temps, dans la molle atmosphère de nos faibles croyances. La foi des premiers âges est descendue sur elle ; et, telle, est l’abondance des grâces qui l’inondent, qu’incessamment elle est comme entraînée à les déverser sur les autres. De là ces conversions qu’elle opère autour d’elle dès sa première enfance, comme au contact de sa candeur et de sa sainteté.

Rien de plus neuf assurément, au temps où nous vivons, que cette chaste légende. Trouver dans un tel sujet les éléments d’un récit agréable et accessible à tous ; glisser au milieu des écueils dont il est hérissé ; mêler au tissu d’une fable le nom du christianisme et ses vérités éternelles, d’une main respectueuse et cependant légère ; éviter à la fois et les fadeurs de la mysticité et les austérités du catéchisme ; en un mot, faire admettre dans nos salons, que dis-je, admettre ? aimer, adopter, applaudir cette contemporaine des martyrs, ce n’était pas une œuvre sans péril ; il y fallait votre courage aidé de tout votre talent. Vous n’avez rien épargné : jamais vous n’aviez fait preuve d’un art aussi consommé et déployé tant de ressources ; tracé d’aussi piquants portraits ; groupé d’aussi vivantes scènes ; rendu avec un tel bonheur les détails de la vie du monde ; mais, en vous élevant à cette mise en œuvre, plus fine encore que de coutume, avez-vous renoncé à ces moyens d’effet, d’un choix trop peu sévère, à ces importations étrangères à votre sol et à votre culture, que ça et là, dans quelques-uns de vos ouvrages, vous laissez s’introduire comme par contrebande ? Les avez-vous au moins prohibés cette fois ? Non, ces mêmes disparates existent dans Sibylle, et aggravées en quelque sorte par le surcroît d’élégance et de distinction qu’on y rencontre si souvent. De là vient que ce roman, dont le sujet, il est vrai, soulève un genre d’objections inconnu à votre Jeune homme pauvre, mais qui sur tant de points lui est, selon moi, supérieur, n’a pas obtenu, ce me semble, malgré son immense succès, une faveur aussi incontestée. Pour désarmer toute critique, n’aurait-il pas suffi de simplifier quelques ressorts, d’éteindre certains contrastes, de supprimer certains coups de théâtre ? Aussi, les seuls conseils qu’il vous importe d’écouter se bornent à ces deux mots : « N’ajoutez rien aux dons heureux qui vous sont naturels, ne cherchez qu’à les épurer. N’empruntez pas d’inutiles instruments qui vous contraignent à forcer votre voix. Soyez vous-même, et ne soyez que vous. » Je ne vous parlerais pas avec cette franchise si je tenais votre talent en moins sérieuse estime et si j’avais moins d’ambition pour vous.

Maintenant puis-je entreprendre la tâche qui me reste ? Après le brillant portrait, l’élégante et fidèle étude tracée par vous tout à l’heure, puis-je parler de M. Scribe ? N’avez-vous pas donné tous les détails de sa physionomie, et lui-même, devant un miroir, essayant de se peindre, les aurait-il mieux rendus ? Il n’est à mes yeux qu’une excuse pour me faire accepter ce devoir, et cette excuse, c’est mon âge. J’ai l’avantage, si c’en est un, d’avoir vu de mes yeux et le temps et les choses dont vous parlez si bien.

Cette question d’âge, en effet, n’est pas ici sans importance. Pour ceux qui entraient dans la vie quand M. Scribe déjà célèbre continuait de grandir à vue d’œil, sa personne et son nom conservent aujourd’hui un autre caractère, il apparaît sous un autre jour, je dis plus, il est un autre homme que pour ceux qui ont commencé à le connaître au temps où ses conquêtes commençaient à lui échapper. Les premiers ont suivi, jour par jour, les incessantes productions de cette veine intarissable ; ils ont vu les envahissements continus de cette renommée régnant d’abord sur deux de nos théâtres, puis sur trois, puis sur quatre, s’emparant de toute la province, de là s’étendant sur l’Europe, la dominant, et peu à peu, de proche en proche, s’établissant dans tous les lieux civilisés du globe ; à telles enseignes que, si le télégraphe eût fait alors ses miracles d’aujourd’hui, et qu’au lieu de lui demander : Quel temps fait-il ce soir, à Calcutta, à New-York, à Moscow et dans cent autres villes, on lui eût dit : Que joue-t-on ? quel nom porte l’affiche ? Scribe, eût-il répondu, toujours Scribe ! On comprend que, pour les témoins d’un si étrange phénomène, celui qui en était l’âme, qui exerçait cette fascination, qui possédait le secret, sans exemple, d’être à la fois intelligible aux esprits les plus dissemblables, agréable aux goûts les plus contraires, et de suffire à la récréation du genre humain tout entier, devait laisser une impression peu prompte à s’effacer, passer pour un esprit de trempe peu commune, pour un homme, en un mot, de facultés extraordinaires. Tandis que ceux qui n’ont pas vu construire cette immense fortune, qui l’ont trouvée toute faite et prête à décliner, ont besoin d’un effort d’esprit, d’un travail d’impartialité pour se représenter quelle sorte de puissance sa création suppose. S’ils se laissaient aller aux influences de leur temps et à leur propre pente, ils ne verraient peut-être dans ce dominateur à moitié détrôné qu’un esprit ingénieux, actif, persévérant, de facultés moyennes, un personnage ordinaire servi par la fortune, un vaudevilliste parvenu, peut-être plus fécond, mais surtout plus heureux que le commun de ses confrères.

Qui faut-il croire ? J’admets que, des deux parts, il y ait quelque hyperbole : de quel côté est-on plus près du vrai ? laquelle des deux générations a le mot de l’énigme et la vue la plus juste sur la valeur de l’homme et sur les causes véritables de son immense célébrité ?

Je fais la part du bonheur : elle est grande, à coup sûr ; non pas dès ses débuts ; ils furent ingrats, vous l’avez dit ; mais, du jour où la fortune lui accorda son premier sourire, elle le plaça, j’en conviens, dans d’admirables circonstances pour développer son talent. Ai-je besoin de rappeler ces fécondes années de réveil littéraire ? Quel public et quel temps ! quel aiguillon pour l’auteur dramatique ! Avec ces cœurs qu’on sentait battre, avec ces esprits en travail, pleins d’illusions, pleins d’espérances, intelligents et polis, sa tâche était à moitié faite. Plus un peuple prend au sérieux ses affaires et ses destinées, plus on peut aisément l’amuser. D’un côté, c’étaient l’histoire et la poésie qui semblaient naître à nouveau ; de l’autre, le vaudeville, se réveillant aussi et montant d’un étage, devenait comédie : un nouveau genre était créé. Il y a là, comme vous l’avez dit, quelques années incomparables pour M. Scribe et pour le monde parisien. Chose étrange ! les passions politique » étaient alors ardentes : dans certaines familles on ne se parlait plus ; dans les salons on se tournait le dos ; et, sur le terrain neutre d’un théâtre démocratique que protégeait un royal patronage, chacun croyant être chez soi, grâce aux deux noms que portait ce théâtre, on se surprenait à rire ensemble même de politique, sans distinction d’opinions. Il est vrai que l’amphitryon y prenait quelque peine. Que d’égards pour tous ses hôtes ! que de ménagements ! quelle touche légère ! comme il savait glorifier les vaincus sans trop chagriner les vainqueurs ! Car alors, au théâtre, les vaincus étaient glorifiés ! vous l’avez dit. Monsieur, c’était bien l’âge d’or !

Je le reconnais donc : pendant ce printemps de sa vie, il n’y eut pour M. Scribe que des jours sans nuages. Mais ce même bonheur tout ie monde en pouvait user. Les circonstances étaient les mêmes pour quiconque avait du talent. D’où vient que tant de gens d’esprit, même habiles, nen ont pas profité comme lui ?

Ce n’est donc pas seulement son bonheur qui peut expliquer sa puissance. J’en dis autant de ces autres raisons que vous avez indiquées et si bien développées qu’elles semblent au premier abord résoudre le problème. Ainsi cette modération d’idées, de goûts, de sentiments, cette façon optimiste de comprendre la vie, cette verve d’esprit français, cette chaleur de patriotisme qui le mettaient sans effort dans la cordiale intimité et dans la confidence de son public, étaient-ce là des privilèges dont il fût seul en possession ? Manquons-nous jamais d’écrivains spirituels, d’un goût un peu bourgeois, capables de caresser, même avec convenance et mesure, les passions de leurs auditeurs ? Évidemment il faut à ces raisons, si bonnes et si vraies qu’elles soient, un complément ou plutôt une base ; il faut chercher, au fond de l’homme même, la vraie cause de ses succès.

Or il y avait chez Scribe une faculté puissante et vraiment supérieure qui lui assurait et qui m’explique cette suprématie sur le théâtre de son temps. C’était un don d’invention dramatique que personne avant lui peut-être n’avait ainsi possédé ; le don de découvrir à chaque pas, presque à propos de rien, des combinaisons théâtrales d’un effet neuf et saisissant, et de les découvrir, non pas en germe seulement ou à peine ébauchées, mais en relief, en action, et déjà sur la scène. Pendant le temps qu’il faut à ses confrères pour préparer un plan, il en achève plus de quatre ; et jamais il n’achète aux dépens de l’originalité cette fécondité prodigieuse. Ce n’est pas dans un moule banal que ses fictions sont jetées. S’il a ses secrets, ses méthodes, jamais il ne s’en sert de la même façon. Pas un de ses ouvrages qui n’ait au moins son grain de nouveauté. Mais aussi c’est sa vie que de tisser des trames, d’ourdir des dénoûments et des péripéties. La nuit, le jour, en voyage, à la ville, à pied comme en voiture, silencieux ou causeur, devant les glaciers des Alpes comme au foyer de l’Opéra, il ne fait pas autre chose. Un géomètre aux prises avec un grand calcul, un général d’armée rêvant le plan d’une campagne, ne se livrent pas à un travail de tête plus obstiné, plus incessant. Tel était cet impérieux besoin de toujours inventer, et de glisser partout des fictions dramatiques, qu’il en introduisait jusque dans ses aumônes. On le vit pendant plusieurs années épuiser tous les stratagèmes, tous les ingénieux mensonges dont on use au théâtre, pour faire croire à de pauvres confrères qu’ils étaient ses collaborateurs et qu’ils vivaient du produit de leurs œuvres, lorsqu’en réalité c’était lui qui les nourrissait.

C’est presque du génie qu’une faculté dominante ainsi surexcitée. Le mot ici n’est pas trop fort : Scribe avait le génie de l’invention dramatique. Mais ce grand art du théâtre ne vit pas seulement de calculs, d’effets de scènes, d’agréables surprises, de solutions inattendues. Pour que son œuvre s’accomplisse, pour qu’elle ait chance de survivre, il faut de la chair sur ces muscles, de la couleur sur cette chair ; en d’autres termes, il faut du style, il faut des caractères.

Sur ces deux points, j’ai hâte de le dire, Scribe n’a jamais eu même la prétention d’être égal à lui-même. Quand même sa nature le lui aurait permis, il s y serait refusé par système. Il est moins prompt, je le veux bien, moins audacieux à inventer des caractères qu’à créer des situations : mais, sur ce terrain même, ce n’est pas sa veine qui l’abandonne. Prenez ses personnages : ils sont nombreux, variés, amusants. La vie chez eux est abondante, bien que peut-être un peu factice. Il leur communique son esprit, sa gaieté, son entrain, son aimable malice ; tantôt la verve un peu narquoise des clercs de la basoche, dont il est un des héritiers, tantôt la joyeuse rondeur d’un ancien enfant du Caveau. Que manque-t-il donc à ces figures, ou, pour mieux dire, à ces portraits ? Un peu de consistance et de solidité. On les dirait peints au pastel. On sent qu’ils devront s’effacer, comme une épreuve photographique qui commence à pâlir. Pas un coup de burin ; rien n’est creusé, tout est à la surface. Que voulez-vous ? S’il creusait davantage, s’il accentuait ses caractères, il serait moins certain de plaire à tout le monde ; il créerait des contradictions qu’avant tout il veut éviter. Mieux vaut saisir, comme au passage, et la mode qui vient de naître, et l’épigramme d’hier, et le bon mot d’aujourd’hui. Cette vérité d’un jour ne déplaît à personne. En se bornant à effleurer sa toile, c’est son succès qu’il entend assurer.

J’en dis autant de son style : entre ses doigts la plume glisse plus vite encore que le pinceau. Ce style est simple, naturel, sans enflure ni recherche ; mais aussi quelle absence de toute aspérité ! Pas un angle, pas une saillie ! pas le moindre effet de couleur ! Est-ce encore un calcul ? Craint-il de détourner de son but principal l’attention de son spectateur, de se faire concurrence à lui-même ? Est-ce par coquetterie pour ses effets de scène qu’il reste dans ce demi-jour ? Je ne sais, mais cette façon d’écrire qui, pour la durée de son œuvre ne sera pas, j’en conviens, sans danger, n’a pas nui, que je sache, à l’étendue de ses succès. Sa renommée cosmopolite n’en a certes pas souffert. À l’étranger surtout, c’est presque un passe-port qu’un style un peu effacé. Si Molière eût écrit moins admirablement, s’il était moins artiste en notre langue, qui sait ? peut-être on le comprendrait mieux au-delà des Alpes et du Rhin.

Je conçois donc que Scribe n’ait pas fait grand effort pour accentuer ses personnages et pour colorer son style. On l’aimait trop tel qu’il était. Gagner, pour lui, c’était risquer de perdre. Mais s’ensuit-il qu’il fût, de sa nature, comme on l’a prétendu, indifférent, même insensible à ces beautés de la forme et du style dont il s’est presque abstenu ? Je dis que c’est mal comprendre et ne voir qu’à moitié cette étrange nature où tous les contraires coexistent, l’économie et la munificence, l’enthousiasme et le terre à terre. Pendant que pour lui-même il négligeait ces sortes de beautés, je soutiens qu’il en sentait de cœur, qu’il en savait d’instinct les plus secrets mystères, les plus intimes lois ; et je n’en veux pour preuve que ses drames lyriques, c’est-à-dire l’intelligent concours, l’assistance habile et passionnée prêtés par lui à la musique, à cet art qui n’est, en réalité, qu’un frère de l’art d’écrire, plus cadencé, plus mélodieux. Les trésors de couleur et de style qui, par cette alliance, vont couvrir ses ingénieux tissus, il n’en est pas l’auteur, je le sais, mais ils sont en partie son ouvrage, tant il en est l’inspirateur.

Il faut ici qu’on me permette de lui faire réparation. Avant qu’il écrivît les opéras-comiques, voilà déjà longtemps, je plaignais fort, je le confesse, les musiciens qui auraient un jour affaire à lui. Comment croire que ce grand vainqueur, ce roi du vaudeville, oubliant tout à coup la façon cavalière dont chaque soir il traitait la musique, consentirait de bonne grâce à se faire son serviteur ? En changeant de théâtre il garderait ses habitudes, j’en étais convaincu, je l’avais même écrit ; mais quand il fut à l’œuvre, quand je vis que, sans abdiquer, sans tout céder à sa compagne, il lui faisait les honneurs du logis, et, non content de cette déférence, l’entourait des plus tendres soins, lui suggérait des idées, lui ménageait d’heureux contrastes, lui préparait d’amples développements ; quand je le vis surtout, acceptant, avec stoïcisme, les tyranniques symétries de la phrase musicale, mettre bravement ses vers sur le lit de Procruste, et condamner ses hémistiches aux plus pénibles opérations, j’avoue que je fus pris d’une singulière estime pour cet auxiliaire imprévu. Tant d’abnégation d’amour-propre, ce dévouement à la cause commune, cet amour de l’art, en un mot, poussé jusqu’au sacrifice, me révélaient chez lui des régions inconnues. Il comprenait donc autre chose que ses bons mots et ses chansons ! De ce jour je le vis sous un aspect absolument nouveau et l’impression m’en est restée.

Aussi, je le déclare, tout en reconnaissant l’incontestable mérite d’ouvrages plus importants, et sauf à ranger à part le charmant Théâtre de Madame, qui a pour lui sa fleur de jeunesse et sa franche originalité, ce que je place au premier rang dans le vaste répertoire de Scribe, c’est la série de ses drames lyriques. Pour justifier cette préférence, peu conforme peut-être aux lois de la hiérarchie, il me faudrait montrer tout ce qu’il y a d’imagination, de souplesse, de pénétration, de vrai sentiment de l’art dans ces petits chefs-d’œuvres du genre, que même en rêve on n’eût osé prévoir, union féconde de deux arts qui doublent leur puissance en s’aidant avec discipline, sans lutte et sans jalousie. Mais je ne fais ici ni la revue des œuvres, ni l’histoire du talent de notre illustre confrère : je tente seulement, comme dernier hommage, d’esquisser sa figure telle que je la comprends.

Sois-je parvenu à démêler dans l’ensembie inégal de cette physionomie les traits saillants qui la caractérisent ? Ai-je bien fait sentir que, pour peser la valeur d’un tel homme, il y a stricte justice à se placer en regard de ses anciens triomphes ; a mesurer du compas, sur la carte, l’étendue de sa célébrité ; à calculer enfin la somme de plaisirs, d’émotions, de surprises, de doux moments, de riantes soirées dont il a gratifié ses semblables ? C’est entouré de ce cortège qu’on doit le voir et le juger. Sans doute il est, en ce monde, des esprits toujours jeunes, qui pour être admirés et compris n’ont pas besoin qu’on évoque leurs primitifs admirateurs. Ils sont de tous les âges, parce que leur regard prévoyant, sans trop s’attacher au costume, a pénétré jusqu’à l’homme lui-même. La gloire, la gloire suprême n’appartient qu’à ceux-là : ils sont grands dans le temps ! Mais c’est bien quelque chose aussi que d’avoir été grand dans l’espace, et Scribe à cet égard ne laisse rien à désirer. Son œuvre pourra périr, ou du moins s’altérer en partie, qu’importe ? Il est supérieur à son œuvre et n’en vivra pas moins. Son nom est désormais inscrit aux premiers rangs de l’aimable cohorte chargée, de siècle en siècle, par la bonté divine, d’égayer nos tristesses, et, comme dit le sage de la fable.

De se donner des soins pour ie plaisir d’autrui.

Perdre un tel nom, un nom européen, et je me hâte d’ajouter, un tel confrère, un tel homme, c’est pour l’Académie plus qu’un deuil ordinaire : mais vous lui apportez, Monsieur, de si douces consolations ; soldat de la même phalange, vous y avez conquis vos grades avec tant d’honneur et d’esprit, vous y marchez d’un pas si ferme, et vous y garderez un si fidèle respect de nos traditions et, j’ose dire, des vôtres, que, sans oublier nos regrets, nous mêlons avec joie nos justes espérances aux gracieux encouragements que vous venez de recevoir.