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Discours nouveau de la grande science des femmes, trouvé dans un des sabots de maistre Guillaume

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Discours nouveau de la grande science des femmes, trouvé dans un des sabots de maistre Guillaume.

1607



Discours nouveau de la grande science des femmes,
trouvée dans un des sabots de maistre Guillaume
.

Maistre Guillaume est amoureux
Pour le jourd’huy, las ! quand j’y pense,
Car de recueillir est soigneux
Des femmes les belles sciences.

M.D.C.XXII1. In-8.

Maistre Guillaume, c’est donc maintenant, à ce que je voy, que vous estes amoureux. À ce que je peux estimer en moy mesme, vous y mettez vostre esprit et amitié, pour ce jour’huy, car je ne vous avois point encor ouy tant les exalter de leurs sciences, comme vous faites à present, vous les prisez plus que n’a fait un Draco le sevère, ny un Solon le sage, mesme plus qu’un Lycurgue l’austère, ny un Charondas le prudent. Bref, maistre Guillaume, vous les prisez plus que n’ont jamais fait les poëtes anciens ; toutes fois, maistre Guillaume, je vous en sçay bon gré, car je represente à mes yeux l’obeissance de Griselidis, laquelle estoit si remplie de tant d’honorable science envers Gautier, marquis de Saluees, qui estoit son mary et espoux, et aussi la belle Gillette, qui estoit fille d’un medecin de Narbonne, qui a par sa belle science montré une infinité de beaux enseignemens et de belle doctrine. Vous avez leu, maistre Guillaume, à ce que je vois, l’hystoire du roy Chilperic, lequel ne fit difficulté d’espouser Fredegonde, ores qu’elle fust fille d’un pauvre homme de basse qualité. Ce souverain personnage la prist, voyant sa belle science ; toute fois, M. Guillaume, je vous supplie m’excuser, vous suppliant très affectueusement de me declarer le contenu de vostre discours, vous baisant et demeurant vostre très affectionné, I. G.

— Qui es-tu, amy lecteur, qui pour ce jourd’huy m’interroge par tes supplications, que je t’aye à discourir de la science des femmes ? Il me semble à ton parler que tu te veux sentir, soit du lignage ou autrement, de ce Soldat françois2, car à t’ouyr parler me semble qu’il te faudroit bailler une hallebarde, car il t’avient bien à commander. Va, va estudier, demandeur de science, ce n’est pas à toy à qui j’en dois rendre responce. Toy qui n’as jamais fait qu’escumer la marmite, penses-tu sçavoir que c’est que la science ? Et va, va estudier, sans t’amuser à la cuisine, puis tu trouveras comme moy la grande science des femmes, que j’ay si soigneusement recueillie dans plusieurs livres, et si très soigneusement conservée et gardée dans l’un de mes sabots, et enfermée souz la clef dans mon cabinet, tant peur j’avois de la perdre. Lis, mon amy, avec une grande affection ce beau passage de saincte Susane, qui remplit de tant de belle science ; elle n’appeloit jamais son mary que son seigneur. Saint Hierosme raconte aussi de la grande science des femmes des Indiens, et de l’amitié qui portoient à leurs maris. Entr’autres il recite de la femme d’Asdrubal, voyant le feu en une maison où estoit son mary, de la grande amour qu’elle portoit à son mary, se jetta dedans le feu ; Nicerat en fit autant quand elle vit son mary mort ; Tisbée en fit autant quand elle vit son amy Piramus mort. Croy, mon amy, qu’il y a bien de la science à d’aucunes femmes, les unes au bien et les autres au mal. Les unes ont une science parfaite en gouvernant honorablement leur mesnage, vivent avec un amour enrichi d’une ferme foy, d’un courage invincible et d’une amitié non-pareille. Bref, mon amy, il ne te faut user de tel propos envers moy, car tu te trompes fort de dire que je suis amoureux.

Le Lecteur.

Mais, maistre Guillaume, ne vous faschés contre moy, je vous prie, car je sçay veritablement que je ne suis pas digne de disputer contre un tel personnage que vous, car je vous tiens pour un homme docte et sçavant et pour un homme qui a autant leu qu’homme de vostre robe ; parquoy, maistre Guillaume, je vous voudrois bien demander, puis que les femmes ont de tant belle science, si s’est science à d’aucune femme de laisser leurs maris, comme je vous veux faire entendre. C’est que j’estois dernierement en la bonne ville de Paris, où je beuvois à un cabaret chopinette ; j’escoutois la complainte de trois pauvres savetiers, qui disoient l’un à l’autre que leurs femmes les avoient laissez. L’un se plaignoit bien plus que les autres, car il disoit que sa femme s’en estoit allée avec son valet, et qu’elle luy avoit emporté ses habillemens et l’argent qu’il avoit espargné pour avoir du cuir. L’autre aussi se plaignoit que la sienne luy avoit tout son meuble et mesmes qu’elle avoit jusques au custode3 du lict vendu, et qu’il ne sçavoit où elle estoit allée. L’autre se plaignoit que la sienne avoit trop de cousins et qu’il n’estoit par maistre en sa maison, et que le plus souvent estoit chargé. Bref, c’est tout autant que l’on fait d’ouyr parler des femmes qui ont delaissé leurs maris. Je ne trouve pas, maistre Guillaume, que c’est belle science, mais bien plustost c’est une science vilaine et deshonnete.

Maistre Guillaume.

Je n’entends pas parler, parlant de la science,
Des femmes abandonnées à la volupté ;
Je parle de ceux-là qui ont fidelité,
Qui ayment leurs maris avecque patience.




1. Nous donnons cette pièce, beaucoup moins à cause de son intérêt, qui, nous en convenons, est à peu près nul, que comme un nouveau spécimen du genre de plaisanteries lourdes et pédantes alors populaires à Paris. Cette pièce, en effet, est de celles qui se crioient par les rues et sur le Pont-Neuf, où maistre Guillaume les vendoit lui-même. V. notre t. 4, p. 33–34. L’Estoile, qui aimoit à faire collection de ces sortes de niaiseries, n’a pas oublié celle-ci : « On m’a donné, dit-il, trois fadèzes nouvelles, qu’on crioit par les rues, D’un gentilhomme de Savoye defendu des voleurs par son chien ; la science des femmes, trouvée dans un des sabots de maistre guillaume ; et un nouveau miracle avenu près de Barcelonne, de deux enfans mangés d’un pourceau, et de deux autres brûlés par la mère, dans son four, sans y penser. » C’est sous la date du 13 mars 1607 qu’il a écrit cela dans son Journal, et notre pièce porte celle de 1622. Ainsi, non seulement ces sottises se vendoient, mais se vendoient bien, et l’on en faisoit de nouvelles éditions ! M. G. Brunet a consacré à ces canards du temps passé un intéressant article dans le Bulletin de l’alliance des arts. (25 décembre 1843.)

2. Le livre du Soldat françois, qui, en 1607, époque de la première édition de cette pièce, faisoit beaucoup de bruit.

3. Rideaux de lit. On lit dans Du Lorens, satire VII, p. 167 :

Ils lui baillent souvent le fouet sous la custode.

V. aussi p. 176. Ce mot étoit du féminin, et non du masculin, comme on le donne ici. Peut-être vient-il de cultz, couche, qui se trouve dans la Chanson de Roland, ch. 3, v. 686. Avant que le mot alcôve nous fût arrivé d’Espagne et eût été introduit dans notre langue par les Précieuses (V. Walckenaer, Mém. sur la vie de Madame de Sévigné, t. 2, p. 387), c’est custode qui se prenoit dans le même sens. La mazarinade qui a pour titre : La custode du lit de la reine, est fameuse. On devine les scandales qu’elle raconte.