Discours sur l’Histoire universelle/I/11

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Cette celebre déclaration de Constantin arriva l’an 312 de nostre seigneur. Pendant qu’il assiégeoit Maxence dans Rome, une croix lumineuse luy parut en l’air devant tout le monde avec une inscription qui luy promettoit la victoire : la mesme chose luy est confirmée dans un songe. Le lendemain il gagna cette célebre bataille qui défit Rome d’un tyran, et l’eglise d’un persécuteur. La croix fut étalée comme la défense du peuple romain et de tout l’empire. Un peu aprés Maximin fut vaincu par Licinius qui estoit d’accord avec Constantin, et il fit une fin semblable à celle de Galerius. La paix fut donnée à l’eglise. Constantin la combla d’honneurs et de biens. La victoire le suivit par tout, et les barbares furent réprimez, tant par luy que par ses enfans. Cependant Licinius se brouïlle avec luy, et renouvelle la persécution. Batu par mer et par terre, il est contraint de quitter l’empire, et enfin de perdre la vie. En ce temps Constantin assembla à Nicée en Bithynie le premier concile général où 318 evesques qui representoient toute l’eglise, condamnerent le prestre Arius ennemi de la divinité du fils de Dieu, et dresserent le symbole où la consubstantialité du pere et du fils est établie. Les prestres de l’eglise romaine envoyez par le pape saint Sylvestre précederent tous les evesques dans cette assemblée ; et un ancien auteur grec compte parmi les legats du saint siége le célebre Osius evesque de Cordoûë qui présida au concile. Constantin y prit sa séance, et en receût les décisions comme un oracle du ciel. Les ariens cacherent leurs erreurs, et rentrerent dans ses bonnes graces en dissimulant. Pendant que sa valeur maintenoit l’empire dans une souveraine tranquillité, le repos de sa famille fut troublé par les artifices de Fauste sa femme. Crispe fils de Constantin, mais d’un autre mariage, accusé par cette marastre de l’avoir voulu corrompre, trouva son pere inflexible. Sa mort fut bientost vengée. Fauste convaincuë fut suffoquée dans le bain. Mais Constantin deshonoré par la malice de sa femme receût en mesme temps beaucoup d’honneur par la pieté de sa mere. Elle découvrit dans les ruines de l’ancienne Jerusalem la vraye croix feconde en miracles. Le saint sepulcre fut aussi trouvé. La nouvelle ville de Jerusalem qu’Adrien avoit fait bastir, la grote où estoit né le sauveur du monde, et tous les saints lieux furent ornez de temples superbes par Helene et par Constantin. Quatre ans aprés l’empereur rebastit Bysance, qu’il appella Constantinople, et en fit le second siége de l’empire. L’eglise paisible sous Constantin fut cruellement affligée en Perse. Une infinité de martyrs signalerent leur foy. L’empereur tascha en vain d’appaiser Sapor, et de l’attirer au christianisme. La protection de Constantin ne donna aux chrestiens persecutez qu’une favorable retraite. Ce prince beni de toute l’eglise mourut plein de joye et d’esperance, aprés avoir partagé l’empire entre ses trois fils Constantin, Constance et Constant. Leur concorde fut bientost troublée. Constantin perit dans la guerre qu’il eût avec son frere Constant pour les limites de leur empire. Constance et Constant ne furent gueres plus unis. Constant soustint la foy de Nicée, que Constance combatoit. Alors l’eglise admira les longues souffrances de saint Athanase patriarche d’Alexandrie et défenseur du concile de Nicée. Chassé de son siége par Constance, il fut rétabli canoniquement par le pape saint Jules I dont Constant appuya le decret. Ce bon prince ne dura gueres. Le tyran Magnence le tua par trahison : mais tost aprés vaincu par Constance, il se tua luy-mesme. Dans la bataille où ses affaires furent ruinées, Valens evesque arien secretement averti par ses amis, asseûra Constance que l’armée du tyran estoit en fuite, et fit croire au foible empereur qu’il le sçavoit par révelation. Sur cette fausse révelation Constance se livre aux ariens. Les evesques orthodoxes sont chassez de leurs siéges : toute l’eglise est remplie de confusion et de trouble : la constance du pape Libere cede aux ennuis de l’exil : les tourmens font succomber le vieil Osius, autrefois le soustien de l’eglise : le concile de Rimini si ferme d’abord, fléchit à la fin par surprise et par violence : rien ne se fait dans les formes : l’autorité de l’empereur est la seule loy : mais les ariens qui font tout par là, ne peuvent s’accorder entre eux, et changent tous les jours leur symbole : la foy de Nicée subsiste : saint Athanase, et saint Hilaire evesque de Poitiers, ses principaux défenseurs, se rendent célebres par toute la terre. Pendant que l’empereur Constance occupé des affaires de l’arianisme, faisoit negligemment celles de l’empire, les perses remporterent de grands avantages. Les allemans et les francs tenterent de toutes parts l’entrée des Gaules : Julien parent de l’empereur les arresta, et les batit. L’empereur luy-mesme défit les Sarmates, et marcha contre les perses. Là paroist la révolte de Julien contre l’empereur, son apostasie, la mort de Constance, le regne de Julien, son gouvernement équitable, et le nouveau genre de persecution qu’il fit souffrir à l’eglise. Il en entretint les divisions ; il exclut les chrestiens non seulement des honneurs, mais des estudes ; et en imitant la sainte discipline de l’eglise, il crut tourner contre elle ses propres armes. Les supplices furent mesnagez, et ordonnez sous d’autres prétextes que celuy de la religion. Les chrestiens demeurerent fideles à leur empereur : mais la gloire qu’il cherchoit trop, le fit perir ; il fut tué dans la Perse où il s’estoit engagé temerairement. Jovien son successeur zelé chrestien trouva les affaires desesperées, et ne vescut que pour conclure une paix honteuse. Aprés luy Valentinien fit la guerre en grand capitaine : il y mena son fils Gratien dés sa premiere jeunesse, maintint la discipline militaire, batit les barbares, fortifia les frontieres de l’empire, et protegea en Occident la foy de Nicée. Valens son frere, qu’il fit son collégue, la persecutoit en Orient ; et ne pouvant gagner ni abbatre saint Basile et saint Gregoire De Nazianze, il desesperoit de la pouvoir vaincre. Quelques ariens joignirent de nouvelles erreurs aux anciens dogmes de la secte. Aërius prestre arien est noté dans les écrits des saints peres comme l’auteur d’une nouvelle héresie, pour avoir égalé la prestrise à l’episcopat, et avoir jugé inutiles les prieres et les oblations que toute l’eglise faisoit pour les morts. Une troisiéme erreur de cét héresiarque, estoit de compter parmi les servitudes de la loy, l’observance de certains jeusnes marquez, et de vouloir que le jeusne fust toûjours libre. Il vivoit encore quand saint Epiphane se rendit célebre par son histoire des héresies, où il est réfuté avec tous les autres. Saint Martin fut fait evesque de Tours, et remplit tout l’univers du bruit de sa sainteté et de ses miracles, durant sa vie, et aprés sa mort. Valentinien mourut aprés un discours violent qu’il fit aux ennemis de l’empire : son impetueuse colere qui le faisoit redouter des autres, luy fut fatale à luy-mesme. Son successeur Gratien vit sans envie l’élevation de son jeune frere Valentinien Ii qu’on fit empereur, encore qu’il n’eust que neuf ans. Sa mere Justine protectrice des ariens gouverna durant son bas âge. On voit icy en peu d’années de merveilleux évenemens : la révolte des gots contre Valens : ce prince quitter les perses pour réprimer les rebelles : Gratien accourir à luy aprés avoir remporté une victoire signalée sur les allemans. Valens qui veut vaincre seul, précipite le combat, où il est tué auprés d’Andrinople : les gots victorieux le bruslent dans un village où il s’estoit retiré. Gratien accablé d’affaires associe à l’empire le grand Theodose, et luy laisse l’Orient. Les gots sont vaincus : tous les barbares sont tenus en crainte ; et ce que Theodose n’estimoit pas moins, les héretiques macedoniens qui nioient la divinité du Saint Esprit, sont condamnez au concile de Constantinople. Il ne s’y trouva que l’eglise greque : le consentement de tout l’Occident, et du pape saint Damase, le fit appeller second concile général. Pendant que Theodose gouvernoit avec tant de force et tant de succés, Gratien qui n’estoit pas moins vaillant, ni moins pieux, abandonné de ses troupes toutes composées d’etrangers, fut immolé au tyran Maxime. L’eglise et l’empire pleurerent ce bon prince. Le tyran regna dans les Gaules, et sembla se contenter de ce partage. L’imperatrice Justine publia sous le nom de son fils des edits en faveur de l’arianisme. Saint Ambroise evesque de Milan ne luy opposa que la saine doctrine, les prieres et la patience ; et sceût par de telles armes, non seulement conserver à l’eglise les basiliques que les héretiques vouloient occuper, mais encore luy gagner le jeune empereur. Cependant Maxime remuë ; et Justine ne trouve rien de plus fidele que le saint evesque, qu’elle traitoit de rebelle. Elle l’envoye au tyran, que ses discours ne peuvent flechir. Le jeune Valentinien est contraint de prendre la fuite avec sa mere. Maxime se rend maistre à Rome, où il rétablit les sacrifices des faux dieux par complaisance pour le senat presque encore tout payen. Aprés qu’il eût occupé tout l’Occident, et dans le temps qu’il se croyoit le plus paisible, Theodose assisté des francs le défit dans la Pannonie, l’assiégea dans Aquilée, et le laissa tuer par ses soldats. Maistre absolu des deux empires, il rendit celuy d’Occident à Valentinien qui ne le garda pas long-temps. Ce jeune prince éleva et abbaissa trop Arbogaste un capitaine des francs, vaillant, desinteressé, mais capable de maintenir par toute sorte de crimes le pouvoir qu’il s’estoit aquis sur les troupes. Il éleva le tyran Eugene qui ne sçavoit que discourir, et tua Valentinien qui ne vouloit plus avoir pour maistre le superbe franc. Ce coup détestable fut fait dans les Gaules auprés de Vienne. Saint Ambroise, que le jeune empereur avoit mandé pour recevoir de luy le baptesme, déplora sa perte, et espera bien de son salut. Sa mort ne demeura pas impunie. Un miracle visible donna la victoire à Theodose sur Eugene, et sur les faux dieux dont ce tyran avoit rétabli le culte. Eugene fut pris : il fallut le sacrifier à la vengeance publique, et abbatre la rebellion par sa mort. Le fier Arbogaste se tua luy-mesme, plustost que d’avoir recours à la clemence du vainqueur que tout le reste des rebelles venoit d’éprouver. Theodose seul empereur fut la joye et l’admiration de tout l’univers. Il appuya la religion : il fit taire les hérétiques : il abolit les sacrifices impurs des payens : il corrigea la mollesse, et réprima les dépenses superfluës. Il avoûa humblement ses fautes, et il en fit penitence. Il écouta saint Ambroise célebre docteur de l’eglise qui le reprenoit de sa colere, seul vice d’un si grand prince. Toûjours victorieux, jamais il ne fit la guerre que par nécessité. Il rendit les peuples heureux, et mourut en paix plus illustre par sa foy que par ses victoires. De son, temps saint Jerosme prestre retiré dans la sainte grote de Bethléem, entreprit des travaux immenses pour expliquer l’ecriture, en leût tous les interpretes, déterra toutes les histoires saintes et profanes qui la peuvent éclaircir, et composa sur l’original hebreu la version de la bible que toute l’eglise a receûë sous le nom de vulgate . L’empire qui paroissoit invincible sous Theodose, changea tout à coup sous ses deux fils. Arcade eut l’Orient, et Honorius l’Occident : tous deux gouvernez par leurs ministres, ils firent servir leur puissance à des interests particuliers. Rufin et Eutrope successivement favoris d’Arcade, et aussi méchans l’un que l’autre, perirent bientost ; et les affaires n’en allerent pas mieux sous un prince foible. Sa femme Eudoxe luy fit persecuter saint Jean Chrysostome patriarche de Constantinople et la lumiere de l’Orient. Le pape saint Innocent, et tout l’Occident, soûtinrent ce grand evesque contre Theophile patriarche d’Aléxandrie, ministre des violences de l’imperatrice. L’Occident estoit troublé par l’inondation des barbares. Radagaise got et payen ravagea l’Italie. Les vandales nation gothique et arienne occuperent une partie de la Gaule, et se répandirent dans l’Espagne. Alaric roy des visigots peuples ariens contraignit Honorius à luy abandonner ces grandes provinces déja occupées par les vandales. Stilicon embarassé de tant de barbares les bat, les ménage, s’entend, et rompt avec eux, sacrifie tout à son interest, et conserve néanmoins l’empire qu’il avoit dessein d’usurper. Cependant Arcade mourut, et crut l’Orient si dépourveû de bons sujets, qu’il mit son fils Theodose âgé de huit ans sous la tutelle d’Isdegerde roy de Perse. Mais Pulcherie soeur du jeune empereur se trouva capable des grandes affaires. L’empire de Theodose se soustint par la prudence et par la pieté de cette princesse. Celuy d’Honorius sembloit proche de sa ruine. Il fit mourir Stilicon, et ne sceût pas remplir la place d’un si habile ministre. La révolte de Constantin, la perte entiere de la Gaule et de l’Espagne, la prise et le sac de Rome par les armes d’Alaric et des visigots furent la suite de la mort de Stilicon. Ataulphe plus furieux qu’Alaric pilla Rome de nouveau, et il ne songeoit qu’à abolir le nom romain : mais pour le bonheur de l’empire, il prit Placidie soeur de l’empereur. Cette princesse captive, qu’il épousa, l’adoucit. Les gots traiterent avec les romains, et s’établirent en Espagne, en se réservant dans les Gaules les provinces qui tiroient vers les Pyrenées. Leur roy Vallia conduisit sagement ces grands desseins. L’espagne montra sa constance ; et sa foy ne s’altera pas sous la domination de ces ariens. Cependant les bourguignons peuples germains occuperent le voisinage du Rhin, d’où peu à peu ils gagnerent le païs qui porte encore leur nom. Les francs ne s’oublierent pas : résolus de faire de nouveaux efforts pour s’ouvrir les Gaules, ils éleverent à la royauté Pharamond fils de Marcomir ; et la monarchie de France, la plus ancienne et la plus noble de toutes celles qui sont au monde, commença sous luy. Le malheureux Honorius mourut sans enfans, et sans pourvoir à l’empire. Theodose nomma empereur son cousin Valentinien Iii fils de Placidie et de Constance son second mari, et le mit durant son bas âge sous la tutelle de sa mere, à qui il donna le titre d’imperatrice. En ces temps Celestius et Pelage nierent le peché originel, et la grace par laquelle nous sommes chrestiens. Malgré leurs dissimulations les conciles d’Afrique les condamnerent. Les papes saint Innocent et saint Zozyme, que le pape saint Celestin suivit depuis, autoriserent la condamnation, et l’étendirent par tout l’univers. Saint Augustin confondit ces dangereux héretiques, et éclaira toute l’eglise par ses admirables écrits. Le mesme pere secondé de saint Prosper son disciple ferma la bouche aux demi-pelagiens, qui attribuoient le commencement de la justification et de la foy aux seules forces du libre arbitre. Un siécle si malheureux à l’empire, et où il s’éleva tant d’héresies, ne laissa pas d’estre heureux au christianisme. Nul trouble ne l’ébranla, nulle héresie ne le corrompit. L’eglise feconde en grands hommes confondit toutes les erreurs. Aprés les persecutions, Dieu se plut à faire éclater la gloire de ses martyrs : toutes les histoires et tous les écrits sont pleins des miracles que leur secours imploré, et leurs tombeaux honorez operoient par toute la terre. Vigilance qui s’opposoit à des sentimens si receûs, refuté par saint Jerosme, demeura sans suite. La foy chrestienne s’affermissoit, et s’étendoit tous les jours. Mais l’empire d’Occident n’en pouvoit plus. Attaqué par tant d’ennemis, il fut encore affoibli par les jalousies de ses généraux. Par les artifices d’Aétius, Boniface comte d’Afrique devint suspect à Placidie. Le comte maltraité fit venir d’Espagne Genseric et les vandales que les gots en chassoient, et se repentit trop tard de les avoir appellez. L’Afrique fut ostée à l’empire. L’eglise souffrit des maux infinis par la violence de ces ariens, et vit couronner une infinité de martyrs. Deux furieuses héresies s’éleverent : Nestorius patriarche de Constantinople divisa la personne de Jesus-Christ ; et vingt ans aprés, Eutyches abbé en confondit les deux natures. Saint Cyrille patriarche d’Alexandrie s’opposa à Nestorius, qui fut condamné par le pape saint Celestin. Le concile d’Ephese troisiéme général, en exécution de cette sentence, déposa Nestorius, et confirma le decret de saint Celestin, que les evesques du concile appellent leur pere dans leur définition. La Sainte Vierge fut reconnuë pour mere de Dieu, et la doctrine de saint Cyrille fut célebrée par toute la terre. Theodose, aprés quelques embarras, se soumit au concile, et bannit Nestorius. Eutyches qui ne put combatre cette héresie, qu’en se jettant dans un autre excés, ne fut pas moins fortement rejetté. Le pape saint Leon Le Grand le condamna, et le réfuta tout ensemble par une lettre qui fut réverée dans tout l’univers. Le concile de Chalcedoine quatriéme général, où ce grand pape tenoit la premiere place autant par sa doctrine que par l’autorité de son siége, anathematisa Eutyches et Dioscore patriarche d’Alexandrie son protecteur. La lettre du concile à saint Leon fait voir que ce pape y présidoit par ses legats, comme le chef à ses membres. L’empereur Marcien assista luy-mesme à cette grande assemblée, à l’exemple de Constantin, et en receût les décisions avec le mesme respect. Un peu auparavant Pulcherie l’avoit élevé à l’empire en l’épousant. Elle fut reconnuë pour imperatrice aprés la mort de son frere, qui n’avoit point laissé de fils. Mais il falloit donner un maistre à l’empire : la vertu de Marcien luy procura cét honneur. Durant le temps de ces deux conciles, Theodoret evesque de Cyr se rendit célebre ; et sa doctrine seroit sans tache, si les écrits violens qu’il publia contre saint Cyrille n’avoient eû besoin de trop grands éclaircissemens. Il les donna de bonne foy, et fut compté parmi les evesques orthodoxes. Les Gaules commençoient à reconnoistre les francs. Aétius les avoit défenduës contre Pharamond et contre Clodion Le Chevelu : mais Merovée fut plus heureux, et y fit un plus solide établissement, à peu prés dans le mesme temps que les anglois peuples saxons occuperent la Grande Bretagne. Ils luy donnerent leur nom, et y fonderent plusieurs royaumes. Cependant les huns peuples des palus méotides desolerent tout l’univers avec une armée immense, sous la conduite d’Attila leur roy, le plus affreux de tous les hommes. Aétius qui le défit dans les Gaules ne put l’empescher de ravager l’Italie. Les isles de la mer Adriatique servirent de retraite à plusieurs contre sa fureur. Venise s’éleva au milieu des eaux. Le pape saint Leon plus puissant qu’Aétius, et que les armées romaines, se fit respecter par ce roy barbare et payen, et sauva Rome du pillage : mais elle y fut exposée bientost aprés par les débauches de son empereur Valentinien. Maxime dont il avoit violé la femme, trouva moyen de le perdre, en dissimulant sa douleur, et se faisant un merite de sa complaisance. Par ses conseils trompeurs, l’aveugle empereur fit mourir Aétius le seul rempart de l’empire. Maxime auteur du meurtre en inspire la vengeance aux amis d’Aétius, et fait tuer l’empereur. Il monte sur le trône par ces degrez, et contraint l’imperatrice Eudoxe fille de Theodose le jeune à l’épouser. Pour se tirer de ses mains, elle ne craignit point de se mettre en celles de Genseric. Rome est en proye au barbare : le seul saint Leon l’empesche d’y mettre tout à feu et à sang : le peuple déchire Maxime, et ne reçoit dans ses maux que cette triste consolation. Tout se brouïlle en Occident : on y voit plusieurs empereurs s’élever, et tomber presque en mesme temps. Majorien fut le plus illustre. Avitus soustint mal sa réputation, et se sauva par un evesché. On ne put plus défendre les Gaules contre Merovée, ni contre Childeric son fils : mais le dernier pensa perir par ses débauches. Si ses sujets le chasserent, un fidele ami qui luy resta le fit rappeller. Sa valeur le fit craindre de ses ennemis, et ses conquestes s’étendirent bien avant dans les Gaules. L’empire d’Orient estoit paisible sous Leon Thracien successeur de Marcien, et sous Zenon gendre et successeur de Leon. La révolte de basilisque bientost opprimé ne causa qu’une courtte inquiétude à cét empereur : mais l’empire d’Occident perit sans ressource. Auguste qu’on nomme Augustule, fils d’Oreste, fut le dernier empereur reconnu à Rome, et incontinent aprés il fut dépossedé par Odoacre roy des herules. C’estoient des peuples venus du Pont-Euxin dont la domination ne fut pas longue. En Orient l’empereur Zenon entreprit de se signaler d’une maniere inoûïe. Il fut le premier des empereurs qui se mesla de regler les questions de la foy. Pendant que les demi-eutychiens s’opposoient au concile de Chalcedoine, il publia contre le concile son henotique, c’est-à-dire son decret d’union détesté par les catholiques, et condamné par le pape Felix Iii. Les hérules furent bientost chassez de Rome par Théodoric roy des ostrogots, c’est à dire gots orientaux, qui fonda le royaume d’Italie, et laissa, quoy-qu’arien, un assez libre exercice à la religion catholique. L’empereur Anastase la troubloit en Orient. Il marcha sur les pas de Zenon son prédecesseur, et appuya les hérétiques. Par là il aliéna les esprits des peuples, et ne put jamais les gagner, mesme en ostant des imposts fascheux. L’Italie obéïssoit à Théodoric. Odoacre pressé dans Ravenne tascha de se sauver par un traité que Théodoric n’observa pas, et les herules furent contraints de tout abandonner. Théodoric outre l’Italie tenoit encore la Provence. De son temps saint Benoist retiré en Italie dans un desert, commençoit des ses plus tendres années à pratiquer les saintes maximes, dont il composa depuis cette belle regle que tous les moines d’Occident receûrent avec le mesme respect que les moines d’Orient ont pour celle de saint Basile. Les romains acheverent de perdre les Gaules par les victoires de Clovis fils de Childeric. Il gagna aussi sur les allemans la bataille de Tolbiac par le voeu qu’il fit d’embrasser la religion chrestienne, à laquelle Clotilde sa femme ne cessoit de le porter. Elle estoit de la maison des rois de Bourgogne, et catholique zelée, encore que sa famille et sa nation fust arienne. Clovis instruit par saint Vaast, fut baptisé à Reims, avec ses françois, par saint Remy evesque de cette ancienne metropole. Seul de tous les princes du monde, il soustint la foy catholique, et merita le titre de tres-chrestien à ses successeurs. Par la bataille où il tua de sa propre main Alaric roy des visigots, Tolose et l’Aquitaine furent jointes à son royaume. Mais la victoire des ostrogots l’empescha de tout prendre jusqu’aux Pyrenées, et la fin de son regne ternit la gloire des commencemens. Ses quatre enfans partagerent le royaume, et ne cesserent d’entreprendre les uns sur les autres. Anastase mourut frapé du foudre. Justin de basse naissance, mais habile et tres-catholique, fut fait empereur par le senat. Il se soumit avec tout son peuple aux decrets du pape saint Hormisdas, et mit fin aux troubles de l’eglise d’Orient. De son temps Boëce, homme célebre par sa doctrine aussi-bien que par sa naissance, et Symmaque son beaupere, tous deux élevez aux charges les plus éminentes, furent immolez aux jalousies de Théodoric, qui les soupçonna sans sujet de conspirer contre l’estat. Le roy troublé de son crime, crut voir la teste de Symmaque dans un plat qu’on luy servoit, et mourut quelque temps aprés. Amalasonte sa fille et mere d’Atalaric, qui devenoit roy par la mort de son ayeul, est empeschée par les gots de faire instruire le jeune prince comme meritoit sa naissance ; et contrainte de l’abandonner aux gens de son âge, elle voit qu’il se perd sans pouvoir y apporter de remede. L’année d’aprés Justin mourut, apres avoir associé à l’empire son neveu Justinien, dont le long regne est célebre par les travaux de Tribonien compilateur du droit romain, et par les exploits de Belisaire et de l’eunuque Narses. Ces deux fameux capitaines réprimerent les perses, défirent les ostrogots et les vandales, rendirent à leur maistre l’Afrique, l’Italie et Rome : mais l’empereur jaloux de leur gloire, sans vouloir prendre part à leurs travaux, les embarassoit toûjours plus qu’il ne leur donnoit d’assistance. Le royaume de France s’augmentoit. Aprés une longue guerre Childebert et Clotaire enfans de Clovis conquirent le royaume de Bourgogne, et en mesme temps immolerent à leur ambition les enfans mineurs de leur frere Clodomir, dont ils partagerent entre eux le royaume. Quelque temps aprés et pendant que Belisaire attaquoit si vivement les ostrogots, ce qu’ils avoient dans les Gaules, fut abandonné aux françois. La France s’étendoit alors beaucoup au-delà du Rhin ; mais les partages des princes, qui faisoient autant de royaumes, l’empeschoient d’estre réünie sous une mesme domination. Ses principales parties furent la Neustrie, c’est à dire la France occidentale ; et l’Austrasie, c’est à dire la France orientale. La mesme année que Rome fut reprise par Narses, Justinien fit tenir à Constantinople le cinquiéme concile général, qui confirma les précedens, et condamna quelques ecrits favorables à Nestorius. C’est ce qu’on appelloit les trois chapitres, à cause des trois auteurs déja morts il y avoit long-temps, dont il s’agissoit alors. On condamna la mémoire et les ecrits de Théodore evesque de Mopsueste, une lettre d’Ibas evesque d’Edesse, et parmi les ecrits de Théodoret ceux qu’il avoit composez contre saint Cyrille. Les livres d’Origene qui troubloient tout l’Orient depuis un siécle, furent aussi réprouvez. Ce concile commencé avec de mauvais desseins, eût une heureuse conclusion, et fut receû du saint siége qui s’y estoit opposé d’abord. Deux ans aprés le concile, Narses qui avoit osté l’Italie aux gots, la défendit contre les françois, et remporta une pleine victoire sur Bucelin général des troupes d’Austrasie. Malgré tous ces avantages, l’Italie ne demeura gueres aux empereurs. Sous Justin Ii neveu de Justinien, et aprés la mort de Narses, le royaume de Lombardie fut fondé par Alboïn. Il prit Milan et Pavie : Rome et Ravenne se sauverent à peine de ses mains ; et les lombards firent souffrir aux romains des maux extrémes.

Rome fut mal secouruë par ses empereurs que les avares nation scythique, les sarasins peuples d’Arabie, et les perses plus que tous les autres tourmentoient de tous costez en Orient. Justin qui ne croyoit que luy-mesme et ses passions, fut toûjours batu par les perses, et par leur roy Chosroës. Il se troubla de tant de pertes, jusqu’à tomber en phrenesie. Sa femme Sophie soustint l’empire. Le malheureux prince revint trop tard à son bon sens, et reconnut en mourant la malice de ses flateurs. Aprés luy, Tibere Ii qu’il avoit nommé empereur, réprima les ennemis, soulagea les peuples, et s’enrichit par ses aumosnes. Les victoires de Maurice cappadocien général de ses armées firent mourir de dépit le superbe Chosroës. Elles furent récompensées de l’empire que Tibere luy donna en mourant avec sa fille Constantine. En ce temps l’ambitieuse Fredegonde femme du roy Chilperic I mettoit toute la France en combustion, et ne cessoit d’exciter des guerres cruelles entre les rois françois. Au milieu des malheurs de l’Italie, et pendant que Rome estoit affligée d’une peste épouvantable, saint Gregoire le grand fut élevé malgré luy sur le siége de saint Pierre. Ce grand pape appaise la peste par ses prieres ; instruit les empereurs, et tout ensemble leur fait rendre l’obéïssance qui leur est deûë ; console l’Afrique, et la fortifie ; confirme en Espagne les visigots convertis de l’arianisme, et Recarede le catholique, qui venoit de rentrer au sein de l’eglise ; convertit l’Angleterre ; réforme la discipline dans la France, dont il exalte les rois toûjours orthodoxes au dessus de tous les rois de la terre ; flechit les lombards ; sauve Rome et l’Italie, que les empereurs ne pouvoient aider ; réprime l’orgueïl naissant des patriarches de Constantinople ; éclaire toute l’eglise par sa doctrine ; gouverne l’Orient et l’Occident avec autant de vigueur que d’humilité ; et donne au monde un parfait modele du gouvernement ecclésiastique. L’histoire de l’eglise n’a rien de plus beau que l’entrée du saint moine Augustin dans le royaume de Cant avec quarante de ses compagnons, qui précedez de la croix et de l’image du grand roy nostre seigneur Jesus-Christ, faisoient des voeux solennels pour la conversion de l’Angleterre. Saint Gregoire qui les avoit envoyez, les instruisoit par des lettres veritablement apostoliques, et apprenoit à saint Augustin à trembler parmi les miracles continuels que Dieu faisoit par son ministere. Berthe princesse de France attira au christianisme le roy Edhilbert son mari. Les rois de France et la reine Brunehault protegerent la nouvelle mission. Les evesques de France entrerent dans cette bonne oeuvre, et ce furent eux qui par l’ordre du pape sacrerent saint Augustin. Le renfort que saint Gregoire envoya au nouvel evesque, produisit de nouveaux fruits, et l’eglise anglicane prit sa forme. L’empereur Maurice ayant éprouvé la fidelité du saint pontife, se corrigea par ses avis, et receût de luy cette loûange si digne d’un prince chrestien, que la bouche des héretiques n’osoit s’ouvrir de son temps. Un si pieux empereur fit pourtant une grande faute. Un nombre infini de romains perirent entre les mains des barbares, faute d’estre rachetez à un escu par teste. On voit incontinent aprés les remords du bon empereur ; la priere qu’il fait à Dieu de le punir en ce monde plûtost qu’en l’autre ; la révolte de Phocas, qui égorge à ses yeux toute sa famille ; Maurice tué le dernier, et ne disant autre chose parmi tous ses maux, que ce verset du psalmiste, vous estes juste, ô seigneur, et tous vos jugemens son droits . Phocas élevé à l’empire par une action si détestable, tascha de gagner les peuples, en honorant le saint siége, dont il confirma les privileges. Mais sa sentence estoit prononcée. Heraclius proclamé empereur par l’armée d’Afrique, marcha contre luy. Alors Phocas éprouva, que souvent les débauches nuisent plus aux princes que les cruautez ; et Photin dont il avoit débauché la femme, le livra à Heraclius, qui le fit tuer. La France vit un peu aprés une tragedie bien plus étrange. La reine Brunehaut livrée à Clotaire Ii fut immolée à l’ambition de ce prince : sa memoire fut dechirée, et sa vertu tant loûée par le pape saint Gregoire a peine encore à se défendre. L’empire cependant estoit desolé. Le roy de Perse Chosroës Ii sous prétexte de venger Maurice, avoit entrepris de perdre Phocas. Il poussa ses conquestes sous Heraclius. On vit l’empereur batu, et la vraye croix enlevée par les infideles ; puis, par un retour admirable, Heraclius cinq fois vainqueur ; la Perse penetrée par les romains, Chosroes tué par son fils, et la sainte croix reconquise. Pendant que la puissance des perses estoit si bien réprimée, un plus grand mal s’éleva contre l’empire, et contre toute la chrestienté. Mahomet s’érigea en prophete parmi les sarasins : il fut chassé de la meque par les siens. à sa fuite commence la fameuse hegyre, d’où les mahometans comptent leurs années. Le faux prophete donna ses victoires pour toute marque de sa mission. Il soumit en neuf ans toute l’Arabie de gré ou de force, et jetta les fondemens de l’empire des caliphes. à ces maux se joignit l’héresie des monothelites, qui par une bisarrerie presque inconcevable, en reconnoissant deux natures en nostre seigneur, n’y vouloient reconnoistre qu’une seule volonté. L’homme, selon eux, n’y vouloit rien, et il n’y avoit en Jesus-Christ que la seule volonté du verbe. Ces héretiques cachoient leur venin sous des paroles ambiguës : un faux amour de la paix leur fit proposer qu’on ne parlast ni d’une, ni de deux volontez. Ils imposerent par ces artifices au pape Honorius I qui entra avec eux dans un dangereux ménagement, et consentit au silence où le mensonge et la verité furent également supprimez. Pour comble de malheur, quelque temps aprés l’empereur Heraclius entreprit de décider la question de son autorité, et proposa son ecthese ou exposition favorable aux monothelites : mais les artifices des héretiques furent enfin découverts. Le pape Jean Iv condamna l’ecthese. Constant petit-fils d’Heraclius soustint l’edit de son ayeul par le sien appellé type. Le saint siége et le pape Theodore s’opposent à cette entreprise : le pape saint Martin I assemble le concile de Latran, où il anathematise le type et les chefs des monothelites. Saint Maxime célebre par tout l’Orient pour sa pieté et pour sa doctrine quitte la cour infectée de la nouvelle herésie, reprend ouvertement les empereurs qui avoient osé prononcer sur les questions de la foy, et souffre des maux infinis pour la religion catholique. Le pape traisné d’exil en exil, et toûjours durement traité par l’empereur, meurt enfin parmi les souffrances sans se plaindre, ni se relascher de ce qu’il doit à son ministere. Cependant la nouvelle eglise anglicane fortifiée par les soins des papes Boniface V et Honorius, se rendoit illustre par toute la terre. Les miracles y abondoient avec les vertus, comme dans les temps des apostres ; et il n’y avoit rien de plus éclatant que la sainteté de ses rois. Eduin embrassa avec tout son peuple la foy qui luy avoit donné la victoire sur ses ennemis, et convertit ses voisins. Oswalde servit d’interprete aux prédicateurs de l’evangile ; et renommé par ses conquestes, il leur préfera la gloire d’estre chrestien. Les merciens furent convertis par le roy de Nortombelland Osuin : leurs voisins et leurs successeurs suivirent leurs pas ; et leurs bonnes oeuvres furent immenses. Tout perissoit en Orient. Pendant que les empereurs se consument dans des disputes de religion et inventent des héresies, les sarasins penetrent l’empire ; ils occupent la Syrie et la Palestine ; la sainte cité leur est assujétie ; la Perse leur est ouverte par ses divisions, et ils prennent ce grand royaume sans résistance. Ils entrent en Afrique en estat d’en faire bientost une de leurs provinces : l’isle de Chypre leur obéït ; et ils joignent en moins de trente ans toutes ces conquestes à celles de Mahomet. L’Italie, toûjours malheureuse et abandonnée, gemissoit sous les armes des lombards. Constant desespera de les chasser, et se résolut à ravager ce qu’il ne put défendre. Plus cruel que les lombards mesmes, il ne vint à Rome que pour en piller les tresors : les eglises ne s’en sauverent pas : il ruina la Sardaigne et la Sicile ; et devenu odieux à tout le monde, il perit de la main des siens. Sous son fils Constantin Pogonat, c’est à dire le barbu, les sarasins s’emparerent de la Cilicie et de la Lycie. Constantinople assiégée ne fut sauvée que par un miracle. Les bulgares peuples venus de l’emboucheure du Volga se joignirent à tant d’ennemis dont l’empire estoit accablé, et occuperent cette partie de la Thrace appellée depuis Bulgarie, qui estoit l’ancienne Mysie. L’eglise anglicane enfantoit de nouvelles eglises ; et saint Wilfrid evesque d’York chassé de son siége convertit la Frise. Toute l’eglise receût une nouvelle lumiere par le concile de Constantinople sixiéme général, où le pape saint Agathon présida par ses legats, et expliqua la foy catholique par une lettre admirable. Le concile frapa d’anathesme un evesque célebre par sa doctrine, un patriarche d’Alexandrie, quatre patriarches de Constantinople, c’est à dire tous les auteurs de la secte des monothelites ; sans épargner le pape Honorius qui les avoit ménagez. Aprés la mort d’Agathon qui arriva durant le concile, le pape saint Leon Ii en confirma les décisions, et en receût tous les anathesmes. Constantin Pogonat, imitateur du grand Constantin et de Marcien, entra au concile à leur exemple ; et comme il y rendit les mesmes soumissions, il y fut honoré des mesmes titres d’orthodoxe, de religieux, de pacifique empereur, et de restaurateur de la religion. Son fils Justinien Ii luy succeda encore enfant. De son temps la foy s’étendoit et éclatoit vers le Nort. Saint Kilien envoyé par le pape Conon prescha l’evangile dans la Franconie. Du temps du pape Serge, Ceadual un des rois d’Angleterre vint reconnoistre en personne l’eglise romaine d’où la foy avoit passé en son isle ; et aprés avoir receû le baptesme par les mains du pape, il mourut selon qu’il l’avoit luy-mesme desiré. La maison de Clovis estoit tombée dans une foiblesse déplorable : de frequentes minoritez avoient donné occasion de jetter les princes dans une mollesse dont ils ne sortoient point estant majeurs. De là sort une longue suite de rois fainéans qui n’avoient que le nom de roy, et laissoient tout le pouvoir aux maires du palais. Sous ce titre Pepin Heristel gouverna tout, et éleva sa maison à de plus hautes esperances. Par son autorité, et aprés le martyre de saint Vigbert, la foy s’établit dans la Frise, que la France venoit d’ajouster à ses conquestes. Saint Swibert, saint Willebrod, et d’autres hommes apostoliques répandirent l’evangile dans les provinces voisines. Cependant la minorité de Justinien s’estoit heureusement passée : les victoires de Leonce avoient abbatu les sarasins, et rétabli la gloire de l’empire en Orient. Mais ce vaillant capitaine arresté injustement, et relasché mal à propos, coupa le nez à son maistre, et le chassa. Ce rebelle souffrit un pareil traitement de Tibere, nommé Absimare, qui luy-mesme ne dura gueres. Justinien rétabli fut ingrat envers ses amis ; et en se vengeant de ses ennemis, il s’en fit de plus redoutables, qui le tuerent. Les images de Philippique son successeur ne furent pas receûës dans Rome, à cause qu’il favorisoit les monothelites, et se déclaroit ennemi du concile sixiéme. On éleût à Constantinople Anastase Ii prince catholique, et on creva les yeux à Philippique. En ce temps les débauches du roy Roderic ou Rodrigue firent livrer l’Espagne aux maures : c’est ainsi qu’on appelloit les sarasins d’Afrique. Le comte Julien, pour venger sa fille dont Roderic abusoit, appella ces infideles. Ils viennent avec des troupes immenses : ce roy perit : l’Espagne est soumise, et l’empire des gots y est éteint. L’eglise d’Espagne fut mise alors à une nouvelle épreuve : mais comme elle s’estoit conservée sous les ariens, les mahometans ne purent l’abbatre. Ils la laisserent d’abord avec assez de liberté : mais dans les siécles suivans il fallut soustenir de grands combats ; et la chasteté eût ses martyrs, aussi-bien que la foy, sous la tyrannie d’une nation aussi brutale qu’infidele. L’empereur Anastase ne dura gueres. L’armée força Theodose Iii à prendre la pourpre. Il fallut combatre : le nouvel empereur gagna la bataille, et Anastase fut mis dans un monastere. Les maures maistres de l’Espagne esperoient s’étendre bientost au-delà des Pyrenées : mais Charles Martel destiné à les réprimer, s’estoit élevé en France, et avoit succedé, quoy-que bastard, au pouvoir de son pere Pepin Heristel, qui laissa l’Austrasie à sa maison comme une espece de principauté souveraine, et le commandement en Neustrie par la charge de maire du palais. Charles réünit tout par sa valeur. Les affaires d’Orient estoient brouïllées. Leon isaurien préfet d’Orient ne reconnut pas Theodose qui quitta sans répugnance l’empire qu’il n’avoit accepté que par force ; et retiré à Ephese, ne s’occupa plus que des veritables grandeurs. Les sarasins receûrent de grands coups durant l’empire de Leon. Ils leverent honteusement le siége de Constantinople. Pelage qui se cantonna dans les montagnes d’Asturie avec ce qu’il y avoit de plus résolu parmi les gots, aprés une victoire signalée, opposa à ces infideles un nouveau royaume, par lequel ils devoient un jour estre chassez de l’Espagne. Malgré les efforts et l’armée immense d’Abderame leur général, Charles Martel gagna sur eux la fameuse bataille de Tours. Il y perit un nombre infini de ces infideles ; et Abderame luy-mesme y demeura sur la place. Cette victoire fut suivie d’autres avantages, par lesquels Charles arresta les maures, et étendit le royaume jusqu’aux Pyrenées. Alors les Gaules n’eûrent presque rien qui n’obéïst aux françois ; et tous reconnoissoient Charles Martel. Puissant en paix, en guerre, et maistre absolu du royaume, il regna sous plusieurs rois qu’il fit et défit à sa fantaisie, sans oser prendre ce grand titre. La jalousie des seigneurs françois vouloit estre ainsi trompée. La religion s’établissoit en Allemagne. Le prestre saint Boniface convertit ces peuples, et en fut fait evesque par le pape Gregoire Ii qui l’y avoit envoyé. L’empire estoit alors assez paisible ; mais Leon y mit le trouble pour long-temps. Il entreprit de renverser comme des idoles les images de Jesus-Christ et de ses saints. Comme il ne put attirer à ses sentimens saint Germain patriarche de Constantinople, il agit de son autorité, et aprés une ordonnance du senat, on luy vit d’abord briser une image de Jesus-Christ, qui estoit posée sur la grande porte de l’eglise de Constantinople. Ce fut par là que commencerent les violences des iconoclastes, c’est à dire des brise-images. Les autres images que les empereurs, les evesques, et tous les fideles avoient érigées depuis la paix de l’eglise dans les lieux publics et particuliers, furent aussi abbatuës. à ce spectacle le peuple s’émût. Les statuës de l’empereur furent renversées en divers endroits. Il se crut outragé en sa personne : on luy reprocha un semblable outrage qu’il faisoit à Jesus-Christ et à ses saints, et que de son aveu propre l’injure faite à l’image retomboit sur l’original. L’Italie passa encore plus avant : l’impieté de l’empereur fut cause qu’on luy refusa les tributs ordinaires. Luitprand roy des lombards se servit du mesme prétexte pour prendre Ravenne résidence des exarques. On nommoit ainsi les gouverneurs que les empereurs envoyoient en Italie. Le pape Gregoire Ii s’opposa au renversement des images : mais en mesme temps il s’opposoit aux ennemis de l’empire, et taschoit de retenir les peuples dans l’obéïssance. La paix se fit avec les lombards, et l’empereur exécuta son decret contre les images plus violemment que jamais. Mais le célebre Jean De Damas luy déclara qu’en matiere de religion il ne connoissoit de decrets que ceux de l’eglise, et souffrit beaucoup. L’empereur chassa de son siége le patriarche saint Germain, qui mourut en exil âgé de 90 ans. Un peu aprés les lombards reprirent les armes, et dans les maux qu’ils faisoient souffrir au peuple romain, ils ne furent retenus que par l’autorité de Charles Martel, dont le pape Gregoire Ii avoit imploré l’assistance. Le nouveau royaume d’Espagne, qu’on appelloit dans ces premiers temps le royaume d’Orviéte, s’augmentoit par les victoires, et par la conduite d’Alphonse gendre de Pelage, qui à l’exemple de Recarede dont il estoit descendu, prit le nom de catholique. Leon mourut, et laissa l’empire aussi-bien que l’eglise dans une grande agitation. Artabase préteur d’Armenie se fit proclamer empereur au lieu de Constantin Copronyme fils de Leon, et rétablit les images. Aprés la mort de Charles Martel Luitprand menaça Rome de nouveau : l’exarcat de Ravenne fut en peril, et l’Italie deût son salut à la prudence du pape saint Zacharie. Constantin embarassé dans l’Orient ne songeoit qu’à s’établir ; il batit Artabaze, prit Constantinople, et la remplit de supplices. Les deux enfans de Charles Martel, Carloman et Pepin, avoient succedé à la puissance de leur pere : mais Carloman dégousté du siecle, au milieu de sa grandeur et de ses victoires embrassa la vie monastique. Par ce moyen son frere Pepin réünit en sa personne toute la puissance. Il sceût la soustenir par un grand merite, et prit le dessein de s’élever à la royauté. Childeric le plus miserable de tous les princes luy en ouvrit le chemin, et joignit à la qualité de fainéant celle d’insensé. Les françois dégoustez de leurs fainéans, et accoustumez depuis tant de temps à la maison de Charles Martel feconde en grands hommes, n’estoient plus embarassez que du serment qu’ils avoient presté à Childeric. Sur la réponse du pape Zacharie, ils se crurent libres, et d’autant plus dégagez du serment qu’ils avoient presté à leur roy, que luy et ses devanciers sembloient depuis deux cens ans avoir renoncé au droit qu’ils avoient de leur commander, en laissant attacher tout le pouvoir à la charge de maire du palais. Ainsi Pepin fut mis sur le trosne, et le nom de roy fut réüni avec l’autorité. Le pape Estienne Iii trouva dans le nouveau roy le mesme zele que Charles Martel avoit eû pour le saint siége contre les lombards. Aprés avoir vainement imploré le secours de l’empereur, il se jetta entre les bras des françois. Le roy le receût en France avec respect, et voulut estre sacré et couronné de sa main. En mesme temps il passa les Alpes, delivra Rome et l’exarcat de Ravenne, et réduisit Astolphe roy des lombards à une paix équitable. Cependant l’empereur faisoit la guerre aux images. Pour s’appuyer de l’autorité ecclesiastique, il assembla un nombreux concile à Constantinople. On n’y vit pourtant point paroistre, selon la coustume, ni les legats du saint siége, ni les evesques, ou les legats des autres siéges patriarcaux. Dans ce concile, non seulement on condamna comme idolatrie tout l’honneur rendu aux images en memoire des originaux, mais encore on y condamna la sculpture et la peinture comme des arts détestables. C’estoit l’opinion des sarasins dont on disoit que Leon avoit suivi les conseils quand il renversa les images. Il ne parut pourtant rien contre les reliques. Le concile de Copronyme ne défendit pas de les honorer, et il frapa d’anathesme ceux qui refusoient d’avoir recours aux prieres de la Sainte Vierge et des saints. Les catholiques persecutez pour l’honneur qu’ils rendoient aux images, répondoient à l’empereur qu’ils aimoient mieux endurer toute sorte d’extrémitez, que de ne pas honorer Jesus-Christ jusques dans son ombre. Cependant Pepin repassa les Alpes, et chastia l’infidele Astolphe qui refusoit d’exécuter le traité de paix. L’eglise romaine ne receût jamais un plus beau don que celuy que luy fit alors ce pieux prince. Il luy donna les villes reconquises sur les lombards, et se moqua de Copronyme qui les redemandoit, luy qui n’avoit pû les défendre. Depuis ce temps les empereurs furent peu reconnus dans Rome : ils y devinrent méprisables par leur foiblesse, et odieux par leurs erreurs. Pepin y fut regardé comme protecteur du peuple romain et de l’eglise romaine. Cette qualité devint comme heréditaire à sa maison et aux rois de France. Charlemagne fils de Pepin la soustint avec autant de courage que de pieté. Le pape Adrien eût recours à luy contre Didier roy des lombards, qui avoit pris plusieurs villes, et menaçoit toute l’Italie. Charlemagne passa les Alpes. Tout fléchit : Didier fut livré : les rois lombards ennemis de Rome et des papes furent détruits : Charlemagne se fit couronner roy d’Italie, et prit le titre de roy des françois et des lombards. En mesme temps il exerça dans Rome mesme l’autorité souveraine en qualité de Patrice, et confirma au saint siége les donations du roy son pere. Les empereurs avoient peine à résister aux bulgares, et soustenoient vainement contre Charlemagne les lombards dépossedez. La querelle des images duroit toûjours. Leon Iv fils de Copronyme sembloit d’abord s’estre adouci ; mais il renouvella la persecution aussitost qu’il se crut le maistre. Il mourut bientost. Son fils Constantin âgé de dix ans luy succeda, et regna sous la tutele de l’imperatrice Irene sa mere. Alors les choses commencerent à changer de face. Paul patriarche de Constantinople déclara sur la fin de sa vie qu’il avoit combatu les images contre sa conscience, et se retira dans un monastere, où il déplora en presence de l’imperatrice le malheur de l’eglise de Constantinople separée des quatre siéges patriarcaux, et luy proposa la célebration d’un concile universel comme l’unique remede d’un si grand mal. Taraise son successeur soustint que la question n’avoit pas esté jugée dans l’ordre, parce qu’on avoit commencé par une ordonnance de l’empereur, qu’un concile tenu contre les formes avoit suivie ; au lieu qu’en matiere de religion, c’est au concile à commencer, et aux empereurs à appuyer le jugement de l’eglise. Fondé sur cette raison, il n’accepta le patriarcat qu’à condition qu’on tiendroit le concile universel : il fut commencé à Constantinople, et continué à Nicée. Le pape y envoya ses legats : le concile des iconoclastes fut condamné : ils sont détestez comme gens qui, à l’exemple des sarasins, accusoient les chrestiens d’idolatrie. On décida que les images seroient honorées en memoire et pour l’amour des originaux ; ce qui s’appelle dans le concile culte rélatif, adoration et salutation honoraire , qu’on oppose au culte supréme, et à l’adoration de latrie, ou d’entiere sujetion , que le concile réserve à Dieu seul. Outre les legats du saint siége, et la presence du patriarche de Constantinople, il y parut des legats des autres siéges patriarcaux opprimez alors par les infideles. Quelques-uns leur ont contesté leur mission : mais ce qui n’est pas contesté, c’est que loin de les desavoûër, tous ces siéges ont accepté le concile sans qu’il y paroisse de contradiction, et il a esté receû par toute l’eglise. Les françois environnez d’idolastres ou de nouveaux chrestiens dont ils craignoient de broûïller les idées, et d’ailleurs embarassez du terme équivoque d’adoration, hesiterent long-temps. Parmi toutes les images ils ne vouloient rendre d’honneur qu’à celle de la croix, absolument differente des figures que les payens croyoient pleines de divinité. Ils conserverent pourtant en lieu honorable, et mesme dans les eglises, les autres images, et détesterent les iconoclastes. Ce qui resta de diversité, ne fit aucun schisme. Les françois connurent enfin, que les peres de Nicée ne demandoient pour les images que le mesme genre de culte, toutes proportions gardées, qu’ils rendoient eux-mesmes aux reliques, au livre de l’evangile, et à la croix ; et ce concile fut honoré par toute la chrestienté sous le nom de septiéme concile général. Ainsi nous avons veû les sept conciles généraux, que l’Orient et l’Occident, l’eglise greque et l’eglise latine reçoivent avec une égale réverence. Les empereurs convoquoient ces grandes assemblées par l’autorité souveraine qu’ils avoient sur tous les evesques, ou du moins sur les principaux, d’où dependoient tous les autres, et qui estoient alors sujets de l’empire. Les voitures publiques leur estoient fournies par l’ordre des princes. Ils assembloient les conciles en Orient, où ils faisoient leur résidence, et y envoyoient ordinairement des commissaires pour maintenir l’ordre. Les evesques ainsi assemblez portoient avec eux l’autorité du saint esprit, et la tradition des eglises. Dés l’origine du christianisme il y avoit trois siéges principaux, qui précedoient tous les autres, celuy de Rome, celuy d’Alexandrie, et celuy d’Antioche. Le concile de Nicée avoit approuvé que l’evesque de la cité sainte eust le mesme rang. Le second et le quatriéme concile éleverent le siége de Constantinople, et voulurent qu’il fust le second. Ainsi il se fit cinq siéges, que dans la suite des temps on appella patriarcaux. La préséance leur estoit donnée dans le concile. Entre ces siéges, le siége de Rome estoit toûjours regardé comme le premier, et le concile de Nicée regla les autres sur celuy-là. Il y avoit aussi des evesques metropolitains, qui estoient les chefs des provinces, et qui précedoient les autres evesques. On commença assez tard à les appeller archevesques ; mais leur autorité n’en estoit pas moins reconnuë. Quand le concile estoit formé, on proposoit l’ecriture sainte ; on lisoit les passages des anciens peres témoins de la tradition : c’estoit la tradition qui interpretoit l’ecriture : on croyoit que son vray sens estoit celuy dont les siécles passez estoient convenus, et nul ne croyoit avoir droit de l’expliquer autrement. Ceux qui refusoient de se soumettre aux décisions du concile, estoient frapez d’anathême. Aprés avoir expliqué la foy, on regloit la discipline ecclesiastique, et on dressoit les canons, c’est à dire les regles de l’eglise. On croyoit que la foy ne changeoit jamais, et qu’encore que la discipline pust recevoir divers changemens selon les temps et selon les lieux, il falloit tendre autant qu’on pouvoit à une parfaite imitation de l’antiquité. Au reste, les papes n’assisterent que par leurs legats aux premiers conciles généraux ; mais ils en approuverent expressément la doctrine, et il n’y eût dans l’eglise qu’une seule foy. Constantin et Irene firent religieusement exécuter les decrets du Vii concile : mais le reste de leur conduite ne se soustint pas. Le jeune prince, à qui sa mere fit épouser une femme qu’il n’aimoit point, s’emportoit à des amours deshonnestes ; et las d’obéïr aveuglement à une mere si imperieuse, il taschoit de l’éloigner des affaires où elle se maintenoit malgré luy. Alphonse Le Chaste regnoit en Espagne. La continence perpetuelle que garda ce prince, luy merita ce beau titre, et le rendit digne d’affranchir l’Espagne de l’infame tribut de cent filles que son oncle Mauregat avoit accordé aux maures. Soixante et dix mille de ces infideles tuez dans une bataille avec Mugait leur général firent voir la valeur d’Alphonse. Constantin taschoit aussi de se signaler contre les bulgares ; mais les succés ne répondoient pas à son attente. Il détruisit à la fin tout le pouvoir d’Irene ; et incapable de se gouverner luy-mesme autant que de souffrir l’empire d’autruy, il répudia sa femme Marie, pour épouser Theodote, qui estoit à elle. Sa mere irritée fomenta les troubles que causa un si grand scandale. Constantin perit par ses artifices. Elle gagna le peuple en moderant les imposts, et mit dans ses interests les moines avec le clergé par une pieté apparente. Enfin elle fut reconnuë seule imperatrice. Les romains mépriserent ce gouvernement, et se tournerent à Charlemagne, qui subjuguoit les saxons, réprimoit les sarasins, détruisoit les hérésies, protegeoit les papes, attiroit au christianisme les nations infideles, rétablissoit les sciences et la discipline ecclésiastique, assembloit de fameux conciles où sa profonde doctrine estoit admirée, et faisoit ressentir non seulement à la France et à l’Italie, mais à l’Espagne, à l’Angleterre, à la Germanie, et par tout les effets de sa pieté et de sa justice.