Discours sur l’Histoire universelle/I/10

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X. Epoque.

Naissance de Jesus-Christ.
7. & dernier âge du monde.


Nous voila enfin arrivez à ces temps tant desirez par nos peres, de la venuë du messie. Ce nom veut dire le Christ ou l’oint du seigneur ; et Jesus-Christ le merite comme pontife, comme roy, et comme prophete. On ne convient pas de l’année précise où il vint au monde, et on convient que sa vraye naissance devance de quelques années nostre ere vulgaire que nous suivrons pourtant avec tous les autres pour une plus grande commodité. Sans disputer davantage sur l’année de la naissance de nostre seigneur, il suffit que nous sçachions qu’elle est arrivée environ l’an 4000 du monde. Les uns la mettent un peu auparavant, les autres un peu aprés, et les autres précisément en cette année : diversité qui provient autant de l’incertitude des années du monde, que de celle de la naissance de nostre seigneur. Quoy qu’il en soit, ce fut environ ce temps, 1000 ans aprés la dédicace du temple, et l’an 754 de Rome que Jesus-Christ fils de Dieu dans l’eternité, fils d’Abraham et de David dans le temps, naquit d’une vierge. Cette epoque est la plus considerable de toutes, non seulement par l’importance d’un si grand évenement, mais encore parce que c’est celle d’où il y a plusieurs siecles que les chrestiens commencent à compter leurs années. Elle a encore cecy de remarquable, qu’elle concourt à peu prés avec le temps où Rome retourne à l’estat monarchique sous l’empire paisible d’Auguste. Tous les arts fleurirent de son temps, et la poësie latine fut portée à sa derniere perfection par Virgile et par Horace, que ce prince n’excita pas seulement par ses bienfaits, mais encore en leur donnant un libre accés auprés de luy. La naissance de Jesus-Christ fut suivie de prés de la mort d’Herode. Son royaume fut partagé entre ses enfans, et le principal partage ne tarda pas à tomber entre les mains des romains. Auguste acheva son regne avec beaucoup de gloire. Tibere qu’il avoit adopté luy succeda sans contradiction, et l’empire fut reconnu pour hereditaire dans la maison des Cesars. Rome eût beaucoup à souffrir de la cruelle politique de Tibere : le reste de l’empire fut assez tranquille. Germanicus neveu de Tibere appaisa les armées rebelles, refusa l’empire, batit le fier Arminius, poussa ses conquestes jusqu’à l’Elbe ; et s’estant attiré avec l’amour de tous les peuples la jalousie de son oncle, ce barbare le fit mourir ou de chagrin, ou par le poison. à la quinziéme année de Tibere, saint Jean Baptiste paroist : Jesus-Christ se fait baptiser par ce divin précurseur : le pere eternel reconnoist son fils bien-aimé par une voix qui vient d’enhaut : le Saint Esprit descend sur le Sauveur, sous la figure pacifique d’une colombe : toute la trinité manifeste. Là commence avec la 70 semaine de Saniel la prédication de Jesus-Christ. Cette derniere semaine estoit la plus importante et la plus marquée. Daniel l’avoit separée des autres, comme la semaine où l’alliance devoit estre confirmée, et au milieu de laquelle les anciens sacrifices devoient perdre leur vertu. Nous la pouvons appeller la semaine des mysteres. Jesus-Christ y établit sa mission et sa doctrine par des miracles innombrables, et en suite par sa mort. Elle arriva la quatriéme année de son ministere, qui fut aussi la quatriéme année de la derniere semaine de Daniel, et cette grande semaine se trouve de cette sorte justement coupée au milieu par cette mort.

Ainsi le compte des semaines est aisé à faire, ou plûtost il est tout fait. Il n’y a qu’à ajouster à 453 ans, qui se trouveront depuis l’an 300 de Rome, et le 20 d’Artaxerxe jusqu’au commencement de l’ere vulgaire, les 30 ans de cette ere qu’on voit aboutir à la quinziéme année de Tibere, et au baptesme de nostre seigneur ; il se fera de ces deux sommes 483 ans : des sept ans qui restent encore pour en achever 490 le quatriéme qui fait le milieu, est celuy où Jesus-Christ est mort ; et tout ce que Daniel a prophetisé est visiblement renfermé dans le terme qu’il s’est prescrit. On n’auroit pas mesme besoin de tant de justesse, et rien ne force à prendre dans cette extréme rigueur le milieu marqué par Daniel. Les plus difficiles se contenteroient de le trouver en quelque point que ce fust entre les deux extrémitez : ce que je dis, afin que ceux qui croiroient avoir des raisons pour mettre un peu plus haut ou un peu plus bas le commencement d’Artaxerxe, ou la mort de nostre seigneur, ne se gesnent pas dans leur calcul, et que ceux qui voudroient tenter d’embarasser une chose claire par des chicanes de chronologie, se défassent de leur inutile subtilité. Les tenebres qui couvrirent toute la face de la terre en plein midy, et au moment que Jesus-Christ fut crucifié, sont prises pour une eclipse ordinaire par les auteurs payens qui ont remarqué ce memorable évenement. Mais les premiers chrestiens qui en ont parlé aux romains comme d’un prodige marqué non seulement par leurs auteurs, mais encore par les registres publics, ont fait voir que ni au temps de la pleine lune où Jesus-Christ estoit mort, ni dans toute l’année où cette eclipse est observée, il ne pouvoit en estre arrivé aucune qui ne fust surnaturelle. Nous avons les propres paroles de Phlegon affranchi d’Adrien, citées dans un temps où son livre estoit entre les mains de tout le monde, aussi-bien que les histoires syriaques de Thallus qui l’a suivi ; et la 4 année de la 202 olympiade marquée dans les annales de Phlegon est celle de la mort de nostre seigneur.

Pour achever les mysteres, Jesus-Christ sort du tombeau le troisiéme jour ; il apparoist à ses disciples ; il monte aux cieux en leur presence ; il leur envoye le Saint Esprit ; l’eglise se forme ; la persécution commence ; saint Estienne est lapidé ; saint Paul est converti. Un peu aprés Tibere meurt. Caligula son petit neveu, son fils par adoption, et son successeur, étonne l’univers par sa folie cruelle et brutale : il se fait adorer, et ordonne que sa statuë soit placée dans le temple de Jerusalem. Chereas delivre le monde de ce monstre. Claudius regne malgré sa stupidité. Il est deshonoré par Messaline sa femme qu’il redemande aprés l’avoir fait mourir. On le remarie avec Agrippine fille de Germanicus. Les apostres tiennent le concile de Jerusalem, où saint Pierre parle le premier comme il fait par tout ailleurs. Les gentils convertis y sont affranchis des cérémonies de la loy. La sentence en est prononcée au nom du Saint Esprit et de l’eglise. Saint Paul et saint Barnabé portent le decret du concile aux eglises, et enseignent aux fideles à s’y soumettre. Telle fut la forme du premier concile. Le stupide empereur desherita son fils Britannicus, et adopta Neron fils d’Agrippine. En récompense elle empoisonna ce trop facile mari. Mais l’empire de son fils ne luy fut pas moins funeste à elle-mesme, qu’à tout le reste de la république. Corbulon fit tout l’honneur de ce regne par les victoires qu’il remporta sur les Parthes et sur les armeniens. Neron commença dans le mesme temps la guerre contre les juifs, et la persécution contre les chrestiens. C’est le premier empereur qui ait persecuté l’eglise. Il fit mourir à Rome saint Pierre et saint Paul. Mais comme dans le mesme temps il persecutoit tout le genre humain, on se révolta contre luy de tous costez : il apprit que le senat l’avoit condamné, et se tua luy-mesme. Chaque armée fit un empereur : la querelle se décida auprés de Rome, et dans Rome mesme, par d’effroyables combats. Galba, Othon et Vitellius y perirent : l’empire affligé se reposa sous Vespasien. Mais les juifs furent réduits à l’extrémité : Jerusalem fut prise et bruslée. Tite fils et successeur de Vespasien donna au monde une courte joye ; et ses jours qu’il croyoit perdus quand ils n’estoient pas marquez de quelque bienfait, se précipiterent trop viste. On vit revivre Neron en la personne de Domitien. La persecution se renouvella. Saint Jean sorti de l’huile bouïllante fut rélegué dans l’isle de Patmos, où il écrivit son apocalypse. Un peu aprés il ecrivit son evangile, âgé de 90 ans, et joignit la qualité d’evangeliste à celle d’apostre et de prophete. Depuis ce temps les chrestiens furent toûjours persecutez, tant sous les bons que sous les mauvais empereurs. Ces persecutions se faisoient, tantost par les ordres des empereurs, et par la haine particuliere des magistrats, tantost par le soulevement des peuples, et tantost par des decrets prononcez authentiquement dans le senat sur les rescrits des princes, ou en leur presence. Alors la persecution estoit plus universelle, et plus sanglante ; et ainsi la haine des infideles toûjours obstinée à perdre l’eglise s’excitoit de temps en temps elle-mesme à de nouvelles fureurs. C’est par ces renouvellemens de violence que les historiens ecclesiastiques comptent dix persecutions sous dix empereurs. Dans de si longues souffrances, les chrestiens ne firent jamais la moindre sedition. Parmi tous les fideles, les evesques estoient toûjours les plus attaquez. Parmi toutes les eglises, l’eglise de Rome fut persecutée avec le plus de violence ; et trente papes confirmerent par leur sang l’evangile qu’ils annonçoient à toute la terre. Domitien est tué : l’empire commence à respirer sous Nerva. Son grand âge ne luy permet pas de rétablir les affaires : mais pour faire durer le repos public, il choisit Trajan pour son successeur. L’empire tranquille au dedans, et triomphant au dehors, ne cesse d’admirer un si bon prince. Aussi avoit-il pour maxime, qu’il falloit que ses citoyens le trouvassent tel qu’il eust voulu trouver l’empereur s’il eust esté simple citoyen. Ce prince dompta les daces et Décebale leur roy ; étendit ses conquestes en Orient ; donna un roy aux Parthes, et leur fit craindre la puissance romaine : heureux que l’yvrognerie et ses infames amours, vices si déplorables dans un si grand prince, ne luy ayent rien fait entreprendre contre la justice. à des temps si avantageux pour la république, succederent ceux d’Adrien meslez de bien et de mal. Ce prince maintint la discipline militaire, vescut luy-mesme militairement et avec beaucoup de frugalité, soulagea les provinces, fit fleurir les arts, et la Grece qui en estoit la mere. Les barbares furent tenus en crainte par ses armes et par son autorité. Il rebastit Jerusalem à qui il donna son nom, et c’est de là que luy vient le nom d’Aelia ; mais il en bannit les juifs toûjours rebelles à l’empire. Ces opiniastres trouverent en luy un impitoyable vengeur. Il deshonora par ses cruautez et par ses amours monstrueuses un regne si éclatant. Son infame Antinoüs dont il fit un dieu, couvre de honte toute sa vie. L’empereur sembla réparer ses fautes, et rétablir sa gloire effacée, en adoptant Antonin le pieux qui adopta Marc Aurele le sage et le philosophe. En ces deux princes paroissent deux beaux caracteres. Le pere toûjours en paix, est toûjours prest dans le besoin à faire la guerre : le fils est toûjours en guerre, toûjours prest à donner la paix à ses ennemis et à l’empire. Son pere Antonin luy avoit appris, qu’il valoit mieux sauver un seul citoyen, que de défaire mille ennemis. Les parthes et les marcomans éprouverent la valeur de Marc-Aurele : les derniers estoient des germains que cet empereur achevoit de dompter quand il mourut. Par la vertu des deux Antonins, ce nom devint les délices des romains. La gloire d’un si beau nom ne fut effacée, ni par la molesse de Lucius Verus frere de Marc-Aurele et son collégue dans l’empire, ni par les brutalitez de Commode son fils et son successeur. Celuy-cy indigne d’avoir un tel pere, en oublia les enseignemens et les exemples. Le senat et les peuples le détesterent : ses plus assidus courtisans et sa maistresse le firent mourir. Son successeur Pertinax, vigoureux défenseur de la discipline militaire, se vit immolé à la fureur des soldats licentieux qui l’avoient un peu auparavant élevé malgré luy à la souveraine puissance. L’empire mis à l’encan par l’armée, trouva un acheteur. Le jurisconsulte Didius Julianus hasarda ce hardi marché : il luy en cousta la vie : Severe Africain le fit mourir, vengea Pertinax, passa d’Orient en Occident, triompha en Syrie, en Gaule et dans la Grande Bretagne. Rapide conquerant, il égala Cesar par ses victoires ; mais il n’imita pas sa clemence. Il ne put mettre la paix parmi ses enfans. Bassien ou Caracalla son fils aisné, faux imitateur d’Alexandre, aussitost aprés la mort de son pere, tua son frere Geta empereur comme luy dans le sein de Julie leur mere commune, passa sa vie dans la cruauté et dans le carnage, et s’attira à luy-mesme une mort tragique. Severe luy avoit gagné le coeur des soldats et des peuples, en luy donnant le nom d’Antonin ; mais il n’en sceût pas soustenir la gloire. Le syrien Heliogabale, ou plûtost Alagabale son fils, ou du moins réputé pour tel, quoy-que le nom d’Antonin luy eust donné d’abord le coeur des soldats et la victoire sur Macrin, devint aussitost aprés par ses infamies l’horreur du genre humain, et se perdit luy-mesme. Alexandre Severe fils de Mamée, son parent et son successeur, vescut trop peu pour le bien du monde. Il se plaignoit d’avoir plus de peine à contenir ses soldats, qu’à vaincre ses ennemis. Sa mere qui le gouvernoit fut cause de sa perte, comme elle l’avoit esté de sa gloire. Sous luy Artaxerxe persien tua son maistre Artaban dernier roy des parthes, et rétablit l’empire des Perses en Orient. En ces temps l’eglise encore naissante remplissoit toute la terre, et non seulement l’Orient où elle avoit commencé, c’est à dire la Palestine, la Syrie, l’Egypte, l’Asie Mineure, et la Grece ; mais encore dans l’Occident, outre l’Italie, les diverses nations des Gaules, toutes les provinces d’Espagne, l’Afrique, la Germanie, la Grande Bretagne dans les endroits impenetrables aux armes romaines ; et encore hors de l’empire, l’Armenie, la Perse, les Indes, les peuples les plus barbares, les sarmates, les daces, les scythes, les maures, les getuliens ; et jusqu’aux isles les plus inconnuës. Le sang de ses martyrs la rendoit feconde. Sous Trajan, saint Ignace evesque d’Antioche fut exposé aux bestes farouches. Marc-Aurele malheureusement prévenu des calomnies dont on chargeoit le christianisme, fit mourir saint Justin le philosophe, et l’apologiste de la religion chrestienne. Saint Polycarpe evesque de Smyrne, disciple de saint Jean, à l’âge de 80 ans fut condamné au feu sous le mesme prince. Les saints Martyrs de Lion et de Vienne endurerent des supplices inoûïs, à l’exemple de saint Photin leur evesque âgé de 90 ans. L’eglise gallicane remplit tout l’univers de sa gloire. Saint Irenée disciple de saint Polycarpe, et successeur de saint Photin, imita son prédecesseur, et mourut martyr sous Severe avec un grand nombre de fideles de son eglise. Quelquefois la persecution se ralentissoit. Dans une extréme disette d’eau que Marc Aurele souffrit en Germanie, une legion chrestienne obtint une pluye capable d’étancher la soif de son armée, et accompagnée de coups de foudre qui épouvanterent ses ennemis. Le nom de foudroyante fut donné ou confirmé à la legion par ce miracle. L’empereur en fut touché, et écrivit au senat en faveur des chrestiens. à la fin ses devins luy persuaderent d’attribuer à ses dieux et à ses prieres un miracle que les payens ne s’avisoient pas seulement de souhaiter. D’autres causes suspendoient ou adoucissoient quelquefois la persecution pour un peu de temps : mais la superstition, vice que Marc Aurele ne put éviter, la haine publique, et les calomnies qu’on imposoit aux chrestiens, prévaloient bientost. La fureur des payens se rallumoit, et tout l’empire ruisseloit du sang des martyrs. La doctrine accompagnoit les souffrances. Sous Severe, et un peu aprés, Tertulien prestre de Carthage éclaira l’eglise par ses écrits, la défendit par un admirable apologetique, et la quitta enfin aveuglé par une orgueïlleuse séverité, et seduit par les visions du faux prophete Montanus. à peu prés dans le mesme temps le saint prestre Clement Alexandrin déterra les antiquitez du paganisme, pour le confondre. Origene fils du saint Martyr Leonide se rendit célebre par toute l’eglise dés sa premiere jeunesse, et enseigna de grandes veritez qu’il mesloit de beaucoup d’erreurs. Le philosophe Ammonius fit servir à la religion la philosophie platonicienne, et s’attira le respect mesme des payens. Cependant les valentiniens, les gnostiques, et d’autres sectes impies combatoient l’evangile par de fausses traditions : saint Irenée leur oppose la tradition et l’autorité des eglises apostoliques, sur tout de celle de Rome fondée par les apostres saint Pierre et saint Paul, et la principale de toutes. Tertullien fait la mesme chose. L’eglise n’est ébranlée ni par les héresies, ni par les schismes, ni par la chute de ses docteurs les plus illustres. La sainteté de ses moeurs est si éclatante, qu’elle luy attire les loûanges de ses ennemis. Les affaires de l’empire se brouïlloient d’une terrible maniere. Aprés la mort d’Alexandre, le tyran Maximin qui l’avoit tué se rendit le maistre, quoy-que de race gothique. Le senat luy opposa quatre empereurs, qui perirent tous en moins de deux ans. Parmi eux estoient les deux Gordiens pere et fils cheris du peuple romain. Le jeune Gordien leur fils, quoy-que dans une extréme jeunesse il montrast une sagesse consommée, défendit à peine contre les perses l’empire affoibli par tant de divisions. Il avoit repris sur eux beaucoup de places importantes. Mais Philippe Arabe tua un si bon prince ; et de peur d’estre accablé par deux empereurs que le sénat élût l’un aprés l’autre, il fit une paix honteuse avec Sapor roy de Perse. C’est le premier des romains qui ait abandonné par traité quelques terres de l’empire. On dit qu’il embrassa la religion chrestienne dans un temps où tout à coup il parut meilleur, et il est vray qu’il fut favorable aux chrestiens. En haine de cét empereur, Déce qui le tua, renouvella la persécution avec plus de violence que jamais. L’eglise s’étendit de tous costez, principalement dans les Gaules, et l’empire perdit bientost Déce qui le défendoit vigoureusement. Gallus et Volusien passerent bien viste : Emylien ne fit que paroistre : la souveraine puissance fut donnée à Valerien, et ce venerable vieillard y monta par toutes les dignitez. Il ne fut cruel qu’aux chrestiens. Sous luy le pape saint Estienne et saint Cyprien evesque de Carthage, malgré toutes leurs disputes qui n’avoient point rompu la communion, receûrent tous deux la mesme couronne. L’erreur de saint Cyprien qui rejettoit le baptesme donné par les héretiques, ne nuisit ni à luy, ni à l’eglise. La tradition du saint siege se soustint par sa propre force contre les specieux raisonnemens, et contre l’autorité d’un si grand homme, encore que d’autres grands hommes défendissent la mesme doctrine. Une autre dispute fit plus de mal. Sabellius confondit ensemble les trois personnes divines, et ne connut en Dieu qu’une seule personne sous trois noms. Cette nouveauté étonna l’eglise, et saint Denys evesque d’Alexandrie découvrit au pape saint Sixte Ii les erreurs de cét herésiarque. Ce saint pape suivit de prés au martyre saint Estienne son prédecesseur : il eût la teste tranchée, et laissa un plus grand combat à soustenir à son diacre saint Laurent. C’est alors qu’on voit commencer l’inondation des barbares. Les bourguignons et d’autres peuples germains, les gots autrefois appellez les getes, et d’autres peuples qui habitoient vers le Pont-Euxin et au-delà du Danube entrerent dans l’Europe : l’Orient fut envahi par les scythes asiatiques et par les perses. Ceux-cy défirent Valerien, qu’ils prirent en suite par une infidelité ; et aprés luy avoir laissé achever sa vie dans un pénible esclavage, ils l’écorcherent pour faire servir sa peau dechirée de monument à leur victoire. Gallien son fils et son collegue acheva de tout perdre par sa molesse. Trente tyrans partagerent l’empire. Odenat roy de Palmyre ville ancienne, dont Salomon est le fondateur, fut le plus illustre de tous : il sauva les provinces d’Orient des mains des barbares, et s’y fit reconnoistre. Sa femme Zenobie marchoit avec luy à la teste des armées qu’elle commanda seule aprés sa mort, et se rendit célebre par toute la terre pour avoir joint la chasteté avec la beauté, et le sçavoir avec la valeur. Claudius Ii et Aurelien aprés luy rétablirent les affaires de l’empire. Pendant qu’ils abbatoient les gots avec les germains par des victoires signalées, Zenobie conservoit à ses enfans les conquestes de leur pere. Cette princesse penchoit au judaïsme. Pour l’attirer, Paul De Samosate evesque d’Antioche, homme vain et inquiet, enseigna son opinion judaïque sur la personne de Jesus-Christ, qu’il ne faisoit qu’un pur homme. Aprés une longue dissimulation d’une si nouvelle doctrine, il fut convaincu et condamné au concile d’Antioche. La reine Zenobie soustint la guerre contre Aurelien, qui ne dédaigna pas de triompher d’une femme si célebre. Parmi de perpetuels combats il sceût faire garder aux gens de guerre la discipline romaine, et montra qu’en suivant les anciens ordres et l’ancienne frugalité, on pouvoit faire agir de grandes armées au dedans et au dehors, sans estre à charge à l’empire. Les francs commençoient alors à se faire craindre. C’estoit une ligue de peuples germains, qui habitoient le long du Rhin. Leur nom montre qu’ils estoient unis par l’amour de la liberté. Aurelien les avoit batus estant particulier, et les tint en crainte estant empereur. Un tel prince se fit haïr par ses actions sanguinaires. Sa colere trop redoutée luy causa la mort. Ceux qui se croyoient en peril le prévinrent, et son secretaire menacé se mit à la teste de la conjuration. L’armée qui le vit perir par la conspiration de tant de chefs, refusa d’élire un empereur, de peur de mettre sur le trosne un des assassins d’Aurelien ; et le senat rétabli dans son ancien droit, élût Tacite. Ce nouveau prince estoit venerable par son âge, et par sa vertu ; mais il devint odieux par les violences d’un parent à qui il donna le commandement de l’armée, et perit avec luy dans une sedition le sixiéme mois de son regne. Ainsi son élevation ne fit que précipiter le cours de sa vie. Son frere Florien prétendit l’empire par droit de succession, comme le plus proche heritier. Ce droit ne fut pas reconnu : Florien fut tué, et Probus forcé par les soldats à recevoir l’empire, encore qu’il les menaçast de les faire vivre dans l’ordre. Tout flechit sous un si grand capitaine : les germains et les francs qui vouloient entrer dans les Gaules furent repoussez ; et en Orient aussi bien qu’en Occident, tous les barbares respecterent les armes romaines. Un guerrier si redoutable aspiroit à la paix, et fit esperer à l’empire de n’avoir plus besoin de gens de guerre. L’armée se vengea de cette parole, et de la regle sévere que son empereur luy faisoit garder. Un moment aprés étonnée de la violence qu’elle exerça sur un si grand prince, elle honora sa memoire, et luy donna pour successeur Carus, qui n’estoit pas moins zelé que luy pour la discipline. Ce vaillant prince vengea son prédecesseur, et réprima les barbares à qui la mort de Probus avoit rendu le courage. Il alla en Orient combatre les perses avec Numerien son second fils, et opposa aux ennemis du costé du nort son fils aisné Carinus qu’il fit Cesar. C’estoit la seconde dignité, et le plus proche degré pour parvenir à l’empire. Tout l’Orient trembla devant Carus : la Mesopotamie se soumit ; les perses divisez ne purent luy résister. Pendant que tout luy cedoit, le ciel l’arresta par un coup de foudre. à force de le pleurer, Numerien fut prest à perdre les yeux. Que ne fait dans les coeurs l’envie de regner ? Loin d’estre touché de ses maux, son beau-pere Aper le tua : mais Diocletien vengea sa mort, et parvint enfin à l’empire qu’il avoit desiré avec tant d’ardeur. Carinus se réveilla malgré sa mollesse, et batit Diocletien : mais en poursuivant les fuyards, il fut tué par un des siens dont il avoit corrompu la femme. Ainsi l’empire fut défait du plus violent et du plus perdu de tous les hommes. Diocletien gouverna avec vigueur, mais avec une insupportable vanité. Pour résister à tant d’ennemis qui s’élevoient de tous costez au dedans et au dehors, il nomma Maximien empereur avec luy, et sceût néanmoins se conserver l’autorité principale. Chaque empereur fit un Cesar. Constantius Chlorus et Galerius furent élevez à ce haut rang. Les quatre princes soustinrent à peine le fardeau de tant de guerres. Diocletien fuit Rome qu’il trouvoit trop libre, et s’établit à Nicomedie où il se fit adorer à la mode des orientaux. Cependant les perses vaincus par Galerius abandonnerent aux romains de grandes provinces et des royaumes entiers. Aprés de si grands succés, Galerius ne veut plus estre sujet, et dédaigne le nom de Cesar. Il commence par intimider Maximien. Une longue maladie avoit fait baisser l’esprit de Diocletien, et Galerius quoy-que son gendre le força de quitter l’empire. Il fallut que Maximien suivist son exemple. Ainsi l’empire vint entre les mains de Constantius Chlorus et de Galerius ; et deux nouveaux Cesars, Severe et Maximin, furent créez en leur place par les empereurs qui se déposoient. Les Gaules, l’Espagne, et la Grande Bretagne furent heureuses, mais trop peu de temps, sous Constantius Chlorus. Ennemi des exactions, et accusé par là de ruiner le fisc, il montra qu’il avoit des tresors immenses dans la bonne volonté de ses sujets. Le reste de l’empire souffroit beaucoup sous tant d’empereurs et tant de Cesars : les officiers se multiplioient avec les princes : les dépenses et les exactions estoient infinies. Le jeune Constantin fils de Constantius Chlorus se rendoit illustre : mais il se trouvoit entre les mains de Galerius. Tous les jours cét empereur jaloux de sa gloire, l’exposoit à de nouveaux perils. Il luy falloit combatre les bestes farouches par une espece de jeu : mais Galerius n’estoit pas moins à craindre qu’elles. Constantin échapé de ses mains, trouva son pere expirant. En ce temps Maxence fils de Maximien, et gendre de Galerius, se fit empereur à Rome malgré son beau-pere ; et les divisions intestines se joignirent aux autres maux de l’estat. L’image de Constantin qui venoit de succeder à son pere, portée à Rome selon la coustume, y fut rejettée par les ordres de Maxence. La réception des images estoit la forme ordinaire de reconnoistre les nouveaux princes. On se prépare à la guerre de tous costez. Le Cesar Severe que Galerius envoya contre Maxence, le fit trembler dans Rome. Pour se donner de l’appuy dans sa frayeur, il rappella son pere Maximien. Le vieillard ambitieux quitta sa retraite où il n’estoit qu’à regret, et tascha en vain de retirer Diocletien son collegue du jardin qu’il cultivoit à Salone. Au nom de Maximien empereur pour la seconde fois, les soldats de Severe le quittent. Le vieil empereur le fait tuer ; et en mesme temps pour s’appuyer contre Galerius, il donne à Constantin sa fille Fauste. Il falloit aussi de l’appuy à Galerius aprés la mort de Severe : c’est ce qui le fit résoudre à nommer Licinius empereur : mais ce choix piqua Maximin, qui en qualité de Cesar se croyoit plus proche du supreme honneur. Rien ne put luy persuader de se soumettre à Licinius, et il se rendit indépendant dans l’Orient. Il ne restoit presque à Galerius que l’Illyrie, où il s’estoit retiré aprés avoir esté chassé d’Italie. Le reste de l’Occident obéïssoit à Maximien, à son fils Maxence, et à son gendre Constantin. Mais il ne vouloit non plus pour compagnons de l’empire, ses enfans que les étrangers. Il tascha de chasser de Rome son fils Maxence, qui le chassa luy-mesme. Constantin qui le receût dans les Gaules, ne le trouva pas moins perfide. Aprés divers attentats, Maximien fit un dernier complot, où il crut avoir engagé sa fille Fauste contre son mari. Elle le trompoit ; et Maximien qui pensoit avoir tué Constantin en tuant l’eunuque qu’on avoit mis dans son lit, fut contraint de se donner la mort à luy-mesme. Une nouvelle guerre s’allume ; et Maxence, sous prétexte de venger son pere, se déclare contre Constantin qui marche à Rome avec ses troupes. En mesme temps il fait renverser les statuës de Maximien : celles de Diocletien qui y estoient jointes eûrent le mesme sort. Le repos de Diocletien fut troublé de ce mépris, et il mourut quelque temps aprés, autant de chagrin que de vieillesse. En ces temps, Rome toûjours ennemie du christianisme, fit un dernier effort pour l’éteindre, et acheva de l’établir. Galerius marqué par les historiens comme l’auteur de la derniere persecution, deux ans devant qu’il eust obligé Diocletien à quitter l’empire, le contraignit à faire ce sanglant edit, qui ordonnoit de persecuter les chrestiens plus violemment que jamais. Maximien qui les haïssoit, et n’avoit jamais cessé de les tourmenter, animoit les magistrats et les boureaux : mais sa violence, quelque extréme qu’elle fust, n’égaloit point celle de Maximin et de Galerius. On inventoit tous les jours de nouveaux supplices. La pudeur des vierges chrestiennes n’estoit pas moins attaquée que leur foy. On recherchoit les livres sacrez avec des soins extraordinaires pour en abolir la memoire ; et les chrestiens n’osoient les avoir dans leurs maisons, ni presque les lire. Ainsi, aprés trois cens ans de persecution, la haine des persecuteurs devenoit plus aspre. Les chrestiens les lasserent par leur patience. Les peuples touchez de leur sainte vie, se convertissoient en foule. Galerius desespera de les pouvoir vaincre. Frapé d’une maladie extraordinaire, il révoqua ses edits, et mourut de la mort d’Antiochus avec une aussi fausse penitence. Maximin continua la persécution : mais Constantin Le Grand, prince sage et victorieux, embrassa publiquement le christianisme.