Discours sur l’Histoire universelle/II/8

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VIII.

Réflexions particulieres sur le chastiment des Juifs, & sur les prédictions de Jesus-Christ qui l’avoient marqué.


Pendant que j’ay travaillé à vous faire voir sans interruption la suite des conseils de Dieu, dans la perpetuité de son peuple, j’ay passé rapidement sur beaucoup de faits qui meritent des réflexions profondes. Qu’il me soit permis d’y revenir pour ne vous laisser pas perdre de si grandes choses.

Et premierement, monseigneur, je vous prie de considerer avec une attention plus particuliere la chute des juifs, dont toutes les circonstances rendent témoignage à l’evangile. Ces circonstances nous sont expliquées par des auteurs infideles, par des juifs, et par des payens, qui sans entendre la suite des conseils de Dieu, nous ont raconté les faits importans par lesquels il luy a plû de la déclarer.

Nous avons Josephe auteur juif, historien tres-fidele, et tres instruit des affaires de sa nation, dont aussi il a illustré les antiquitez par un ouvrage admirable. Il a écrit la derniere guerre, où elle a peri, aprés avoir esté present à tout, et y avoir luy-mesme servi son païs avec un commandement considérable.

Les juifs nous fournissent encore d’autres auteurs tres-anciens, dont vous verrez les témoignages. Ils ont d’anciens commentaires sur les livres de l’ecriture, et entre autres les paraphrases chaldaïques qu’ils impriment avec leurs bibles. Ils ont leur livre qu’ils nomment talmud, c’est à dire doctrine, qu’ils ne respectent pas moins que l’ecriture elle-mesme. C’est un ramas des traitez et des sentences de leurs anciens maistres ; et encore que les parties dont ce grand ouvrage est composé ne soient pas toutes de la mesme antiquité, les derniers auteurs qui y sont citez ont vescu dans les premiers siecles de l’eglise. Là, parmi une infinité de fables impertinentes qu’on voit commencer pour la pluspart aprés les temps de Nostre Seigneur, on trouve de beaux restes des anciennes traditions du peuple juif, et des preuves pour le convaincre. Et d’abord il est certain de l’aveu des juifs que la vengeance divine ne s’est jamais plus terriblement ni plus manifestement déclarée, qu’elle fit dans leur derniere desolation.

C’est une tradition constante attestée dans leur talmud, et confirmée par tous leurs rabbins, que quarante ans avant la ruine de Jerusalem, ce qui revient à peu prés au temps de la mort de Jesus-Christ, on ne cessoit de voir dans le temple des choses étranges. Tous les jours il y paroissoit de nouveaux prodiges, de sorte qu’un fameux rabbin s’écria un jour : o temple, ô temple, qu’est-ce qui t’emeut, et pourquoy te fais-tu peur à toy-mesme ?

Qu’y a-t-il de plus marqué que ce bruit affreux qui fut oûï par les prestres dans le sanctuaire le jour de la pentecoste, et cette voix manifeste qui sortit du fond de ce lieu sacré, sortons d’icy, sortons d’icy . Les saints anges protecteurs du temple déclarerent hautement qu’ils l’abandonnoient, parce que Dieu qui y avoit établi sa demeure durant tant de siécles, l’avoit réprouvé.

Josephe et Tacite mesme ont raconté ce prodige. Il ne fut apperceû que des prestres. Mais voicy un autre prodige qui a éclaté aux yeux de tout le peuple ; et jamais aucun autre peuple n’avoit rien veû de semblable. quatre ans devant la guerre déclarée, un paysan, dit Josephe, se mit à crier, une voix est sortie du costé de l’Orient, une voix est sortie du costé de l’Occident, une voix est sortie du costé des quatre vents : voix contre Jérusalem et contre le temple ; voix contre les nouveaux mariez et les nouvelles mariées ; voix contre tout le peuple . Depuis ce temps, ni jour ni nuit il ne cessa de crier, malheur, malheur à Jérusalem . Il redoubloit ses cris les jours de feste. Aucune autre parole ne sortit jamais de sa bouche : ceux qui le plaignoient, ceux qui le maudissoient, ceux qui luy donnoient ses necessitez, n’entendirent jamais de luy que cette terrible parole, malheur à Jérusalem . Il fut pris, interrogé, et condamné au foûët par les magistrats : à chaque demande, et à chaque coup, il répondoit, sans jamais se plaindre, malheur à Jérusalem . Renvoyé comme un insensé, il couroit tout le païs, en répetant sans cesse sa triste prédiction. Il continua durant sept ans à crier de cette sorte, sans se relascher, et sans que sa voix s’affoiblist. Au temps du dernier siege de Jérusalem, il se renferma dans la ville, tournant infatigablement autour des murailles, et criant de toute sa force : malheur au temple, malheur à la ville, malheur à tout le peuple . A la fin il ajousta, malheur à moy-mesme ; et en mesme temps il fut emporté d’un coup de pierre lancé par une machine.

Ne diroit-on pas, monseigneur, que la vengeance divine s’estoit comme renduë visible en cét homme qui ne subsistoit que pour prononcer ses arrests ; qu’elle l’avoit rempli de sa force, afin qu’il pust égaler les malheurs du peuple par ses cris ; et qu’enfin il devoit perir par un effet de cette vengeance qu’il avoit si long-temps annoncée, afin de la rendre plus sensible, et plus presente, quand il en seroit non seulement le prophete et le témoin, mais encore la victime ? Ce prophete des malheurs de Jérusalem s’appelloit Jesus. Il sembloit que le nom de Jesus, nom de salut et de paix, devoit tourner aux juifs qui le méprisoient en la personne de nostre sauveur, à un funeste présage ; et que ces ingrats ayant rejetté un Jesus qui leur annonçoit la grace, la misericorde et la vie, Dieu leur envoyoit un autre Jesus qui n’avoit à leur annoncer que des maux irremédiables, et l’inévitable decret de leur ruine prochaine.

Penetrons plus avant dans les jugemens de Dieu sous la conduite de ses ecritures. Jérusalem et son temple ont esté deux fois détruits ; l’une par Nabuchodonosor, l’autre par Tite. Mais en chacun de ces deux temps, la justice de Dieu s’est déclarée par les mesmes voyes, quoy-que plus à découvert dans le dernier. Pour mieux entendre cét ordre des conseils de Dieu, posons avant toutes choses cette verité si souvent établie dans les saintes lettres ; que l’un des plus terribles effets de la vengeance divine, est lors qu’en punition de nos pechez précedens, elle nous livre à nostre sens réprouvé, en sorte que nous sommes sourds à tous les sages avertissemens, aveugles aux voyes de salut qui nous sont montrées, prompts à croire tout ce qui nous perd pourveû qu’il nous flate, et hardis à tout entreprendre, sans jamais mesurer nos forces avec celles des ennemis que nous irritons. Ainsi perirent la premiere fois sous la main de Nabuchodonosor roy de Babylone, Jérusalem et ses princes. Foibles et toûjours batus par ce roy victorieux, ils avoient souvent éprouvé qu’ils ne faisoient contre luy que de vains efforts, et avoient esté obligez à luy jurer fidelité. Le prophete Jéremie leur déclaroit de la part de Dieu, que Dieu mesme les avoit livrez à ce prince, et qu’il n’y avoit de salut pour eux qu’à subir le joug. Il disoit à Sedecias roy de Judée et à tout son peuple, etc. Ils ne crurent point à sa parole. Pendant que Nabuchodonosor les tenoit étroitement enfermez par les prodigieux travaux dont il avoit entouré leur ville, ils se laissoient enchanter par leurs faux prophetes qui leur remplissoient l’esprit de victoires imaginaires, et leur disoient au nom de Dieu, quoy-que Dieu ne les eust point envoyez, etc. Le peuple séduit par ces promesses, souffroit la faim et la soif et les plus dures extrémitez, et fit tant par son audace insensée, qu’il n’y eût plus pour luy de misericorde. La ville fut renversée, le temple fut bruslé, tout fut perdu. A ces marques les juifs connurent que la main de Dieu estoit sur eux. Mais afin que la vengeance divine leur fust aussi manifeste dans la derniere ruine de Jérusalem qu’elle l’avoit esté dans la premiere, on a veû dans l’une et dans l’autre la mesme séduction, la mesme temerité, et le mesme endurcissement.

Quoy-que leur rebellion eust attiré sur eux les armes romaines, et qu’ils secoûassent temerairement un joug sous lequel tout l’univers avoit ployé, Tite ne vouloit pas les perdre : au contraire, il leur fit souvent offrir le pardon, non seulement au commencement de la guerre, mais encore lors qu’ils ne pouvoient plus échaper de ses mains. Il avoit déja élevé autour de Jérusalem une longue et vaste muraille munie de tours et de redoutes aussi fortes que la ville mesme, quand il leur envoya Josephe leur concitoyen, un de leurs capitaines, un de leurs prestres qui avoit esté pris dans cette guerre en défendant son païs. Que ne leur dit-il pas pour les emouvoir ? Par combien de fortes raisons les invita-t-il à rentrer dans l’obéïssance ? Il leur fit voir le ciel et la terre conjurez contre eux, leur perte inévitable dans la résistance, et tout ensemble leur salut dans la clemence de Tite. sauvez, leur disoit-il, la cité sainte ; etc. mais le moyen de sauver des gens si obstinez à se perdre ? Séduits par leurs faux prophetes, ils n’écoutoient pas ces sages discours. Ils estoient réduits à l’extrémité : la faim en tuoit plus que la guerre, et les meres mangeoient leurs enfans. Tite touché de leurs maux prenoit ses dieux à témoin, qu’il n’estoit pas cause de leur perte. Durant ces malheurs, ils ajoustoient foy aux fausses prédictions qui leur promettoient l’empire de l’univers. Bien plus, la ville estoit prise ; le feu y estoit déja de tous costez : et ces insensez croyoient encore les faux prophetes qui les asseûroient que le jour de salut estoit venu, afin qu’ils résistassent toûjours, et qu’il n’y eust plus pour eux de misericorde. En effet, tout fut massacré, la ville fut renversée de fonds en comble, et à la réserve de quelques restes de tours que Tite laissa pour servir de monument à la posterité, il n’y demeura pas pierre sur pierre. Vous voyez donc, monseigneur, éclater sur Jérusalem la mesme vengeance qui avoit autrefois paru sous Sedecias. Tite n’est pas moins envoyé de Dieu que Nabuchodonosor : les juifs perissent de la mesme sorte. On voit dans Jérusalem la mesme rebellion, la mesme famine, les mesmes extrémitez, les mesmes voyes de salut ouvertes, la mesme séduction, le mesme endurcissement, la mesme chute ; et afin que tout soit semblable, le second temple est bruslé sous Tite le mesme mois et le mesme jour que l’avoit esté le premier sous Nabuchodonosor : il falloit que tout fust marqué, et que le peuple ne pust douter de la vengeance divine. Il y a pourtant entre ces deux chutes de Jérusalem et des juifs de memorables differences, mais qui toutes vont à faire voir dans la derniere une justice plus rigoureuse et plus déclarée. Nabuchodonosor fit mettre le feu dans le temple : Tite n’oublia rien pour le sauver, quoy-que ses conseillers luy representassent que tant qu’il subsisteroit, les juifs qui y attachoient leur destinée, ne cesseroient jamais d’estre rebelles. Mais le jour fatal estoit venu : c’estoit le dixiéme d’aoust qui avoit déja veû brusler le temple de Salomon. Malgré les défenses de Tite prononcées devant les romains et devant les juifs, et malgré l’inclination naturelle des soldats qui devoit les porter plûtost à piller qu’à consumer tant de richesses, un soldat, poussé, dit Josephe, par une inspiration divine , se fait lever par ses compagnons à une fenestre, et met le feu dans ce temple auguste. Tite accourt, Tite commande qu’on se haste d’éteindre la flame naissante. Elle prend par tout en un instant, et cét admirable édifice est réduit en cendres. Que si l’endurcissement des juifs sous Sedecias estoit l’effet le plus terrible et la marque la plus asseûrée de la vengeance divine, que dirons-nous de l’aveuglement qui a paru du temps de Tite ? Dans la premiere ruine de Jérusalem les juifs s’entendoient du moins entre eux : dans la derniere, Jérusalem assiégée par les romains estoit dechirée par trois factions ennemies. Si la haine qu’elles avoient toutes pour les romains alloit jusqu’à la fureur ; elles n’estoient pas moins acharnées les unes contre les autres : les combats du dehors coustoient moins de sang aux juifs que ceux du dedans. Un moment aprés les assauts soustenus contre l’étranger, les citoyens recommençoient leur guerre intestine ; la violence et le brigandage regnoit par tout dans la ville. Elle perissoit, elle n’estoit plus qu’un grand champ couvert de corps morts, et les chefs des factions y combatoient pour l’empire. N’estoit-ce pas une image de l’enfer où les damnez ne se haïssent pas moins les uns les autres qu’ils haïssent les démons qui sont leurs ennemis communs, et où tout est plein d’orgueïl, de confusion et de rage ?

Confessons donc, monseigneur, que la justice que Dieu fit des juifs par Nabuchodonosor n’estoit qu’une ombre de celle dont Tite fut le ministre. Quelle ville a jamais veû perir onze cens mille hommes en sept mois de temps et dans un seul siége ? C’est ce que virent les juifs au dernier siége de Jérusalem. Les chaldéens ne leur avoient rien fait souffrir de semblable. Sous les chaldéens leur captivité ne dura que soixante et dix ans : il y a seize cens ans qu’ils sont esclaves par tout l’univers, et ils ne trouvent encore aucun adoucissement à leur esclavage. Il ne faut plus s’étonner si Tite victorieux, aprés la prise de Jerusalem, ne vouloit pas recevoir les congratulations des peuples voisins, ni les couronnes qu’ils luy envoyoient pour honorer sa victoire. Tant de mémorables circonstances, la colere de Dieu si marquée, et sa main qu’il voyoit encore si presente, le tenoient dans un profond étonnement ; et c’est ce qui luy fit dire ce que vous avez oûï, qu’il n’estoit pas le vainqueur, qu’il n’estoit qu’un foible instrument de la vengeance divine.

Il n’en sçavoit pas tout le secret : l’heure n’estoit pas encore venuë où les empereurs devoient reconnoistre Jesus-Christ. C’estoit le temps des humiliations et des persécutions de l’eglise. C’est pourquoy Tite assez éclairé pour connoistre que la Judée perissoit par un effet manifeste de la justice de Dieu, ne connut pas quel crime Dieu avoit voulu punir si terriblement. C’estoit le plus grand de tous les crimes ; crime jusques alors inoûï, c’est à dire le déïcide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont le monde n’avoit veû encore aucun exemple. Mais si nous ouvrons un peu les yeux, et si nous considerons la suite des choses, ni ce crime des juifs, ni son chastiment ne pourront nous estre cachez.

Souvenons-nous seulement de ce que Jesus-Christ leur avoit prédit. Il avoit prédit la ruine entiere de Jérusalem et du temple. il n’y restera pas, dit-il, pierre sur pierre . Il avoit prédit la maniere dont cette ville ingrate seroit assiégée, et cette effroyable circonvallation qui la devoit environner : il avoit prédit cette faim horrible qui devoit tourmenter ses citoyens, et n’avoit pas oublié les faux prophetes, par lesquels ils devoient estre séduits. Il avoit averti les juifs que le temps de leur malheur estoit proche : il avoit donné les signes certains qui devoient en marquer l’heure précise : il leur avoit expliqué la longue suite des crimes qui devoit leur attirer un tel chastiment : en un mot, il avoit fait toute l’histoire du siége et de la desolation de Jérusalem. Et remarquez, monseigneur, qu’il leur fit ces prédictions vers le temps de sa passion, afin qu’ils connussent mieux la cause de tous leurs maux. Sa passion approchoit quand il leur dit : la sagesse divine vous a envoyé des prophetes, etc. voilà l’histoire des juifs. Ils ont persécuté leur messie et en sa personne et en celle des siens : ils ont remué tout l’univers contre ses disciples, et ne l’ont laissé en repos dans aucune ville : ils ont armé les romains et les empereurs contre l’eglise naissante : ils ont lapidé Saint Estienne, tué les deux Jacques que leur sainteté rendoit venérables mesme parmi eux, immolé Saint Pierre et Saint Paul par le glaive et par les mains des gentils. Il faut qu’ils perissent. Tant de sang meslé à celuy des prophetes qu’ils ont massacrez, crie vengeance devant Dieu : leurs maisons, et leur ville va estre deserte : leur desolation ne sera pas moindre que leur crime : Jesus-Christ les en avertit : le temps est proche : etc., c’est à dire que les hommes qui vivoient alors en devoient estre les témoins. Mais écoutons la suite des prédictions de nostre sauveur. Comme il faisoit son entrée dans Jérusalem quelques jours avant sa mort, touché des maux que cette mort devoit attirer à cette malheureuse ville, il la regarde en pleurant : ha, dit-il, ville infortunée, etc. C’estoit marquer assez clairement et la maniere du siége et les derniers effets de la vengeance. Mais il ne falloit pas que Jesus allast au supplice sans dénoncer à Jérusalem combien elle seroit un jour punie de l’indigne traitement qu’elle luy faisoit. Comme il alloit au calvaire portant sa croix sur ses épaules, il estoit suivi d’une grande multitude de peuple etc. si l’innocent, si le juste souffre un si rigoureux supplice, que doivent attendre les coupables ?

Jéremie a-t-il jamais plus amerement déploré la perte des juifs ? Quelles paroles plus fortes pouvoit employer le sauveur pour leur faire entendre leurs malheurs et leur desespoir, et cette horrible famine funeste aux enfans, funeste aux meres qui voyoient secher leurs mamelles, qui n’avoient plus que des larmes à donner à leurs enfans, et qui mangerent le fruit de leurs entrailles ?