Discours sur la première décade de Tite-Live/Livre second/Chapitre 09

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Livre second
Traduction par Jean Vincent Périès.
Discours sur la première décade de Tite-Live, Texte établi par Ch. LouandreCharpentier (p. 328-330).



CHAPITRE IX.


Des causes qui donnent ordinairement naissance à la guerre entre les souverains.


Les causes qui firent naître la guerre entre les Romains et les Samnites, avec lesquels ils avaient été longtemps ligués, sont les mêmes que celles qui s’élèvent entre tous les États égaux en puissance : elles sont le produit du hasard, ou naissent du désir que l’un d’entre eux a de voir la guerre s’allumer. Celle qui s’éleva entre les Romains et les Samnites fut l’effet des événements. L’intention des Samnites, en attaquant les Sidicins et ensuite les Campaniens, n’était pas de faire la guerre aux Romains ; mais les Campaniens, sur le point de succomber, se jetèrent dans les bras de Rome, contre l’attente commune et des Romains et des Samnites. Rome alors dut regarder la cause des Campaniens, qui s’étaient donnés à elle, comme la sienne propre, et se crut forcée d’entreprendre une guerre qu’elle ne pouvait plus éviter sans déshonneur. En effet, il aurait paru absurde aux Romains de défendre les Campaniens en qualité d’alliés contre les Samnites, auxquels les traités les liaient également ; mais ils ne virent rien d’injuste à les défendre comme sujets, ou même comme suppliants : ils pensaient que s’ils les abandonnaient en cette circonstance, ils décourageraient tous ceux qui par la suite auraient envie de se placer sous leur égide ; et Rome, n’aspirant qu’à l’empire et à la gloire, et non au repos, ne pouvait refuser une telle entreprise.

C’est à ces mêmes causes que la première guerre punique dut naissance. Les Romains se virent forcés d’embrasser la défense des habitants de Messine, en Sicile, et ce fut encore les circonstances qui les décidèrent.

Mais ce n’est point le hasard qui donna naissance à la seconde guerre qui éclata entre Rome et Carthage : Annibal, en attaquant les Sagontins, alliés de Rome, en Espagne, n’en voulait pas précisément au premier de ces peuples ; il espérait seulement irriter la patience des armées romaines, afin d’avoir l’occasion de les combattre et de passer en Italie. C’est ainsi qu’en ont toujours agi les princes qui désirent susciter de nouvelles guerres, tout en voulant paraître ne point manquer à l’honneur et respecter leurs engagements. En effet, si je veux faire la guerre à un prince avec lequel je suis lié par des traités observés depuis de nombreuses années, je colorerai de quelque prétexte l’attaque que je dirigerai contre un de ses amis plutôt que contre lui-même, sachant bien que, s’il s’en irrite, j’aurai alors atteint mon but, qui est de lui faire la guerre ; tandis que s’il demeure indifférent, il découvrira sa faiblesse ou sa mauvaise foi, en ne défendant pas celui qui s’est mis sous sa protection ; et cette conduite, en affaiblissant la réputation de mon rival, aura pour effet de faciliter les desseins que j’ai conçus.

La résolution que prirent les Campaniens de se donner aux Romains, afin de les exciter à la guerre, ainsi que je l’ai dit ci-dessus, n’est pas la seule chose qu’il faille remarquer ici : elle nous fait voir que le seul remède qui reste à une cité que ses propres forces ne peuvent défendre, et qui veut se soustraire à tout prix au joug de l’ennemi qui la menace, c’est de se donner librement et sans réserve à celui qu’elle a choisi pour défenseur, ainsi qu’en agirent les Campaniens à l’égard des Romains, et les Florentins envers Robert, roi de Naples, qui, ne voulant pas les secourir comme alliés, les défendit bientôt comme sujets contre les forces de Castruccio de Lucques, qui les tenait courbés sous le poids de sa domination.