Discussion utilisateur:Zyephyrus/Janvier 2012

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Tourreil : correction OCR étape 1

PRÉFACE.

JE tente aujourd’hui, ce qu’autrefois Cicéron exécuta. Voici comment il s’en explique.

« J’ai traduit de Grec en Latin les fameuses Harangues qu’Eschine et Démosthène, les deux plus grands Orateurs qui furent jamais, prononcèrent l’un contre l’autre ; et je les ai traduites, non en Interprète, mais en Orateur, assujetti fidèlement à la qualité des pensées et des figures qui les caractérisent, mais libre sur le choix des termes propres à notre usage. En quoi je n’ai pas dû m’astreindre à rendre-un mot pour un mot, mais de tous les mots j’ai conservé l’espèce et la force. Car j’ai cru qu’il fallait, non les compter au Lecteur, mais en quelque façon les peser. »

Quel dommage qu’une copie, qui existait encore du temps de saint Jérôme, et qui par l’excellence du Copiste devait si fort approcher de l’Original, ne soit pas venue jusqu’à nous ! Elle nous enseignerait à bien traduire ; elle apprendrait l’art de secouer à propos le joug d’une triste exactitude, et d’une sujétion outrée ; enfin elle prescrirait à la fois les bornes de la timidité judicieuse, et de l’heureuse hardiesse. Cicéron véritablement indique la méthode qu’il faut suivre ; mais l’exemple instruit tout autrement que le précepte.

Plusieurs bons Écrivains ont comme à l’envi essayé de nous consoler par leurs traductions latines d’une si grande perte. Lambin, Perionius, Arétin, et Wolfius sont les plus célèbres de ces Traducteurs. Cependant j’ai assez bonne opinion d’eux, pour m’assurer que s’ils vivaient, ils ne s’offenseraient pas de mon juste regret.

Lambin proteste qu’il n’a prétendu, ni lutter contre un Orateur, à qui la Déesse de la persuasion avait révélé ses plus secrets mystères, ni par le chant d’une hirondelle remplacer la mélodie d’un cygne. Cette modestie si louable et si bien placée mériterait, qu’il eût parlé moins juste, et que la comparaison de l’hirondelle ne lui convînt pas tant. Mais à dire vrai, ce savant homme ressemble fort par le babil à cet oiseau. Trop curieux d’étaler les richesses de sa belle latinité, il cicéronise à outrance, et ne cesse de répandre à pleines mains les fleurs d’une élocution inépuisable. Ce qui travestit Démosthène en prolixe et en diffus, niais d’une façon si languissante, qu’au pied de la lettre, deux synonymes latins, mis presque toujours pour un seul mot Grec, doublent chaque période et chaque pensée. Le moyen qu’une telle affluence d’expressions, quoique toutes fleuries, affluence déjà vicieuse en son principe, ne rassasie pas encore ici plus qu’ailleurs, puisqu’elle lâche et dissout, pour ainsi dire, un corps entièrement solide et serré ? Ce pléonasme perpétuel inonde d’un déluge de paroles un Orateur, qui ne savait dire que des choses : il émousse et il affadit le plus piquant sel Attique.

Périonius tombe dans la même faute. À force de prodiguer les termes et les ornemens, il énerve la vigueur de l’Original ; et il en défigure, sinon le sens, au moins le caractère.

Léonard Bruni, nommé Arétin, d’Arezzo sa patrie, mérita au jugement d’Andronicus de Thessalonique, le titre de véritable et de fidèle interprète, mais Érasme lui désirait une latinité plus châtiée.

Le style sage, concis, et mâle de Jérôme Wolfius, qui le premier a traduit tout Démosthène, (car les autres, soit par fantaisie ou par amusement, n’avaient essayé leur plume que sur quelque Harangue de cet Orateur) approche plus de l’énergie et de la majesté du texte. La grandeur du travail demande grâce pour les négligences de l’ouvrier. Car selon le précepte d’un excellent maître., lorsque dans un gros volume les beautés dominent, je ne suis. pas blessé de la vue d’un petit nombre de taches légères, nées ou d’une inadvertance excusable, ou, de l’humaine faiblesse. Je sais que Wolfius ne satisfait pas de tout point un critique de grande réputation b \ mais avec un autre critique non moins célèbre, quoique peut-être plus indulgent, je réponds ; qu’il faut présumer, que ce qui dans cet art manqua aux perfections d’un homme si docte, si profond, et

Tourreil (suite) OCR brut

qui l'avoit cultivé tant d'années, & avstf

tant de succès , manque nécessairement

à l'esprit humain , & ne peut s'acquêt

rir.

Nous avons d'ailleurs une Traduction Françoise , que Ton doit aux sçavantes veilles d'un Magistrat d} qui en son temps remplissoit les premières places. J'admire qu'un homme de ce rang ait pu & voulu l'entreprendre ; mais il n'est pas possible de dissimuler qu'asfez souvent, pour ne rien dire depis., elle se ressent du peu de loisir, que lui laissoient ses importantes occupations.

Comme je n'ai point d'excuse, je désirerois fort de n'en avoir pas besoin. Les Commentateurs ne mont gueresecouru. Car aucun d'eux n'a travaillé sur Eschine, & ne s'est mis en peine de nous aider à l'entendre; tandis que le/seul Ulpien, scholiaste médiocre, qui a>travaillé sur Demosthene, s'arreste à m\»itié chemin ; & du reste en use comme la pluspart des Commentateurs, ll apv puye fur les endroits les plus clairs,, ôc glisse fur les plus obscurs. ïi accumule des paroles inutiles , & accable d'un fatras d'obíervations froides & insipides. Ainsi réduit à ma propre foiblessé ,.je i'ai sentie, mais je ne l'ai pas écoutée. Les difficultez, fans cesse renaissantes, n'onc fait en moi qu'irriter le désir de les vaincre. J'ai sççu m'avouer à mpi-mesme mon insuffisance, & dans le besoin emprunter les lumières qui me manquoient. Ce genre rde science, dont il est: permis de se vanter , m'a servi fort utilement, & m'a du moins préservé des écueils de la présomption Jl faut avoir traduit,pour bien sentir tout le- poids d'un si dur travail. Quel tourment de ne prendre la plume, que pour la conduire au gré d'une imagination étrangère; C'est s'affervir à ne rien penser, à ne rien dire de son chef; 8c s'anéantir en quelque façon, pour se reproduire sous la forme d'auttui. A cette geíhe perpétuelle, se joi&t jl la différence des Langues. Elie-vous en». js baraíle toujours , & souvent vous désesj[ pére. Vous sentez que le génie parti- . jj ojiier de l'une est souvent contraire au i. génie de l'autre , & qu'il- périt presque 5 toujours dans une version. De forte que son a justement comparé le commun des Traductions à un revers de tapifi série , qui tout au plus retient fes linéamens grossiers d«s figures finies, que le beau costé représente. De plus, ce que dit de l'imitation un célèbre Rhéteur*, peut en partie s'appliquer à la * Quint.Traduction. Car quand je traduis M «k

I

Ancien, je vais presque jouster contre lui, & j'entre dans mie espece de lice, où tout me décourage, & où dès l'en, trée je dois me reconnoistre vaincu. Pourquoi? Le voici. » Lorsqu'on fait » effort pour devancer quelqu'un dans i^la carrière de la gloire , si l'on ne » vient pas à bout d'aller plus viste »> que lui , peutestre parvient-on du M moins à l'atteindre. Mais lorsqu'on » se borne à marcher simplement sur » ses traces, c'est une nécessité qu'on »> demeure derrière; car c'est demeu» rer derrière , que de suivre. Outre »» que d'ordinaire, il est plus facile de »» surpasser que d'égaler, puisque la res» semblance parfaite est une chimère: » jusques-là que la nature elle-mefme » n'a pu encore faire , que les choses

1 Nam qui agit ut priorfit, firfitan etiamfi non tranfierit, aqu.tbit. I um vero nemo potest xquare, cujus uejìigiisfibt «tique tnfistendum putar, Necejfe efi emm Jemperfit poflerior, qui fequitur, ^dde quod plerumque faalius efi plus facere, qu.ìm idem. Tantitm en/m difjiciiltatcm habetfimtíttuda , ut ne ipfa quidem natura in hoc ita évaluent, ut non f es, qu* sitmilirr.*-videantur, discrimine aliquo disccrnantur. ^4dde quod quic quidaiteri fimile efi, necejfe est minus fit ea quod imitatur, ut umbra corpore , £«f imago sac te , & ad u s hifirionum -vens fjseéilbus. Quint, Infiir. «rat, l. x. c, i.

qui paroissent les plus semblables, ne <t soient toujours marquées par quel- etque différence. J'ajouste que ce qui n ressemble est inférieur , dès qu'il ne ci fait que ressembler. C'est ainsi que « l'ombre est au dessous du corps, le •« portrait au dessous de la personne re- « présentée, & les passions de nos Co- « médies au dessous des-véritables paf- « fions. Or il est vrai que lorsque je traduis, je m'attache à la fuite d'un autre,, que je choisis pour guide -, & ce que j'ai de mieux à faire , c'est de prendre garde que mon attachement à mon guide n'aille trop loin, & ne dégénère en. esclave. Puisqu'autrement, à des originaux pleins d'ame & de vie, je fubstiruerois des copies mortes & inanimées. Les Auteurs profanes & sacrez conviennent fur la défectuosité d'une version trop servile. Saint Jerofme, que l'on aceufoit d'avoir traduit à fa mode une lettre de saint Epiphane. & d'avoir substitué des mots à d'autres, répondi L'attachement trop scrupuleux au «

I Ouod Jì cut non -uidttur lingut grattant in interpretatione mutsri, Homtrum ad utrbum exprimas in latinum ; plut aliqutd dicam , tumdem (ua in brigua f ros* veriis interprètes»*: ■uiJíl"t trdinem ridiculum, Voetam ehjueni'fjìranm v/x Joauentem. Hierm Est ad Pítmm.ic, > ,s texte, vous jette dans une traduction» sauvage & barbare. Vous n'avez pour » vous en convaincre, qu'à traduire lit» téralement Homère en latin, ou mêftme ses vers en prose Grecque. Vous M ferez tout étonné, de voir cet ordre , H admirable de paroles devenir tout à 1 M coup ridicule , & le plus cloquent » Poète du monde ne faire que bégayer. Le Traducteur ne se sauve que par une íage liberté. A Dieu ne plaise que je me propose pour modèle , mais j'avoiie que j'ai traduit de la forte, autant que je l'ai pu. Et il me semble, qu'on ne doit point traduire autrement. C'est ce que j'ai pensé dans ma jeunesse , c'est ce que je pense dans un âge plus avancé. J'ai plus d'un bon garandi qui est pareille occasion se soustrait àla.tyrannie de la lettre, se rend maistre du sens,. & comme pardroitde conqueste le soumet aux tours de fa langue t.

Mais d'ailleurs la Traduction trop libre a ses inconvénients, & se sauvant d'une extrémité, elle tombe dans une autre. Toute paraphrase déguise le texte. Loin d& présenter l'image qu'elle promet, elle peint moitié de fantaisie, moitié d'après un original; d'où se for

i Quasi capti-vos senfus in suant linguam -Victor Is jure tranjft/uit^ Hier, i&td, .

Tourreil : OCR corrigée

« Elles n’ont à désirer que le pouvoir d’agir de leur propre mouvement et de se lier à leurs propres lumières. Celles que nous voulons absolument leur prêter ne sont pas moins sujettes à s’éteindre. Franchement nous nous vantons d’une supériorité d’esprit et de sagesse que nous n’avons point. Si l’esprit est quelquefois faible dans les femmes, en nous il est souvent faux. Leur raison ne sait pas toujours les conduire ; la nôtre ne sait que trop nous égarer. Il est rare que notre réputation ne perde beaucoup à subir un examen rigoureux. Il importe fort à la plupart de nos actions, je ne dis pas innocentes, mais glorieuses, que l’on n’en pénètre pas toujours la véritable cause. Le ressort secret qui nous remue ne ferait pas honneur à nos mouvements. Ne nous flattons point, l’homme le plus sage a de mauvais intervalles ; il a de fréquents accès d’imprudence ; en un mot, mille et mille endroits nous font paraître mineurs à tout âge, à tout moment. Avouons donc, que si les femmes méritent d’avoir un tuteur, nous ne méritons pas de l’être. Les reproches de fragilité que nous leur faisons, retombent sur nous. Il nous sied bien de reprocher des complaisances, que nos empressements, que nos importunités arrachent ; de ne point excuser les faiblesses que nous inspirons, et que les nôtres autorisent. Encore sommes-nous bien moins excusables que les femmes. Elles n’ont pour se défendre de la volupté ni les facilités ni les secours que nous avons. L’agitation où nous met. où nous tient le cours de nos différentes occupations, nous entraîne le plus souvent avec une rapidité qui ne nous laisse pas le temps de nous arrêter aux plaisirs. Les plaisirs demandent du loisir ; les femmes en ont un continuel. Destinées par nous dès le berceau à l’inutilité, condamnées à la bagatelle, vouées à l’ignorance, elles n’ont d’autre consolation que l’amusement. Non qu’elles ne puissent avoir tous les talents propres pour les grands emplois et pour les hautes entreprises. L’histoire sacrée et l’histoire profane en rendent comme à l’envi des témoignages éclatants. Judith. Esther, et tant d’autres nous apprennent que nous nous approprions à tort la science du gouvernement ; que nous n’avons pas seuls en partage la prudence, l’intrépidité, la modération, la constance ; et que l’homme n’est pas toujours nécessaire aux grands événements… L’étrange bizarrerie de chicaner tant les femmes sur le droit d’administrer leur bien, nous qui leur faisons si bon marché de notre liberté. Ne nous accorderons-nous point avec nous-mêmes ? Nous ne voulons pas les laisser maîtresses de leur conduite, pendant que nous les faisons souveraines de la nôtre. Nous nous ennuierions bien, si elles se dégoûtaient de nous gouverner. Les plus sensibles à la gloire de gagner des cœurs se défient trop de leurs propres charmes et vont jusqu’à vouloir partager avec des ornements étrangers l’honneur de la conquête. Mettrons-nous au nombre des crimes irrémissibles l’ambition qu’elles ont, et le soin qu’elles prennent de nous plaire ? Ces ornements, ces bijoux mêmes, dont nous les accusons d’être idolâtres, s’ils sont l’idole des femmes, c’est une idole qu’elles ne font point scrupule de sacrifier à la République. La République au besoin retrouve en elles un zèle courageux et une tendresse mâle. Carthage les a vues non pas déranger, mais arracher leurs cheveux, pour les mettre à des usages militaires, et pour remplacer les cordes qui manquaient aux arcs des soldats. Les dames romaines donnèrent volontairement tous leurs atours, pour acquitter le vœu, que Camille avait fait à Apollon pendant le siège de Véies. Dans une autre occasion, elles secoururent la République épuisée, et la mirent en état de racheter Rome des mains des Gaulois : libéralité qui leur acquit de la part du Sénat des actions de grâces, et le droit d’oraison funèbre dont il permit de les honorer après leur mort… Encore une fois, convenons d’une égalité qui se démontre par les notions les plus claires et par les plus incontestables maximes. Elles nous apprennent, ces maximes et ces notions, que les âmes n’ont point de sexe, que les âmes de semblable espèce ont des mouvements fort semblables ; que les principes communs de raison et d’équité portent partout d’égales dispositions aux mêmes vertus. Tous les temps aussi, tous les pays ont eu leurs héroïnes, comme leurs héros. Que l’on remonte dans les siècles passés, que l’on parcoure le nôtre, on y trouve un grand nombre de femmes illustres. Il en est, où les envieux, avec toutes leurs spéculations chagrines, ne découvrent qu’à peine quelque légère tache. Il en est, qui rassemblent une fermeté d’âme inébranlable, une bonté singulière, une prudence consommée, une piété solide, une foi vive sans superstition, une conscience timide et délicate sans faiblesse. Il en est qui se font admirer dans tous les états ; malheureuses avec dignité, humbles et sages dans la plus haute fortune, affables sans art, modestes par goût, et bienfaisantes avec choix. Ce n’est là ni un portrait en idée, ni l’ouvrage d’un pinceau flatteur. L’expérience nous fait encore voir aujourd'hui que Dieu, quand il lui plaît, suscite des femmes fortes, pour être le modèle de leur siècle, et pour mériter qu’en leur personne les grandeurs de la terre couronnent par avance les dons du Ciel. » (Tourreil (1721), t. I, p. 159-164.)

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1. Tourreil 1721. t. I. p. 405 : « On retrouvera clans cette harangue beaucoup de choses qu’on a vues dans les précédentes. Mais comme elle roule sur le même sujet, épuisé déjà par huit discours, c’était pour l’orateur une espèce de nécessité d’user de redites. Et il semble qu’en pareil cas la répétition n’est point un défaut. De plus, c’était par cette harangue que Démosthène devait finir. On doit donc la regarder comme une récapitulation de toutes les autres ; et l’on pourrait effectivement l’intituler, la Péroraison des Philippiques. Notre orateur y rappelle la plupart des preuves qu’il avait déjà mises en œuvre. Mais en les rappelant, il leur donne une nouvelle force, soit par la manière dont il les range, soit par le grand nombre de traits qu’il y ajoute. »

Texte récupéré[modifier]

Préface des deux Harangues

Jacques de Tourreil, Préface sur les deux Harangues (2 : 3-51) //3// Je tente aujourd’hui ce qu’autrefois Cicéron exécuta. Voici comment il s’en explique. « J’ai traduit de Grec en Latin les fameuses Harangues1 qu’Eschine & Demosthene, les deux plus grands Orateurs qui furent jamais, prononcèrent l’un contre l’autre ; & je les ai traduites, non en Interprète, mais en Orateur, assujetti fidèlement à la qualité des pensées & des figures qui les caractérisent, mais libre sur le choix des termes propres à nostre usage. En quoy je n’ai pas deu m’astreindre à la nécessité de rendre un mot pour un mot, mais de tous les mots j’ai conservé l’espece & la force. Car j’ai cru qu’il falloit, non les compter au Lecteur, mais en quelque façon les peser. » Quel dommage qu’une copie, qui existoit encore du temps de saint Jerosme, & qui par l’excellence du copiste devoit si fort approcher de l’Original, ne soit pas venuë jusqu’à nous ? Elle nous enseigneroit à bien traduire ; //4// elle apprendroit l’art de secoüer à propos le joug d’une triste exactitude, & d’une sujettion outrée ; enfin elle prescriroit à la fois les bornes de la timitidé judicieuse, & de l’heureuse hardiesse. Ciceron véritablement indique la méthode qu’il faut suivre ; mais l’exemple instruit tout autrement que le précepte. [4-6. Tourreil criticizes previous translators of the orations : Lambin « cicéronise à outrance » (4) ; « Périonius, Léonard Bruni nommé Arétin, Jerosme Wolfius, du Vair ont d’autres limitations. Les commentateurs ne traitent pas d’Eschine, ce qui pose une autre difficulté. » ] Art. II, Difficultez de la Traduction. Regles générales sur ce genre d’écrire. Regles particulieres que l’Auteur s’est prescrites. //7//… Les difficultez, sans cesse renaissantes, n’ont fait en moi qu’irriter le desir de les vaincre. J’ai sçeu m’avouer à moi-mesme mon insuffisance, & dans le besoin emprunter les lumieres qui me manquoient. Ce genre de science, dont il est permis de se vanter, m’a servi fort utilement, & m’a du moins préservé des écueils de la présomption. Il faut avoir traduit, pour bien sentir tout le poids d’un si dur travail. Quel tourment de ne prendre la plume, que pour la conduire au gré d’une imagination étrangere ? C’est s’asservir à ne rien penser, à ne rien dire de son chef ; & s’anéantir en quelque façon pour se reproduire sous la forme d’autrui. A cette gesne perpétuelle, se joint la différence des Langues. Elle vous embarasse toujours, & souvent vous désespére. Vous sentez que le génie particulier de l’une est souvent contraire au génie de l’aure, & qu’il périt presque 1 J’ai cité ailleurs ce passage ; mais il s’offre ici trop naturellement, pour n’y être point placé. [gives Latin quotation] Tourreil, « Préface sur les deux Harangues » (1721) 3 toujours dans une version. De sorte que l’on a justement comparé le commun des Traductions à un revers de tapisserie, qui tout au plus retient les linéamens grossiers des figures finies, que le beau coste représente. De plus, ce que dit de l’imitation un célébre Rhéteur [note en marge : Quint. de Inst.orat. l.x.c.2], peut en partie s’appliquer à la Traduction. Car quand je traduis //8// un Ancien, je vais presque jouster contre lui, & j’entre dans une espece de lice, où tout me décourage, & où dès l’entrée je dois me reconnoistre vaincu. Pourquoi ? Le voici. « Lorsqu’on fait effort pour devancer quelqu’un dans la carriere de la gloire, si l’on ne vien pas à bout d’aller plus viste que lui, peutestre parvient-on du moins à l’atteindre. Mais lorsqu’on se borne à marcher simplement sur ses traces, c’est une nécessité qu’on demeure derriere ; car c’est demeurer derriere, que de suivre. Outre qu’ordinaire, il est plus facile de surpasser que d’égaler, puisque la ressemblance parfaite est une chimére : jusques-là que la nature elle-mesme n’a pu encore faire, que les choses qui paroissent les plus semblables, ne soient toujours marquées par quelque difference. J’ajouste que ce qui ressemble est inférieur, dès qu’il ne fait que ressembler. C’est ainsi que l’ombre est au dessous du courps, le portrait au dessous de la personne représentée, & les passions de nos Comédies au dessous des véritables passions. » Or il est vrai que lorsque je traduis, je m’attache à la suite d’un autre, que je choisis pour guide ; & ce que j’ai de mieux à faire, c’est de prendre garde que mon attanchement à mon guide n’aille //9// trop loin, & ne dégénere en esclave. Puisqu’autrement, à des originaux pleins d’ame & de vie, je substituerois des copies mortes & inanimées. Les Auteurs profanes & sacrez conviennent sur la défectuosité d’une version trop servile. Saint Jerosme, que l’on accusoit d’avoir traduit à sa mode une lettre de saint Epiphane, & d’avoir substitué des mots à d’autres, répond « L’attachement trop scrupuleux au texte, vous jette dans une traduction sauvage & barbare. Vous n’avez pour vous en convaincre, qu’à traduire littéralement Homere en latin, ou même ses vers en prose Grecque. Vous serez tout étonné, de voir cet ordre admirable de paroles devenir tout à coup ridicule, & le plus éloquent Poëte du monde ne faire que bégayer. » Le Traducteur ne se sauve que par une sage liberté. A Dieu ne plaise que je me propose pour modéle, mais j’avoüe que j’ai traduit de la sorte, autant que je l’ai pu. Et il me semble, qu’on ne doit point traduire autrement. C’est ce que j’ai pensé dans ma jeunesse, c’est ce que je pense dans un âge plus avancé. J’ai plus d’un bon garand, qui en pareille occasion se soustrait à la tyrannie de la lettre, se rend maistre du sens, & comme par droit de conqueste se soûmet aux tours de sa langue. Mais d’ailleurs la Traduction trop libre a ses inconvénients, //10// & se sauvant d’une extrémité, elle tombe dans une autre. Toute paraphrase déguise le texte. Loin de presenter l’image qu’elle promet, elle peint moitié de fantaisie, moitié d’après un original ; d’où se forme je ne sçai quoi de monstrueux, qui n’est ni original ni copie. Cependant un Traducteur n’est proprement qu’un peintre qui s’assujettit à copier. Or tout Copiste, qui dérange seulement les traits, ou qui les façonne à sa mode, commet une infidélité. Il péche dans le principe, & va contre son propre plan : faute de se souvenir qu’il a tout fait, s’il attrape la ressemblance ; & qu’il ne fait rien, s’il la manque. Moi donc, comme simple Traducteur, j’ai mon modéle, & je ne puis assez m’y conformer. Que j’étende ou que j’amplifie ce qu’il serre ou ce qu’il abrége, que je le charge d’ornemens lorsqu’il se néglige, que j’en ternisse les beautez, ou que j’en couvre les défauts ; qu’enfin le caractére de mon auteur, quel qu’il soit, ne se retrouve point dans les paroles que je lui preste : ce n’est plus lui, c’est moi que je presente ; je trompe sous le nom de truchement ; je ne traduis point, je produis. Car c’est là ce qui distingue la traduction d’avec l’imitation, à qui elle ressemble d’ailleurs par tant d’endroits. L’Imitateur [* cit. d’Horace De arte pœt.] suit des regles Tourreil, « Préface sur les deux Harangues » (1721) 4 commodes, qui ne l’assujettissent point à s’enfermer dans un cercle étroit, d’où il n’ose sortir, & où son génie demeure captif. Il a droit de prendre ce qui lui convient, & de rejetter //11// ce qui ne lui convient pas. C’est ainsi que Terence imite Ménandre ; c’est ainsi que Virgile imite Homere, Hesiode, Theocrite, &c. Mais il n’est est pas ainsi du Traducteur. Il a des regles plus sévéres, dont il ne lui est pas permis de s’écarter. Dès qu’on peut méconnoistre dans ma traduction les bonnes ou mauvaises qualités de l’Auteur qu’elle annonce, je le masque au lieu de le montrer. Par exemple, un Homere sec en françois, un Pindare plat, un Herodote concis, un Thucydide difus, un Isocrate véhément, un Demosthene doucereux, nous presenteroient des Ecrivains travestis, qui n’auroient rien de commun que le nom avec les originaux Grecs. La premiere obligation d’un Traducteur, c’est donc de bien prendre le génie& le caractére de l’Auteur qu’il veut traduire ; de se transformer en lui le plus qu’il peut ; de se revestir des sentimens & des passions, qu’il s’oblige à nous transmettre ; de réprimer dans son cœur cette complaisance intérieure, qui ne cesse de nous ramener à nous, & qui au lieu de nous faire à l’image des autres, les fait à la nostre ; en un mot, de retracer avec le mesme agrément & la même force les tours & les figures de l’original : ensorte que si nostre langue trop gesnée par l’assujettissement au parfait rapport des figures & des tours, ne peut fournir le nécessaire pour cela, on doit s’affranchir d’une pareille servitude, & se permettre toutes les libertez qui nous procurent de quoi payer en équivalents. Je ne sçais mesme si dans le desespoir de s’acquitter, on ne devroit point passer un bel endroit, plûtost que de le corrompre. Car c’est le corrompre, que de le dépouiller d’une partie ou de sa force, ou de son agrement…. Art. III. « Injustices de la pluspart des Lecteurs. Causes principales des faux jugemens, qu’ils portent sur les Ouvrages. (13-32) [sur la » complaisance pour tout ce que nous approuvons « : préjugé, amitié ou aversion pour un auteur, passions diverses qui influent sur le jugement.] //14// A tout cela se joint le manque d’attention, & la répugnance naturelle, pour tout ce qui nous attache longtemps sur un mesme objet. La pluspart des hommes & des femmes regardent deux ou trois choses à la fois ; ce qui leur oste le pouvoir d’en bien démesler une seule. Ce défaut commun aux gens du monde, est encore particulier aux Courtisans. La multiplicité des objets qui les environnent, ne leur permet presque pas de s’attacher à aucun séparément. Leurs regards tombent sur tout, & ne se fixent sur rien. Il n’est donc pas étonnant, qu’ils ne fassent pas de leur esprit tout ce qu’ils en pourroient faire, puisqu’ils ne l’appliquent jamais jamais tout entier. Ils glissent légérement sur tout ce qui s’offre au dehors, & ne rentrent point en eux-mesmes. Cependant ils ne laissent pas d’attraper presque toujours le point de justesse & de precision ; mais c’est par une sorte d’instinct, plustost que par une raison éclairée. Leur //15// esprit juge moins, que leurs yeux & leurs oreilles. Ils ignorent ou dédaignent la regle ; & grace à un certain goût, que leur donnent l’habitude & le bel usage, ils sçavent sentir l’effet, qu’à coup seur la regle doit produire. Aussi, ne faut-il pas trop leur demander raison de leurs jugemens les plus réguliers. Mais supposons deux hommes également attentifs, qui ne soient ni passionnez, ni prévenus, ni paresseux ; alors le different degre de justesse qu’ils auront dans l’esprit, formera la differente mesure de discernement. Car l’esprit juste juge sainement de tout, au lieu que l’imagination séduisante ne juge sainement de rien. En effet l’imagination influë sur nos jugemens à peu près comme une lunette agit sur nos yeux, selon la diverse configuration du verre taillé qui Tourreil, « Préface sur les deux Harangues » (1721) 5 la compose. Ceux qui ont l’imagination forte, croient voir de la petitesse dans tout ce qui n’excéde point la grandeur naturelle ; tandis que ceux, dont l’imagination est foible, voyent de l’enflure dans les discours les plus sages & les plus mesureez ; & blasment comme guindé, tout ce qui passe leur portée. Cette justesse d’esprit est le plus beau present que la nature puisse nous faire. Mais lorsqu’elle nous l’a refusée, nous pouvons à un certain point l’acquérir, & par l’entretien fréquent des personnes, & par la lecture assiduë des Auteurs, en qui domine cet heureux talent. Car un moment mesme que nous nous laissons le plus distraire, & que nous croyons le moins réféchir ; il est constant que les idées qui résultent ou de nos conversations ou de nos lectures, & qui se gravent dans nostre mémoire, //16// chassent ou rectifient nos propres idées. Et comme, selon le mot de Ciceron, une personne qui se proméne au soleil, se colore imperceptiblement ; de mesme celui qui n’étudie que de bons connoisseurs & de bons livres, fait, sans le sentir & sans y penser, des progrès qui nous étonnent, lorsque nous le retrouvons après quelques temps d’absence. [another factor in misjudgments : the jealousy of » gens du métier « and of superficial people who can only repeat others’criticisms] //18// Mais quand contre la vraisemblance & contre mon attente, Demosthene ne perdroit pas dans ma Traduction, tout ce qu’il perd ; ce ne seroit point encore Demosthene. Car » autre chose est de lire une Harangue, autre chose est de l’écouter.2….. [Discussion of the importance of gesture and expression in oratory, even if « on juge plus sainement dans la lecture » affords one the leisure of digesting ( « digérer » ) the work. Tourreil further comments : ] //19// Les hommes ne demande pas mieux que de juger à la rigueur. La lecture dénuée de tout ce qui frappe les sens, n’emprunte d’eux rien qui puisse ébranler l’esprit & l’entraîner. Cette vie, cette ame, que la prononciation met dans un discours, formoit le caractére singulier de Demosthene. Car Demosthene definissoit l’action, la principale, ou plustost l’unique partie de l’art oratoire ; & reconnoissoit lui devoir presque tout…. //20// Ainsi, l’on peut asseurer qu’une partie de Demosthene a disparu, depuis qu’on le lit au lieu de l’entendre. On ne doit donc pas le chercher tout entier dans ma traduction, puisqu’il n’est pas tout entier mesme dans l’original. Il me suffit d’avoir pris de mon mieux toutes les precautions possibles, pour me garantir des fautes ou des négligeances inexcusables, & pour éviter les extrémitez que j’ai marquées….. [Tourreil notes that he has gallicized various « noms et surnoms, » indicating his adjustments in the notes.] //21// Tout le reste, je le copie bien ou mal, trait pour trait. Car il ne faut pas que les mœurs, les usages, les coûtumes, les cérémonies, les restes, les jeux, les loix, entierement dissemblables des nostres, nous effarouchent. On s’y doit apprivoiser, sur peine de perdre tout ce que l’on peut gagner dans le commerce de la belle Antiquité. Nous ne pouvons entendre ni gouster les anciens Auteurs, qu’à mesure que nous nous transportons au lieu de la scéne. Et l’on peut appliquer à ce propos, ce que Plaute dit plaisamment dans le prologue d’une de ses Comédies. La Scéne est à Epidamne, ville de Macédoine. Allez-y, Messieurs, & y demeurez tant que la piece durera. [Another modification : suppression of Greek « tutoiement » and resulting changes.] 2 [T donne le texte latin de Quintilien. Instit. orat. l.x.c.1] Tourreil, « Préface sur les deux Harangues » (1721) 6 //22// Quant aux fait & aux motifs alléguez réciproquement, pour fonder une accusation ou pour la détruire, nous ne les discuterons pas. Leur contrarieté n’est pas de nostre ressort. Elle roule sur des circonstances, qu’on ne peut débrouiller à travers tant de siecles, qui nous en séparent. Cette impossibilité nous oblige de nous en fier au jugement des Athéniens plus à portée que nous d’approfondir la cause, & plus interessez que nous à la bien juger. Ce qui pourtant ne fonde tout au plus qu’une violente présomption en leur faveur, puisque nous pouvons avec justice nous dispenser de les reconnaistre infaillibles, ou supérieurs au passions humaines, qui environnent toujours le Magistrat, & qui quelquefois le possédent. [ex Socrates] [Following the preface, Tourreil offers a historical « prologue » giving « le sujet de la pièce » .] Last paragraph in Tourreil’s “Remarques sur la harangue de Demosthene pour Ctesiphon” (ie, the second of the 2 harangues sur la couronne) : //2 : 590// Me voilà enfin parvenu au bout de ma longue & pénible carriere. Je ne sçai pas au juste, ce qu’auront produit les derniers effors de mon travail. Mais je me dois la justice d’attester, que j’ai foüillé curieusement dans les Archives de l’ancienne Grece, & que j’ai tâché d’en parcourir tous les coins & recoins. Je ne présume pas pourtant, //591// qu’en un si vaste champ, je n’aye rien laissé à glaner après moi. Car un homme peut bien trouver plus qu’un autre homme ; mais nul nomme ne peut trouver tout. Alius alio plura invenire postest, nemo omnia. [in margin : Ausonius.]