Dissertation sur l’histoire du pays des Dombes/5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Dissertation sur l’histoire du pays des Dombes — Appendice IIe
L. Boitel (p. 136-144).

APPENDICE IIe
SUR LE LIEU DE LA BATAILLE
ENTRE
SÉVÈRE ET ALBIN.


Le sentiment commun des historiens modernes est que c’est près de Trévoux qu’eût lieu cette bataille célèbre entre Sévère et Albin, vers l’an 197, et où trois cent mille Romains combattirent les uns contre les autres pour décider, au prix de leur sang, à qui appartiendrait l’empire du Monde. Mais j’espère prouver combien peu ce sentiment est fondé, et que cette bataille s’est livrée, au contraire, sur l’autre rive de la Saône, et aux portes même de Lyon.

Les principaux auteurs qui ont écrit sur cette bataille sont : Spartien[1], Hérodien[2], Xiphilin[3], Dion[4] et Julius Capitolinus[5]. Il règne quelque confusion dans leur récit : tâchons de les accorder et d’éclaircir les faits.

Sévère était à Viminiacum, ville importante de la haute Mœsie, sur le Danube, quand il apprit qu’Albin, qu’il avait créé César, s’était révolté contre lui et avait revêtu la pourpre impériale. Il marcha avec une extrême diligence contre son ennemi, et dût prendre par conséquent la route la plus courte. Il remonta donc le Danube et la Drave, traversa la Pannonie, la Norique, la Rhétie, passa le Rhin au dessous du lac de Constance, suivit sa rive gauche jusqu’à Bâle et Augusta Rauracorum, et déboucha par Mandeure et Besançon sur Châlons et Tournus où il livra, en personne, une première bataille à son ennemi. Sévère y eût l’avantage et repoussa Albin jusqu’à Lyon. Cependant un de ses lieutenants, nommé Lupus, avait été défait dans un autre endroit des Gaules. Dion[6], seul historien qui parle de cette défaite, n’en fixe pas le lieu. Une apparente ressemblance de nom a engagé quelques auteurs à la placer près de Montluel Mons Lupelli ; mais cela sans aucun fondement. Montluel tire l’étymologie de son nom d’une cause toute différente.

Albin, repoussé jusqu’à Lyon, se tint quelque temps renfermé, dit Hérodien, dans les murailles de cette ville que sa position rendait très forte ; mais il en sortit[7] pour livrer à Sévère une bataille où le succès fut longtemps balancé, et où la victoire se décida à la fin pour ce dernier. Les vaincus furent poursuivis jusqu’à Lyon où les victorieux étant entrés pillèrent la ville et la brûlèrent. Albin, s’étant retiré dans une maison sur les bords du Rhône, se tua lui-même, suivant Dion[8], plutôt que de tomber entre les mains du vainqueur.

Voilà les faits, et deux batailles clairement marquées. Voyons si l’une de ces deux batailles a pu avoir lieu à Trévoux.

La première se livra à Tournus : « Primo apud Tinurtium contra Albinum felicissime pugnavit Severus, dit Spartien[9]. » « D’abord, Sévère eut un grand succès contre Albin auprès de Tournus. » Je traduis Tournus, parce que Tinurtium est le nom ancien de cette ville, le nom que lui donnent l’itinéraire d’Antonin, tous les anciens auteurs et les critiques les plus célèbres, entre autres, les célèbres Casaubon[10] et Danville[11]. Le père Chifflet, jésuite, auteur de l’Histoire de Tournus[12], ayant peu examiné le texte de Spartien, n’a fait des deux batailles qu’une seule, et il a cru, avec assez de raison, qu’elle n’avait pu se livrer à Tournus. Alors, de sa propre autorité, il a corrigé le texte de l’historien latin, et a prétendu qu’au lieu de Tinurtium il fallait lire Tivurtium. Mais Trévoux est peu ancien : il ne remonte guère qu’au XIe siècle, et d’ailleurs dans les actes et les diplômes latins il ne s’est jamais appelé Tivurtium. La première syllabe tri ou tré, si commune dans les noms celtiques de nos pays, s’est toujours trouvé dans les noms qu’a eu Trévoux, et en fait en quelque sorte la racine.

Ainsi la première bataille ne s’est pas livrée à Trévoux ; voyons si la seconde y a eu lieu.

Sévère étant à Tournus, se trouvait sur une des grandes voies romaines qu’Agrippa avait fait construire et qui, de Lyon se dirigeaient vers les différentes parties de la Gaule. Albin, en se retirant sur Lyon, avait dû suivre cette voie la plus courte et la plus directe, sans aucun doute, et Sévère dût le poursuivre par le même chemin. Albin se renferma dans les murs de Lyon, et en sortit pour livrer cette bataille qui lui fut si funeste. Sévère l’assiégeait déjà, sans doute ; ainsi la bataille a dû se livrer près de Lyon et comme à ses portes, puisque les vainqueurs entrèrent dans cette ville le jour même, ou du moins le lendemain de la bataille. Or, on trouve aux environs de Lyon, du côté de Saint-Just, un terrain très accidenté qui peut correspondre à celui marqué par les historiens. Ces deux ruisseaux que Xiphilin représente comme teints du sang des soldats des deux partis peuvent être les deux ruisseaux qui se jettent dans la Saône près du faubourg de Vaise, l’un venant d’Ecully et de Dardilly, l’autre venant de Saint-Didier-au-Mont-d’Or et appelé ruisseau de Roche-Cardon. On a trouvé plusieurs fois, et particulièrement ces dernières années, sur le terrain que nous fixons à la bataille, des pointes de lance et de nombreux tronçons d’armes antiques.

Mais pourquoi tous les historiens modernes ont-ils cité notre plateau de Trévoux comme le théâtre de la bataille ? le dirai-je ? Tous ont été induits en erreur par le P. Chifflet. Ce point étant peu important pour ceux qui embrassaient tant de faits dans leurs histoires, ils n’y ont pas apporté une attention particulière, et ont préféré suivre le sentiment du jésuite plutôt que d’examiner s’il était fondé. Tillemont[13] n’apporte pas d’autres raisons pour placer la bataille à Trévoux que telle était l’opinion du P. Chifflet. Crevier[14] et Gibbon[15] ont suivi Tillemont, et c’est ainsi qu’à l’abri de grands noms se propagent souvent les erreurs historiques.

Celui qui doit le plus nous étonner, c’est le P. Ménestrier qui, auteur d’une histoire particulière de Lyon, et vivant sur les lieux, aurait pu mieux connaître le théâtre de la bataille ; mais il a embrassé aveuglément le sentiment de son confrère, et ne donne aucune autre preuve de son opinion que le nom de Montribloud, château situé sur le plateau en question, qu’il fait venir de Mons terribilis, et celui de Dombes qu’il fait venir des tombes ou élévations de terre formées sur les corps des victimes de cette bataille[16]. Mais toutes ces preuves sont bien faibles et ne peuvent soutenir un seul instant le coup-d’œil de la critique. Il est vrai que Montribloud est appelé dans les anciens actes Mons terribilis : il est vrai qu’on a déterré dans ses environs des armes, des casques, des ossements. Mais d’abord, remarquons que souvent, dans le moyen-âge, c’était le nom latin qui était formé sur le nom français, et non pas le nom français qui était formé du nom latin. Nous en avons beaucoup d’exemples. Dans le moyen-âge, il y avait deux langues : la langue des contrats et des actes, qui était la langue latine, et la langue vulgaire. Or, dans les actes, on latinisait les noms francs ou celtiques des lieux et des personnes, et quand il y avait quelque analogie de sons, on leur donnait des noms qui n’avaient aucune ressemblance pour le sens avec le nom vulgaire. De là cette variété de noms latins chez les auteurs du moyen-âge pour exprimer le nom d’une même ville. Ainsi, Trévoux est désigné en latin de sept manières différentes : Trevocum, Trevorcium, Trivorium, Trivosium, Trevolcium, Trivurcium et Trivulcium[17]. Ce nom de Montribloud a, pour ses deux dernières syllabes, une origine évidemment celtique. La syllabe ribbl ou rib se trouve dans les noms de plusieurs lieux anciens de la France et de l’Angleterre, et en particulier dans celui d’une rivière du comté de Lancastre, la Ribble. Cette alliance, dans le même nom, de deux mots dérivés de langues différentes, ne doit pas étonner : elle se trouve dans plusieurs noms. Montverdun, par exemple, composé du mot latin mons et des deux mots celtiques ver, gué, dun, montagne. Montmelas, château près de Villefranche, a un nom composé du latin mons et du mot grec μελας, noir. Ces ossements et ces armes qu’on a trouvées à Montribloud proviennent, sans aucun doute, des sièges qu’il a soutenus au moyen-âge, dans ces guerres particulières qui étaient si communes entre les différents seigneurs : en outre, aucune médaille romaine n’a été trouvée dans ses environs. Quant aux élévations de terre ou poeppes, qui sont disséminées sur diverses parties de notre territoire, on doit certainement leur attribuer une autre origine, bien différente de celle que leur donne le P. Ménestrier[18] ; et d’ailleurs il faudrait, dans ce sentiment, puisqu’on trouve de ces poeppes depuis Bourg jusqu’à Lyon, que la bataille eût occupé un terrain bien étendu, de dix lieues de profondeur, au moins ; ce qui serait absurde.

Mais, pourrait-on m’objecter encore, le nom de Sévère se trouve évidemment conservé dans celui de Civrieux, village placé sur notre plateau, comme celui d’Albin, dans le nom d’Albigny, autre village placé sur les bords de la Saône. Cela ne semble-t-il pas une preuve que le théâtre de la bataille était celui où on le place ordinairement ? Non : si le nom de Civrieux, Severiacum, était une raison de placer la bataille dans nos environs, ce serait aussi une raison pour la placer sur l’autre rive de la Saône, puisqu’on y trouve, à trois lieues de Lyon, un village de ce nom sur l’Azergue. Le nom d’Albigny prouverait pour mon sentiment, puisqu’il est près du lieu que nous assignons pour champ de bataille. Mais ces lieux ne tirent pas leur nom de la victoire de Sévère ; ils le tirent des Romains qui y avaient placé leur demeure ou établi leur villa, comme presque tous les lieux qui environnent Lyon. Les noms de Sévère et d’Albin étaient très communs parmi les Romains, et on les trouve conservés dans les noms de différents lieux de la France.

Maintenant essayons de démontrer que notre plateau était l’endroit peut-être le moins convenable pour une telle bataille.

Fixons d’abord l’emplacement de Lyon. Le P. Ménestrier[19], qui a discuté savamment cette question, prouve évidemment que Lyon, le Lugdunum romain, était situé entièrement sur la rive droite de la Saône, et qu’on ne peut même lui donner aucun autre emplacement. Les constructions romaines, assez nombreuses qu’on a trouvées sur la montagne de la Croix-Rousse et le coteau de Saint-Sébastien sont des restes de certains établissements publics que les Romains plaçaient ordinairement hors des villes, surtout dans les pays conquis, comme cirques, théâtres, etc. Il paraît même qu’aucun pont ne traversait la Saône devant Lyon, et que les communications avec la rive gauche ne se faisaient qu’au moyen d’un ou de plusieurs bacs. Or, était-il prudent à Albin de traverser la Saône, de laisser cette rivière derrière lui et de s’acculer entre la Saône et le Rhône, sans aucun pont qui pût assurer sa retraite ? Ni mes antécédents, ni l’état saint et paisible que je professe ne m’ont permis d’avoir de grandes connaissances dans l’art stratégique, cependant le peu qu’il m’est permis d’en savoir me fait juger qu’il aurait commis la plus haute imprudence et qu’il aurait montré la plus profonde ignorance de l’art de la guerre. D’ailleurs, Sévère, qui était sur la rive droite, n’aurait pas pris l’initiative de passer sur la rive gauche pour attaquer Lyon, puisqu’il aurait trouvé dans la Saône une barrière bien difficile à franchir.

Jetons ensuite les yeux sur l’état où devait être notre plateau à cette époque. Couvert de bois et de forêts, sans aucune route militaire, puisque la voie romaine suivait la rive droite, comment trois cent mille Romains, et surtout une nombreuse cavalerie, qui eut, selon les historiens, la plus grande part à la bataille, aurait-elle pu y manœuvrer ?

Voilà les raisons puissantes qui m’engagent à placer ailleurs que dans nos environs le théâtre de la bataille entre Albin et Sévère. Il m’a fallu des raisons aussi fortes et aussi évidentes pour contredire les autorités recommandables et les grands historiens qui appuient le sentiment contraire, et pour dépouiller une ville où je suis établi depuis si longtemps, d’une tradition qu’elle pourrait trouver honorable. Mais quand on admettrait mon sentiment, il resterait à Trévoux un honneur bien plus réel, c’est d’avoir été pendant plusieurs siècles la capitale d’un état souverain et indépendant, et d’avoir eu pendant longtemps des établissements et une haute magistrature qui la rendaient l’égale, sur certains points, des villes les plus importantes et les plus renommées de la France.

fin.

  1. Hist. Aug. Sévère, 10, p. 84.
  2. Hist. L. III. p. 525.
  3. Abrégé de l’Hist. rom. (en grec).
  4. Hist. rom. Livre LXXV, p. 851 et suiv.
  5. Livre IX.
  6. Livre LXXV, p. 851.
  7. Cum se mœnibus continuisset Albinii exercitus evusit in pugnam (Dion).
  8. Livre LXXV, p. 853.
  9. Livre X. Sévère, p. 68.
  10. Comment. in Strabonem.
  11. Notice sur l’ancienne Gaule, p. 646.
  12. Histoire de Tournus, p. 6 et 10.
  13. Tome III des Mémoires pour l’Histoire des empereurs romains, p. 457, note 18.
  14. Histoire des Empereurs, tome V, in-4°. Livre XXII, p. 82.
  15. Hist. de la décadence et de la chute de l’Empire romain, tom. I, ch. 5, et la note.
  16. Histoire consulaire de Lyon. Livre I, nombre 61, p. 130 et 136.
  17. Notice sur les monnaies de Trévoux et de Dombes, par M. Mantellier, avocat-général à Colmar. Paris, 1844.
  18. Voyez l’Appendice Ier sur les poypes de la Bresse et des Dombes.
  19. Histoire consulaire de Lyon : Dissertation Ire, n° 18, p. 6.