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Dissertations philologiques et bibliographiques/2

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Dissertations philologiques et bibliographiques

DE LA RELIURE
EN FRANCE
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE,
PAR M. CH. NODIER.


Si mon lecteur redoute la chaleur, la cohue, et l’émulation importune des industriels entassés à grands frais dans une foire-modèle, dans un bazar-monstre, il peut se rassurer tout de suite. Je ne le conduirai point à l’exposition des produits de l’industrie. Je serois un fort mauvais guide pour lui dans ce pays-là, et il peut m’en croire sur parole, car l’espèce quotidienne de littérature à laquelle j’appartiens n’est pas sujette à se décrier aux enchères. C’est que je n’entends rien du tout à l’industrie, et que Dieu m’a placé fort à propos dans un siècle où elle n’a presque plus rien à produire. Je n’aurois pas avancé sa besogne.

Il m’est rarement arrivé d’égayer mon esprit aux chants de l’alouette, dans mes promenades matinales, sans me sentir tout à coup tourmenté d’une profonde angoisse de cœur à la pensée des piéges qui lui sont tendus par l’oiseleur, et surtout de ces cristaux insidieux et mobiles où se reproduit à ses yeux trompés l’image multipliée du soleil. Douce et gentille alouette, ô toi qu’a chantée Ronsard dans des vers qu’on ne surpassera point, aimable oiseau que la nature semble n’avoir formé que pour le ciel en lui refusant la faculté commune à tous les autres, de percher sur les ramées, combien ton aimable vie, toute nourrie d’harmonie et de lumière, se serait épanouie joyeuse et libre, si l’intelligence enfantine et bienveillante des premiers âges ne s’étoit jamais élevée au-dessus de la portée de la mienne ! Que tu serois heureuse, dans tes sillons voilés d’épis, vive et charmante créature, si tu n’avois à craindre que les milans !

Ceci veut dire que je suis essentiellement incapable d’inventer le simple mécanisme du miroir d’alouettes, et que je ne le retrouverois certainement pas s’il était perdu. Pauvres alouettes, que Dieu vous garde !

Je n’oserois dire qu’il en fût de même de la reliûre et de l’embellissement des livres, dont l’étude a été pour moi un goût d’instinct. Un des premiers besoins qui se révèlent chez l’homme, c’est celui d’orner ce qu’il aime. Il se complaît d’abord à la parure de sa mère, et puis à celle de l’autel où il prie, et de l’image du saint patron auquel il croit confier des vœux étendus. Quand son cœur s’ouvre aux passions de la vie, il prodigue à sa maîtresse les fleurs et les rubans. Quand son esprit perçoit des jouissances plus durables, quand il est parvenu à s’associer, dans un ordre de pensée plus élevé, aux découvertes de la science et aux conceptions du génie, il regrette que le maroquin, la soie et l’or ne soient pas assez riches pour décorer les chefs-d’œuvre de ces amis immortels que l’intelligence lui a donnés. Il lui semble que la pourpre n’est pas trop pour Cicéron, que le tabis aux ondoyantes couleurs n’est pas trop pour La Fontaine. Il comprend Alexandre qui renfermoit les livres d’Homère dans les somptueuses cassettes de Darius. Pourquoi sont faites les pompes de l’art manuel, de l’industrie mécanique, si ce n’est pour relever l’éclat de la beauté et de la gloire ? Il n’y a, en vérité, que ces deux choses-là qui méritent des flatteurs sur la terre. La vertu n’en veut pas.

Le XVIIe siècle qui produisoit pour l’avenir étoit fort étranger à cette élégante manie des siècles stationnaires qui ne produisent plus. La Bruyère appeloit les belles bibliothèques des tanneries, et il ne nous reste de celle de Racine qu’un certain nombre de volumes en veau brun qui sont en général fort pochetés. Le siècle des créations durables n’est pas celui des arts de luxe. Le premier brille de sa jeunesse, et le second d’une magnificence empruntée, comme les coquettes surannées qui ont été jolies. Des châsses dorées aux vieux saints ; des reliûres dorées aux vieux écrits.

Quand la reliûre s’empara des merveilles typographiques de l’âge d’invention, quiconque étoit lettré voulut avoir des livres, et j’en suis bien fâché pour la perfectibilité, la classe vraiment lettrée étoit infiniment plus nombreuse qu’aujourd’hui, à cette époque d’ignorance et de barbarie. C’est un grand déboire pour la vanité des peuples avancés ; mais j’en veux donner une seule preuve en passant. Les six premières éditions des Colloques d’Érasme s’étant épuisées à Paris en peu d’années, l’illustre Simon de Colines, un des excellens imprimeurs de son temps, se crut obligé de les publier de nouveau à vingt-quatre mille exemplaires ; et cette édition elle-même, enlevée en quelques jours, fut bientôt si usée à la lecture, qu’on ne la retrouve plus. Or, les Colloques d’Érasme roulent en partie sur de hautes questions de morale religieuse et politique, et ils sont écrits en latin. J’attends à un pareil succès, dans cet an de grâce des lumières et de la vérité, certains de nos philosophes qui écrivent en françois, ou qui font du moins tout ce qu’ils peuvent pour cela. Ce sera un grand évènement.

Il y eut donc alors autant de bibliothèques que de gens lettrés. Par un singulier bonheur qui a presque toujours manqué aux générations suivantes, les rois et les grands protégèrent l’art naissant qui embellissait les chefs-d’œuvre. Les libéralités d’Henri II, d’Henri III, de Diane de Poitiers, du trésorier Grollier ; du président de Thou, des d’Urfé, firent éclore des prodiges. La reliûre, inspirée du prodigieux génie de la renaissance, broda sur le maroquin des arabesques merveilleux qui font envie aux riches fresques de l’Italie ; et, ce qui paraît étrange, c’est que le nom des ingénieux artistes qui exécutoient ces beaux ouvrages ne nous est point parvenu. M. Dibdin, savant bibliographe anglois, prenant au pied de la lettre l’expression elliptique de notre admiration pour les superbes reliûres de Grollier, a confondu le sage et savant administrateur de la fortune publique avec un doreur de livres. Cette méprise ne se renouvellera plus dans notre âge d’ignorance systématique et de sotte vanité. Les relieurs signent tout ce qu’ils font, et les trésoriers n’ont plus de livres.

Quand les capacités intellectuelles passoient encore pour quelque chose, il n’y avoit si riche traitant qui ne se sentît l’envie de se frotter d’un peu d’esprit pour justifier sa fortune. Montauron donnoit de l’argent à Corneille, La Popelinière donnoit des filles à Marmontel, Mme Geoffrin donnoit des culottes à d’Alembert. Tout ce monde-là faisoit relier des livres, sauf à ne les lire jamais. Depuis que les gens de lettres ont fait une révolution à l’avantage des gens riches, ceux-ci se passent de ceux-là. La valeur essentielle d’un homme est cotée à son cens de contribution. Il n’a pas besoin d’autre science pour devenir ce qu’on appelle drôlement un grand citoyen, que de celle d’amasser beaucoup et de dépenser le moins possible ; car nous vivons dans un siècle de perfectionnement. Les Comptes-Faits de Barême et l’Almanach royal composent toute la bibliothèque essentielle d’un éligible.

Il ne seroit donc pas étonnant que dans ces jours de prospérité littéraire, où les riches qui savent lire aiment mieux emprunter les livres et ne les pas rendre que de les acheter, l’art de la reliûre fût déchu tout naturellement de son ancienne splendeur ; et ce n’étoit vraiment pas la peine de chercher une autre cause à cette crise nécessaire ; on n’en juge cependant pas ainsi dans les bureaux d’un journal justement accrédité, qui professe un optimisme fort large, et qui trouve tout au mieux, à l’école romantique près, quoique l’école romantique ne soit en réalité que l’expression écrite de notre dévergondage social. Selon le spirituel rédacteur, la reliûre est tombée en France, parce qu’on ne veut plus relier les romantiques ; et cet arrêt est formel : les romantiques sont condamnés à mourir brochés, ils n’auront pas même un tombeau de basane où attendre la poussière et les vers, dans ces immenses nécropoles qu’on appelle les bibliothèques, à côté des classiques leurs contemporains, qui ont l’honneur de moisir dorés sur tranche. Cela est dur, mais cela est écrit, et quasi officiel.

Il y a beaucoup à rabattre, hélas ! de cette illusion poétique, et je le déclare à mon grand regret, car j’ai fait des livres aussi qui ne demandoient qu’à vivre, les pauvres diables ! Je conviens que je ne sais pas précisément s’ils sont classiques ou romantiques, et je suis assez disposé à croire in petto qu’ils ne sont ni l’un ni l’autre ; mais c’est tout un, pour cette reliûre que j’ai appelée un art, et qui n’a rien de commun avec la reliûre de cabinet littéraire, d’échoppe et de magasin. Classiques ou romantiques, excentriques ou mixtes, elle ne veut point de nos œuvres (pardonnez-moi ce collectif présomptueux), et heureusement, cela ne signifie pas qu’elle n’existe plus. Elle nous laisse flétrir à la poudre des quais ou pourrir à la filtration des auvents, sous l’enveloppe hygrométrique et dans le papier spongieux auquel une typographie vengeresse livre par dérision notre immortalité de trois mois ! Mais elle plie, elle bat, elle presse, elle coud, elle endosse, elle couvre, elle tranchefile, elle double, elle dore toujours. Elle est vivante, je vous en réponds ! L’ingrate ! Elle a du velours, du satin, du cuir de Russie, du maroquin du Levant, des filets, des rosaces, des coins, des bordures, des dentelles, des compartimens, des fermoirs, pour la Bible, pour Virgile, pour Horace, pour Racine, pour Molière. C’est une indignité !

Tant de magnificence, il faut nous y résigner, ne recommandera pas aux regards de l’avenir le cercueil de papier à sucre où nous ensevelissons notre génie, à moins que nous n’ayons pris la précaution dispendieuse de le faire enfermer nous-mêmes dans un opulent mausolée, pour aller étaler entre deux girandoles les reflets de ces tranches intactes sur le somno d’un grand seigneur, ou traîner sur son bureau à côté d’un encrier vierge. C’est par ce seul moyen, et c’est là seulement que nos livres pourront jouir des honneurs d’une reliûre splendide. On n’y trouvera pas les miens.

La reliûre est vivante, je le répète. Il est vrai qu’elle s’est peu ressentie, depuis quelque temps, de l’impulsion extraordinaire que le mouvement du siècle a communiquée à tous les arts, et qui les a portés à cet apogée rationnel où sont parvenus certains genres de la littérature, par exemple, comme les convenances du drame et les aménités de la critique. Plus modeste dans ses entreprises, elle n’a cherché le progrès qu’en rétrogradant vers les modèles parfaits du passé ; cette pratique ne seroit peut-être pas mauvaise à suivre ailleurs, mais je ne conseille rien.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il s’est manifesté nouvellement dans l’esprit des nations une propension de retour effrayante pour la perfectibilité. Je ne sais plus où celle-ci nous mènera, si nous persistons à nous en aller en sens contraire, et ce seroit vraiment grand dommage, car nous étions en beau chemin. Ce qu’il y a de pis, c’est que c’est au milieu des hommes nourris de fortes études que s’est déclaré surtout cet essor inverse de la pensée, qui menace de nous faire perdre, en peu d’années, toutes les conquêtes du XVIIIe siècle, si nous n’y prenons pas garde. Le peintre dessine les vieux monumens que l’architecte cherche à relever, et le poète se pénètre de l’inspiration naïve et hardie des vieux vers que le typographe réimprime. Il y a des acheteurs pour les meubles du moyen-âge, et des lecteurs pour les chroniques. Une savante jeunesse exhume de la poudre des bibliothèques et des archives les chartes et les diplomes du temps passé. Un digne successeur des Gourmont, des Badius et des Étienne, M. Crapelet ; un ingénieux émule du bon Galiot du Pré, M. Techener, ressuscitent à la satisfaction des connoisseurs ce que Boileau appeloit dédaigneusement le fatras des vieux romanciers, et leurs entreprises, profondément ignorées du feuilleton, réussissent et prospèrent sans lui. Un de ces hommes éminemment habiles qui appliqueroient leur aptitude avec un succès égal à tous les genres d’études, M. Simonin, a porté si haut sous nos yeux la science de la Bibliatrique, ou restauration des vieux livres, qu’on pourrait dire, sans exagération, qu’il l’a inventée. Un jeune et docte libraire, organisé pour tout ce qu’il y a de bon et de beau, et animé de ce zèle actif et producteur sans lequel les plus heureuses dispositions resteroient stériles, M. Crozet, secondé par le goût délicat de quelques amateurs instruits, sonde les cryptes cachées où s’enfouissoient les trésors de notre littérature intermédiaire, va les reconquérir sur l’étranger, les rajeunit et les immortalise. C’est dans le cours de cette période mémorable qu’apparut Thouvenin, et l’expression un peu fantastique dont je me sers ne dit rien de trop pour caractériser l’avénement et l’influence d’un tel homme ; car c’est de l’histoire industrielle que j’écris, et elle a peut-être autant de droits que telle autre à usurper les figures de la rhétorique. Il n’est pas ici question du temps où, emporté par le goût des innovations à la mode, il raffina sur les dentelles baroques de la reliûre impériale, ou inventa ces empreintes, plus maussades encore, qui réduisirent la main-d’œuvre du doreur de livres à l’ignoble artifice du fer à gaufres, mais de ces deux ou trois années de perfection presque achevée qui le consumèrent, et pendant lesquelles il s’est reporté avec un habile courage aux beaux jours de Derome, de Padeloup, de Deseuille, d’Enguerrand, de Boyer, de Gascon, pour les surpasser en les imitant. Les noms que je viens de citer sont ceux des maîtres de cet art, qui a cela de particulier, qu’il n’a pas produit jusqu’à nous plus de trois excellens ouvriers par siècle.

Thouvenin est mort quand il arrivoit au plus haut degré de son talent ; Thouvenin est mort en rêvant des perfectionnemens qu’il auroit obtenus, qu’il auroit seul obtenus, peut-être ; Thouvenin est mort pauvre, comme tous les hommes de génie qui ne sont pas hommes d’affaires, et qui tracent le chemin du progrès, sans le fournir jamais jusqu’au bout. Il n’est pas arrivé une seule fois, depuis le commencement des siècles, que la Terre promise s’ouvrît à celui qui l’avoit devinée.

Mais la reliûre n’est pas descendue tout entière dans le tombeau de Thouvenin. Son exemple a inspiré d’heureuses émulations ; son école a formé d’industrieux élèves ; son art, au point où il l’a ramené, est de tous les arts du pays celui qui reconnoît le moins de rivalités en Europe. L’Angleterre elle-même, qui nous étoit encore si supérieure en ce genre, il y a moins d’un quart de siècle, ne soutient aujourd’hui avec nous une espèce de concurrence que dans le choix des matières premières, dont une avare et mal-adroite prohibition nous interdit l’usage. C’est ce qu’a prouvé avec éclat la dernière exposition des produits de l’industrie ; et je rendrois justice avec plaisir aux heureux talens qu’elle a fait briller, si un juste sentiment de convenances ne me défendoit d’empiéter sur le domaine d’un de mes collaborateurs. J’ai tout au plus le droit de me joindre à lui pour prêter une foible autorité de plus au jugement qu’il a porté des travaux de M. Simier, qui justifie de plus en plus la réputation acquise à son nom par son honorable père, un des premiers restaurateurs de la reliûre françoise.

Parmi les relieurs qui n’ont pas exposé au concours de 1834, il en est deux dont la modestie me laisse plus de latitude, et que je ne passerai pas sous silence. M. Ginain est un de ces artistes consommés auxquels les amateurs peuvent confier leurs livres les plus précieux avec une assurance qui ne sera jamais trompée. La solidité de sa construction, le bon goût de ses ornemens, la netteté et l’élégance de son exécution, la modération de ses prix le recommandent depuis long-temps à la librairie de luxe et aux propriétaires de collections choisies. M. Bauzonnet, plus spécialement connu des curieux, comme successeur de Purgold, qu’il a laissé bien loin derrière lui, ne paroît s’être dérobé aux honneurs de l’exhibition publique que pour y faire remarquer son absence ; car aucun relieur, je pense, ne seroit tenté de lui disputer la palme du talent. Koehler seul s’est montré digne de la partager, dans un chef-d’œuvre où il ne restera certainement pas sans récompense, et je m’en rapporterois volontiers, sur ce point, à Padeloup, à Derome, à Thouvenin, à Bauzonnet lui-même, car les hommes supérieurs ne connoissent point l’envie.

Koehler a voulu atteindre, dans son magnifique volume des Quatuor evangelia, à la riche perfection des reliûres anonymes du trésorier Grollier, que les bibliophiles couvrent d’or depuis cinquante ans dans les auctions de Londres, où il faut aller chercher aujourd’hui la plupart de ces opulentes merveilles. Il y a réussi, et je dirois davantage, si je n’étois retenu par mon respect religieux pour l’antiquité. Jamais le bon goût de la décoration, l’élégance et la pureté du dessin, le fini et la précision des dorures, n’ont été poussés plus loin, et je serois fort surpris qu’il existât, dans les meilleures bibliothèques de l’Europe, vingt œuvres d’art capables de contester la prééminence à celle-ci, qui, au moment où j’écris, enrichit probablement déjà le cabinet d’un monarque ou celui d’un agent-de-change. Cuique suum. On ne m’a pas dit si ce prodige de l’industrie françoise avoit été exposé ; mais cela n’est pas présumable, puisque les journaux n’en parlent point. Je connois le désintéressement des journaux, leur admirable esprit national, leur zèle consciencieux pour le progrès, et je suppose qu’ils parlent de tout ce qui est beau.