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Dissertations philologiques et bibliographiques/3

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Dissertations philologiques et bibliographiques

DE
QUELQUES LIVRES SATYRIQUES
ET DE LEUR CLEF.
[PAR M. CH. NODIER.]


Des bibliographes très spirituels et très instruits nous promettent depuis plusieurs années de soulever le voile sous lequel certains auteurs satyriques ont eu intérêt à cacher leurs personnages. C’est le sujet d’un livre extrêmement piquant dont la place est retenue d’avance dans toutes les bibliothèques curieuses, et que les savants du dix-septième siècle n’auroient pas manqué d’intituler à leur manière : Manipulus clavium ou trousseau de clefs. Nos érudits, qui sont beaucoup plus positifs, et qui ont rarement recours au charlatanisme des titres métaphoriques, n’en seront pas moins les bien-venus quand ils nous donneront l’ouvrage que celui-ci promet, car il peut être aussi instructif qu’amusant, et son absence est une des lacunes les plus sensibles qui se fassent remarquer dans la science essentiellement progressive de la bibliographie. Ce n’est pas que les clefs des auteurs satyriques ne soient un peu partout, mais on ne les trouve réunies nulle part.

La publication du livre dont il est question ici me paroît si sûre et si prochaine que je me serois dispensé d’en parler, si je ne croyois qu’il doit entrer dans la composition même de ce recueil un certain esprit de critique et une certaine méthode de raisonnement dont je voudrois que mes auteurs fussent bien pénétrés d’avance, pour ne pas tomber malgré eux dans le paradoxe et dans le mensonge, par un amour excessif de la nouveauté. Ce n’est pas du nouveau qu’il faut chercher dans l’histoire des faits, c’est du naturel et du vrai, car il n’y a que cela, en dernière analyse, qui mérite de vivre dans les élucubrations du savoir. Il n’est pas bien difficile de trouver un nouvel aspect aux choses que l’on observe ; il suffit, pour y réussir, de les considérer sous un aspect qui a été dédaigné de tout le monde, et qui méritait de l’être, parce qu’il n’offrait que de faux semblants et des apparences trompeuses. Voilà ce que les esprits superficiels prennent trop souvent pour des découvertes. Les vieux peuples ne sont pas appelés à être découvreurs, comme une folle présomption le leur persuade. Ce qu’ils croient inventer, c’est presque toujours ce que des peuples antérieurs ont rebuté par sagesse ou abandonné par dégoût. Leur mérite propre à eux, ce serait d’être graves et sensés, s’ils avaient su profiter de leur expérience et de leur âge.

Cet accessoire est grand, mon sujet est petit :


je ferai mieux d’y retourner.

Il ne faut pas conclure de ces préliminaires que je rejetterois impitoyablement les interprétations sophistiques et capricieuses qu’on a données du projet de quelques auteurs et du mystère de leurs compositions. Il faut admettre toutes les opinions pour être complet ; il faut les exprimer toutes pour être exact, mais il y a une mesure nécessaire à tenir dans le crédit qu’on leur accorde, et c’est cette mesure que je recommande à notre bibliographe, comme le seul moyen de rendre son travail aussi utile qu’intéressant. S’il se jetoit dans le vague des hypothèses, sans y porter les lumières d’une discussion libre de tout préjugé, il vaudroit mieux qu’il n’eût pas écrit. Assez de conjectures systématiques, assez d’erreurs comme cela.

Ainsi on ne doit pas nous faire grâce de cette vieille prévention classique des philologues, qui ont unanimement reconnu Néron dans le Trimalcion et dans l’Agamemnon du fameux Satyricon de Pétrone ; mais on fera justice de cette méprise ridicule qui n’a pas trompé le goût exquis de Voltaire, si peu versé d’ailleurs dans les bonnes études critiques. Il est très possible que Pétrone ait écrit beaucoup de choses qui ne nous sont point parvenues, car il avoit la manie d’écrire comme il en avoit le talent, et son Satyricon même est riche de ces pièces de rapport, extraites, sans égard à la connexion des matières et à l’unité du plan, du portefeuille d’un jeune auteur à l’esprit divers et fécond, qui ne s’est pas encore fixé sur sa direction et sur sa portée. J’admettrai donc volontiers que Pétrone a réellement composé quelque satyre sanglante de la cour de Néron, dont il étoit plus à portée que personne de connoître et de révéler les turpitudes, et que ce fut là le véritable motif qui le fit comprendre dans la proscription de Pison, pendant qu’il s’enivroit de molles délices dans sa campagne de Cumes ; mais cette satyre étoit certainement autre chose que le Satyricon qui est le roman lubrique d’un bel esprit dépravé, et qui n’est point une satyre. Le faux Satyricon nous est resté, parce qu’il n’offensoit que les mœurs ; le vrai Satyricon s’est perdu, parce qu’il offensoit Néron, et il n’y a rien de plus naturel. Quel Romain auroit osé conserver chez lui la copie d’une satyre contre Néron, pendant les deux années que Néron survécut à Pétrone, et qui empêchoit Néron d’anéantir jusqu’à la mémoire d’un écrit insultant, s’il s’en est soucié ? A-t-on oublié l’incendie de Rome ? Ce qu’il y avoit de difficile avant l’invention de l’imprimerie, ce n’étoit pas de faire disparoître un libelle ; c’étoit de préserver de l’oubli des siècles une œuvre de conscience et de génie. Les précautions excessives de l’empereur Tacite n’ont sauvé de la destruction qu’une foible partie des écrits de Tacite l’historien.

Une erreur considérable de Voltaire, c’est d’avoir porté son heureuse induction trop loin, en attribuant le roman de Pétrone à quelque libertin obscur des siècles postérieurs. Le roman de Pétrone n’a rien qui sente le libertin obscur ni la basse latinité : c’est la débauche d’un homme de cour extrêmement corrompu qui peint les mœurs du temps de Néron dans le meilleur style dont les contemporains de Néron aient pu se servir. Il n’y a qu’un homme d’un très grand monde et d’un esprit très cultivé qui soit capable d’allier au même degré les plus rares élégances de la parole aux plus infâmes hallucinations du libertinage, purissimus in impuritate, comme disent les doctes. L’étrangeté nouvelle de quelques formes de diction ne prouve rien pour l’opinion de Voltaire. Ces formes changent vite quand il s’est manifesté dans les mœurs un changement immense et soudain. Le style de Crébillon fils est plus éloigné de celui des Oraisons funèbres, le style de Beaumarchais plus éloigné du style de Buffon que celui du Satyricon et celui des Catilinaires, bien que chez nous le mouvement ait été moins sensible et l’intervalle moins long. Le Satyricon est donc en effet de Pétrone, mais il n’est point dirigé contre Néron, dont, au contraire, il a probablement égayé les orgies. Voilà ce qu’il convient de dire mieux que je ne l’ai fait, et de développer avec plus d’étendue et de puissance.

La même question se renouvelle à l’égard de Rabelais, dont on a trop long-temps étouffé l’ingénieux badinage sous d’absurdes et insipides commentaires historiques. Il faut avoir bien mal lu et bien mal jugé le grand satyrique du genre humain, pour le réduire de gaîté de cœur aux proportions ignobles d’un méchant libelliste. Rabelais voyoit de trop haut dans les choses de la vie pour broder sa fable rieuse sur les intrigues mesquines de la cour. Il a fait une satyre, sans doute, mais c’est la satyre du monde, et non pas celle d’un palais. Les critiques à vues étroites qui ne connoissent des choses que leur figure matérielle et leurs traits saillants, se livrent d’abandon à ce système d’interprétation, parce qu’ils ne conçoivent pas qu’un esprit supérieur ait jeté ses regards plus loin qu’eux, et jusques dans une région d’idées où ils ne pénétreront jamais. Il résulte de là qu’en croyant nous donner la mesure de l’auteur qu’ils expliquent, ils ne nous donnent effectivement que la leur, dont la postérité se passera sans peine. Que nous importe ce qu’un Le Motteux a cru voir dans Rabelais, si Molière, La Fontaine, Sterne et Beaumarchais n’y ont pas pris garde ? La glose de pareilles gens n’est bonne qu’aux lecteurs pour qui le texte n’est pas fait.

Je n’ai pas l’intention de contester que Rabelais se soit souvent exercé sur la satyre immédiate, sur le personnage contemporain, sur l’anecdote du jour. Tout cela étoit de bonne prise pour un génie moqueur qui ne vouloit rien épargner, et qui ne craignoit pas de faire crier sous sa tenaille mordante un vice ou un ridicule vivant ; ce sont ces nombreuses allusions aux faits et aux personnes qu’il est important de saisir quand elles se présentent, et elles sont en général assez sensibles pour ne pas coûter un grand effort d’érudition. Si le livre de l’Isle sonnante est de Rabelais comme les autres, et je n’en doute pas, on conviendra qu’il y a logé l’allégorie dans un palais assez diaphane, selon le précepte de Lemierre. Sa verve hardie qui bravoit jusqu’aux croyances les plus solennelles ne se seroit pas gratuitement embarrassée dans tant de mystères inextricables pour exprimer je ne sais quelles idées qu’on lui prête, et qui étoient dès-lors fort communes. Quand il prend la forme de l’énigme, c’est ordinairement pour la débrouiller lui-même, comme il le fait de celle qui fut découverte dans les fondements de l’abbaye de Thélème, et c’est une véritable dérision que de chercher le mot introuvable de l’énigme des fanfreluches, amphigouri dont la mode commençoit à s’établir de son temps, et qui n’a point de sens réel parce qu’il n’a pas plu à l’auteur de lui en donner un. Ce qu’il y a de vraiment original dans la controverse chicanière des deux plaideurs de Pantagruel, et dans le jugement qui la résout, c’est le non-sens absolu de la demande, de la défense et de l’arrêt, parce qu’il est impossible de caractériser avec plus de finesse et de goût le néant de la plupart des contestations et des formes judiciaires. Mettez le commentaire historique à la place, et vous ôtez tout à la fois à Rabelais sa raison et son esprit. Cela est barbare.

Lorsqu’on a su lire Rabelais, on sait à merveille qu’il a voulu se moquer de tout, et des choses mêmes dont ses commentateurs veulent qu’il se soit exclusivement moqué ; mais il ne s’est moqué de personne plus à découvert que de ses commentateurs à venir, sots abstracteurs de quintessence dont il se joue incessamment et en termes fort explicites. Donnez-nous donc, puisqu’il le faut, toutes ces clefs qui n’ouvrent rien ; égarez-nous à plaisir dans ce chaos de folles et niaises rêveries où la lumière ne sera jamais faite ; mais n’oubliez pas de nous dire en commençant que ce n’est pas ce fil hasardeux du labyrinthe qui nous en fera sortir. Il n’est bon qu’à nous y perdre. Pour lire avec fruit Rabelais, pour en abstraire la véritable quintessence, il faut un certain fonds de scepticisme et une certaine portée d’esprit. Voilà, selon moi, la seule clef de son livre.

Ajoutez surtout, et il en est temps pour l’honneur des commentateurs et des philologues, que ces prétendues interprétations, suffisamment éclaircies aujourd’hui par les nouvelles recherches bibliographiques, reposent presque toutes sur des anachronismes grossiers. Il paroît maintenant incontestable que le Gargantua fut composé dès 1528, époque où la duchesse d’Estampes n’avoit que vingt ans, et le crédit de Diane de Poitiers ne commença que vers 1547, c’est-à-dire long-temps après la publication des trois premiers livres où l’on veut qu’elle soit désignée. Rabelais étoit certainement bien capable de prévoir les événements rationnels de l’avenir, et il l’a prouvé dans la Prognostication pantagrueline ; mais son génie de Python n’alloit pas jusqu’à la perception de l’inconnu. Rendez donc ces fantaisies chimériques aux songe-creux qui les ont converties en systèmes, et pour parler comme Rabelais lui-même, ne calefretez plus des allégories qui ne furent oncques songées. À cela près de ces allusions dont j’ai parlé, et qui se révèlent d’elles-mêmes à un éditeur judicieux, Rabelais ne demande qu’un commentaire lexique et littéraire, suivi de bons index de locutions comme M. de l’Aulnaye les a faits, et surtout d’un ample index de mots, comme M. de l’Aulnaye auroit pu le faire. Ce sera là un vrai thesaurus verborum, car toute la langue françoise du temps de Rabelais y entrera, et, ce qui n’est pas à dédaigner, toute la langue de Rabelais par-dessus le marché.

Le plus malheureux des auteurs auxquels on a donné la clef satyrique, c’est à coup sûr le tendre Fénélon qui n’avoit pas cru nourrir dans son cœur une si implacable malice. Fénélon avoit sans doute assez de courage, car l’amour de l’humanité en donne beaucoup, pour parler hardiment aux rois des devoirs qu’ils ont à remplir et des fautes où ils peuvent tomber. Tel est même le but essentiel du Télémaque, telle est la vue générale dans laquelle il est composé, et il n’est pas besoin de clef pour pénétrer ce mystère ; mais chercher dans le Télémaque une satyre assidue et obstinée de la cour de Louis XIV, comme on l’a fait dans ces fameuses remarques critiques des éditions d’Angleterre et de Hollande, que le savant M. Brunet attribue à Henri-Philippe de Limiers, et que j’attribue à Jean Armand Dubourdieu (ce qui reste d’ailleurs fort étranger à la question), c’est quelque chose de plus que la conjecture hasardée d’un barbouilleur famélique, c’est une insigne profanation qui ne mérite point de pitié. Jamais l’insolente scribomanie des réfugiés n’était allée si loin, et il ne faut conserver le souvenir de cette atteinte sacrilége à un des plus beaux caractères de notre littérature que pour la flétrir d’une manière ineffaçable. Si l’on observe que Louis XIV avoit soixante-un ans quand le roman poétique de Fénélon parut, on jugera facilement de l’étrange à-propos d’un livre tout spécial qui auroit eu pour objet de détourner ce vieux Télémaque de l’amour d’Eucharis et des séductions de Calypso. Presque toutes les autres allusions sont de la même convenance et du même goût. Les commentaires du Gargantua, n’offrent qu’un tissu d’absurdités sans conséquence et sans danger. Le commentaire du Télémaque est une calomnie.

Les Caractères de La Bruyère ouvroient une carrière sans bornes aux conjectures les plus arbitraires. Comme le projet de l’écrivain étoit de peindre les mœurs de son temps, il avoit pris çà et là les traits épars dont il composoit ses portraits, pour leur donner tout ce qu’ils exigeoient de saillie et de relief ; et c’est ainsi qu’il devoit procéder, car il n’y a rien de plus rare que le type absolu et complet d’un caractère. Cependant comme l’anecdote étoit souvent personnelle, quoique le portrait ne le fût presque jamais, les fabricateurs de clefs satyriques trouvèrent sans peine à s’exercer sur un livre qui prêtoit de tant de côtés aux allusions malicieuses, et la piquante personnalité de ces interprétations contribua beaucoup à son succès. Il est cependant permis de penser, et c’est ma ferme opinion, que La Bruyère n’a pas connu le quart des personnages qu’on fait poser devant lui, et qu’il n’a pu avoir par conséquent l’intention de les désigner. Le petit nombre de ces signalements manifestes qu’un commentaire judicieux est obligé de faire connoître, se réduit à certains caractères bizarres, excentriques et véritablement originaux, comme ceux de Ménalque et de Théodas, dont on ne sauroit contester la ressemblance, malgré la charge un peu bouffonne qui l’exagère à dessein. Le reste est de pure convention, et il faut espérer qu’on nous épargnera désormais cet insipide fatras, dans une bonne édition classique du Théophraste françois.

Après des noms tels que ceux-là, je voudrois n’être pas obligé à citer celui d’un M. Choderlos de Laclos, Pétrone d’une époque moins littéraire et plus dépravée que l’époque où vécut Pétrone ; mais puisque les Liaisons dangereuses passent encore pour un ouvrage remarquable dans quelques mauvais esprits, il faut bien en dire quelque chose, et je ne sais jusqu’à quel point j’en ai le droit, car il m’a été impossible de les lire jusqu’à la fin. Peinture de mœurs, si l’on veut, mais de mœurs tellement exceptionnelles qu’on auroit pu se dispenser de les peindre, sans laisser une lacune sensible dans l’histoire honteuse de nos travers ; œuvre de style, si l’on veut, mais d’un style si affecté, si maniéré, si faux qu’il révèle tout au plus dans son auteur ce qu’il falloit de vide dans le cœur et d’aptitude au jargon pour en faire le Lycophron des ruelles, voilà les Liaisons dangereuses, dont un exemplaire en papier vélin, avec figures avant la lettre, se vend encore plus cher aujourd’hui que toute la Collection des moralistes. Il n’en seroit pas question dans ces pages fort écourtées qui ne sont peut-être que trop longues, si le livre des Liaisons dangereuses n’avoit aussi sa clef, ou plutôt s’il n’en avoit dix. Je ne crois pas avoir traversé une ville principale de nos provinces, où l’on ne montrât du doigt dans ma jeunesse un des héros impurs et pervers de ce satyricon de garnison, dont l’ennui, plus puissant que la décence et le goût, devroit dès long-temps avoir fait justice. On laissera sans doute au rebut ces clefs diffamatoires d’un ouvrage qui diffame la nature humaine, et qui ne mérite pas plus de commentaires que les hideuses spinthrées d’un émule effronté de M. de Laclos, M. de Sade, qui emporte sur lui le prix dégoûtant du cynisme, et non celui de la corruption. Il faut croire pour l’honneur de notre civilisation que les modèles de ces gens-là n’existoient qu’en eux-mêmes.

Je n’ai parlé jusqu’ici que de quelques livres très connus auxquels il faut bien se garder de donner une clef positive, parce qu’ils n’en ont certainement point. Si cette discussion qui amuse mon esprit, trop fidèle à des réminiscences d’études aujourd’hui fort peu goûtées, ne produit pas un effet tout opposé sur celui du lecteur, je reviendrai peut-être une fois encore au même sujet, pour désigner d’autres écrits qui réclament une clef indispensable, et plus ou moins difficile à découvrir ; mais ce n’est pas à moi à décider si ces recherches valent la peine d’être faites et d’être recueillies. Le principal avantage que je trouve à m’occuper du passé, c’est d’oublier le présent, et tout le monde n’a pas les mêmes raisons pour être de mon avis.