Divan oriental-occidental/Parsi nameh. Livre du parsi

La bibliothèque libre.
Traduction par Jacques Porchat.
Librairie Hachette et Cie (Œuvres de Goethe, volume Ip. 601-603).



PARSI NAMEH.
LIVRE DU PARSI.


Testament de l’ancienne foi persanne.

Frères, quel testament pourrait vous laisser, en quittant ce monde, le pauvre homme pieux, que vous avez nourri patiemment, vous, ses disciples, honorant et soignant ses derniers jours ?

Quand nous avons vu souvent le roi passer à cheval, de l’or sur sa personne et de l’or de tous côtés, des pierreries sur lui et sur ses grands, semées comme grêlons épais.

L’avez-vous vu jamais envié pour cela, et n’avez-vous pas rassasié vos regards avec plus de délices, quand, sur les ailes du matin, le soleil a montré le bord de son disque sur les innombrables cimes de Darnavend[1] ?

Qui a pu s’empêcher de porter vers lui ses regards ? Mille fois, mille fois, dans ma longue vie, je me sentis emporté avec lui à son approche,

Pour contempler Dieu sur son trône, pour le nommer le maître des sources de la vie, pour me conduire en digne témoin de ce spectacle sublime, et pour marcher à sa lumière.

Mais, quand le disque enflammé se levait tout entier, j’étais aveuglé, comme dans les ténèbres ; je me frappais la poitrine, et, le front baissé, je prosternais sur la terre mes membres ranimés.

Et voici maintenant un saint testament confié à la bonne volonté et à la mémoire de mes frères : Observation journalière de pénibles devoirs. IL n’a du reste besoin d’aucune révélation.

Si un nouveau-né agite ses mains innocentes, qu’on le tourne aussitôt vers le soleil ; que l’on plonge le corps et l’esprit dans le bain de feu. Chaque matin, il sentira la grâce.

Remettez au vivant les morts ; couvrez même les animaux de terre amoncelée ; et, autant que vos forces y pourront suffire, ce qui vous paraît impur, couvrez-le.

Labourez votre champ avec une soigneuse propreté, afin que le soleil se plaise à luire sur votre travail ; si vous plantez des arbres, que ce soit à la file, car le soleil féconde ce qui est bien ordonné.

Faites aussi que, dans les canaux, l’eau puisse couler toujours libre et pure. Comme le Senderoud[2] jaillit à flots purs des montagnes, qu’il soit pur jusqu’au terme de sa course.

Pour que la chute paisible de l’eau ne soit pas ralentie, nettoyez assidûment les fossés ; et les joncs, les roseaux et les molges et les salamandres, engeance informe, extirpez tout à la fois.

Quand vous aurez purifiez la terre et l’eau, le soleil brillera volontiers dans les airs, où, reçu dignement, il sèmera la vie et donnera à la vie progrès et santé.

Vous, de travail en travail, ainsi martyrisés, prenez courage : l’univers est désormais purifié, et l’homme peut hasarder, comme prêtre, de tailler dans la pierre l’image de Dieu.

Où brûle la flamme, reconnaissez-le avec joie : la nuit est claire et souples sont les membres ; à la vive flamme du foyer, cuisent les sucs des animaux et des plantes.

Si vous apportez du bois, faites-le avec joie, car vous portez les éléments du soleil terrestre. Si vous cueillez le pambeh[3], vous pouvez dire entre vous : « Il sera la mèche qui portera le saint. »

Si vous reconnaissez pieusement dans la flamme de chaque lampe le reflet d’une plus haute lumière, jamais un sort funeste ne vous empêchera de révérer, le matin, le trône de Dieu.

C’est le sceau royal de notre existence, pour nous et les anges un pur miroir de Dieu, et ce qui bégaye seulement la louange du Très-Haut est là rassemblé en cercles que d’autres cercles environnent.

Je veux renoncer aux rives du Senderoud ; je veux prendre mon vol pour le sommet du Darnavend ; dès que le soleil commencera de luire, je veux avec joie aller à sa rencontre et, de là-haut, vous bénir à jamais.




Si l’homme admire la terre, que le soleil illumine ; s’il prend plaisir à voir la vigne, qui pleure sous la serpe tranchante, parce qu’elle sent que sa liqueur bien mûrie, qui restaure le monde excite les forces de plusieurs, mais les abat chez un plus grand nombre, il sait que la cause en est la chaleur ardente qui fait prospérer tout cela : l’homme ivre bégaye et chancelle, l’homme sobre chante et jouit.

  1. Montagne du Tabaristan, près de la mer Caspienne.
  2. Rivière, dont la source est à trois journées d’Ispahan.
  3. Le coton.