Divorcée (Pont-Jest)/I/XI

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Ernest Flammarion (p. 109-114).


XI

LES MEYRIN


Les choses devaient se passer chez les Meyrin avec moins de dignité et de poésie que rue Auber.

Fidèle à la recommandation que lui avait faite sa maîtresse, Paul s’était bien gardé de rien dire à son frère et à sa belle-sœur des événements si graves dont il était le héros. Ni Frantz, ni sa femme n’ignoraient cependant ses amours, mais il affectaient, par une de ces hypocrisies bourgeoises si fréquentes, de croire qu’il n’y avait, entre l’artiste et la princesse, que les relations les plus respectables. Leur amour-propre était flatté de recevoir la grande dame russe, et s’ils avaient avoué tout savoir, ils auraient été obligés de reconnaître qu’ils jouaient un assez vilain rôle, ou de rompre avec cette noble étrangère, qui se montrait pour chacun d’eux si généreuse et charmante.

Car Lise Olsdorf, depuis son arrivée à Paris, avait usé de tous les moyens pour s’attacher les Meyrin. Elle les avait pris fort adroitement par tous les sentiments, bons et mauvais : l’orgueil, l’intérêt, l’amour maternel. Si les Meyrin recevaient quelques amis, s’il y avait chez eux une matinée musicale ; elle était toujours là, comme une intime de la maison, aidant pour ainsi dire Barbe à en faire les honneurs, et les Meyrin, on le comprend, parlaient bien haut de leur amie « la princesse ». De plus, celle-ci ne laissant échapper aucune occasion de faire des cadeaux à tous, tantôt un bijou au violoniste pour le remercier du plaisir qu’elle avait eu à l’entendre exécuter tel ou tel concerto, tantôt à Mme Meyrin une robe, une pièce d’argenterie, des dentelles pour le jour de sa fête, le renouvellement de l’année, l’anniversaire de son mariage ou de sa naissance, puis, à Nadèje, tous les colifichets qui pouvaient plaire à sa coquetterie de fillette.

En échange des toiles les plus insignifiantes de Paul, elle avait orné son atelier d’armes, de tentures, de bibelots de grand prix. Lorsque Frantz donnait un concert, la princesse se chargeait d’offrir des billets dans la colonie russe et, qu’elle les plaçât ou non, les Meyrin en encaissaient le prix. Ils avaient donc tous pour Lise Olsdorf une véritable adoration et en étaient arrivés à cet étrange sentiment, sans l’avouer toutefois, d’être fiers que Paul eût pour maîtresse une grande dame de laquelle ils avaient fait leur amie. Ils ne se disaient pas que chacun de ses présents était en quelque sorte le paiement de leurs complaisances, et ils faisaient fête à la petite Tekla, dont ils connaissaient bien le véritable père, lorsque la princesse l’envoyait rue de Douai avec sa nourrice.

Tels étaient les rapports des Meyrin avec Lise Olsdorf quand le prince, en arrivant brusquement à Paris et en y prenant l’attitude que nous savons, força sa femme à ne plus rejoindre son amant qu’en secret et à restreindre ses visites à la famille de l’artiste.

Mme Meyrin ne tarda pas à s’étonner de ne plus voir la princesse aussi souvent, mais lorsque son beau-frère lui eut appris que le prince était à Paris, elle comprit la réserve de Lise et se garda bien d’interroger Paul. Ses explications eussent été peut-être de nature à effaroucher sa pudeur de mère de famille. Elle se contenta de le charger chaque jour de les rappeler, elle, son mari et sa petite fille, au bon souvenir de celle dont, maintenant, elle craignait le départ pour la Russie.

Les choses auraient pu durer longtemps ainsi, car, bien que constamment tenu par la princesse au courant de tout, le jeune peintre gardait le silence, lorsqu’un beau matin, à la fin du déjeuner que la famille prenait en commun, Frantz lut, dans une correspondance adressée de Saint-Pétersbourg au Figaro, la nouvelle du prochain divorce du prince et de la princesse Olsdorf. Les causes réelles de cette séparation étaient restées si secrètes que le collaborateur du journal parisien racontait sans commentaires, que le divorce serait prononcé contre le prince en raison d’une plainte des plus graves adressée par sa femme au Saint-Synode.

— Ah ! par exemple, cela est tout au moins bizarre, ne put s’empêcher de s’écrier le violoniste. Écoutez donc !

Et comme sa fillette venait de sortir avec sa grand-mère, il relut à haute voix l’entrefilet en question ; puis il ajouta, en s’adressant à son frère :

— Eh bien ! la princesse est joliment forte ! C’est elle qui demande le divorce ! Qu’est-ce que son mari a bien pu faire de son côté ? Toi, tu ne savais donc rien ?

— Je savais tout, au contraire, répondit l’artiste, assez embarrassé.

— Pourquoi ne nous en as-tu pas parlé ? fit, d’un ton sec, Mme Meyrin.

— Tout simplement parce que la princesse m’a prié de me taire jusqu’à ce que tout soit terminé.

— Son mari ne sait rien, rien ?

— Probablement !

— Il accepte comme cela que sa femme demande le divorce contre lui ? Je t’ai entendu dire à toi-même que c’est un homme charmant, pour ainsi dire sans défauts. Oh ! il y a quelque chose là-dessous. Tu dois être mieux informé que tu ne veux le paraître.

— En tous cas, ce que je sais, je ne puis le dire.

— Mais, enfin, pourquoi divorce-t-elle ? Quels motifs a-t-elle donnés ? N’est-elle pas aussi libre qu’elle peut le désirer ?  Le sera-t-elle davantage lorsqu’elle n’aura plus de mari ? Frantz, ton frère, a dû te parler de tout cela ?

— Pas le moins du monde, répondit le brave homme. Il y a cinq minutes, je n’e savais pas plus que toi-même. Dame ! la princesse divorce sans doute tout bonnement parce qu’elle est de plus en plus folle de ce beau garçon-là.

— Mon ami ! fit Mme Meyrin avec pudeur.

— Ah ! quoi ! nous n’allons pas nous gêner entre nous. Je suppose qu’à cet égard-là, tu es bien fixée ! Elle veut peut-être épouser mon frère !

— Épouser Paul ! s’écria la femme du musicien, furieuse que son mari prît la chose en riant.

Le peintre, que toute cette discussion gênait fort, s’était levé de table et ne songeait qu’à s’esquiver.

Mais on n’échappait pas ainsi à Mme Meyrin.

— Voyons, dit-elle à son beau-frère, en l’arrêtant par le bras, ne te sauve pas ainsi. Tu comprends que tout cela nous intéresse. Si la princesse divorce pour se marier avec toi, c’est que vous êtes d’accord.

— Inutile de m’interroger, fit le jeune homme, en se dégageant.

— Alors tu épouserais ta maîtresse ?

La femme de Frantz était à ce point vexée de n’avoir pas été consultée qu’elle oubliait sa réserve accoutumée.

— Ma maîtresse, ma maîtresse ! répéta l’artiste. Diable ! vous ne mâchez pas vos expressions. Eh bien ! quand j’épouserais la princesse Lise, quel mal y verriez-vous ?

— Quel mal ! L’entends-tu, Frantz ? Quel mal ! Si tu t’imagines que ta mère et ton frère te laisseront jamais faire un semblable mariage ! Une femme divorcée !

— Si elle ne divorçait pas, je ne pourrais pas devenir son mari.

— Ça vaudrait mieux !

— Comment, vous, si collet monté, vous trouveriez préférable que la princesse restât ma… mon amie, plutôt que de devenir ma femme légitime !

Comprenant qu’elle venait d’amener la question sur un terrain dangereux pour elle, Mme Meyrin ne sut que répondre. Quant à Frantz, excellent cœur, soucieux avant tout de la paix, il affectait de ne pas vouloir se mêler à la discussion. Du regard, il conseillait à son frère de rester calme.

— Du reste, attendons, rien n’est encore fait, termina lâchement Paul. Lorsque la princesse aura divorcé, nous verrons !

Cela dit, laissant sa belle-sœur stupéfaire, il sortit brusquement.

Les époux Meyrin gardèrent quelques instants le silence, puis Barbe dit à son mari qui, prudemment, avait repris la lecture de son journal :

— Alors tu trouves cela tout simple ? Ta mère ne sera pas de ton avis, sois-en bien sûr.

— Ma chère amie, hasarda le musicien, la question est très délicate. Voilà une femme que nous recevons depuis près d’un an, dont nous avons accepté toutes les gracieusetés, que nous savions fort bien être la maîtresse de mon frère, et tu veux maintenant lui fermer notre porte, tout simplement parce qu’elle a l’intention, que nous lui supposons, de devenir sa femme légitime. Ça me paraît assez difficile !

— Mais vois-tu Paul épouser une femme plus âgée que lui, habituée à un grand luxe et déjà mère de deux enfants !

— Dont l’un est de celui dont elle veut faire son mari.

— C’est possible, quoique rien ne soit moins certain.

— Oh ! Barbe, Barbe ! Moi, je ne vois pas dans tout cela un aussi grand malheur pour mon frère. La princesse est plus âgée que lui, c’est vrai, mais de quelques mois à peine, et elle ne sera certainement pas à sa charge. Je lui ai entendu dire qu’elle a une fortune personnelle assez importante. De plus, sa mère, qui vit encore, est riche elle-même.

Le brave violoniste appuyait avec intention sur ces détails, car il comprenait que ce qui froissait plus directement sa femme que le mariage de son beau-frère, c’étaient les changements que ce mariage apporterait dans sa maison.

Avec Paul disparaîtrait une partie fort intéressante des revenus du ménage. En devenant mari, père de famille, le peintre cesserait forcément d’être, pour sa nièce Nadèje, l’oncle à héritage qu’on avait espéré conserver. Enfin la princesse elle-même, une fois la femme de Paul, ne serait plus probablement aussi généreuse que par le passé pour tout le monde.

Comme, sans qu’elle osât l’avouer, c’était bien là ce que pensait Mme Meyrin, elle rougit en se voyant aussi bien devinée.

Elle n’insista donc pas d’avantage, mais aussitôt que sa belle-mère fut rentrée à la maison, elle la mit au courant de ce qui se passait, et la mère de Frantz, qui adorait son plus jeune fils, un peu en égoïste, pour elle-même, fut immédiatement d’accord avec sa belle-fille. Il ne fallait pas que Paul se mariât.

Pendant ce temps-là, l’enquête du Saint-Synode suivant son cours, le prince vivait toujours à Paris auprès de Véra qu’il aimait profondément sans le lui dire encore, et Lise Olsdorf, plus éprise que jamais, accaparait son amant, qui n’avait pu lui dissimuler l’hostilité que son mariage rencontrerait dans sa famille.