Dix ans de bohème/05

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Librairie Henry du Parc (p. 93-122).
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V


Le désert. — Fumisme et ministère. — Le sourd par persuasion. — Éloge de la blague. — Thamar. — Guy Tomel. — La fête de Nina. — Article nécrologique. — Souvenirs de la rue des Moines : les drames comiques de Villiers de l’Isle-Adam.


Le quartier Latin devenait alors semblable à un petit désert. Richepin l’avait quitté pour aller habiter Montmartre, Bouchor n’y faisait que de rares apparitions, Bourget se confinait dans le travail, Guy de Maupassant, qui, sous le pseudonyme de Guy de Valmont[1], venait de publier ses premiers vers dans la République des Lettres, se tournait du côté de la prose, et fréquentait assidûment Émile Zola, après les heures consacrées à son bureau du ministère de la marine. Maurice Rollinat, qui venait de publier son volume les Brandes, juste à la veille du 16 mai, heure funeste et véritablement antilittéraire, était parti en province, avec une jaunisse de désespoir. La République des Lettres s’était transportée rue de Châteaudun, loin du Sherry-Cobbler, et le Sherry-Cobbler s’éteignait sous une avalanche de papiers timbrés.

Georges Lorin et moi, nous étions mélancoliques, le soir, et nous allions nous attabler, pensifs, au petit entresol de la rue Racine. La politique tourbillonnait en conversations violentes : le duc de Broglie et M. de Fourtou semblaient alors plus inévitablement célèbres que n’importe quel Homère ou quel V. Hugo. Les âpres discussions sur les 363 nous poursuivaient au restaurant, au café, à la brasserie. Georges Lorin les retrouvait à son atelier, rue Madame, chez Testutet Massin, les grands entrepreneurs de chromolithographies ; moi-même, je les sentais couver sous le silence terrorisé des employés du ministère.

Ce fut une période lamentable, où il semblait que jamais plus, au grand jamais, on ne s’occuperait de littérature. C’était à y renoncer. Mais de mes fréquentations avec l’illustre Sapeck, j’avais conçu le fumisme, une sorte de dédain de tout, de mépris en dedans pour les êtres et les choses, qui se traduisait au dehors par d’innombrables charges, farces et fumisteries. Dans le silence du ministère financier, je me faisais la main. Ce fut une époque terrible et joyeuse.

J’étais alors employé dans la grande galerie des Rentes, je ne pointais plus, je payais, sans être plus payé pour cela. Un jour, un grand garçon maigre, long, blême, entre dans le bureau. C’était le nouveau. Quelqu’un vint me rapporter un propos tenu par ce débutant sur mon compte ; il avait dit : « Je vais donc voir de près cette bête curieuse qui s’appelle un poète ! »

Fort bien ! voici à peu près en quels termes je l’accueillis, avec le plus grand sérieux :

— Permettez-moi, monsieur et cher confrère, de vous saluer au nom de la circonvallation astrale, dont la plus-value sereine, adéquate, mais illusoire, fuligine l’espace, et nous laisse pourtant vivre en bonne amitié avec les gastéropodes que le hasard nous envoie.

L’autre demeura ébaubi. Puis, profitant d’une minute de répit, il alla demander par toute la galerie si je n’étais pas fol à lier. Les camarades, mis au courant, lui déclarèrent au contraire que je brillais par une netteté invraisemblable.

Tout le temps que durèrent mes relations avec cet éphèbe, je me servis de ce même langage :

— Veuillez, je vous prie, monsieur et cher collègue, si toutefois l’ingénuité retorse et paraphrastique des cosinus vous le permet, et si, par les pluviales onomatopées, dont le circulus infrangible et pénétratoire déverse sur l’aridité contemporaine le vitréisme des espaces, si enfin la substantiation des désirs rêvés se peut accomplir, veuillez me faire passer l’état numéro 2 du chapitre des dépenses.

L’œil de ce malheureux garçon révélait une profondeur d’épouvante, et, comme il paraissait ne pas comprendre, je lui criais d’une voix de stentor :

— Seriez-vous sourd, homme à la barbe cruelle ? qu’un rapide initiateur mental perfore céans votre trompe eustachienne, melliflue !

Peu à peu, il se fit une conspiration pour faire croire à cet infortuné qu’il était réellement sourd. Mais ce qui le lui persuada, ce fut l’aventure suivante.

On colla sur le vitrage de son bureau la mention suivante, en énormes lettres :

— Parlez très fort, le contrôleur est absolument sourd.

Il faut dire, dès l’abord, que, pour le payement des rentes, on se présente à un premier guichet au-dessus duquel est inscrit ce mot : Payeur, puis on passe au guichet suivant : Contrôleur. Là, on est obligé d’attendre qu’un travail spécial de bureau soit parachevé. Puis, au bout d’un temps plus ou moins long, on se présente au guichet suivant : Caisse.

À chacune de ces stations, le payeur, le contrôleur et le caissier demandent au rentier : Combien avez-vous à toucher ? C’est une façon d’éviter les erreurs de personnes. Cela se fait à voix discrète, sans aucun tumulte, comme on pense.

Ce jour donc où fut inscrit « l’Avis au Public », il se produisit ceci : le premier rentier qui se présenta au payeur répondit à la question : Combien avez-vous à toucher ? par un chiffre, 753 fr. 25. Le payeur lui dit alors : Passez au guichet de contrôle. Demeurant là, oisif, pendant une minute ou deux, le rentier aperçut l’Avis, et quand enfin le contrôleur ouvrit son guichet, demandant à son tour : Combien avez-vous à toucher ? Ce fut d’une voix terrible, en gonflant les joues et en se faisant un porte-voix des deux mains que le rentier hurla : Sept cent cinquante-trois francs vingt-cinq centimes.

L’ahurissement du contrôleur fut profond, d’autant plus profond que le même rentier, si inopinément pris du besoin de crier, passant au guichet suivant, répondit au caissier d’une voix fort douce.

Il en fut de même des autres qui se présentèrent tout le long de la journée. Cela révolutionnait la galerie, et l’infortuné demandait : Qu’ont-ils tous à clamer de la sorte ?

Je lui répondais : Monsieur et cher collègue, l’impétrance argentoïde dont la fressure est secouée clame par les fissures laryngiformes, pour de là tympaniser, vibratoire, les comparses de la gabelle.

Vers le soir, le chef du payement, qui n’a aucun droit sur les employés du contrôle, vint à passer, ouït les clameurs des rentiers, s’approcha, puis, ayant lu la pancarte, alla quérir le chef du contrôle, qui, après constatation, se précipita dans le bureau, disant d’une voix naturelle, en s’adressant aux autres employés :

— Eh bien ! eh bien ! qu’y a-t-il ?

Puis, se penchant vers l’oreille du contrôleur, et glapissant, il lui dit :

— Quand on a une infirmité de ce genre, on avertit son chef, et l’on ne reste pas dans un service en contact avec le public ; je vous mettrai demain dans le bureau central.

Ainsi fut fait. Qu’on ne croie pas toutefois que le service fût ralenti par ces plaisanteries ; le service est long naturellement sans que les employés y soient pour rien. Les employés des caisses de l’État, je le dis sincèrement, étant sous l’œil du public, dans des cages de verre, s’acquittent aussi vite qu’ils peuvent de leur besogne, d’autant certes que plus vite elle est terminée, et plus tôt ils peuvent s’en aller. On doit se fier à cela. Des bureaux clos aux regards du public, je n’en dirai pas autant.

Ces facéties et bien d’autres du même genre pouvaient distraire un instant ; mais cela n’avait rien de littéraire. Si je cite cette anecdote, c’est pour faire pressentir comment cette génération qui avait tant de raison d’être pessimiste luttait par la gaieté contre les ennuis et les jaunisses. Plus tard aux Hydropathes, comme au Chat noir, il y eut toujours, en même temps que des poussées littéraires et artistiques souvent schopenhauériennes, une large part faite au désopilement de la rate. Et vraiment, à travers tant de déboires qui accueillent les débuts, je dois un cierge à Sapeck pour m’avoir initié à cette folie intérieure, se traduisant au dehors par d’imperturbables bouffonneries.

La trop grande gravité des jeunes artistes, le pontificat est, je pense, d’une mauvaise hygiène. Quel mal y a-t-il à ce que, vers leur vingtième année, les hommes, suivant le bon conseil du maître Ernest Renan, se livrent à la joie ?

J’ai l’air ici de plaider les circonstances atténuantes, et c’est peut-être vrai : tant on a depuis reproché à quelques-uns d’entre nous l’aspect fou, la conduite échevelée, bizarre, le rire, et les grands éclats de gaieté. Ç’a été un crime en notre doux pays de France ! Étrange ! je le constate sans rancœur, et si c’était à recommencer, j’agirais encore de même. Mieux vaut être demeuré vivant grâce à l’insouciance, que d’être mort stoïquement de misère, en se drapant dans un manteau de héros byronien. Si parfois nous avons dépassé la limite permise au rire, nous n’avons pas du moins allumé le réchaud d’Escousse, ni cherché le foulard de Gérard de Nerval. C’est bien quelque chose.

Mieux vaut goujat debout qu’empereur enterré !

D’autre part, cet exercice de blagueur à froid, ces essais de mise en scène fumiste, donnaient au provincial l’aplomb dont sa timidité avait un rude besoin.

Oh ! sans doute, à coudoyer les poètes, j’avais déjà perdu quelques illusions. Ils n’apparaissent plus titaniques, non, non, non ! C’étaient des êtres qui buvaient, mangeaient, se mouvaient, aimaient à la façon ordinaire ; néanmoins ils semblaient posséder en eux-mêmes une confiance inouïe que je trouvais supérieure. Évidemment, c’était l’infériorité des voisins qui les grandissait ainsi. Et moi, ed’io anché, je pouvais grandir devant les inférieurs, et les molester, et les tenir sous ma coupe. Cela me donnait de l’allure. Et, toutefois — admirez la contradiction ! — j’éprouvais toujours un vague remords à me moquer des faibles et des petits. Une bonté naturelle — bonté bête ! — me forçait à les plaindre. Je fis même des excuses à ce pauvre diable de contrôleur que j’avais malmené.

De là naquit en moi, au lieu de la haine sociale, haine que j’aurais pu concevoir contre les détenteurs de la publicité, contre les égoïstes qui ne voyaient qu’eux et leurs camarades, d’après cet axiome du poète Gilbert : Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis ! au lieu d’une fureur contre le mauvais état actuel de la chance, oui, naquit en moi une tendresse pour les humbles poètes qui, pauvres honteux de l’idéal, se consument en des mansardes ignorées. À voir tant de génies quelconques émerger facilement au jour, grâce à la complicité des camaraderies, je regardais aussi vers les toits, les fenêtres éclairées des septièmes au-dessus de l’entresol, rêvant peut-être qu’un génie inconnu se débattait là contre la difficulté d’apparaître, dans le sombre nuage de l’Inédit. Je croyais entendre une voix crier à ces Prométhées de nos greniers caucasiques : Tu seras obscur à perpétuité !

Et m’imaginant que bien des forces se perdaient ainsi, je devenais apôtre. Oh ! rêve ! j’aurais voulu ouvrir toutes grandes les portes d’un théâtre imaginaire et grandiose à ces assoiffés de gloire. L’idée du théâtre des hydropathes devait sortir de là. Passons.

Thamar, maîtresse infidèle, avait raté plusieurs rendez-vous, un entre autres, le mardi-gras. Où était-elle allée, la statue ? probablement vers quelque Élysée-Montmartre. Je lui écrivis en vers, ce qui est le comble de la vengeance.

Quelque temps après, comme elle ne m’avait pas répondu, soit qu’elle n’eût rien en effet à me dire, soit qu’elle se méfiât avec raison de son orthographe, car l’orthographe, chez elle, était bien inférieure à la plastique, bref ! quelque temps après, je résolus, la prévenant par un mot, d’aller la voir, rue du Montparnasse.

Elle habitait là, avec une espèce de sorcière qui lui servait de domestique et de conseillère. Je passai sur le corps de cette duègne, et me précipitai dans le petit salon, où un spectacle inattendu me cloua, hébété, debout, simulacre du désespoir.

Thamar, demi-nue, assise sur des coussins devant un feu de coke, raclait une guitare. Des sequins dans les cheveux, un collier de perles fausses sur la gorge nue, les yeux perdus dans le vague, une cigarette au coin de la lèvre, elle secouait les cordes grêles de cet instrument de torture espagnol. Deci, delà, brûlaient des pastilles du sérail, répandant une forte odeur d’encens et de musc. C’est elle, naturellement, que j’aperçus dès l’abord. Mais, plus loin, un monsieur jeune, tenant entre ses jambes son parapluie, sur lequel il avait placé son chapeau rond, avait l’air d’être plongé dans une demi-extase.

Après avoir foudroyé de mon regard exaspéré la belle Thamar, qui, impassible, grattait toujours les cordes de sa guitare, ô torture ! je dévisageai le convive de ce sérail, ô pastilles ! Lui, me regarda aussi ; puis, s’adressant à Thamar, il déclara :

— C’est celui qui t’a envoyé les vers ?

Elle fit signe : oui, de la tête, balançant au bout de ses lèvres sa cigarette qui s’éteignait — seul et vague indice d’une émotion contenue, oh ! très contenue.

Alors, le monsieur jeune se leva, prit son parapluie d’une main, son chapeau de l’autre, et s’inclinant courtoisement, il me dit :

— Nous n’allons pas être ridicules, n’est-ce pas ? Je voudrais vous dire deux mots sur le balcon. Là !

— Volontiers, répondis-je.

Nous passâmes sur le balcon ; et, quand il eut refermé derrière nous la double porte, le monsieur jeune me dit :

— J’ai lu avec beaucoup d’intérêt les vers que vous avez envoyés à Nini-Thamar. Je ne voudrais pour rien au monde entraver un amour tel que celui que vous dépeignez ; et plutôt que de couper la gorge d’un poète, je préfère vous laisser la place libre, si vous y tenez.

— Hum ! hum ! fis-je.

— Nous battre serait absurde ! Cette fille ne vaut pas l’honneur que vous lui faites de l’aimer comme une déesse…

— Brisons-là, lui dis-je. Je suis ridicule, tant pis pour moi ; mais ça me passera. Rentrons, et je me retirerai dans cinq minutes, c’est tout ce que je m’accorde pour faire intérieurement le testament de ce grand amour.

Nous rentrâmes. Thamar dissimulait son inquiétude sous des gammes frénétiquement guitaresques. Notre silence l’accompagnait, l’enveloppait.

Comme je me levai pour sortir, le monsieur jeune dit :

— Nous allons échanger nos cartes, n’est-ce pas ?

— Volontiers.

Sous l’œil inquiet de Thamar, les deux héros échangèrent leurs cartes.

— Puis-je aller chez vous demain ? dit le monsieur jeune.

— Parfaitement.

Et je m’évadai, lisant sur la carte de mon successeur :

GUY TOMEL
HOMME DE LETTRES

Le lendemain matin, malgré les supplications de Nini-Thamar, Guy Tomel déserta sa couche d’odalisque et se rendit chez moi :

— Vous ne m’en voulez pas, dit-il.

— La nuit porte guérison, répliquai-je.

— Eh bien ! ajouta Guy Tomel, je suis heureux de cette bizarre coïncidence qui me fait vous connaître ; car je suppose que si vous envoyez à des modèles d’atelier des vers qui m’ont paru exquis, vous devez en avoir composé d’autres, et c’est pour les lire que je suis venu.

— Mais je suis auteur dramatique, m’écriai-je.

— Ta, ta, ta, vous devez avoir écrit beaucoup de vers ; ne dissimulez pas.

Je laissai ce Guy conquérant fouiller dans mes tiroirs. L’examen fut favorable ; car il me déclara que si je ne publiais pas un volume de vers d’ici peu de temps, j’étais un misérable.

Ainsi je trouvais, par hasard, un homme qui, d’autorité, m’arrachait aux drames, comédies et vaudevilles, pour me replonger dans la poésie.

Guy Tomel était professeur, il fut aussi, à mon égard, un peu prophète. Je l’en remercie, sans trop l’en remercier, il y a des heures où je préférerais de beaucoup être devenu fabricant d’opérettes. Enfin !

Tout s’enchaîne d’ailleurs.

Un soir, Georges Lorin me déclara qu’on s’ennuyait ferme vers l’Odéon, qu’il existait un omnibus unique au monde : Batignolles-Clichy-Odéon, indiquant par son intitulé même qu’un trait d’union existe entre ces localités éloignées ; que, d’autre part, c’était mercredi, et que le mercredi, Mme Nina de Villard, aidée de sa très aimable mère, Mme Gaillard, recevait des poètes, des peintres, des sculpteurs et des musiciens, sans compter les dilettanti uniquement préoccupés d’écouter des artistes en dégustant quelques bières ou plusieurs punchs.

C’était fête ce soir-là, grande fête, dans le petit hôtel de la rue des Moines qu’habitait Nina de Villard, Nina tout court, comme on l’appelait camaradement. C’était sa fête à elle ; une illumination, des lanternes vénitiennes, des feux de Bengale, des chansons, des poèmes, des musiques, une foule de poètes et d’artistes venus pour applaudir la comédie et saluer la belle Nina, qui, souriante, gracieuse, dans sa robe chair et sang, passait rayonnante, distribuant les poignées de main, de sa petite main si fine. La belle fête de Nina, celle dont plus tard, aux heures où son esprit s’était assombri, lorsqu’elle s’appelait elle-même la morte, elle disait : Ç’a été mon plus beau jour !

Là étaient revenus ceux mêmes qui ne fréquentaient plus le salon hospitalier de la rue des Moines : François Coppée, Racot, Anatole France, Léon Valade, Camille Pelletan, Catulle Mendès, Jean Richepin, Germain Nouveau, Paul Alexis, Coquelin cadet, Villiers de l’Isle-Adam, les trois Cros, Marcellin Desboutins, Henry Ghys, et bien d’autres que j’oublie : le très bizarre nécromant et magicien Delaage, l’apocalyptique musicien Cabaner, et de Sivry, musicien aussi, mais plutôt cabaliste ferré de science occulte, l’excentrique Toupier-Bézier, et l’intransigeant Bazire, et le réactionnaire Léo Montancey, et le bon géant Boussenard, et son frère le voyageur Louis Boussenard, et le marin des Essarts, et le dessinateur Forain, etc., etc.

Parmi les femmes qui assistaient à cette fête, je citerai Mmes Augusta Holmès, le poète compositeur ; Marie de Grandfort, rédacteur assidu de la Vie Parisienne ; Mme de Rute, qui était encore Mme Rattazzi ; Mme Lhéritier, et d’autres et d’autres encore.

C’était l’époque radieuse de Nina, le point culminant de sa vie de jolie femme et d’éminente artiste. Riche, elle n’avait encore trouvé que des sourires ; musicienne accomplie, elle avait soulevé des bravos, en exécutant soit les grandes œuvres des maîtres, soit des compositions ciselées par elle. Puis, de la musique à la poésie, son délicat esprit n’avait fait qu’un bond. Alors rue Chaptal d’abord, puis rues de Londres et de Turin, elle avait ouvert un salon où venait tout ce que Paris artiste, jeune et pimpant, comptait d’espérances. Enfin, rue des Moines, dans cet hôtel où je la vis, elle continuait d’ouvrir son hospitalière maison aux poètes lyriques, gais ou tristes, aux musiciens, aux peintres, aux épris d’art et de fantaisie, si enthousiaste elle-même et ravie par le cliquetis des rires et la sonorité des belles chansons. Époque étourdie et joyeuse ! où la mort elle-même, — la mort qui a déjà fait une large récolte dans le milieu dont je parle : Chatillon, Racot, Cabaner, Léon Valade, Léo Montancey, mon pauvre cher frère — la mort fut chansonnée par Nina, qui si tristement devait mourir, ayant perdu son rêve et son âme au fond de quelque puits noir. Voici le testament qu’elle écrivait en ce temps-là, si près encore et si lointain.


TESTAMENT

Je ne veux pas que l’on m’enterre — Dans un cimetière triste ; — Je veux être dans une serre, — Et qu’il y vienne des artistes.

Il faut qu’Henri[2] me promette — De faire ma statue en marbre blanc, — Et que Charles[3] me jure sur sa tête — De la couvrir de diamants.

Les bas-reliefs seront en bronze doré. — Ils représenteront — Les trois Jeanne, puis Cléopâtre, — Et puis Aspasie et Ninon.

Qu’on chante ma messe à Notre-Dame, — Parce que c’est l’église d’Hugo ; — Que les draperies soient blanches comme des femmes, — Et qu’on y joue du piano.

Que cette messe soit faite par un jeune homme — Sans ouvrage et qui ait du talent. — Il me serait très agréable — Que de la chanteuse il fût l’amant.

Enfin que ce soit une petite fête — Dont parlent huit jours les chroniqueurs. — Sur terre, hélas ! puisque je m’embête, — Faut tâcher de m’amuser ailleurs.

C’était l’époque où à sa mère, Mme Gaillard, si bonne sous son ironie, si charmante et telle qu’une aïeule du xviiie siècle, indulgente et spirituelle, elle adressait ce dizain comique et tendre, après quelque gronderie vague sans doute :

À MAMAN

Va, n’espère jamais ressembler à ces mères
Qui font, à l’Ambigu, verser larmes amères ;
Tu n’es pas solennelle, et tu ne saurais pas
Maudire avec un geste altier de l’avant-bras ;
Tu n’as jamais cousu, jamais soigné mon linge,
Tu t’occupes bien moins de moi que de ton singe ;
Mais, malgré tout cela, les soirs de bonne humeur,
C’est avec toi que je rirai de meilleur cœur ;
Ensemble nous courrons premières promenades,
Car je te trouve le plus chic des camarades[4].

Je me rappelle quel accueil me fut fait en cette maison, et comme ma timidité s’évanouit peu à peu. On disait des vers, et les applaudissements de même que les critiques de Nina portaient juste. Là, je récitais les Grecs, les Romaines, et bien d’autres poèmes ; je me débarrassai peu à peu du terrible accent gascon ; au lieu d’avoir l’air de mâcher de la braise et du fer, je m’appris, en compagnie des musiciens poètes et des diseurs de vers nouveaux, à adoucir les sons barbares, à discipliner les syllabes fauves.

C’est dans cet artistique salon de Nina que je fis ainsi véritablement mes premières armes, et je devais bien cet hommage, ici, à la pauvre morte. Des gens, qui la connurent à peine, l’ont accablée de critiques acerbes en des articles de journaux, et nul de ceux qui pouvaient répondre, ayant une tribune prête, ne l’a fait. Et même, lorsqu’on la conduisit au cimetière — ah ! non pas comme elle l’avait voulu dans son testament, non pas en petite fête ! non — nous étions à peine une vingtaine. Comme articles jetés en guise de fleurs sur sa tombe, elle n’eut guère que celui-ci, qu’une amie des mauvais jours écrivit, au retour de cette cérémonie lamentable :

NINA DE VILLARD

« On l’a enterrée dans sa robe japonaise. La première fois que je la vis, elle la portait ; c’était un vêtement de satin noir, tout brodé de fleurs éclatantes et merveilleuses, acheté pour elle à Yeddo. Elle avait sur le haut de sa tête, massés en un nœud lourd, ses admirables cheveux sombres, luisants et lisses ; des épingles brillantes et bizarres, de la même provenance que la robe, formaient une sorte d’auréole autour de son chignon. Je fus frappée de la beauté de ce visage pâle et tranquille : le velouté des yeux, le dessin du nez, la grâce du sourire, formaient un ensemble harmonieux, paisible, presque sévère, qui contrastait avec l’éclat un peu bruyant de sa toilette excentrique.

« On venait de la peindre dans ce costume : à demi couchée sur un canapé bas, entourée de fleurs et d’éventails. Elle en montrait une joie enfantine. Ce fut l’époque marquante de sa vie, dont le souvenir ranimait son esprit, pendant les trois années troublées qui ont précédé sa mort. Tout datait de là. — J’étais belle, alors, disait-elle avec mélancolie… J’étais belle parce que j’étais heureuse… Et le passé revenait avec mille petits détails intimes, tendres ou joyeux, qui ramenaient la vie dans ses regards et sur ses lèvres.

« Tant qu’elle fut bien portante et entourée, je la voyais peu, malgré la sympathie très vive que m’inspiraient sa remarquable intelligence et ses goûts artistiques ; il y avait trop de monde dans le petit hôtel de la rue des Moines pour qu’une intimité pût s’établir entre nous. — C’est plus tard, quand j’appris qu’elle était malade, que je la revis et que je devins son amie ; — pendant six mois j’y suis allée chaque jour.

« Quand je la retrouvai rue Notre-Dame-de-Lorette, dans cette même maison d’où est parti le funèbre cortège, Nina ne voulait plus quitter son lit. Je la vois encore. Elle avait fait un peu de toilette pour me recevoir. Une chemise de soie bleue garnie de dentelles blanches, un nuage de poudre sur les joues, et ses cheveux toujours beaux bien lissés autour de son front. Je la trouvai à peine changée. Aucun signe ne trahissait le mal qui devait l’emporter. Elle se disait morte, et souvent cette phrase navrante revenait sur ses lèvres décolorées :

« Quand je vivais. — Quand je vivais, j’aimais ceci ou cela ; je portais des robes claires et des grands chapeaux à plumes tombantes… On venait me voir… On me trouvait belle, — on m’aimait. — Aujourd’hui que je suis morte, on me laisse seule, je fais peur… et je n’ai rien pour m’habiller. »

« Quand nous parvenions à la faire se lever, il y avait des soirs où la Nina d’autrefois reparaissait presque entière avec sa fine gaieté, son entente admirable des choses artistiques et la façon tranquille, aisée et correcte dont elle savait faire sa phrase ; si, sur mes instances, elle se mettait au piano, c’était toujours la musicienne exquise — elle n’avait rien perdu de son talent ; ses petites mains étroites, fluettes, couraient alertes sur le clavier comme des oiseaux apprivoisés ; si, autour de la grande table, on s’asseyait pour faire des vers ou des bouts-rimés, l’improvisation de Nina était toujours la meilleure et la plus prompte. J’ai gardé celle qu’elle fit un soir. Elle était déjà bien malade et avait eu une crise violente dans la journée ; — pour la distraire, je la priai d’écrire quelques lignes — elle se pencha sur la table, prit un bout de papier et traça d’un trait les vers suivants :

Vénus aujourd’hui met un bas d’azur
Et chez Marcelin[5] conte des histoires ;
Elle garde au fond, dans le vert si pur
De ses grands yeux clairs sous leurs franges noires,
Le reflet du flot son pays natal.
Quand au boulevard on la voit qui passe,
Déesse fuyant de son piédestal
Et venant chez nous promener sa grâce,

On lui voudrait bien dresser des autels,
Mais elle répond que cela l’ennuie
Et qu’elle permet aux pauvres mortels
De parler argot en sa compagnie.

« Personne, d’ailleurs, ne savait écouter comme elle, même dans ses dernières années. Assise dans son fauteuil, le visage placide, le corps un peu affaissé, elle entendait tout et comprenait la première les moindres nuances de ce qu’on disait ; quand Villiers de l’Isle-Adam lisait un de ses contes, ou Émile Goudeau une de ses poésies nouvelles, avec un jugement admirable elle en savourait et analysait aussitôt les beautés ou les côtés faibles. — Je suis une femme éprise de choses belles, a-t-elle écrit quelque part. On ne pouvait mieux se peindre et se résumer.

« On a beaucoup parlé de son salon, de ceux qui l’ont traversé, qui ont fait là une halte en attendant la fortune ou la célébrité ; — mais quant à elle, elle a été jugée cruellement et superficiellement, — on a même dépassé à son égard la mesure permise. Les hommes ne sont pas doux pour les femmes, ni indulgents — ni reconnaissants. — L’ingratitude qu’on lui a montrée dépasse tout ce qu’on peut croire, et elle a dû en souffrir plus terriblement qu’elle ne voulait le dire : on raconte qu’elle en est morte, et que sa maladie a commencé après un article odieux écrit contre elle ; — je ne le crois pas — la fêlure devait exister auparavant ; sans cela, se serait-elle ainsi désespérée ? Bien portante et saine d’esprit, elle eût fait de la chose le cas qu’elle méritait — après une heure d’énervement, un profond oubli.

« Ç’a été une grande pitié pour tous et un immense chagrin pour ses amis que d’avoir assisté à l’assombrissement de cette intelligence si délicate et si élevée. La mort, qu’elle a appelée les mains jointes, les yeux remplis de larmes, avec des cris si déchirants et des révoltes si passionnées, est enfin arrivée. J’ai assez aimé et estimé Nina pour ne pas la plaindre d’être partie avant nous. — Nous n’étions pas bien nombreux autour de son cercueil — pas bien nombreux autour de la mère désolée… Si tous ceux qui leur doivent cependant avaient été là, l’assistance eût été considérable. On citait tout bas les plus ingrats parmi ceux qui sont devenus célèbres. Ils n’allaient plus chez elle, soit — mais ils lui devaient bien cette dernière visite.

« Là-bas, dans la sombre maison où elle était depuis deux jours, on a chaussé de bas de soie rose et de souliers de satin ses petits pieds — on l’a habillée, suivant sa dernière volonté, de sa robe japonaise, étoffe de satin brochée de fleurs brillantes, témoin des joies enfuies et d’un passé resté vivant dans son cerveau malade — on a croisé sur son sein ses mains de femme, de poète, de musicienne, — on a ramené sur son front ses épais cheveux noirs. La trace des dernières souffrances, des dernières luttes, du suprême désespoir, a disparu dans le calme de la mort ; Nina a retrouvé tout entière la beauté de sa jeunesse, celle qu’elle pleurait avec tant d’amertume et de si poignants regrets.

« Signé : Marie de Grandfort. »

La fin, en effet, de cette existence avait été aussi sombre que furent joyeuses les années où je vins m’asseoir à la table hospitalière de l’hôtel des Moines. Ce nom de Moines me remémore le scénario fou, la pièce extravagante que Nina avait composée en collaboration avec Richepin, je crois, et Germain Nouveau, un drame bizarre où se trouve ce vers épique :

J’ai pour tout nom Didier, je m’appelle Enguerrand.

Je vois encore, à la période gaie, le vieux Châtillon récitant la Levrette en paletot, et j’entends d’ici la voix terrible de Toupier-Béziers, clamant :

— Oui, mon fils, j’ai voulu être une hirondelle voltigeant au-dessus des casseurs de cailloux, j’ai bu de l’air et de la lumière ; mais il faut être abeille ! Voilà, les ailes ne suffisent pas ! Aujourd’hui, je ne suis plus qu’un vieux saladier sans salade !…

Nina, doucement, interrompait ce tonnerre :

— Qu’a-t-il ? mais qu’a-t-il donc ? Qu’est-ce que vous lui faites, Émilios ? (C’était là mon nom.) Pourquoi torturez-vous Toupier ?

Je m’excusai de mon mieux, prétextant qu’entraîné par mon maudit accent hispano-italo-grec, j’avais appelé le poète Toupier : Toupiéro-Béziéro !

Et de rire, Toupier le premier.

C’est encore là que Villiers de l’Isle-Adam, l’artiste raffiné du Nouveau-Monde, d’Azraël, des Contes cruels, débitait, avec un air satanique et un rire silencieux, les petits drames suivants :

Premier drame : La scène représente une chambre avec un lit ; dans le lit, une femme se tord ; autour d’elle, tout ce qu’il faut pour accoucher : un médecin, une sage-femme, des vases, des fioles ; une odeur fade. L’enfant exhibe péniblement sa tête ; il ouvre les yeux, regarde ce spectacle, puis il s’écrie : — C’est ça, la vie ! Oh ! — Et il rentre.

Deuxième drame : Un monsieur, très exaspéré, armé d’un coutelas, bondit hors d’un fiacre, entre dans une maison, gravit l’escalier, enfonce une porte. Sur un lit, un monsieur et une dame sont en proie à l’amour. Le nouveau venu plante si roidement son coutelas, qu’il transperce le couple en criant : Misérables ! Puis, il retourne les infortunés ; stupéfait il les contemple, et dit : Oh ! oh !

Il s’était trompé d’étage.

Combien de bonnes heures furent dépensées là, tantôt à écouter d’austères musiques, tantôt des poèmes, tantôt des billevesées.

Adieu, pauvre Nina !

— Je ne veux pas que l’on m’enterre — Dans un cimetière triste ; — Je veux être dans une serre, — Et qu’il y vienne des artistes.

Elle a sa tombe couverte de fleurs, au cimetière Montmartre, près des artistes, et je lui envoie ces lignes, comme une suprême carte de visite.



  1. Voici les premiers vers publiés par Guy de Maupassant, sous son pseudonyme Guy de Valmont.
    UN COUP DE SOLEIL.

    C’était au mois de juin. Tout paraissait en fête,
    La foule circulait, bruyante et sans souci,
    Je ne sais trop pourquoi j’étais heureux aussi ;
    Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.

    Le soleil excitait les puissances du corps ;
    Il entrait tout entier jusqu’au fond de mon être ;
    Et je sentais en moi bouillonner ces transports
    Que le premier soleil au cœur d’Adam fît naître.

    Une femme passait ; elle me regarda,
    Je ne sais pas quel feu son œil sur moi darda,
    De quel emportement mon âme fut saisie ;
    Mais il me vint soudain comme une frénésie
    De me jeter sur elle, un désir furieux
    De l’étreindre en mes bras et de baiser sa bouche !
    Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,
    Et je crus la presser dans un baiser farouche.
    Je la serrais, je la ployais, la renversant ;
    Puis, l’enlevant soudain par un effort puissant,
    Je rejetai du pied la terre, et, dans l’espace
    Ruisselant de soleil, d’un bond je l’emportais.
    Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face,
    Et moi, toujours vers l’astre embrasé je montais,
    La pressant sur mon sein d’une étreinte si forte
    Que, dans mes bras crispés, je vis qu’elle était morte.

  2. Le sculpteur Henri Cros.
  3. Le poète Charles Cros.
  4. Feuillets parisiens, volume posthume de Nina de Villard.
  5. La Vie parisienne.