Dix ans de bohème/07

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Librairie Henry du Parc (p. 145-173).
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VII


L’inspiratrice musique. — Le concert Besselièvre : hydropathen-valsh de Gungl’. — Un surnom tenace. — Explication canadienne. — La Rive gauche. — 5 octobre 1878. — 11 octobre 1878. — Les hydropathes. — Les séances. — La colère des buveurs. — La police : quarts-d’œil et quarts-d’oreille. — M. Andrieux, préfet de police. — Des femmes artistes.


Pour les êtres d’imagination, la musique sans paroles : symphonie ou valse, sonate ou fanfare de cors, est la grande et artificieuse fabricante de rêves. Au hasard des accords, on est beau, riche, glorieux, aimé. On entend au fond de soi rouler, ainsi que des chars armés de rimes, les poèmes sonores ; ou bien on souffre, on gémit, on s’attendrit, on pleure, on se sent l’âme perdue sous des ombrages trop épais ou sous des étoiles trop hautes ; et dans le fond du crâne, pareilles à des fantômes de pénitentes, des strophes sortent et glissent en cadence ; ou bien c’est une envolée, un tourbillon d’orgie, des baisers que l’on dérobe et des coupes que l’on brise, tandis que les timbres divers de l’orchestre se répondent, frappant sur les accords ainsi que des pieds de ballerines sur un parquet élastique.

C’était, le dimanche, pour quinze sous, le paradis du concert Populaire. Il y fallait un costume ad hoc : un chapeau mou et des vestons résistants. Car on se battait souvent pour Wagner, en ce paradis, et plusieurs fois, sous une avalanche de siffleurs, l’applaudisseur dut rouler, la tête la première, sur la pente des gradins par-dessus les crânes des auditeurs. Tout n’était pas rose dans cette carrière musicale. Heureusement, la plupart du temps, nous, les applaudisseurs, nous nous groupions, et ma foi ! quelques siffleurs durent écoper.

La musique pour la musique ! Ah ! pourquoi Wagner a-t-il libellé des poèmes ! Pourquoi veut-on nous le faire applaudir comme librettiste ? Enfin la musique n’en existe pas moins, n’est-ce pas ? Mais je préfère les suggestions qu’elle m’offrait alors aux légendes qu’elle prétend m’imposer aujourd’hui : opera, non verba, pourrait-on dire avec un calembour latin : des opéras sans paroles.

Parfois, durant la semaine, on allait aux concerts Besselièvre. On retrouvait là le menuet de la symphonie en sol mineur de Mozart, et aussi des danses modernes. Ne disons pas du mal de la valse, n’est-ce pas ?

Un soir, je me trouvais avec le vicomte Alfred de Puy… que nous appelions familièrement Puy-Puy et qui ressemble à Henri IV autant que le duc de Nemours ; quoique aristocrate, il était mon collègue aux finances. Nous allâmes à ce concert Besselièvre, et moi, plein de mélancolie, j’écoutais se dévider les numéros du programme, lorsqu’une valse d’un rythme cristallin me frappa. C’était comme si des gouttes d’eau eussent tintinnabulé sur des vitres, ou mieux, comme si l’on eût fait sonner des coupes à champagne à l’aide de couteaux d’argent.

— Singulière danse ! m’écriai-je. Il faut que j’en sache le titre.

Le programme était plaqué dans un cadre de bois contre un arbre. J’avisai le numéro, et je lus : Gungl’, hydropathen-valsh.

Hydropathen-valsh ! de l’allemand ! valsh est suffisamment compréhensible même pour le Latin le plus endurci ; mais hydropathen ? Qu’était-ce que cette Valse des hydropathen ? J’interrogeai vainement les personnes que je connaissais, nul ne put me renseigner. Le lendemain, au ministère, au restaurant, dans les cafés de la rive gauche, je promenais ma question : Qu’est-ce que hydropathen ? C’était mon : Avez-vous lu Baruch ? Je fis tant et si bien, agaçant les gens par cette scie, qu’ils me surnommèrent l’hydropathe.

Dans la grande galerie des rentes, je portais ce titre ridicule avec sérénité, jusqu’au jour où le faux sourd, ce collègue vis-à-vis duquel je me servais jadis du langage invertébré, me vint demander — à moi qui n’en savais rien — l’explication de mon pseudonyme ; pour la circonstance, j’improvisai une théorie qui resta :

— Devers les confins du cercle polaire, au Canada, en Labrador, en Groenland, existe une espèce d’animaux singuliers dont les pattes sont en cristal, en forme de flûtes à champagne, ornées d’un pied rond, semblable presque aux raquettes qui servent de chaussures aux indigènes pour marcher sur la neige fraîche. Ces animaux sont faits de neige sans doute et de glace ; leurs yeux ressemblent à des perles versicolores. De plus, lorsqu’ils dansent sous les rayons de la lune, leurs pattes en cristal, se choquant l’une contre l’autre, donnent aux rares voyageurs la sensation d’un concert où l’on n’entendrait que des harmonicas. Ainsi Gungl’ a-t-il fait, ajoutai-je, en écrivant une valse tintinnabulante et bizarre sous le titre : hydropathen-valsh. Seulement, dans son ignorance de la langue française, il a mis une h après le t, au lieu de deux tt ; car hydro veut dire eau (du grec udor) eau, cristal de roche, et pathen signifie patte, d’où valse des pattes en cristal. J’ai pris ce nom, déclarai-je au faux sourd, parce que Nabuchodonosor — ô symbole ! — possédait des pieds d’argile ; nous, humbles démocrates, nous n’avons que des pieds de verre que la mort doit briser un jour. Voilà pourquoi je suis hydropathe avec un h ou hydropatte avec deux t.

Cette lumineuse explication fut acceptée ; et je continuai, de Bullier au Louvre, à travers les cafés et les restaurants, à être dénommé l’hydropathe.

Si je donne ici de si longues explications, c’est que maintes fois, et encore récemment dans l’Intermédiaire des chercheurs, des curieux ont demandé le pourquoi de ce titre bizarre : hydropathe !

Je poursuis donc.

Le besoin de dire des vers et de chanter des chansons se faisait tellement sentir à cette époque, que, peu à peu, une table d’hôte, sise rue des Boulangers, s’était transformée en lieu de réunion. Richepin avait passé par là ainsi que Ponchon et Germain Nouveau ; mais il n’y restait plus guère que des Haïtiens qui discutaient perpétuellement sur les mérites respectifs de Boisrond-Canal et de Salomon, quand Rollinat, revenu de son pays, Georges Lorin, Sapeck, Léo Montancey, Baude de Maureceley, Puy-Puy et quelques autres y vinrent. Un grand jardin attenait à la maison, un salon contenait l’indispensable piano et les fauteuils indispensables. Ce fut très gai : poésie, musique et danses réunies. Oui ! il y vint même des femmes du monde… Je ne les nommerai pas.

Mais les Haïtiens s’obstinaient à réclamer un peu de baccara à l’issue de ces joyeuses réunions. Et le baccara accordé amena l’inévitable descente de police, au cours de laquelle, m’évadant à travers des jardins, je tombai sur des cloches à melon, dont le bris cristallin sonna moins agréablement à mes oreilles que les gammes chromatiques et hydropathiques de Gungl’.

Ce lieu de réunion étant clos, nous nous rabattîmes, quatre ou cinq, sur un cabinet, sis au premier étage du café de la Rive gauche, au coin de la rue Cujas et du boulevard Saint-Michel — c’est aujourd’hui un établissement de bouillon. Un piano hospitalier nous accueillit. Mais la porte était réglementairement ouverte aux allants et venants.

Or, un soir — le 5 octobre 1878 — c’était la rentrée des lycées. Une vingtaine de jeunes gens, assez excités, se précipitèrent dans notre réduit, et, pendant la dernière demi-heure de liberté qui leur restait, s’emparèrent du piano et le démantibulèrent aux trois quarts, en hurlant des refrains dont le plus élégant était celui d’une chanson intitulée les Vidangeurs :

Il ne faut pas que rien se perde,
Dans la nature, tout est bon,
Pressons, pressons, la pompe à m….
Le jour paraît à l’horizon !

Cette petite séance nous exaspéra. Quand ces jeunes vandales eurent disparu, nous fîmes monter le patron de l’établissement, afin de lui demander à quelles conditions il consentirait à nous livrer, mais pour nous seuls ou nos amis, ce petit cabinet orné d’un piano.

— Si vous êtes une vingtaine, dit ce patenté, et que vous me garantissiez la consommation, c’est chose faite ; vous choisirez votre jour.

— Le vendredi, par exemple !

— Va pour le vendredi.

Les cinq qui se trouvaient à cette entrevue historiquement mémorable s’appelaient (à moi l’ordre alphabétique, afin de m’épargner toute rectification) : Abram, Émile Goudeau, Georges Lorin, Rives et Maurice Rollinat.

Il fut résolu que chacun de nous amènerait le vendredi suivant deux, trois ou quatre amis. Le vendredi suivant, nous étions soixante-quinze. Il faut croire que le besoin de réunion se faisait cruellement sentir. L’assemblée naturellement débordait du petit cabinet dans la grande salle de billards et dans les cabinets avoisinants.

Ce fut une belle séance.

« Quand des Français sont ensemble, ils commencent par élire un bureau, puis par essayer de combiner un règlement, » a dit un voyageur illustre.

L’assemblée nomma Émile Goudeau président, vice-présidents, Georges Lorin et, sur le refus de Rollinat, M. de P…, l’ami Puy-Puy, le Henry IV à monocle.

Le président était d’avis qu’à l’instant toutes les formalités fussent là terminées, et que l’on se mît, en braves jeunes gens, à chanter, boire, dire des vers, jouer du violon, pincer de la guitare ou du monologue, enfin se livrer à tous les ébats que les muses autorisent.

Ah ! ouiche ! il fallut donner un titre à cette assemblée qui, du coup, devenait une Société.

Comment s’appellerait la Société ?

Les uns proposaient : La Pipe en terre, les Escholiers, le Gay-sçavoir, les Fils de France, bref, toutes sortes de noms sérieux empruntés au répertoire, et destinés à indiquer qu’on s’ennuierait à mort…

En tant que président, j’abusais de ma nouvelle situation, et, sans que personne y comprît rien, je fis voter le titre d’hydropathes, sous ce prétexte que c’était un surnom qu’on m’avait octroyé, qu’il me pesait, et que je comptais bien le partager avec d’autres. J’expliquai ensuite l’origine du mot, et j’insistai sur ce point, que, n’ayant pas de programme commun, nous posséderions un nom inédit qui ne compromettrait ni les doctrines futures de la Société, ni les apostasies possibles.

Et voilà comment, un vendredi d’octobre, fut fondée la Société des hydropathes. Quelques récalcitrants réclamèrent aussitôt une constitution, ou tout au moins un règlement ; mais la majorité, plus pratique, demanda que les poètes y présents se fissent entendre, ainsi que les musiciens et les acteurs. Une sorte de concert fut improvisé, les bocks circulèrent, et, vers minuit, sur ce mot : La séance est levée, à vendredi prochain ! on se sépara.

Ceci se passait le vendredi 11 octobre 78.

Il faut croire que ce genre de distraction était bien nécessaire à la jeunesse des écoles en ce temps reculé ; car, le vendredi suivant, plus de cent se présentèrent, la plupart forcés de bivouaquer dans les couloirs. Malgré cela, le président obtenait aisément le silence — ô miracle !

Mais, à la troisième réunion, cent cinquante personnes se bousculèrent en cet étroit espace, et force fut d’aviser.

De rapides émissaires, hommes aux pieds légers, et reporters volontaires, avaient déjà découvert, au numéro 19 de la rue Cujas, un hôtel dont le vaste rez-de-chaussée pouvait, à l’issue du repas du soir, être transformé en salon de concert, ou même en salle de bal.

Par mains levées, on adopta ce local, et par pied levé on s’y rendit en fulgurant monôme.

De la décision ! de la décision ! Le parlementarisme n’existait point encore aux hydropathes. C’était l’époque héroïque où les chefs récemment portés sur le pavois, les chefs longuement chevelus et barbus, savaient se faire entendre de leurs guerriers.

Les sergents de ville, étonnés, virent les hydropathes souriants — oh ! souriant un peu fort, voilà tout — et fredonnant — oh ! fredonnant à perte d’haleine — s’engouffrer dans le mystérieux hôtel Cujas. Et… ils en référèrent à leurs chefs.

Mais n’anticipons pas ! qu’aucune passion mauvaise n’agite la plume de l’historien ! soyons gais plutôt, même en tremblant devant les lois : tradéri-déra !

Les hydropathes formaient au début un inextricable fouillis de tendances diverses, contraires : supposez une bouillabaisse. Il y avait là de jeunes hommes politiques qui rêvaient de transformer la réunion en conciliabule, des poètes modernistes qui ne s’entendaient guère avec les romantiques, des amateurs qui risquaient des chansons plus que lestes ou des monologues ultra-croustillants ; des arriérés qui osaient débiter Page, écuyer et capitaine, de jeunes acteurs ou élèves du Conservatoire qui venaient s’essayer dans le récit de Théramène, tandis que d’autres, plus adroits et mieux goûtés, donnaient la Bénédiction de Coppée ou la Grève des forgerons, des insensés qui, prenant la réunion pour un café-concert, exigeaient des flonflons, tandis que d’autres, magistralement pontificaux, ne comprenaient pas qu’on pût rire un seul instant ; des tintamarresques lançaient leurs calembredaines, et, à côté d’eux, certains élégiaques catholiques versaient des hymnes à la Vierge. Il y avait même d’obstinés et vieux toqués qui bravaient le ridicule pour monter sur les planches, tel était cet ancien acteur, raté non dératable, qui chantait Sarah de Victor Hugo, avec un fort accent italien, ainsi :

Sarah bello d’indoulenço
Sou balanço
Dans oun hamac, au-dessou
Dou bassin d’ouné fontaino
Touto pleino
D’eau pouïsée à l’Illyssous.

Il y avait naturellement des étudiants en droit, en médecine, en pharmacie, mais aussi des élèves des Beaux-Arts et du Conservatoire, des employés de ministère ou de mairie, des ingénieurs et des fils de concierge, et même un certain nombre de simples ivrognes, venus là pour faire quelque boucan. C’était une Chambre des députés en réduction : toutes les diversités d’idéal ou de réalité se bousculaient dans ce microcosme. Et tout cela virait, tournait, cuisait dans son jus, bouillonnait, écumait, faisait sauter le couvercle et secouait la marmite au point que souvent le président, cuisinier chef, envoyait son tablier à tous les diables. Heureusement, c’était la jeunesse et le rire qui reprenaient le dessus. Une bande de fumistes, épris d’art, mais gouailleurs, se forma dès lors, sauva l’institution au début, puis, plus tard, par la force des choses, en fit la ruine. Il y avait aussi de paisibles spectateurs, tels que Bourget, Coppée, Monselet, Paul Arène et d’autres.

Voici à peu près comment les choses se passaient.

Le président, Émile Goudeau, et le vice-président, A. de P…, que nous appelions Puy-Puy, s’installaient au bureau. Le bureau se trouvait dans un angle, d’où l’on avait vue sur les deux salles, lesquelles étaient garnies de chaises, de bancs et de petites tables rondes destinées à recevoir les chartreuses, les mazagrans et les nombreux bocks de la soirée. Quand les deux salles s’étaient emplies, des commissaires allaient de rang en rang recueillir les noms de ceux des assistants qui désiraient vibrer sur la scène (un simple tapis cette scène !) ou lancer quelques dièses et bémols, se livrer à des sonates sur le piano, voire faire gémir violon ou violoncelle. Les noms arrivaient au bureau, et le président ou son vice-président en composait une liste de numéros, intercalant musiques et vers, et, autant que possible, le gai et le triste. Pendant cette opération, une vive causerie s’engageait, parfois simple murmure de brise, parfois cyclone. Peu importait ! Mais la sonnette du président s’agitait tout à coup ; le silence s’établissait, et tour à tour défilaient poètes, monologuistes, acteurs ou chanteurs, pianistes ou violoneux.

La chose, ainsi présentée, a l’air d’être d’une simplicité auguste. Hélas ! hélas ! ce n’était pourtant point une sinécure !

Les musiciens voulaient accaparer l’attention, tandis que les poètes échevelés et trépidants supportaient avec peine les gammes chromatiques parfois encombrantes ; les monologuistes gais avaient en horreur les poètes flous et historiés de constellations ; tandis que les politiciens de l’assemblée s’indignaient moult qu’on ne discutât point sur les droits de l’homme ; les patriotes en voulaient à la sonate allemande, et les pianistes exaspérés auraient dévoré volontiers deux ou trois patriotes. Les fumistes, ayant à leur tête le redoutable Sapeck, ne songeaient qu’à se gausser de tout, tandis que des hiérarques convaincus poussaient le bureau présidentiel à tenir haut et ferme le drapeau de l’art. C’était une série de conflits intestinaux où le simple public se laissait prendre. Il y avait déjà la question des femmes : recevrait-on ou non les jeunes personnes, mariées pour quinze jours ou quinze heures à des membres de la Société ? De pudibonds et austères éphèbes huaient les femmes. Brochant sur le tout, des gens ivres, qui étaient venus quelquefois à jeun, se targuaient d’un droit imaginaire pour troubler burlesquement les paisibles concerts hydropathesques.

Le président, heureusement soutenu par les fondateurs, se gendarmait contre les prétentions des uns ou des autres, accordant à tous le droit de s’en aller, si l’ennui les prenait. Ce raisonnement était généralement admis par la majorité qui votait par mains levées en faveur de son bureau. Mais les politiciens étaient retors : empruntant au Parlement les usages les plus condamnables, se dressait souventes fois un interpellateur, formulant une longue série d’amendements à un règlement qui n’existait pas. Cela soulevait des tempêtes ; mais, impitoyable, le président arguait que la Société, étant littéraire et artistique, acceptait les politiciens comme phraseurs possibles, mais jamais comme directeurs.

Un jour, mis sur la sellette, le président donna sa démission — ô ombre de M. Thiers ! — Cela lui réussit parfaitement, et il fut réintégré, séance tenante. Depuis lors, les politiciens battus se soumirent, contents de se réunir sans danger, à l’ombre de la littérature, des beaux-arts et du piano perpétuel.

Les ivrognes étaient moins commodes. Quelque soir de thèse, on voyait arriver une théorie de jeunes hommes dont les festons inquiétaient les glaces. Mais le feston n’est rien ; des cris bizarres sortaient de ces poitrines, allumées comme des forges par le faux champagne des restaurants modestes. De là, un trouble difficilement apaisé et sans cesse renaissant. Le poète en scène, ou le violoncelliste, exaspérés, s’arrêtaient sur leurs phrases et se retiraient, âpres, en disant : — Ces misérables m’empêchent de continuer !

Maint tumulte s’ensuivit. Enfin, un ordre du jour, énergiquement voté par l’assemblée, autorisa le président à se transformer en gendarme pour ces circonstances, hélas ! fréquentes, et à congédier les délinquants.

Cette opération présentait assez souvent des difficultés. Des bagarres inextricables, qui semblaient dessinées par Gustave Doré, transformaient le lieu des séances en champ de bataille, tandis que les hommes paisibles, et les femmes énervées, montant sur des chaises, le long des murs, contemplaient la mêlée terrible et fuligineuse. Grâce à quelques géants, et aussi à la vertu du nombre, les allumés étaient mis dehors. La plupart du temps, ils s’en allaient vociférants, puis, huit jours après, très calmes, ils opéraient leur rentrée, avec la bonhomie souriante qui sied à ce genre de remords.

Parfois pourtant quelques-uns furent plus féroces. Dès les commencements, l’un de ceux-ci, expulsé par un géant, m’attendit à la porte, avec une ténacité de lierre, et me dit :

— Vous aurez de mes nouvelles demain matin.

Puis il disparut, ombre zigzaguante, démesurée dans le brouillard.

Je dois dire qu’à l’issue des séances, la fête littéraire, considérée jusqu’à minuit moins le quart comme diurne, devenait essentiellement nocturne jusqu’au matin. Je rentrai donc au chant des coqs — car, la rue Monsieur-le-Prince, où j’habitais un hôtel (garni, hélas ! oui), possédait un certain nombre de charbonniers et de gnaffs qui élevaient des poules, dans la rue, s’il vous plaît, et pour lesquelles des mâles, dans la poussière de l’arrière-boutique noirâtre, entonnaient de vigoureux appels, dès la proximité des aurores. Un saint Pierre de bonne volonté aurait pu entendre là, non point trois fois, mais trente fois trois fois le clairon matinal du remords. Les saint Pierre du noctambulisme, courbant le front sous cet appel, rentraient. Oh ! dormir enfin !

Je fus réveillé bientôt par un toc-toc discret, mais net.

— Entrez, fis-je, la clef est sur la porte !

Ô candeur des anticapitalistes ! Sécurité suave des braves omnia-mecum-porto, fils du philosophe Bias !

Deux jeunes hommes, vêtus de redingotes boutonnées jusqu’au col, firent leur entrée. Je les pris d’abord pour des huissiers — Si jeunes ! !

— Non, c’étaient les témoins du… buveur, expulsé la veille.

Ils s’expliquèrent. Dès que j’eus compris, je les priai de se retourner vers la muraille, assis sur de vagues chaises, pour me permettre, dans mon unique salon-chambre-à-coucher, de me mettre en état de les recevoir comme il convenait.

Quand ce fut fait, je leur dis :

— Vous pouvez vous retourner vers moi, et me parler.

Tandis qu’ils m’exposaient que leur client, insulté grièvement la veille par moi, et mis à la porte d’un club (sic) par mes séides, me demandait réparation par les armes, je réfléchissais : « Ma foi ! il fait un temps superbe ! au lieu d’aller vers un bureau languissant, il ne serait pas déplaisant d’ascender quelque coteau, et de s’aligner sur des herbages. »

« Oui ! mais, après ce premier combat, combien d’autres ? Tous les délicieux buveurs et querelleurs du quartier Latin n’auraient garde de manquer si bonne aubaine ! »

Alors, aussi grave que le maître Jacques de Molière, je répondis aux deux témoins :

— Est-ce à Émile Goudeau, lui-même, employé au ministère des finances, et parfois poète, ou au président des hydropathes que vous vous adressez ?

Ils se consultèrent un instant, et répondirent :

— C’est au président des hydropathes.

— Eh bien ! répliquai-je, depuis hier soir, minuit moins le quart, minute à laquelle la séance a été levée, j’ai cessé d’être président des hydropathes jusques à vendredi prochain, neuf heures de relevée, où je dirai : la séance est ouverte ! D’ici là je ne suis qu’un simple citoyen, n’ayant aucune autorité sur qui que ce soit, et par suite aucune responsabilité à encourir !

Un pâle sourire erra sur leurs lèvres :

— Alors, dirent-ils, vous refusez une réparation, et nous pourrons dresser procès-verbal.

— Parfaitement, répliquai-je avec énergie ; le président des hydropathes, ayant eu mission de maintenir l’ordre dont le soin lui est confié, n’a pas hésité à mettre à la porte votre client ; c’est en tant que président qu’il a agi, et il est prêt à subir une réclamation, à la prochaine assemblée, et, s’il a abusé de son pouvoir, à en rendre compte ou à faire des excuses.

Les jeunes hommes souriaient de plus en plus.

— Mais, ajoutai-je, si c’est à moi, personnellement, que votre client en veut, je me trouverai, à 5 heures, à tel café, sur la terrasse ; il n’aura qu’à secouer ma table en passant, ou à renverser mon verre, et alors il verra que je saurai lui répondre. Je ne veux que mes querelles personnelles ; comme président, je ne suis qu’une sonnette, et un rappel à l’ordre.

Ils s’en allèrent, satisfaits. Par là, j’évitai toute confusion entre mon rôle ordinaire de bon vivant, et ce que la discipline nécessaire en une assemblée tumultueuse m’imposait de manières cassantes, quelquefois brutales, mais absolument nécessaires. Ceux qui ont essayé de présider ultérieurement à ces petites solennités s’en sont bien aperçus. Il fallait, dans ce quartier Latin, parmi des jeunes hommes frais émoulus de leur volontariat d’un an, une poigne de sergent, mais, dessus, énormément de velours diplomatique et le franc rire du camarade.

Tant pis, si j’ai l’air de plaider pro domo, mais je continue.

De la diplomatie ? Il en fallait bien davantage vis-à-vis des lois du pays, de la magistrature et de la police.

Les réunions devenant énormes, trois cent cinquante personnes s’entassant dans un espace modéré, envahissant les couloirs et les cuisines de l’hôtel, des programmes gigantesques, dont les numéros, se succédassent-ils aussi rapidement que possible, ne pouvaient pas être épuisés, on fit deux séances par semaine, les mercredis et les samedis. Mais la police qui avait déjà l’œil, ou le quart, sur les séances du vendredi, se mit elle-même sur les dents, lorsque le chiffre eut doublé : ça faisait, à son compte, six cents conspirateurs, ornés de femmes variées, qui s’engouffraient, 19, rue Cujas, on ne savait dans quel but. À travers les volets clos, les quarts-d’œil glissaient des regards, et saisissaient les gestes exaspérés de Paul Mounet, récitant la Grève des Forgerons, les convulsions de Maurice Rollinat, disant le Soliloque de Troppmann, les mines étonnantes de Coquelin Cadet, les hérissements de moustache d’André Gill, et parfois les haut-le-corps violents du président, dont la chevelure se hérissait, tandis que sa main énergique secouait une sonnette de réunion publique, une vraie cloche.

— Tout ça n’est pas naturel ! pensaient les quarts-d’œil. Il y a des femmes, c’est peut-être des nihilistes.

On parlait beaucoup des skopsis en ce temps-là, des skopsis, ni hommes, ni femmes, qui conspiraient sans sexe déterminé.

Quand les constables voyaient quelques géants jeter à la porte les buveurs récalcitrants, ils pensaient que ce devait être l’exécution d’un traître, et accueillaient l’expulsé à la sortie :

— Qu’est-ce qu’on fait là-dedans ? demandaient-ils.

— C’est des muftles infects ! des tas de poètes et de pianistes ! on leur en fichera du Baudelaire ! et puis à bas Wagner !

C’est tout ce que les quarts-d’oreille pouvaient tirer du banni, qui s’en allait vers d’autres parages, sans trahir.

Bref ! un soir d’hydropathes, tandis que — je me le rappelle — Monselet, Coppée, Bourget, Paul Arène, et d’autres, très graves, assistaient à la séance, le garçon vint me prévenir à voix basse que le patron de l’hôtel me réclamait, tout de suite, oh ! mais, tout de suite. Je cédai la présidence à Puy. Et j’allai.

Dans le bureau de l’hôtel, le patron, exsangue et désespéré, se débattait contre quatre gardiens de la paix et un brigadier.

— Ah ! dit-il en m’apercevant, voilà M. le président.

— C’est vous qui êtes le président, me dit brusquement le brigadier.

— Je l’avoue, lui dis-je humblement.

Me voyant si humble, il poursuivit :

— Alors, vous avez une permission pour réunir des gens ici.

— Non, fis-je encore plus humblement.

— Eh bien, dit le brigadier délibérément, on va vous faire évacuer les lieux, attendu que vous n’avez pas le droit de faire ici une réunion publique, et que vous la tenez deux fois par semaine.

Je redevins orgueilleux ; et, tirant par la manche le brigadier, je l’entraînai, lui et ses hommes, vers une porte vitrée, qui donnait dans la salle des séances ; le rideau intérieur étant mi-soulevé, on pouvait jeter un coup d’œil.

— Vous voyez, leur dis-je, ce grand monsieur (c’était Villain), eh bien, c’est un acteur du Théâtre-Français, et il dit des vers de Victor Hugo. Vous voyez ces jeunes gens et ces jeunes femmes, ils sont calmes ; tenez, ils applaudissent…

— C’est vrai que c’est comme au théâtre, dit le brigadier. Mais nous sommes obligés de vous expulser, quand même…

— Eh bien, dis-je, je vais rentrer, m’asseoir à mon bureau, et annoncer votre invasion. Remarquez que je ne réponds de rien, et que ces gens si calmes le seront beaucoup moins tout à l’heure. Quant à moi, vous serez obligés de m’arracher de mon bureau, et je pousserai des cris d’aigle, en me roulant par terre…

— Alors vous vous rébellionnez, reprit sévèrement le brigadier.

— Moi, pas encore. Tenez : un conseil ! Dressez-moi procès-verbal ; demain, j’irai chez le commissaire, et, de la sorte, vous épargnerez à vous et à vos hommes la besogne de chasser trois cents personnes, qui ne se laisseraient pas faire.

On me dressa procès-verbal, ainsi qu’à l’hôtelier.

Le lendemain, à neuf heures, je me présentai au commissaire. Ce magistrat, contre mon attente, je dois le dire, se montra fort aimable.

— Oui, dit-il, j’avais donné des ordres, mais, précisément hier au soir, mon fils, qui est étudiant, se trouvait parmi vous, il est ravi. Eh bien ! mais faites une demande en règle, je l’appuierai, et d’ici là, déclarez-moi que vous répondez de l’ordre intérieur.

Et moi, parodiant Napoléon III :

— De l’ordre ? j’en réponds !

Cela se passait, tandis que M. Gigot était préfet de police.

Quelques jours plus tard, je me trouvais, au banquet de la Marmite Républicaine — une réunion de sénateurs, de députés, d’hommes politiques et d’artistes — à côté de M. Andrieux qui posait, dès lors, sa candidature à la Préfecture de police. Comme je lui narrais cette escarmouche, il me dit :

— Pardieu ! la police veut avoir la main sur vous ; croyez-vous qu’on va vous laisser le pouvoir, à vous et à vos amis, de faire manœuvrer trois ou quatre cents jeunes gens ? Toutefois, insistez, vous obtiendrez gain de cause. Si vous aviez demandé avant, on vous aurait blackboulé ; mais, le fait existant, vous avez des chances.

Comme M. Andrieux remplaça M. Gigot, quelque temps après, je lui rappelai notre conversation, et il me recommanda au chef du 3e bureau, chargé des concerts, réunions artistiques, etc., etc.

Là, je dus fournir des statuts. J’improvisai cinq articles sur une table de café. Le chef me fit remarquer qu’il en manquait un indispensable, celui-ci : les femmes ne sont pas admises aux séances.

Diable ! diable ! et tous les auditeurs hydropathes, au moins presque tous, ne venaient là, que, parce qu’ils étaient à peu près mariés.

— Mais, déclarai-je au chef du 3e bureau, si Mme Sarah Bernhardt qui a bien voulu accepter le titre d’hydropathe[1] daigne assister à une de nos séances et y faire ouïr sa voix d’or ?

— Oh ! Mme Sarah Bernhardt, dit le chef, pardieu ! Ce n’est pas une femme, c’est la grande artiste…

— Bon, répliquai-je, mais si telle ou telle autre actrice, Mlle Béjane, ou Mlle Beichemberg, veulent venir, faut-il leur clore la porte sur le nez ?…

— Non, non, sans doute, ce sont des actrices…

— Mais… les élèves du Conservatoire ?

— Bien, bien, bien, elles se destinent à la carrière dramatique…

— Mais… mais… les jeunes filles qui se préparent pour entrer plus tard au Conservatoire…

— Assez ! assez ! cria le chef, vous êtes un joyeux mystificateur. Concluons : vous recevrez, sous votre responsabilité, et à titre de tolérance de notre part, toutes les femmes que vous voudrez ; mais, afin que nous ayons le droit de sévir en cas de scandales, vous allez ajouter l’article : les femmes ne sont pas admises aux séances des hydropathes.

Ainsi fut fait. Et les femmes vinrent, et les rimes furent parfois entrecoupées de flirtations — oh ! discrètes ! à cause du fameux article comminatoire ; d’ailleurs, on ne les exagérait qu’à la sortie, sous les pâles rayons de la lune, et sous l’œil paternel des sergents de ville absents.



  1. Authentique.